CHAPITRE IV
PRÉLUDES DE l'iNSURRECTION DES CIOMPI
Florence, rendue à elle-même, est rendue à ses querelles, et l'évolution des partis, lente ascension des petits, lente déchéance des grands, y continue. Cependant des fléaux y apportent une perturbation momentanée : la disette, la peste ont des conséquences sociales inattendues. Mais, quand la mort a passé, la vie reprend son cours régulier, et, dans le tiers de siècle qui suit l'expulsion du duc d'Athènes, ce qui domine à Florence, malgré des résistances tenaces, c'est une tendance démocratique à diminuer le pouvoir des nobles, de l'Eglise et môme de la haute bourgeoisie.
Pendant cette période, la politique extérieure est peu de chose. On ne peut noter que quelques petites guerres. Guerre avec lesYisconti de Milan (1351-53) qui veulent s'agrandir démesurément et la politique florentine se révèle en cette occurrence telle qu'elle restera pendant bien longtemps : empêcher la crois-
sance excessive de toute puissance italienne, maintenir Téquilibre entre les dominations existantes, et pour cela former une ligue des villes contre celle qui cherche à s'assurer une prépondérance trop marquée. Guerre avec les mercenaires allemands, bretons, anglais qui pillent et ravagent l'Italie, danger permanent pour les bourgeois qui les ont appelés et payés pour se ])attre à leur place et qui ensuite ne peuvent se défaire de ces auxiliaires importuns. Florence réussit à les écarter à force d'argent et d'intrigues ; les vilains des Apennins leur infligent une leçon sévère ; mais ils demeurent à l'état de menace perpétuelle. Guerre avec Pise, la rivale détestée, la concurrente gênante qui commande la vallée de l'Arno et Faccès de la mer, qui se permet d'imposer des droits de transit aux marchandises florentines. Aussi les prisonniers Pisans sont-ils l'objet de procédés humiliants : quand ils entrent par la porte San Frediano, ils sont soumis au même tarif que la viande de porc. Quand la paix se conclut, les Florentins obtiennent le libre usage du port de Talamone et font Facquisition d'une petite ile où Fon peut débarquer. Mais de ce côté aucun avantage n'est définitif, tant que Pise subsiste indépendante. Guerre enfin, plus importante, avec le Pape ; seulement pour l'expliquer, il faut remonter assez avant.
C'est, au fond, un épisode de la grande querelle qui a mis aux prises l'Église et l'État et rempli le moyen âge comme les temps modernes. Les Communes, comme les États de nos jours, ont revendiqué
les droits de la société laïque contre la société ecclésiastique. Elles ont défendu la souveraineté locale contre la souveraineté universelle à laquelle prétendait cette association internationale qu'est l'Eglise catholique.
Le débat a porté sur ce point essentiel: ramener au droit commun le clergé régulier et séculier qui voulait des privilèges juridiques et des exemptions fiscales. Lesclercs entendaient avoirdestribunaux particuliers qui fussent seuls compétents pour les juger et devant qui les laïques pussent être traduits pour délit d'hérésie, d'usure, pour questions relatives aux mariages, etc. ; ils entendaient en même temps être exemptés, eux et leurs biens, des impôts pesant sur les autres citoyens. De plus, il ne manquait pas de prêtres qui faisaient des afl'aires, spéculaient, fonctionnaient comme notaires et procureurs pour dresser des testaments. Quelques-uns affectaient des allures cavalières ; ils circulaient armés et, s'il en faut croire un sonnet de Pétrarque, ils s'érigeaient en rivaux des maris. Un fait donnera une idée de leur puissance : une loi de 1357 défendait à tout médecin de visiter un malade plus de deux fois, si celui-ci ne se confessait pas.
A ces prétentions les Communes (car le cas n'est point particulier à Florence) opposent des mesures de défense. Elles décident que tous les clercs seront exclus des fonctions publiques, ce qui est presque une demi-séparation de l'Eglise et de l'État. Elles édictent des lois somptuaires, qui visent et atteignent
le clergé à la bourse, car mettre une limite aux dépenses des enterrements, c'est diminuer d'autant son casuel. Elles déclarent que les biens hérités par les prêtres seront soumis aux taxes ordinaires. Elles leur défendent de faire du commerce, d'exercer les fonctions de notaire. Elles les astreignent à revêtir les habits de leur profession et à ne point porter d'armes sur eux sans l'autorisation de la Commune.
Le sourd antagonisme, qui se trahit dans ces mesures, al^outit à des querelles ouvertes. L'Eglise recourt à ses armes spirituelles; elle excommunie les autorités, jette l'interdit sur la ville, organise la grève des sacrements ; plus d'offices, de baptêmes, de mariages, d'ensevelissements religieux; et c'est un trouble profond jeté dans la vie civile. La Commune riposte en payant des clercs qui officient quand même, ou en détachant du clergé des hommes, qui, plus citoyens que prêtres, résistent aux ordres de leurs supérieurs. Au besoin elle « boycotte » l'évêque, le met en quarantaine. Ainsi, en 1282, dans la ville de Pistoia, à propos d'un litige sur la dime, un bourgeois propose que boulangers, tailleurs, barbiers, marchands de vin et d'huile, fabricants de chaussures, forgerons, maréchaux, meuniers, etc., cessent de travailler pour l'évêque. On veut le réduire par une espèce de grève générale. Dans une autre ville, à Padoue, un homme qui a tué un prêtre est puni d'une amende dérisoire.
La lutte, malgré des accès d'exaspération, se
termine le plus souvent par une sorte de Concordat, par un traité entre la puissance civile et la puissance ecclésiastique : la foi est, en effet, très vivace encore et travaille en faveur de l'Eglise.
A Florence, ville guelfe, où la dévotion au Saint- Siège fut longtemps exigée des magistrats de la ville et des consuls des corporations, le pape et le clergé furent plus longtemps respectés qu'ailleurs. Mais, au quatorzième siècle, apparaissent des symptômes de désaffection. La Commune a dû se défendre contre les ambitions de Boniface VIII, qui a rêvé de se faire seigneur de la Toscane. Dante a eu des mots terribles contre certains pontifes qu'il a hardiment logés en enfer; et si chez lui ces hardiesses se marient à une piété ardente, d'autres esprits se laissent aller jusqu'à l'incroyance. Cavalcanti, qui fut poète comme Dante et son contemporain, ne paraît pas bien sûr de l'immortalité de l'âme. Boccace prend pour victimes ordinaires de ses plaisanteries grasses les curés et les nonnes. Sacchetti, auteur de nouvelles, nous conte l'histoire d'un prêtre qui va porter le viatique, ou, comme dit le peuple, le Bon Dieu à un malade. En route il rencontre une rivière débordée; il est sur le point de se noyer; il se débat, il en réchappe et il s'écrie en abordant : « Ah ! Seigneur, si je ne t'avais pas aidé plus que tu ne m'as aidé, nous serions tous deux en piteux état ». La plaisanterie sent déjà Rabelais et Voltaire. Le fait que la cour pontificale a quitté Rome et mène joyeuse vie en Avignon n'est point de nature à lui ramener
le respect, et lorsqu'en 1346 un pape réclame Taide du bras séculier pour obtenir le paiement d'une créance sur la banque Acciajuoli et menace la Commune d'interdit, sous prétexte qu'elle est responsable des méfaits de ses sujets, il n'obtient, malgré cette menace et l'appui du « parti guelfe », qu'un refus nettement formulé. Par un contraste curieux, le menu peuple est encore très pieux; il s'intitule volontiers la sainte canaille de Dieu, sancta Dei plèbes^ comme on peut le voir encore sur un vitrail d'une église de Troyes. Mais il est fort suspect d'hérésie; il est en bonne partie acquis aux doctrines des Franciscains minorités, qui condamnent à la fois la richesse, la propriété et la corruption de la grande Babylone qui n'est autre que la cour d'Avignon. Pour tout dire en deux mots, il est croyant et anticlérical. En revanche, la haute bourgeoisie à laquelle appartiennent la plupart des écrivains, se pique d'être sceptique, frondeuse, moqueuse, tandis que les banquiers sont liés aux papes par de multiples intérêts; elle est à la fois cléricale et incrédule.
C'est dans ces conditions qu'éclate, en 1375, un grave conflit entre Florence et le pape Grégoire XI. Un de ses légats, venu en Italie pour soumettre la Toscane à l'autorité temporelle du Saint-Siège, ne réussit qu'à susciter une révolte dans Florence et dans les États de l'Église. Les Florentins, excommuniés, ne cèdent point. Ils obligent l'évêque et les prêtres à dire la messe, sous peine de 10.000 florins d'amende. Ils sont encouragés dans leur rébellion
par des moines Toscans qui, de Paris où ils étudient et enseignent la théologie, déclarent que l'excommunication ne peut rien contre des innocents; qu'attaquer l'Eglise serait mal, mais que se défendre contre ses empiétements est licite et méritoire. Les huit magistrats que la Commune a nommés pour soutenir cette guerre sont appelés par la voix populaire les Huit Saints^ comme s'ils étaient voués à une tâche pieuse, et ils n'hésitent pas à confisquer, à « nationaliser » les biens du clergé. Ces biens sont mis en vente, et la Commune s'engage à défendre de tout dommage ceux qui les achèteront.
Ces mesures radicales répondaient aux sentiments de la petite bourgeoisie. Mais le pape Grégoire Xï meurt sur ces entrefaites, et la grosse bourgeoisie en profite pour négocier et traiter avec son successeur. C'était une véritable capitulation de la Commune. Tous les statuts qui pouvaient avoir été décrétés contre l'Inquisition, la foi catholique, la liberté ecclésiastique étaient cassés. Les biens pris au clergé devaient lui être rendus ou compensés par une indemnité équivalente. Florence s'engageait à payer en sus 250.000 florins d'or. A ces conditions, elle recevrait l'absolution plénière. Cette victoire de la papauté semblait d'autant plus surprenante qu'elle survenait en un instant où sa force n'était guère à craindre. C'est en 1378 que commençait le grand schisme; et c'était pour longtemps la division de la chrétienté d'Occident entre deux ou trois papes simultanés qui allaient dépenser toute leur énergie
à se foudroyer mutuellement. Le traité n'en parut que plus humiliant à la petite bourgeoisie et au menu peuple de Florence, et il n'allait pas être un des moindres griefs de ces deux classes contre la classe dirigeante dans la lutte qui éclata en ce temps-là.
Revenons maintenant à cette lutte sociale, qu'il nous faut suivre sur le terrain politique et sur le terrain économique.
Dans le domaine politique, ce qui est le plus frappant, c'est l'abaissement définitif des nobles. Ils ont bien essayé, après la chute du duc d'Athènes, de s'assurer une part dans les offices suprêmes; ils ont fait rayer d'un trait de plume les Ordinamenti di giustizia. Mais ils ont été contrecarrés, arrêtés par la bourgeoisie riche (i), et, comme ils ont voulu recourir à leurs anciens procédés, violences, batailles dans les rues, incendies de maisons, on a décidé que les magistratures seraient partagées par tiers entre les Arts nMtjeiirs, les Ai'ts moyens et les Arts mineurs ; on a remis en vigueur les Ordinamenti di giustizia (1343). A partir de ce moment, les grands auront encore, par l'intrigue, par des alliances avec le menu peuple, un reste d'influence: mais c'en est fini des descentes armées dans la rue, de ces sanglantes équipées où l'on se vantait Je faire boucherie {far came).
La lutte va se concentrer d'une part entre la grosse et la petite bourgeoisie les Arts majeurs et les
(1) Pour les détails, voir R. Caggese, Firenze, II, VJi.
autres), et, d'autre part, entre la classe bourgeoise, qui a seule tous les droits politiques, et la classe ouvrière et paysanne qui n'en a aucun.
La lutte entre les deux groupes de la bourgeoisie prend la forme (c'était la coutume à Florence) d'un duel entre deux familles : les Albizzi^ qui, avec le « parti guelfe », représentent la tendance aristocratique et cherchent à imiter, à remplacer les nobles abattus, et les Ricci ^ qui, avec les Médici, famille de riches marchands, représentent une tendance semidémocratique et se rapprochent des petits artisans et commerçants.
Le («. parti guelfe » imagine alors un moyen, sinon de s'assurer le pouvoir, du moins d'en écarter ceux qui le gênent. C'est de les dénoncer comme gibelins. Le nom n'avait plus de signification précise ; mais il était resté impopulaire. Au moyen donc de ce qu'on appelle V ammonizione ^ on déclare que tel ou tel est gibelin et, en vertu d'antiques exclusions, impropre à obtenir les magistratures. Il y eut ainsi bientôt 200 ou 300 cnnmoniti^ et ce qui n'était pas le moins étrange, étant donnée l'origine du mot gibelin, parmi eux des gens du peuple.
De plus les scrutins sont audacieusement falsifiés par la classe régnante, de façon à répartir les honneurs entre quelques familles privilégiées. De la sorte , les Arts mineurs^ parqués dans un rang inférieur, frappés souvent dans la personne de leurs chefs, éprouvent un amer ressentiment contre ces banquiers et ces gros bourgeois qui savent si bien, sous
les plus futiles prétextes, se débarrasser de leurs adversaires.
La lutte entre la bourgeoisie et la classe ouvrière est plus grave encore. 11 ne s'agit plus de se disputer le pouvoir et les honneurs; il s'agit d'une véritable lutte pour la vie : et elle intéresse presque autant les travailleurs de la campagne que ceux de la ville.
Ce qui la rend plus ardente, c'est la misère qui s'abat en ce moment sur la population pauvre. Les années qui suivirent l'expulsion du duc d'Athènes furent marquées par toute espèce de fléaux. En 1345, la faillite longtemps retardée des Peruzzi et des Bardi est enfin un fait accompli. Le roi d'Angleterre refuse de payer les créances qu'on lui réclame, si bien qu'aujourd'hui encore il est poursuivi de réclamations par des descendants lointains des Peruzzi. Ce krach financier a son contre-coup sur le commerce qui se resserre, sur l'industrie qui essaie de réparer ses pertes en diminuant le salaire des ouvriers. La crise s'aggrave encore du fait que le roi de France, pour punir Florence d'avoir chassé un prince français, fait saisir les biens des Florentins qui se trouvent dans ses États, et c'est un débouché de plus fermé au négoce. En même temps surgissent des fléaux naturels qui aggravent la situation. Ce sont des épidémies variées, puis, en Tannée 1346-1347, une disette qui se fait sentir dans toute l'Europe et n'épargne point Florence. On y meurt littéralement de faim. Cela, comme toujours, amène des émeutes populaires, où des grands, comme An-
drea Strozzi, apparaissent mêlés aux gens des faubourgs et où grondent des paroles menaçantes. Un des émeutiers, qui est cardeur de laine, s'est écrié en 1343 : « Nous grandirons tellement que nous aurons de grandes richesses, et que les pauvres seront riches à leur tour. » Trois ans plus tard (1346) un autre cardeur de laine est arrêté, emprisonné, étranglé, parce qu'il a voulu créer des « fraternités » entre ses camarades et d'autres ouvriers. Un curieux type et déjà presque tout moderne, ce condamné qui s'appelle Cinto Brandini ! Il ne paraît plus avoir eu en vue de créer une corporation calquée sur les autres et qui aurait eu, comme elles, ses consuls et ses droits politiques. Il semble avoir rêvé de constituer la classe ouvrière en parti de classe, ayant un fonds de réserve formé par ses cotisations, et se tenant à l'écart des grands, des bourgeois et des seigneurs de rencontre.
Les grèves et les tentatives d'unions secrètes sont nombreuses ces années-là ; et, ce qui rend la chose plus inquiétante, c'est que les ouvriers de Florence s'entendent avec ceux d'autres villes, de Sienne par exemple. La bourgeoisie apeurée, constatant que les salaires montent, parce que les ouvriers ont été frappés plus que les autres par la mortalité et aussi parce qu'ils se concertent pour obtenir de meilleures conditions de vie, prend des mesures exceptionnelles. Pour empêcher la hausse des vivres, elle permet l'entrée libre du bétail, du blé, du vin; ou bien, pour empêcher la hausse de la main-d'œuvre, elle
autorise les menuisiers et maçons étrangers à exercer librement leur métier sur Je territoire de la Commune. Les Arts majeurs^ il est vrai, ne cèdent rien sur leurs privilèges et demandent même qu'on auo^mente la somme d'honneurs et de orâces dont ils jouissent (1344). Mais ils peuvent constater un symptôme grave : pour la première lois, les travailleurs de la ville et ceux des champs se rapprochent et s'unissent.
Pendant les années précédentes, la bourgeoisie enrichie et le « parti guelfe » avaient opéré de nombreux achats de terres et déniaisons à la campagne. La terre, en effet, rapportait communément 8 p. 100. De 1350 à 1400, le prix des fermages a triplé autour de Florence. Cela ne pouvait se faire sans molester les paysans qui commençaient à regimber. Les chroniqueurs, qui pour la plupart appartiennent à la classe riche et qui, partant, sont durs et incompréhensifs pour les réclamations des petits, nous apprennent les doléances des propriétaires florentins devant les prétentions nouvelles des campagnards. Ils veulent, paraît-il, qu'on leur fournisse pour les domaines qu'ils ont à mettre en valeur des bœufs, des semences, et qu'on leur prête des capitaux. Ils font entre eux des coalitions. Us organisent de véritables grèves. Ils s'entendent pour ne plus travailler les terres des propriétaires qui résident à Florence, pour ne plus louer leurs immeubles, pour ne plus faire affaire avec eux. Les propriétaires demandent une répression sévère et font nom uier tout exprès une Commis-
sion de douze citadins. Par ses soins, les paysans, fermiers aussi bien que journaliers, sont soumis à des conditions rigoureuses. On leur défend toute association. On augmente leurs impôts ; on leur fait payer le sel très cher. Bref les paysans rencontrent dans les bourgeois des maîtres aussi durs que l'avaient été les seigneurs au temps du servage ; et dans Florence même éclatent des émeutes contre les officiers de Or San Michèle, chargés de régler le prix des grains et des légumes.
Les choses en étaient là, c'est-à-dire dans un état peu satisfaisant, quand un terrible fléau vint tout suspendre : je veux parler de la Grande peste de 1348.
Apportée, dit-on, du fond de la mer Noire par un vaisseau génois, elle tomba sur une population déjà épuisée par les maladies et la disette qu'avaient amenées des pluies torrentielles. Au printemps de 1348, elle est dans toute sa force. On a d'abord la fièvre, puis des bubons aux aisselles et aux aines, des taches livides sur tout le corps. En trois jours, on est emporté. Les enfants sont enlevés les premiers ; après eux, les grandes personnes ; et l'abondance des cadavres est telle que les croque-morts ne suffisent pas à les enterrer. Les jjoutiques sont fermées, beaucoup déniaisons désertées ; les riches se sont enfuis, les pauvres sont morts. 11 y périt, au dire de Machiavel, 96.000 personnes, la moitié de la population, selon les uns, les trois cinquièmes, selon les autres.
Les effets d'un pareil fléau sur les mœurs, quand il sévit plusieurs mois, sont très puissants et très divers. Ils varient suivant les caractères des gens. L'épidémie développe à la fois l'égoïsme et le sentiment de la solidarité. Ceux qui ont pour devise : Chacun pour soi, ne songent qu'à sauver leur vie. Quantité de malades sont ainsi laissés sans secours. Sacchetti nous a conté le bizarre testament de ce Florentin qui léguait toute sa fortune aux mouches. Pourquoi ? Parce qu'elles avaient été les seules à ne point l'abandonner. Et d'autre part le péril suscite d'admirables dévouements, exalte la charité jusqu'à l'héroïsme. C'est alors que se fonde l'archiconfrérie de la Miséricorde, dont les adeptes, avec leurs cagoules noires, passent encore dans la Florence moderne comme des fantômes du passé, allant soigner les malades et enterrer les morts. Leur siège social, qui touche à la rue de la Mort, à la rue du Squelette, rappelle leur funèbre origine. Puis, comme tout ce qui écrase la faiblesse humaine sous la poussée d'une formidable force naturelle, le fléau inspire aux âmes pieuses le renoncement au monde, le dégoût de la vie ; il avive la dévotion, il multiplie les processions, les prières publiques, les donations aux églises, il prosterne les fidèles au pied des autels, il peuple les cloîtres de pénitents. Chez les tempéraments joyeux et robustes l'incertitude du lendemain fait, au contraire, office d'excitant ; elle invite à employer gaiment des heures qui risquent d'être si brèves ; elle peut exaspérer Tâpre re-
cherche de la jouissance jusqu'à la rage du plaisir. On sait que Boccace, qui d'ailleurs s'était prudemment réfugié à Naples, prend prétexte de la peste pour égrener devant de belles dames les histoires égrillardes et voluptueuses de son Décaniéron.
Le fléau a encore des conséquences d'une autre nature. Il fait naître dans les villes du moyen âge, jusqu'alors si insoucieuses d'hygiène et de propreté, les premières mesures sanitaires. Ordre est donné de brûler les linges et les draps venant des logis contaminés, de faire des bières très épaisses et des fosses très profondes, de ne pas prolonger les cérémonies funéraires dans les églises et les repas d'enterrement dans les maisons, de réduire au minimum les deuils, les sonneries de cloches, tout ce qui peut émouvoir trop fortement les imaginations frappées. Une surveillance particulière est désormais exercée sur les boucheries, abattoirs, tanneries entrepôts de bétail, etc. (i).
Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les effets économiques et sociaux du désastre ; et ceux-là varient suivant les différentes classes. En haut, dans les grandes familles, ce sont des héritages considérables qui échoient aux survivants ; il y a donc concentration du capital en un plus petit nombre de mains. En bas, parmi les ouvriers, qui sont les plus atteints, parce qu'ils ne peuvent s'en aller et que, parleur genre de vie, ils offrent moins de résistance
(1) C'est ce qui se passe à Pistoia. Arch. Stor. liai., IV» série, XX, 1887.
au mal, c'est une raréfaction de la main-d'œuvre ; c'est par suite le travail plus cher, l'augmentation de prix des ol^jets usuels, et la classe J^ourgeoise s'en lamente. Mais si elle perd d'un côté, elle gagne de l'autre. Les petits artisans et les ouvriers décimés ne peuvent plus guère disputer le pouvoir à la classe riche qui reprend le gouvernement en mains. En faut-il des preuves ? Les trois corporations dominantes, Calimala qui a encore par les l)anques une influence considéraljle, X \rte délia laiia qui a conquis la première place, VArle di Por San Maria^ qui a pris un essor soudain depuis que les Lucquois, établis dans la ville en 1315, y ont apporté les secrets d'un métier depuis longtemps pratiqué chez eux, mettent leur empreinte sur la politique économique. On constate une réduction du noml^re des .1/^5% réduction qui ne porte que sur les Arts moyens et mineurs ; de 1348 à 1351, ils ne sont plus en tout que quatorze au lieu de vingt et un ; mais au bout de ce temps, sur une pétition des serruriers, on revient au noml^re primitif, après une série de remaniements qui affaiblissent l'organisation officielle. Les grands aident à remettre ainsi, comme ils disent, la porte sur les gonds. Cependant la grosse bourgeoisie entend rester dominante. Aux .1/'^^ mmeurSy qui essaient de se fortifier en se fédérant, défense a été faite de créer des unions de ce genre (1349), et ordre est donné de laisser travailler à leur aise les concurrents étrangers venus des villes voisines (1355) ; règlements d'autant plus remarquables.
que les trois corporations maîtresses veulent bien les imposer aux autres, mais n'entendent point les accepter pour elles-mêmes.
Quant aux « suppôts » des corporations, aux salariés, aux ouvriers proprement dits, on renouvelle pour eux l'interdiction de se concerter ; on leur défend même de se réunir pour des funérailles, ou pour tout autre oljjet religieux (1355). On continue à payer les teinturiers en retard et en nature, quoique la Commune ait plusieurs fois condamné cette façon d'agir. Les maîtres sont toujours seuls à dresser des tarifs maximum, et ruffiziale forestière exerce toujours son pouvoir arbitraire. On rencontre sans doute quelques concessions : mais il semble qu'elles soient plus apparentes ([ue réelles. Par exemple des avances sont parfois consenties aux ouvriers : seulement ces avances, qu'ils ne peuvent rembourser, les enchaînent à l'atelier. Leur mécontentement se traduit en L368, en 1370-71, par des grèves, et, qui pis est, par un commencement d'exode. Beaucoup émigrent et les fabricants appellent alors de l'étranger des ouvriers flamands et allemands. Ce n'était pas le moyen de calmer les travailleurs florentins restés dans la ville.
A la campagne, les travailleurs ne sont pas mieux traités. Deux règlements faits par les bourgeois de Florence (en 1349 et en 1352) fixent les salaires des ouvriers agricoles et leurs obligations envers les propriétaires, les condamnent à l'amende, s'ils laissent en friches les terres qui leur sont confiées,
leur interdisent toute association, toute entente. Là aussi des grèves éclatent et amènent quelques concessions. On accueille quelques plaintes des paysans contre les collecteurs d'impôts qui procèdent avec trop de rudesse. !Mais c'est tout ; on ne leur accorde point de droits politiques ; ils restent citoyens passifs de la République.
Ainsi, vers 1378, sont profondément mécontents du gouvernement de la haute bourgeoisie les Arts moyens et mineurs^ les ouvriers, les paysans. Les esprits sont mûrs pour la grande insurrection des Ciompi.
Consulter :
Machiavel, Isloria fiorenlina.
Tocco fFclice), / Fralicelli (Arch. Stor. ital., Série \% t. XXXVj.
DoREN (Alfred I, Enlwicklung iind Organisation der Florenliner Ziinfte (Xlll and XIV lahrhundert) (1897, Leipzig).
Gherardi, La giievra dei Fiorenlini con papa Gregorio XI (Firenze, 1868;.
Sacchetti, Novelle.
Caggese (RomolO;, Firenze, t. II Firenze, 1913 .
CoRRADi (Alfonso), Annali délie épidémie occorse in Italia dalle prime memorie fino allanno 1850 (Bologna, 4892|(Arch. Stor. It., Série V, t. X).
KowALEWSKi (Maxime), L'avènement du régime économique moderne au sein des campagnes (Revue internationale de Sociologie, IV, 338-350).