L INDUSTRIE FLORENTINE AUX XIV" ET XV SIECLES
Il ne faut pas se figurer que Finterminable débat entre libre-échange et protectionnisme ait été inconnu au moyen âge. Sans doute il n'y a point des principes, des doctrines qui s'opposent : mais il y a des oppositions d'intérêts qui déterminent des opinions contraires et qui, tout comme aujourd'hui, rangent les gens dans deux camps adverses.
Le grand commerce est libre-échangiste de nature. Servant d'intermédiaire entre des pays éloignés les uns des autres, cherchant son bénéfice dans le transport et le transit des marchandises, il déteste les obstacles de tout genre qui se dressent sur sa route, péages, octrois, douanes. Il pousse de toutes ses forces à la circulation sans entraves des denrées sur lesquelles il trafique et spécule.
L'industrie, qui met en œuvre et transforme la matière brute et qui jette sur le marché des produits manufacturés, n'a pas une ligne de conduite aussi simple, aussi régulière. Elle veut la libre importation des matières premières dont elle a besoin et qui viennent souvent de fort loin. Mais elle ne veut pas l'entrée en franchise des produits achevés qui viennent faire concurrence aux siens. Elle a par suite deux faces : elle est protectionniste d'un côté, libre-échangiste de l'autre.
Ce n^est pas tout. Dès qu'elle est assez forte pour dépasser les besoins indigènes, dès qu'elle est assez avancée pour mériter le nom, tout relatif, de grande industrie, elle exporte autant qu'elle importe. Alors elle souhaite trouver chez les autres nations libre
accès pour ses propres produits ; elle réclame pour eux l'accueil hospitalier qu'elle refuse chez elles à celles qui sont capables d'être des rivales redoutables. Et alors elle a de nouveau double face, elle prend deux attitudes contradictoires. Elle travaille à élever dans son pays les barrières existantes ; elle travaille à les abaisser dans les autres. Elle pousse volontiers sa patrie à des guerres économiques : en cas de victoire, elle impose aux vaincus l'obligation d'ouvrir leurs frontières aux produits dont elle les inonde ; en cas de défaite, elle subit à son tour l'invasion des produits étrangers qui viennent sur son propre marché faire échec à son monopole et réduire d'autant ses profits.
La grande industrie a donc une politique oscillante qui dépend des circonstances et du plus ou moins de puissance militaire et industrielle des contrées voisines.
Ces considérations générales, qui ne sont pas une digression, expliquent la courbe que suit la politique commerciale dans la République de Florence. Au début, sous l'influence dominante des corporations commerçantes, Florence a incliné vers le libre-échano-e. Mais, sous Faction orandissante des corporations industrielles, elle change d'orientation. Elle pratique d'instinct le système protectionniste. Elle part de cette idée qu'elle doit empêcher l'exportation des choses nécessaires à sa production (c'est pourquoi il est défendu d'exporter l'huile et favoriser Fimportation des matières pre-
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mières ([ui lui manquent (c'est pourquoi la laine, Talun, les substances tinctoriales entrent d'ordinaire sans taxe). Cette idée se complète à mesure que l'industrie se développe. La Commune, qui d'abord recevait de l'étranger des produits déjà manufacturés, va fermer ses frontières, dès qu'elle se sentira ou se croira en état de manufacturer ces mêmes [)roduits.
Et c'est ici qu'apparaît nettement l'opposition d'intérêts qui existe entre VArte di Caliinala et \ Arte délia lana^ le premier finissant, parachevant des draps importés, le second faisant la fabrication entière. En 1393, la Commune frappe de droits énormes l'importation de tous draps étrangers, sauf de minimes exceptions : un coup mortel est ainsi porté à la vieille corporation de Calimala. Elle proteste, réclame. Peine perdue! Et même, en 1458, le tarif protecteur se change en une prohibition absolue. \iWrte delUi lanccQ^l pleinement victorieux.
La conséquence de cette politique, par laquelle Florence se barricadait de tarifs, était qu'elle devait produire elle-même certaines sortes de drap jusqu'alors empruntées à l'étranger. Ce fut le cas pour les draps de Perpignan, sorte de tricot, de jersey, dont s'habillait le peuple. Nous voyons donc la ville de Florence, en 1418, faire venir un tisserand de Perpignan avec ses ouvriers. Ce premier essai, n'ayant pas réussi, est renouvelé. En 1436, maître Pierre de Perpignan est appelé à son tour. On lui ollrc (les [)iivilèges et un fort salaire. Puis, au bout
de quelques années, sous prétexte qu'il coûte trop cher, et qu'il remplit ses fonctions avec négligence, le contrat est rompu. On peut soupçonner un autre motif ; peut-être n'avait-on plus besoin de ses services; l'industrie du drap de Perpignan était naturalisée à Florence, car, en 1472, la Commune pouvait prohiber l'entrée de cette espèce de drap. h\Arte délia lana promettait et se trouvait en état d'en fabriquer 20. 000 pièces par an.
Le résultat ne paraît pas avoir été aussi brillant pour d'autres qualités de drap. La vogue allait à une fantaisie appelée saga a uccellini^ drap aux oiseaux, qui se fal)riquait dans le Nord de l'Italie. On recherchait aussi des panni suentoni^ originaires d'Angleterre. Il y eut à Florence des essais de fabrication portant sur ces qualités. Mais soit qu'ils eussent mal réussi, soit qu'ils eussent donné lieu à des représailles, les tarifs, qui en rendaient l'entrée difficile, furent abaissés en 1426.
Quoi qu'il en soit, il est établi que V Arte délia lana était assez puissant pour ouvrir ou fermer les frontières aux produits étrangers, et qu'il a traversé une période d'éclat qui put faire illusion sur la solidité de cette prospérité. Mais cela change dans la deuxième moitié du quinzième siècle. J'ai déjà cité Benedetto Dei, qui, avant d'être chroniqueur, fit des voyages de commerce peut-être jusqu'à Tonibouctou. Il traçait en 1472 un tableau très rose de l'activité qui régnait dans la fameuse corporation. La vérité est pourtant que dès lors le déclin avait com-