CHAPITRE XV
l'évolution intérieure du régime corporatif
DE 1293 A l534
Nous avons, chemin faisant, indiqué les principales vicissitudes qu'a traversées, de 1293 à 1538, la vie extérieure des corporations ; nous avons dessiné la courbe qu'a décrite la lutte des iVrts majeurs et des Arts mineurs ; nous avons constaté une poussée démocratique qui a eu son apogée en 1378, qui a un instant enrégimenté dans les cadres professionnels toute la classe laborieuse, qui a failli même faire ciMquer le système à force de l'élargir en établissant l'équivalence politique entre tous les Florentius ; puis nous avons montré la victoire du principe aristocratique ou plutôt ploutocratique, qui s'est traduite dans les corporations capitalistes par l'assujettissement définitif des ouvriers et dans la hiérarchie des Arts par l'amoindrissement graduel de la place accordée dans la société aux corporations du petit commerce et de la petite industrie.
Mais, après ces remarques éparpillées au cours
des événements, il nous paraît nécessaire de condenser en quelques pages l'évolution intérieure de ce régime corporatif qui a^ pendant deux siècles et demi, subi dans sa structure des atteintes irréparables.
A Torigine de la période que nous embrassons, les associations professionnelles sont reines et maîtresses. Non seulement elles sont des États dans l'Etat ; elles ont leur autononie, leurs tribunaux, leurs pouvoirs de contrainte, leur organisation militaire ; mais elles sont davantage encore ; elles sont des intermédiaires nécessaires entre Tindividu et l'Etat ; on n'est pleinement citoyen, on ne peut arriver aux principales charges publiques sans être inscrit sur leurs registres. Elles sont aussi, en certains cas, les mandataires, les agents d'exécution de la Commune, qui a recours à elles soit pour la répartition des impôts, soit pour la création et l'administration d'œuvres d'intérêt général.
Par quelles étapes, à quelles dates, pour quelles causes, en quelle mesure ont-elles perdu ces fonctions multiples ? Comment s'est opérée la dissociation, mouvement inverse et reflux consécutif de la concentration solidariste qui avait fait leur force et leur grandeur ? C'est ce que nous allons maintenant rechercher.
Xous passerons en revue leurs pertes successives, non pas au hasard, mais dans l'ordre mènie où elles se sont produites.
La première fut celle de leur fonction iniliiaire.
C'est en Tannée !;^82, au lendemain de l'insurrection des Ciompi, qu'elle fut consommée. Les Arts majeurs ne se soucient plus de payer en personne l'impôt du sang; ils préfèrent combattre par procuration, avoir des mercenaires à leur disposition contre leurs adversaires du dehors et du dedans ; ils se soucient encore moins de laisser des armes aux mains des ouvriers et des petits boutiquiers. Désormais le rôle militaire des corporations est si bien fini que, même dans le péril de la patrie, ni Machiavel, quand il veut des milices nationales, ni les derniers défenseurs de Florence, quand ils font appel à tous les citoyens valides, ne songent à faire revivre l'antique organisation. Les gonfalons, jadis drapeaux, ne sont plus que les bannières pacifiques des différents corps de métiers.
Les fonctions judicidires sont ensuite celles qui subissent une diminution. Du jour où la Mercanzia est instituée, en 1309, elle tire à elle quantité de causes réservées jusqu'alors aux consuls ; elle devient aussi une sorte de Cour d'appel, qui crée une jurisprudence et unifoiinise le droit commercial. Mais c'est surtout dans la seconde uioitié du quatorzième siècle qu'elle élargit sa compétence ; elle profite des moyens d'exécution qui lui sont octroyés et qui manquent la plupart du temps aux tribunaux purement corporatifs. Sans doute les Arts majeurs, dont la Mercanzia fut au début une émanation, résistent longtemps à ses empiétements. \J \rte délia lana surtout use longtemps du droit
de saisie sur les biens et la personne des gens que condamnent ses consuls : il peut même ordonner l'arrestation préventive de tout débiteur accusé par un créancier digne de foi d'être un mauvais payeur. Bien plus 1 il a dans son palais une prison particulière où il peut faire enfermer ses ouvriers récalcitrants. Mais peu à peu la M ercanzia accapare toutes les affaires importantes en même temps qu'elle incline à devenir un organe officiel de la Commune ; dès 1435, l'élection des juges qui forment le grand tribunal de commerce doit être ratifiée par la Seigneurie.
Les fonctions politiques des corporations sont à leur tour l'objet de restrictions progressives.
Sur ce point, elles ont d'abord à pâtir de l'agrandissement de la ville : ce qui était possible pour un petit nombre d'hommes, tassés dans le même quartier, cesse de lètre pour un groupement plus vaste ; le gouvernement direct, la réunion fréquente des assemblées générales, qui conviennent à une corporation peu nombreuse, deviennent plus difficiles, quand elle comprend des centaines et des centaines de membres épars sur un territoire plus large.
D'autre part, le pouvoir central, organe de la grande association territoriale qui est l'Etat) et par là même de l'intérêt général, s'oppose nécessairement aux associations professionnelles, organes d'intérêts collectifs sans doute, mais toujours particuliers. Les chefs de la Commune ont beau être en partie désignés par les Arts ; la Commune agit sur
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les Arts de plusieurs façons différentes: directement. comme arbitre en cas de conflits entre eux, ou comme représentant la loi et par conséquent soumettant à son approbation, obligeant de rentrer dans la règle les statuts des sociétés qui pourraient s'en écarter ; indirectement^ par les exemples qu'elle donne, par l'influence qu'exerce le tout sur les parties qui le composent, le milieu sur les corps qui s'y trouvent plongés.
Il est curieux de suivre à l'intérieur des Arts les répercussions de ces influences extérieures.
Gonsidère-t-on les bases sur lesquelles l'autorité législative y était constituée ; on s'aperçoit bien vite que, dans la totalité des membres, convoquée moins souvent, se forme un Conseil ou Comité, partiel et privilégié, qui se réunit plus fréquemment, un co/yjo comme on l'appelle. C'est un embryon de système représentatif ; c'est la volonté de quelques-uiis se substituant à la volonté de tous, sous prétexte de l'exprimer.
Puis, dans les élections, le nombre des électeurs est d'un côté réduit et de l'autre augmenté, mais dans l'un et l'autre cas au profit de l'esprit aristocratique. Alors que l'exercice réel du métier était, dans la pensée des fondateurs, une condition nécessaire du droit de vote, on voit dans les Arls majeurs figurer des scioperati^ c'est-à-dire des hommes sans profession, des échappés du travail matériel, qui sont de riches amateurs ou des ambitieux, espèces de membres honoraires admis, moyennant finance,
à une immatriculation fictive qui est le chemin obligatoire des emplois publics. De jeunes nobles se glissent par la même fissure dans les Arts mineurs. On voit également, et ceci dans presque tous les Arts, la taxe d'entrée, l'âge d'admission, l'obligation d'être né et domicilié sur le territoire florentin, le paiement régulier des impôts depuis un certain nombre d'années, des conditions de décorum et de tenue, de dévouement à l'Eglise et à TEtat, parfois même la preuve de capacité faite par un chefd'œuvre, fonctionner comme autant de tourniquets destinés à tempérer le recrutement. La corporation est encline à se resserrer, à se fermer. 11 est vrai qu'à certains moments de crise, quand un métier est en détresse faute d'hommes, ces barrières s'abaissent. Mais, en temps ordinaire, elles ne tombent que pour des étrangers qui paient très cher ou pour des fils, petits-fils ou neveux de maîtres. De la sorte la maîtrise tend à devenir héréditaire. L'A/'te délia lana offre ainsi une proportion croissante de membres qui y sont entrés par droit de naissance :
Cette tendance à transformer en une petite coterie de parents et alliés une société qui était à l'origine ouverte à toutes les personnes d'une même profes-
sien est peut-être plus sensible encore, quand on regarde les modifications dont le pouvoir exécutif a été l'objet.
Les consuls voient sans cesse augmenter leurs prérogatives. On leur laisse le choix des conseillers qui gouverneront avec eux; aidés de ces conseillers, ils nomment le plus souvent le trésorier, les notaires, les appariteurs [donzelli) et, là où il existe, Wifflziale forestière . Ils finissent par décider presque tout ce qui ressortissait à l'Assemblée générale. Leur autorité s'accroît d'autant plus que le ^nombre des emplois salariés va lui-même croissant et ajoute à l'importance de qui en dispose. Les consuls peuvent encore lever des contributions extraordinaires, réduire les amendes réglementaires, autoriser les officiers nommés à se faire remplacer.
L'admiuistration de l'Arte se concentrant ainsi en leur personne, leur élection devient chose capitale. Les règlements varient d'une corporation et d'une époque à l'autre: mais peu à peu, dans presque tous les Arts, le cercle des éligibles se restreint; il faut avoir un certain âge, être né sur territoire florentin, n'avoir point de dettes, avoir exercé le métier durant un certain temps, parfois être fils légitime de parents qui n'ont pas travaillé de leurs mains. Quant au mode électoral, il comporte, suivant les moments, les procédés les plus divers. iVu temps où le duc de Calabre et le duc d'Athènes sont seigneurs de la ville, ils désignent eux-mêmes les consuls des Arts. Mais cette ma-
nière despotique d'agir est exceptionnelle. En général, les institutions de la Commune, qui, au début, paraissent s'être en partie modelées sur celles des Arts, réagissent à leur tour sur celles qui leur ont servi d'exemples. Les réformes compliquées introduites dans la Constitution de la ville pour l'élection des prieurs sont imitées par les corporations. C'est parfois malgré elles. Elles voudraient garder leurs coutumes propres; VArte délia lana, celui des Juges et Notaires sont assez puissants pour faire bande à part, sur ce point comme sur beaucoup d'autres; mais l'uniformité s'établit vers le milieu du quatorzième siècle.
Le système adopté, inspiré de la méfiance la plus jalouse, vise à égaliser les chances entre les maîtres, à empêcher le pouvoir de se perpétuer entre les mains d'une famille ou d'une coterie, à faire en sorte que les plus dignes soient titulaires des «honneurs », à éviter aussi de trop fréquentes brigues. De là, tout un arsenal de précautions, un curieux mélange du choix et du hasard : nul n'est rééligible qu'au bout d'un certain temps; scrutin secret et à plusieurs degrés; liste de candidats sur lesquels votent plusieurs collèges et qui doivent souvent obtenir une majorité des deux tiers; intervention pour chaque Art de délégués, pris dans les autres Arts et dans la Mercanzia, de façon que la Confédération des vingt et une corporations officielles demeure solidement cimentée; puis, mise dans des bourses scellées et confiées à quelque ordre de
moines des noms qui sont sortis vainqueurs de toutes ces épreuves; enfin, au furet à mesure des besoins, tirage au sort parmi ces noms, qui doivent être valables pour une ou plusieurs années et fournir, jusqu'à épuisement des bourses, la succession des magistrats destinés à fonctionner durant tout ce temps.
Certes les combinaisons imaginées pour assurer la probité du scrutin sont ingénieuses; il semble que la minutie du filtrage opéré doive rendre impossibles l'intrigue et la fraude. Mais le fait que les consuls des Arts figurent à leur tour parmi les électeurs des Conseils de la Commune et des prieurs, seigneurs provisoires de la ville et chefs du gouvernement, imprime aux élections professionnelles un caractère politique. Ce n'est point seulement la direction de la corporation, c'est celle des affaires publiques qui s'y trouve mise en jeu. La lutte en devient plus passionnée, et le mécanisme, trop délicat, trop compliqué sera bientôt faussé par l'esprit de parti. Les précautions prises tourneront une à une contre leur but. On a prévu des exclusions, des incompatibilités, ce qu'on appelle des divieti ; on les utilisera, on les multipliera en vue d'écarter ceux qui pour une cause ou une autre déplairont à tel groupe dominant ou à tel individu influent. On acompte sur l'impartialité du tirage au sort: par un hasard, qui ne paraît pas toujours naturel, il y a certains noms qui ne sortent jamais des bourses ; ou bien, comme elles doivent mettre plusieurs
années à se vicier, les noms qui en émergent ne répondent plus, quand ils apparaissent, aux vœux de la majorité actuelle. Revision des bourses sera le cri qui retentira dans toutes les émeutes. Et la multiplicité même des formalités qu'il faut observer permet toujours de découvrir quelque vice de forme, quelque oubli qui sert de prétexte à les refaire.
Les questions électorales sont dans une république des questions vitales. Ainsi dans les petites républiques que sont les corporations, comme dans la grande république qu'est la Commune de Florence, c'est par la corruption du scrutin que pénètrent les germes de mort du régime républicain. Il y a un parallélisme remarquable entre l'évolution de la Commune et celle des Aiis. Dans celle-là comme dans ceux-ci une série de coups d'État, tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, trouble et fausse le jeu régulier des élections. En 1378, les Ciompi ont procédé par acclamation, sur la place publique, à une épuration qui expulsait des bourses officielles les ennemis du peuple. En 1393, sous les Albizzi, toutes les élections antérieures sont annulées, et les consuls ainsi que les conseillers, leurs auxiliaires, sont nommés par les juges de la Mercanzia, et une petite délégation triée de chaque Art. C'est à la fois la victoire de l'oligarchie et du pouvoir central. L'autonomie des Arts est frappée au cœur. Des électeurs privilégiés, appelés par les consuls \arroti), des scrutateurs [accopiatori^ segretarii clello squitti-
nio) , désignés souvent, par quelque commission extraordinaire, deviennent les agents hypocrites du parti qui est au pouvoir. Adieu dès lors secret, sincérité, liberté du vote ! Reprenant la tactique de la Parte guelfa^ ils déclarent inéligibles, sous un prétexte quelconque, ceux qui sont suspects d'indépendance ou d'hostilité à l'égard des maitresde l'heure. Après le retour de Gosme en 1435, un pas décisif est encore fait vers la sujétion. L'élection des consuls, comme celle des juges de la Mercanzia, est soumise à l'approbation de la Seigneurie, et, comme la Seigneurie est elle-même l'instrument docile du maître, c'est dire qu'il n'y a plus à la tête des Arts que des personnes dévouées à sa famille, on pourrait déjà presque écrire : à sa dynastie. Les offices repourvus par des réélections de plus en plus espacées et devenus presque héréditaires, puisque ceux qui les occupent peuvent se faire suppléer parleurs enfants et parents, ressemblent fort à des fonctions semi-officielles que le chef de TEtat délègue et laisse se transmettre de père en fils au sein d'une étroite aristocratie dont il est sur. A partir de cette date le rôle politique des corporations n'est plus qu'une apparence. La souveraineté s'exerce sur elles, et non plus par elles; elles sont dépouillées à peu près complètement de la part qu'elles avaient à la direction des affaires publiques.
Mais elles remplissaient d'autres fonctions qui étaient moins exposées aux tempêtes politiques et qui, par cela même, durent davantage.
Ce sont d'abord des fonctions financières. Elles prenaient à leur compte l'adjudication de certaines gabelles ; elles faisaient à la Commune l'avance de certains emprunts,et les répartissaient entre leurs membres ; elles avaient enfin leur fortune particulière à administrer ; elles avaient un budget, c'est-àdire un ensemble connexe de recettes et de dépenses.
L'habitude d'acheter à l'Etat tel impôt indirect, c'est-à-dire de lui en verser le montant en se chargeant de le percevoir en son nom, mais à leurs risques et périls, parait avoir été pour elles, suivant les moments, lucrative ou onéreuse. Elles jouaient souvent ce rôle, analogue à celui qu'eurent plus tard en France les fermiers généraux. Mais une opération plus fréquente et plus dangereuse pour elles, c'est l'avance qu'elles font à la Commune de sommes qui sont des emprunts volontaires ou forcés. Parfois, dans un moment de péril national, il y a entre elles une généreuse émulation à qui équipera des soldats, paiera des troupes, contribuera aux dépenses militaires. Mais d'ordinaire la Commune taxe les corporations d'après le noinl)re de leurs membres et leur richesse connue ou présumée, avec la promesse de les rembourser dans un délai fixé, ce qui arrive quelquefois. Ici Arts majeurs, Arts mineurs, voire même corporations sans droits politiques, sont souvent confondus dans ces levées d'impôts. Les sansprofession ne sont pas oubliés non plus.
Les chiffres qui nous ont été conservés de cer-
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taines impositions nous permettent de connaître quelle était, à telle ou telle époque, la situation relative des différents Arts. En 1320 et en 1325, nous voyons figurer en tête, à une belle distance des autres, VArte délia lana. Calimala dispute à Por San Maria la seconde place. Puis viennent, dans un ordre qui varie, les Medici e speziali^ les marchands de vins, les bouchers, les marchands de comestibles, les aubergistes, reléguant à un rang inférieur les changeurs et les juges et notaires qui, sans doute, devaient le dégrèvement relatif dont ils bénéficiaient à la modicité de leur personnel. Cette méthode de taxe directe infligée aux corporations fut à peu près abandonnée, à partir du dernier tiers du quatorzième siècle, quand on eut créé la dette perpétuelle et organisé l'impôt sur le revenu. Elle reparut pourtant dans Tagoniede la République, dès l'année 1498. En 1529, pendant le siège de Florence, ces contributions forcées furent si multiples et si considérables que la plupart des Arts plièrent sous le fardeau, qu'ils furent réduits à vendre leurs biens, jusqu'aux meubles de la maison qui leur servait de siège social. Leur puissance financière périt avec Tindépendance de la ville.
Mais elle ne succomba pas seulement aux exigences de la défense nationale. Leur ruine fut aussi due en partie à d'autres causes. Leurs recettes étaient les droits d'entrée ou d'immatriculation, les cotisations régulières des maîtres ou des suppositi, ouvriers et commis, compagnons et apprentis, les
permis de séjour et de travail accordés, moyennant finance, à des travailleurs étrangers, les taxes des plaideurs qui comparaissaient devant leurs tribunaux, les amendes qui punissaient les dérogations aux règlements ou les licences qui les autorisaient, plus tard les tributs venant des corporations qui existaient dans les villes sujettes. Seulement les cotisations et les amendes ne rentrent guère régulièrement ; on voit dans certaines corporations (en 1350, en 1484) apparaître des offices nouveaux dont l'avènement est à signaler ; car ils auront une longue existence ; ce sont des p/'ovéditeius et conservateurs^ chargés de contrôler les comptes et de poursuivre le recouvrement des paiements arriérés.
En revanche les dépenses s'accumulent et s'accroissent. 11 faut de l'argent pour louer, acheter meubler, chauffer, embellir l'édifice où loge la corporation, pour nourrir et habiller ses serviteurs, pour parer la chapelle de son saint patron et célébrer sa fête, sans compter celle du patron de la ville, pour acquitter les frais de justice dus à la Mercanzia lors des procès portés devant elle, pour payer, non pas le salaire, fi donc ! mais les honoraires des consuls et officiers, honoraires qui consistent en poivre, safran, plats d'argent, etc. Pour les Arts mineurs, la charge est lourde. Ils empruntent, s'endettent, s'accoutument au déficit. Dans le catasto de 1429, toutes les corporations, excepté celles des marchands de vin, des aubergistes et des serruriers, accusent un excédent de leurs dépenses
sur leurs recettes.. Heureusement pour elles, elles ont des propriétés, terres, maisons, établissements qui leur rapportent un loyer. Les Arts majeurs, en particulier, ont des possessions dont l'importance est attestée par l'élévation de l'impôt immobilier qui leur incombe. En 1429, Galimala vient sur ce point au premier rang (26.846 florins de matière imposable), suivi de loin par YArte délia lana (13.989) et par VArte ciel Camhio il .101). Seuls les bouchers, parmi les Arts moyens, méritent d'être cités (3.342) : les boulangers descendent au chiffre de 162 florins. C'est ce patrimoine qui fut dévoré pendant la lutte suprême que soutint Florence : il n'en resta que des bribes à celles des corporations qui étaient les plus opulentes.
Mais qu'advient-il de leurs fonctions économiques, qui était leur première raison d'être et, peut-on dire, l'essence même de leur activité ?
Ont-elles réussi à s'assurer la domination du marché ? Sur ce terrain plus que sur tout autre il faut distinguer les Arts majeurs et les Arts mineurs. Les deux corporations capitalistes, qui représentent les deux industries les plus importantes de Florence, la draperie et la soierie, ont su fort bien tuer ou à peu près toute concurrence, obtenir des lois protectrices de leurs intérêts, soumettre leurs ouvriers à leurs volontés. Elles ont conquis et conservé à Florence le monopole de leur métier. C'est presque exclusivement par des événements extérieurs sur lesquels ni elles-mêmes, ni la Commune ne pouvaient
rien, qu'elles ont été atteintes dans leur prospérité, ^ Il en est tout autrement des Arts n)ineurs. Ils ont subi des entraves : ils ont été ligotés, arrêtés dans leur expansion. La Commune, au nom des besoins de la population, au nom de riiygiène, au nom des bonnes mœurs quelquefois, n'a pas hésité à restreindre leur liberté. Elles les a empêchés de conclure entre eux des conventions qui auraient pu entraîner une hausse des prix. Par lorgane des officiers de la g/r/sci'a, elle a maintenu le bon marché des vivres et liquides, politique conforme d'ailleurs à la fois aux désirs des gros fabricants et à ceux des travailleurs qu'ils employaient ; elle a ainsi, au profit des consommateurs, limité les bénéfices des marchands de vins, de légumes, de fromage, d'huile, etc. Elle a imposé des prescriptions sanitaires aux bouchers. Elle a défendu aux boutiquiers et aux marchands de bois d'empiéter sur la rue réservée aux passants, aux batteurs de laine, de troubler le silence de la nuit, aux cabaretiers d'ouvrir boutique trop près des églises, aux aubergistes de recevoir des enfants, des femmes de mauvaise vie, des voleurs et de laisser leur maison dégénérer en tripot. Elle a, malgré l'Arte des maîtres de la pierre et du bois (8 août 1475), décidé que les ouvriers étrangers, nécessaires souvent à la ville qui était grande bàtisseuse, et utiles aux bourgeois qui faisaient construire, pouvaient exercer leur métier à Florence et que toute tentative pour les boycotter serait sévèrement réprimée. En 1366, sur quatre maîtres qui dirigent l'érection
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du Dôme, un seul appartenait à la corporation du bâtiment. Tout ce que pouvaient faire les Arts mineurs, quand ils étaient les plus forts, c'était d'imposer une taxe à ces concurrents qui leur venaient du dehors. Mais, dès ((ue les Arts majeurs dominent, ces restrictions disparaissent. En 1491, on se raille des efforts du petit commerce pour faire échec au travail domestique. Le maçon forcera-t-il le paysan qui répare le toit de sa cabane à lui payer une redevance ? Le boucher ol)ligera-t-il le propriétaire qui tue un agneau à se faire immatriculer dans sa corporation ?
Les Arts majeurs eux-mêmes n'ont pu devenir les maîtres absolus du marché pour ce qui les concernait. Ils ont dû compter avec les artisans travaillant à la campagne, qu'ils ont le plus souvent forcés de s'immatriculer, mais sans pouvoir les astreindre aux mêmes obligations que les travailleurs citadins. Ils ont dû surtout transiger avec les artisans des villes voisines et sujettes: les drapiers de Prato ont, en 1529, la permission d'exporter leurs draps avec une marque de fabrique qui leur est spéciale. Moment de crise, dira-t-on. Mais les artisans de Montepulciano, en 1390, avaient déjà obtenu de continuer leur labeur, sans être obligés de se faire inscrire dans les corporations florentines ; les legnaioli de Pise gardent leurs statuts, tout en devenant un membre^ une section subordonnée de l'Art florentin correspondant. Enfin, les industries nouvelles, €omme l'imprimerie ou la fabrication des tapisse-
ries, échappent à Tempiise corporative, se développent en dehors et sans souci des statuts du moyen âge.
Les corporations ont-elles mieux réalisé les desseins secondaires qu'elles pouisuivaient ? Ont-elles maintenu la bonne qualité et le juste prix des produits ?
Assurément elles ont combattu la malfaçon par le contrôle le plus sévère, le plus minutieux. Inspections répétées, visites domiciliaires, enquêtes secrètes, recours à l'espionnage payé, appels à la dénonciation, partage des amendes entre les délateurs et la caisse de TArte, paperasserie tracassière, qui, à Teiinui des vivants et au profit des historiens, a rempli les archives, tous ces moyens et Ijeaucoup d'autres ont été leurs armes favorites et efficaces contre la fraude et la néo-lio-ence. Chose curieuse ! C'est peut-être dans la grande industrie que l'observance des rèo-les de fabrication a été le moins tvrannique. L'Art de la soie eut l'intelligence, en 1461^ d'octroyer des gratifications à quiconque trouverait un perfectionnement technique : cette prime à l'invention vaut d'autant plus la peine d'être relevée quelle est plus rare. En général les corporations, à Florence comme ailleurs, se sont volontiers pétrifiées dans les méthodes (jui leur avaient valu succès et bonne renommée. Quant au juste prix, elles se sont donné beaucoup de peine pour le définir et pour le déterminer ; on ne saurait cependant affirmer qu'elles aient résolu ce problème délicat, aussi diffi-
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cile que la fixation du taux honnête de l'intérêt. Il est bien certain que les drapiers et les fal^ricants de soieries ont fait par moments des Ijénéfices qui reflétaient les variations de l'oOre et de la demande beaucoup plus que le prix de revient des produits. Seuls les métiers de bouche et le petit commerce ont été gênés par des tarifs établis d'autorité.
Les corporations visaient encore à créer entre leurs adhérents l'égalité des chances de réussite, une étroite solidarité allant jusqu'à l'entr'aide fraternelle. Cet esprit primitif conduisit VArte délia lana à des entreprises collectives dont nous avons parlé, ^lais il s'afl'aiJjlit à mesure que dans chaque Art les honneurs et les profits se concentrèrent dans une minorité de privilégiés. L'individualisme, qui met une famille ou un homme à la place de la patrie, qui sépare les intérêts particuliers et tue la conscience de l'intérêt général, cet individualisme, qui fut un des traits saillants de la Renaissance et qui mit en vogue, à la place de In devise: Chaciui pour tous, l'égoïste : Cliacun pour soi, exerce ses ravages dans les Arts comme dans la République même. Je n'en veux d'autres preuves que la difficulté qu'éprouvent les trésoriers de beaucoup d'entre eux à recouvrer les cotisations, dont le paiement exact est la marque d'un zèle sincère et actif pour les groupements auxquels on appartient.
Toutefois les hommes de la même profession conservent le sentiment du lien économique qui les a unis à l'origine et qui continue, quoique moins
fort, à les tenir rapprochés. C'est pourquoi les corporations subsistent. Elles gardent encore des fonctions administratives ^ qui furent d'abord l'accessoire dans leur activité, mais qui finissent pour quelquesunes par devenir le principal. Je veux parler des œuvres pies, des fondations et legs qu'elles ont été chargées d'administrer par la confiance de la Commune ou par celle des particuliers. Calimala s'absorbe de plus en plus dans la gestion d'une quantité d'institutions charitables. Les autres Arts mettent jusqu'au bout leur orgueil, ou, si l'on veut, leur gloriole, à embellir une église ou une chapelle, à soutenir de leurs deniers un hôpital, à nourrir des orphelins. Calimala, qui fut la corporation la plus généreusement dotée et la plus qualifiée pour ce genre d'occupation, sera aussi la dernière à préserver de la destruction cet ultime et honorable débris du régime corporatif.
En somme, ce régime, qui pouvait vivre et fleurir harmonieusement dans l'enceinte d'une petite ville, où l'inégalité des fortunes était assez petite, devait forcément se corrompre et dépérir là où une lionne partie des travailleurs était tenue à l'écart, où les corporations capitalistes non seulement creusaient un abime entre maîtres et ouvriers, mais s'arrogaient des privilèges refusés aux corporations du petit commerce et de la petite industrie, là aussi où l'agrandissement du territoire urbain suscitait des complications imprévues et croissantes. La formation de grands Etats étrangers, leur entrée dans la
carrière industrielle, l'ouverture de nouvelles voies commerciales, la perte même de l'indépendance et de la liberté républicaines dont avait joui Florence ne firent qu'accélérer cette décadence. Il n'en faut pas moins reconnaître (jue ce syndicalisme, à la fois économique et politique, a donné à Florence plusieurs siècles de vie intense, de prospérité éclatante, de grandeur intellectuelle et artistique.
Nous ne voulons pas nous arrêter, comme font la plupart des historiens, au moment où il a terminé sa période brillante. La décomposition d'un système social est aussi intéressante et utile à étudier que sa genèse et son fonctionnement. Nous le suivrons donc jusqu'à sa mort. Aussi bien pour les peuples, à la différence des individus, une mort de ce genre n'est-elle qu'une métamorphose, un essai de formes et d'institutions nouvelles.
Consulter surtout :
DoREiv (Alfred), Shidien an der Florenliner Wissenschafi, IP volume. — Das Florenliner Zunflwesenvom XIV lahrhiinderl ziim XVI lahrhiinderl (Stuttgart und Berlin, Cotta, 1908). L'auteur a dans ce gros in-8 de plus de 800 pages rassemblé, avec une patience méritoire, d'excellents matériaux pour l'histoire des corporations.