L INDUSTRIE FLORENTINE AUX XIV" KT XV'' SIECLES
(les Indes eL de J'Extrôme-Orienl cesseront de venir à travers F Asie, où elles seront directement apportées en Europe par les vaisseaux portugais.
Durant ces années criti(|ues, on peut voir dans VArle délia lana diminuer perpétuellement la quantité et la qualité des produits i'al)ri({ués, le nombre des membres, des maisons, des sociétés, bien qu'on ait abaissé les droits d'entrée payés par les maîtres, i^uis les tragi(|ues circonstances que traverse la ville se répercutent sur la prospérité de la corporation. Les impôts ordinaires et extraordinaires l'écrasent. A elle seule, la guerre de i^ise dévore un tiers des contributions levées par la Commune. \J Arte est grevé, endetté, forcé de vendre une partie de ses biens immobiliers et des valeurs qu'il possède. Enfin, quand Florence assiégée est réduite aux expédients du désespoir, la ville prend encore sur les biens qui restent à la grande fédération patronale ; elle démolit ses séchoirs, enlève les toits de ses magasins, parce qu'elle a besoin de bois pour les palissades destinées à défendre la cité. La corporation aura beau tenter de se relever en vendant à son tour les biens qu'elle a reçus en legs pour des motifs de piété ou d'assistance. Elle est atteinte au cœur. Elle est contrainte d'abandonner les entreprises qu'elle exploitait à son compte.
Elle ne meurt pas cependant. Elle survivra, se défendra encore plusieurs siècles. Seulement sa décadence se marque par un signe qui ne trompe point. La cathédrale, dont le soin lui incombe, a été toute
bâtie en marbre, puis surmontée de la gigantesque coupole de Brunelleschi ; mais elle demeure inachevée ; l'argent manque pour construire la façade, qui ne sera complétée que de nos jours (1887). h\irle delta lana a été, on peut le dire, la première et la plus éclatante victime du changement qui s'opérait dans les voies commerciales.
h\[rte délia Seta a eu des destinées différentes: c'est qu'en effet l'industrie de la laine et celle de la soie sont par certains côtés opposées, comme le sont le nécessaire et le superflu ; la première répond à un besoin général, elle vise à protéger le corps contre le froid ; elle s'adresse à toute la population ; la seconde a pour but de satisfaire le goût du luxe, elle tend à parer et non à garantir le corps, elle s'adresse seulement à la classe riche. Ces deux industries suivent, de plus, une marche inverse : celle de la laine va chercher en Occident sa matière première et ses modèles et trouve en Orient son plus vaste champ d'exportation ; celle de la soie va chercher sa matière première et ses modèles en Orient et c'est en Occident qu'elle importe ses produits. L'une sera tuée par la concurrence anglaise; l'autre plus tard, au dix-septième siècle, par la concurrence française.
LWrte délia 5e^<r/,qui eut des commencements pénibles, existe à Florence dès la fin du treizième siècle,
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et est alors en querelle avec la corporation de Por San Mana{l) qui comprend les vendeurs de fanfreluches et d'objets de modes. Mais il se développe avec la richesse de la ville et l'on sait les imprécations de Dante contre l'amour des belles dames florentines pour les toilettes somptueuses. En 1,'V15, il prend l'essor, parce que des ouvriers luccjuois, chassés de leur patrie, viennent s'établir à Florence, où ils formeront longtemps un corps ayant son autonomie et ses privilèges, où les mesures lucquoises resteront employées dans le commerce des soieries. On rencontre dès lors parmi les familles florentines celle des Velluti^ dont le nom prouve qu'on sait y fabriquer le velours. En 1345, les marchands et fabricants de soieries nous apparaissent, après une transaction dont nous ignorons le détail, comme faisant partie intégrante de VArte Por San Maria. Ils sont un des trois membres ou groupes qui le composent. Ils en sont même le premier, le plus important. Le second comprend les ritagliatori ou revendeurs, le troisième, les orefici, les farsettai, les pennaioli, etc. (orfèvres, fabricants de pourpoints, marchands de plumes, etc.). Au cours du siècle, des modifications se produisent. Tantôt, après la peste par exemple, il y a fusion des trois membres ; tantôt, au contraire, ils reprennent chacun son indépendance. Mais \Arte délia Seta subsiste, traverse victorieusement les épreuves qui ne lui manquent
(1) La porte Sainte-Marie était celle qui ouvrait sur le Ponte Vecchio.
32fi HISTOIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
pas au temps des Ciompi, et enfin, au quinzième siècle, il est en pleine lumière, en pleine floraison. Jusqu'alors son industrie était tributaire de l'étranger ; la soie grège venait d'Asie, de Chine. A partir de cette époque, on élève en Italie des vers à soie ; les mûriers, qui n'y avaient jamais manqué, y sont multipliés ; chaque paysan est ol)ligé d'en planter un certain nombre ; et tantôt leurs feuilles sont importées dans la ville, tantôt elles nourrissent dans les villages les chenilles productrices de cocons. Bref, la Toscane s'alimente elle-même de matière première et l'industrie, qui ne quitte guère l'intérieur de la cité, aide ainsi les campagnes à vivre et à gagner.
h\Arte délia Seta n'eut pas de statuts particuliers : il fut régi par ceuxder.l//^^ Por San Maria. Malheureusement, les registres de la corporation ont été brûlés en 1563 ; et c'est d'après les règlements de 1330 qu'il nous faut résumer l'organisation des fabricants de soieries.
Elle ressemble fort à celle de V Xrte délia lana. \iWrie, comme son nom l'indique, est sous la protection spéciale de la Vierge, à laquelle il a consacré un tableau. Suivant la coutume, il a sous son contrôle un hôpital, celui délia Scala, et de plus la loggia de Or San Michèle, qui est à la fois un grenier à blé, une bourse du commerce et un sanctuaire où se font des miracles. C'est près de là que, depuis 1377, la corporation a son siège social.
Les fabricants de soieries sont divisés en quatre
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convenu ou quartiers. Ils ont quatre consuls et seize conseillers. Les consuls sont obligés d'accepter la charge qui leur est dévolue, et ils reçoivent en retour des honoraires qui consistent en poivre, safran, burins, écuelles, etc. Ils remplissent les fonctions de juges et d'arbitres et leur juridiction s'étend sur tous ceux qui sont immatriculés sur les registres, et en outre sur les suppôts de la corporation, ouvriers et paysans. Ils s'engagent à protéger leurs ressortissants contre les attentats des magnats, à les aider de leurs conseils et de leur pouvoir dans tous les embarras qui peuvent les assaillir au dedans ou au dehors du territoire de la Commune. Ils veillent aux intérêts de la corporation ; ils menacent, par exemple, de quitter le quartier ou ses marchands sont établis, parce que les propriétaires leur font des conditions trop dures; ils organisent ainsi une véritable grève de locataires. Ils prennent part aux délibérations des Conseils de la Commune et nomment des délégués en vue de s'entendre avec les autres corporations. Ils sont assistés, suivant la coutume, d'un trésorier, d'un notaire, de syndics, de courtiers, de messagers, de courriers et d'un uffiziale forestière (officier étranger) chargé de mettre à l'amende quiconque viole les statuts et surtout de tenir en bride les ouvriers.
Tout sociétaire nouveau paie 10 florins de droit d'entrée, à moins qu'il ne soit fils, frère, père ou neveu d'un maître déjà inscrit, et l'on peut voir dans cette faveur apparaître la tendance à rendre la mai-
trise héréditaire. Ce droit d'immatriculation est réduit à 6 sous pour qui a servi six ans comme apprenti ou commis, et l'on peut voir là un souvenir du temps où l'apprenti pouvait s'élever au rang du maître. Tous les membres deVArte prêtent serment d'obéissance aux statuts et aux consuls et ils sont soumis à beaucoup d'obligations. Défense leur est faite de vendre ailleurs que dans leurs boutiques et d'aller par les rues criant leurs marchandises : c'est contraire au décorum d'un marchand appartenant aux Arts majeurs. Cependant exception est faite pour les vendeurs de soieries légères qui ont la faculté de courir les marchés.
Et nous retrouvons des prescriptions dont nous connaissons déjà la nature et la raison d'être. Le bénéfice licite est fixé par les statuts; tant de sous pour telle qualité fine ; tant de deniers pour telle autre plus commune ; application de ce principe du « juste prix » qui domine le commerce du moyen âge et qui exige sur chaque pièce l'indication du prix de vente. — Défense de porter la marchandise en ville pour la montrer ou d'appeler les passants — ce qui ressort au principe de concurrence loyale, de combat à armes égales entre les maîtres. — Défense de trafiquer dans la ville de Lucques ou avec les Lucquois, où se trahit cette jalousie de villes qui étaient des Etats et qui se faisaient une concurrence acharnée. — Défense aux fabricants et marchands de conclure entre eux des ententes particulières, ce qui permettrait de renchérir le prix des
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clioses et de faire des profits illégaux. L'interdiction est formulée au nom de la fraternité chrétienne, une fraternité qui s'arrête aux maîtres, cela va de soi, mais qui, du moins, tache de ménager les intérêts des consommateurs. En vue d'éviter les fraudes et les malfaçons comme de maintenir l'honneur de la corporation, une multitude de prescriptions sur le mesurage des pièces, sur la façon de les teindre, de les apprêter, de les plier, de les auner, sur la bonne foi qui doit présider aux marchés et dont il est fait un éloge pompeux.
Il faut ajouter à cela des efforts pour établir une frontière précise avec les métiers voisins, des articles qui déterminent la façon de régler les conflits possibles, des mesures de précaution contre le danger du feu qui avait au moins pour les travailleurs l'heureux effet d'empêcher tout travail de nuit: il est défendu d'avoir dans les ateliers de la lumière, si ce n'est au moyen d'une lanterne de fer, défendu d'y garder de la paille, du jonc, de l'étoupe et autres matières in(lammal)les ; plus tard même on instituera des gardes spéciaux contre l'incendie.
On retrouve encore dans ces statuts les prescriptions qui sont particulières aux corporations capitalistes, j'entends à celles qui creusent déjà un large fossé entre les patrons et les ouvriers. Les teinturiers, tisseurs et fileurs de soie sont astreints à une réglementation sévère. Ils sont soumis à l'autorité de cet officier étranger, de ce podestat industriel, de ce gendarme patronal qui est chargé de
faire régner parmi eux la discipline (1). Ils ne peuvent point travailler à leur compte, point s'associer. On leur tait bien quelques concessions au moment (les Giompi. Mais ils retombent bien vile dans leur sujétion. Ils sont retenus dans leur situation précaire par l'appel d'ouvriers étrangers, qui ne sont plus des Lucquois, mais d'ordinaire des Vénitiens. C'est à N'enise, qui avait devancé Florence dans l'industrie de la soie, qu'on emprunte les perfectionnements techniques. En 1463, les métiers florentins pour la soie et le velours sont fabriqués par un certain Luigi Bianco, Vénitien, qu'on ménage et protège comme un personnage précieux; il a fait des dettes, il est sous le coup d'un emprisonnement ; mais les consuls de Por San Maria demandent un sauf-conduit pour lui, sa femme et ses sept enfants. Qu'il puisse aller et venir sans être inquiété ou poursuivi ; cependant que son sauf-conduit puisse être annulé sur la demande de l'Arte, si ledit Bianco venait à commettre quelque méfait atroce et scandaleux !
Ainsi organisé VArte délia Seta, à partir du moment où les fêtes somptueuses se succèdent à Florence, où une espèce de cour se forme autour des Médici, princes de la République, passe au premier plan des corporations. 11 poi^sède le secret des 'brocarts d'or et d'argent, si bien que, durant le siège de la ville, les mercenaires espagnols crieront : « Madame Florence, préparez vos brocarts, que
(1) Il durera moins que dans VArle délia lana.
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nous venions les acheter en les aunant avec nos piques! » 11 a des débouchés en Occident où l'on ne sait pas encore fal)riquer les soieries. 11 a donc devant lui de longs jours de prospérité. Mais peu à peu un changement est amené par deux causes essentielles : par l'immigration dans les pays étrangers de fabricants italiens qui font concurrence aux produits de leur patrie ; par les efforts des souverains pour naturaliser dans leurs Etats une industrie qui tire l'argent de leur royaume.
On peut suivre pas à pas cette transplantation en France, où elle devait le mieux réussir.
Longtemps on n'avait vu à Paris, aux foires de Champagne et dans les villes du Midi que des marchands de soieries venant d'Italie. Mais, quand les papes s'établirent à Avignon, ils introduisirent dans le Comtat Yenaissin cette fabrication de luxe. C'est dans la ville d'Avignon qu'au quatorzième siècle les consuls de Lyon achètent le satin rouge destiné à leurs robes de cérémonie. Puis d'iVvignon, l'industrie remonte la vallée du Rhône, atteint Valence et bientôt Lyon. Suivant une tradition ancienne, mais dont la preuve manque, ce seraient des Lucquois qui l'auraient apportée dans cette dernière ville. En tout cas, au quinzième siècle et au début du seizième, y sont mentionnés une trentaine de maîtres italiens qui travaillent la soie et le velours.
Ce mouvement tout spontané fut accéléré par la volonté des rois. Déjà Charles VII avait donné à Lyon le monopole du commerce des soieries.
Louis XI voulut faire davantage. Considérant « la grande vuidange d'or et d'argent qui chaque année se fait du royaume par le moyen des draps d'or et de sove », il essaie d'acclimater à Lvon cette industrie pour laquelle la France paie lril)ut à l'étranger. Ce sera, dit-il, une occupation pour les hommes, femmes et enfants de la ville et des environs, qui sont menacés de tom])er en oisiveté et mendicité. • — Pour ces motifs, en 1467, il charge la ville d'une imposition de 2.000 livres. Mais il se heurte à la mauvaise volonté des autorités municipales. Le Consulat proteste, traite assez malles maîtres venus d'Italie, si bien qu'au bout de deux ans le roi se décide à transférer à Tours les manufactures mal accueillies par les Lyonnais. Il y eut, parait-il, à Tours, 8.000 métiers battants, dirigés par des artisans Vénitiens, Lucquois, Génois. Lyon demeura réfractaire plus d'un demi-siècle. Elle continue à se fournir dans les maisons étrangères. En i486, on trouve un mandat de 51 livres 17 sols 6 deniers à un Lionel de Rossi, facteur dOjla banque Médici, pour fourniture à la ville de 8 aunes de velours noir oQ'ertes à M. d'Argenton. En 1493, ce sont 7 aunes de velours cramoisi achetées de même pour un chambellan du roi. En 1501, un marchand florentin, nommé Panchati, vend 14 aunes de drap d'or, à raison de 20 écus l'aune, pour les vêtements et la chapelle du Légat qui passe à Lyon. Mais peu à peu la prévention contrôla fabrication de ce qu'on appelait fanfreluches, frivolités, bagatelles va s'affai-
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blissaiit. L'effet des guerres d'Italie se fait sentir. Les Français en reviennent avec des goûts raffinés qu'ils n'avaient pas auparavant. On sait l'assaut de somptuosité que firent le roi de France et le roi d'Angleterre lors de leur rencontre au Camp du Drap d'Or. A l'entrée de Henri II dans la ville de Lyon (1548), les fils de la bourgeoisie lyonnaise tinrent à honneur de rivaliser d'élégance avec les seigneurs de la cour. C'est ainsi vers le milieu du seizième siècle que l'industrie de la soie s'installe vraiment à Lyon. En 153G, François h' autorise deux fabricants piémontais, travaillant le velours, à s'y établir et il leur accorde des privilèges pour les y retenir. En 1554, certaines brochures évaluent à 12.000, voire à 30.000, les personnes occupées au travail de la soie. Les chiffres sont sans aucun doute exagérés, puisque en 1621, d'après des documents officiels, ils n'atteignaient pas encore 2.000. Mais quand môme la fabrique de Lyon était fondée; elle était désormais importante, renommée; elle pouvait braver la mauvaise humeur de Sully qui n'aimait pas ces « babioles », sacrifiait sans hésiter l'industrie à l'agriculture et tâchait d'enrayer par des édits somptuaires le progrès du luxe ; elle avait pour elle le roi, la cour où une Médici représentait les mœurs italiennes. Un mémoire, qui date de la fin du seizième siècle, se fait fort de montrer que les Français se peuvent passer des manufactures d'or, d'argent et de soie étrangères, et même des soies grèges ou brutes qu'on produit en Provence aussi bien
qu'en Toscane. L'auteur estime à 12 millions de livres la somme annuelle qu'on empêche ainsi d'aller en Italie, en Espagne et dans le Levant. Si Tours renonçait à la lutte, Lyon devenait une terrible concurrente pour Florence, et Ton comprend que VArte délia Seta^ au cours du dix-septième siècle, ait décliné à son tour et périclité.
Nous avons donné la plus grande place aux industries textiles, parce qu'elles sont les plus importantes d'alors. Si nous jetons maintenant un coup d'œil sur les autres branches de la production florentine jusqu'à la fin de la République, nous pouvons constater que les sept Arts majeurs gardent et augmentent leur prépondérance. Ils ont la plus grosse part dans les offices suprêmes, dans le tribunal de la Mercatizia. Ils sont même chargés d'approuver ou de rejeter les statuts élaborés par les autres corporations. La victoire de l'aristocratie marchande et industrielle, un instant contestée, est désormais définitive.
Quant aux quatorze Arts mineurs, ils sont ballottés par de nombreuses fluctuations. Réduits en nombre après la grande peste, ils ont leur maximum de puissance après l'insurrection des Gionipi et ils sont maîtres du gouvernement pendant quatre ans (1378- 1382). Puis ils subissent une éclipse. Ils ont une nouvelle périodes d'éclat au moment où le catasto
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est établi (1427), où les Médici les flattent et les soutiennent pour arriver au pouvoir suprême. Mais les Médici, après s'être élevés par la petite bourgeoisie, qui est d'opinion radicale, comme nous dirions au" jourd'hui, s'y maintiennent au moyen de la haute bourgeoisie qui est ploutocratique. Aussi voyonsnous les Arts mineurs diminuer en nombre et en importance. Us opèrent une évolution qui est l'inverse de celle qu'ils avaient suivie. A mesure ({ue Florence grandissait et que son industrie se développait, il y avait eu division du travail, multiplication et spécialisation des métiers. A mesure que son activité économique décroît, il y a rapprochement des métiers similaires. Gela ne va pas encore jusqu'à la fusion. Plusieurs fois le parti aristocratique essaie de diminuer le nombre des Arts mineurs; mais la tradition est la plus forte; après quelques années on en revient au chiffre antique de quatorze. En vain certaines corporations, sous le poids des dettes et faute d'hommes, sont-elles réduites à l'état de squelettes, d'ombres, de fantômes. Elles subsistent et subsisteront jusqu'au grand remaniement de 1534, où le premier duc de Florence portera la hache dans la vieille organisation. Mais malgré quelques efTorts pour reprendre leur influence perdue, efforts qui eurent un succès temporaire au temps de Savonarole et pendant le siège, leur rôle politique, déjà étrangement amoindri, ne peut survivre à la République. 11 finit avec elle dans le premier tiers du seizième siècle.
Est-ce à dire que la décadence industrielle de Florence soit complète. Non, Ton voit apparaître et réussir quelques industries nouvelles qui répondent aux besoins du temps, aux aspirations de la Renaissance. Ce sont des professions intellectuelles et des métiers de luxe.
En premier lieu vient l'imprimerie. Elle est le confluent de deux inventions qui mettent des siècles à se rejoindre, la lettre mobile et le papier. Il y avait déjà, du temps de ()uintilien, des lettres mobiles pour apprendre à lire aux enfants Pendant le moyen âge, des caractères majuscules en bois ou en ivoire ont servi, dans la copie des manuscrits, à imprimer les tètes de chapitres et les initiales. Il existait même à Murano une fabrique de caractères en verre, et on les utilisait parfois à imprimer des phrases entières. De longue date aussi on connaissait le papier de chiffon; on avait, dès le treizième siècle, en Euroj)e, écrit sur ce papier des chartes et des actes notariés; et la preuve en est que Tempereur Frédéric II, sous prétexte que la matière n'était point solide, avait donné ordre de les refaire sur parchemin.
Mais ce n'est pas en Italie que les deux inventions nécessaires à la naissance de l'imprimerie devaient se rencontrer et s'unir. On sait que l'imprimerie vint à terme sur les bords du Rhin. Elle s'introduisit en Italie par Venise. Elle arriva bientôt
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en Toscane. En 1471, un orfèvre florentin, Bernardo Gennini, imprime le premier livre sorti des presses de Florence : le Coinincntaire de Servi us sur les Bucoliques de Virgile. Il parait avoir réussi médiocrement au point de vue pécuniaire et il revient bientôt à son métier primitif. Dans les années suivantes (1472-1483), au monastère de Saint-Jacques de Ripoli, deux dominicains ont des presses d'où sortent tour à tour le Filocolo de Boccace, la Grammaire latine de Donat, la Vie de sainte Catherine^ les œuvres de Quinte-Gurce, de Salluste, de Pline le Jeune, de Pétrarque, la traduction de Platon par Marsile Ficin, mélange curieux d'ouvrages sacrés et profanes, en langue latine et en langue vulgaire, qui caractérise merveilleusement l'époque. Et, ce qui montre bien le chemin suivi par l'art nouveau pour parvenir au centre de l'Italie, parmi les ouvriers figurent un Jean l'Allemand, qui est de Mayence, et des Vénitiens.
Il est intéressant de constater dès lors une lutte, qui, depuis cette époque, devait se répéter maintes fois, entre le travail à la main et le travail mécanique. Les copistes voient de mauvais œil ces machines qui viennent de l'étranger et quivontles déposséder de leur gagne-pain ; ils en parlent tantôt avec dédain, tantôt avec colère; ils essaient de se défendre; ils s'obstinent à reproduire par les anciens procédés des œuvres énormes, comme celles de saint Augustin qui ne comprennent pas moins de 16 volumes in-folio; ils se piquent d'avoir élevé leur métier à la
perfection; ils se soutiennent mutuellement et ils sont nombreux et organisés ; ils profitent enfin de la jalousie exclusive des possesseurs de manuscrits qui ne veulent pas livrer atout venant leurs précieux trésors.
Lutte courageuse et vaine ! Le bon marché des livres imprimés, l'identité des divers exemplaires, les progrès que la typographie réalise de jour en jour en triomphent aisément. Florence voit s'ouvrir les ateliers de Nicolas de Breslau, et bientôt ceux de la famille des Giunti, dont le nom, qui signifie les arrivés, les nouveaux venus, trahit peut-être encore une origine étrangère.
Les imprimeurs prennent bientôt une place importante parmi les artisans du temps. Mais ils ne forment point un Aiic. Apparus trop tard, en un temps où l'on se défie de l'esprit d'association, où on l'ontrave de mille manières, surtout dans le monde ouvrier, ils restent en dehors des cadres qui s'étaient créés d'eux-mêmes dans la société du moyen âge.
Autour des .Médici naissent encore d'autres industries, celles-là tout à fait artistiques, travaillant seulement pour les rois et les maisons princières.
11 faut citer en ce genre la manufacture de céramique ({ui se fonde là-môme où les Médici ont une de leurs somptueuses villas, à Cafaggiolo. La céramique italienne, imitant celle de Majorque (témoin le mot de maïoliques; prenait alors l'essor. A Faenza, se fabriquaient des poteries qui ont rendu le nom de
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cette petite ville universel. Urbino allait bientôt produire en abondance des plats, des bassins, des vases qui représentent des personnages et des scènes historiques ou mythologiques. Florence, avec les terres cuites émaillées où avait triomphé l'art réaliste et joyeux des délia Robbia, était préparée au développement de cette branche d'industrie. Les œuvres de la manufacture (Je Cafaggiolo sont très rares ; celleci n'en mérite pas moins d'être signalée : elle est le prototype de ces manufactures royales, comme en créeront plus tard les rois de France et d'ailleurs ; elle est comme un premier essai de ce que seront plus tard les manufactures de Sèvres ou de Meissen.
On en peut dire autant d'une autre industrie qui apparaît en ce temps-là. Les églises et les palais du moyen âge avaient déguisé la nudité de leurs vastes parois sous des fresques où le génie des peintres s'était donné carrière. Vers le milieu du quinzième siècle, la coutume s'établit de remplacer ces peintures par des tapisseries qui les imitent, qui représentent des scènes bibliques, allégoriques, mythologiques. On ne s'en sert pas seulement pour habiller les murs : on en fait des couvertures, des couvrepieds, des caparaçons de mulets ; on les tend dans les rues, sur la façade du Palais-Vieux, aux parois des loggia, lors de l'entrée de quelque souverain. On en pare les maisons, quand se déroulent les processions de la Fête-Dieu ou de la Saint-Jean. On en décore les places, quand il s'y fait une joute chevaleresque,
une course de chevaux ou de chars. Or l'art de faire ces grandes tapisseries parait avoir été importé en Toscane de la France du Nord et des Flandres vers le milieu du quinzième siècle, en passant par le Nord de l'Italie. Dès 1442, à Sienne, on trouve une requête d'un artisan d'Arras qui demande à s'y établir et qui restera douze ans au service de la Commune. Des artisans flamands apparaissent en 1457 à Florence, en 1464 à Ferrare, et les plus anciennes tapisseries retrouvées en Italie ont été faites sur des cartons d'artistes originaires du même pays. Le nom qu'elles ont gardé en italien est d'ailleurs significatif; on les appelle des arazzi^ comme qui dirait des Arras. Ces tapisseries étaient fort chères. Les ouvriers étaient payés à la journée, et non d'après la quantité exécutée. Un des premiers soins des Médici, quand ils seront devenus maitres de Florence, sera de fonder une manufacture ducale, dont deux Flamands, dotés de privilèges et de hauts salaires, seront les initiateurs. L'un d'eux, Rostel ou Rostil, aura comme marque de fabrique un rôt à la broche. La manufacture aura vingt-quatre métiers, dont douze toujours en exercice. Les deux directeurs toucheront six cents écus d'or chacun, sans compter le prix des tapisseries qui sera payé à part. On leur fournira les métiers et ateliers dont ils auront besoin. Ils formeront des apprentis. L'industrie qu'ils enseignaient paraît avoir été ainsi naturalisée de 1543 à 1553 Elle resta florissante jusqu'au dix-septième siècle où les variations du goût mirent à la mode comme tentures
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d'appartement les étofîes damassées (1). Mais là encore nous sommes arrivés à un autre âge de l'industrie, à la manufacture d'État créée par la volonté d'un prince. Nous sommes arrivés aussi à l'art industriel, transition naturelle à l'étude de ce qu'on appelle désormais les beaux arts. Il nous reste à les considérer, non pas en eux-mêmes, mais dans leurs rapports avec l'histoire du travail.
Consulter :
Arch. slor. ital., V, 6. — Invenzione di ferri da tessere drappi di selae di vellido (1463).
CoNTi (Cosimo), Ricerche sloriche sidCarle degli Arazzi in Firenze (Fireiize, 1875).
Gargiolli, VArle délia Sela in Firenze (Firenze, 1868).
Nesi [Emilio), Diario délia Slamperia di Ripoli(Firenze, 190^).
GoDART (Justin), L'Ouvrier en soie, i"^^ partie (Paris, 1899).
A. VON Reumont, Lorenzo il Magnifico (Leipzig, 1874).
MiLANESi (Gaetano), Di Cafaggiolo e d'allre fahbriche di ceramiche in Toscana (Commentario storico di Gaetano Guasti) (Firenze, 1902).
(1) Elle dura jusqu'en 1737.