CHAPITRE V
Nous sommes parvenus à l'année 1378, qui fut, comme nous l'avons montré, l'époque critique du quatorzième siècle. Ce n'est pas nous seulement, les historiens, qui voyons de loin cette date se détacher en caractères de feu sur la trame grise des événements ; les contemporains eux-mêmes l'avaient attendue, escomptée avec espérance ou tremblement. Des prophéties couraient l'Europe, annonçant pour ce moment des bouleversements effroyables. Plusieurs venaient d'Outre-Monts. En 1310, Arnaud de Villeneuve, frère mineur de Saint-François originaire de Provence, prédisait que vers 1370 l'Antéchrist régnerait et mettrait le monde à mal. Une autre, attribuée à sainte Brigitte, qui mourut à Rome en 1373, disait : « Le peuple si humble — qui a paru si lâche — maintenant se lève... O quel déploiement de grandes flammes et d'incendies
se fait dans le grand désastre (1) ! » Une autre encore, émanant d'un ermite nommé Caliista, vaticinait ainsi : « De grandes tribulations commenceront l'an du Seigneur 1377. » — Une autre enfin, qui avait pour auteur un frère mineur et qui était d'origine française, eut cours vers 1368 et, plus précise, elle criait aux foules : « Les vers de terre très cruellement dévoreront lions, léopards et loups; les merles et les autres oiselets engloutiront les voraces oiseaux de proie. Les hommes du peuple et les petites gens tueront tous les tyrans et tous les traîtres, en les dépouillant de leurs domaines et de leurs grandeurs. »
Si ces prédictions ne prouvent pas que ceux qui les faisaient fussent des inspirés, elles prouvent du moins clairement que les esprits étaient alors hantés par des rêves égalitaires et révolutionnaires. Machiavel, qui, comme les historiens de Tantiquité, prête des discours aux personnages qu'il met en scène, ne peut être cité comme nous donnant des textes exacts; mais il y a apparence qu'il mettait dans ces discours des idées et des opinions qui, d'après la tradition et de vieilles chroniques, avaient été réellement celles des orateurs. Or, il fait dire à un homme du peuple haranguant, en 1378, ses camarades (2) : « Ne vous laissez pas éblouir par cette ancienneté de la race qu'on vous opposera :
(1) RoDOLico, La democrazia fiorentina nel suo iramonfo (Bologna, 1905, in-8'') pp. 78 et suivantes.
(2) Le islorie florentine, livre III, ch. xiii.
car tous les hommes, ayant eu même commencement sont également anciens et ont été faits par la nature sur le même modèle. Mettez-les tous à nu ; vous les verrez semblables ; revêtez-nous de leurs habits et revêtez-les des nôtres ; sans aucun doute nous paraîtrons nobles et eux cesseront de le paraître ; car seules la pauvreté et la richesse créent entre nous l'inégalité... » Et l'orateur ajoute que la puissance et l'opulence sont filles de la ruse et de la violence ; que les moyens qui ont servi à les acquérir peuvent servir à les reprendre à ceux qui les ont usurpées. Il est impossible de ne pas être frappé des rapports qui existent entre ces théories et celles dont le Romande la Roseétml l'expression poétique; et il est bien certain que l'œuvre audacieuse et subversive de Jean de Meung était, dès ce temps-là, connue à Florence, tout au moins des lettrés. En mars 1367,1a Compagnie d'Or San Michèle, à laquelle on faisait beaucoup de legs, recevait de la sorte un livre français, estimé quatre florins d'or et appelé Roman de la Rose (succession de Bernardo di Giovanni d'Uberto) (1). Il n'est donc pas étonnant qu'à Florence, comme dans les villes voisines, ait éclaté vers ce temps-là un mouvement qui a son analogue en Flandre, à Paris, en Angleterre et qui a pour caractère essentiel, Télévation politique et économique des plus basses couches de la Société.
Dans la République florentine, ce mouvement ne
(1) Arch. Stor. ital. V, 16. Article de Francesco Carabellese.
fut ni soudain ni même imprévu ; mais il fut quand même une surprise. Comme il arrive souvent, comme il est arrivé dans la France de 1848, c'est une révolution politique qui devient sociale au grand étonnement de ceux qui l'ont mise en branle ; c'est un changement de régime commencé par la petite bourgeoisie, mais continué et mené plus avant par la classe ouvrière. « On n'arrête pas à volonté un soulèvement populaire », écrivait plus tard Machiavel. C'est la vieille et toujours neuve histoire de l'apprenti sorcier, qui par ses formules magiques déchaîne des génies, d'abord prompts à le servir et disposés, semble-t-il, à lui obéir, mais dont bientôt il n'est plus maître et qu'il s'efforce en vain de faire rentrer dans leur repos. La petite bourgeoisie n'a voulu que partager l'autorité avec la haute bourgeoisie qui l'accapare à son profit. Mais l'impulsion donnée dépasse les désirs de ceux qui l'ont imprimée ; elle porte pour quelques jours au sommet de la société les travailleurs ordinairement maintenus aux plus bas degrés. Puis le mouvement, après avoir atteint son apogée, recommence ou plutôt continue en sens inverse. Ils sont précipités de la haute position qu'ils ont occupée un instant. Après eux, c'est le tour de la petite bourgeoisie qui les a poussés et non soutenus, qui a pris peur et ombrage de son avant-garde. Puis la réaction aboutit à rendre le pouvoir à ceux qui le possédaient avant la secousse, c'est-à-dire à la bourgeoisie riche.
Telle est la courbe ascendante et descendante que décrit le mouvement des Ciompi.
Le nom sous lequel ils sont connus mérite explication. S'il faut en croire le chroniqueur Marchionne, ce serait une corruption du titre amical dont les officiers du duc d'Athènes saluaient les gens du peuple : Compères^ allons boire. On peut douter de cette étymologie ; mais, ce qui n'est pas douteux, c'est le sens du mot. C'était un terme de mépris ; il désignait des gueux, des va-nu-pieds, des sans-le-sou, des miséreux réduits à vivre au jour le jour du travail de leurs bras.
Quoi qu'il en soit, il convient d'insister sur leur courte victoire, sur leur passage éphémère au gouvernement, car c'est le point culminant atteint, non seulement dans la commune de Florence, mais dans toute TEurope du moyen âge, par les revendications prolétariennes. On devine aisément que les chroniqueurs, enfants pour la plupart de la classe riche, n'ont pas épargné les railleries, les injures et les calomnies à ces triomphateurs d'un jour surgis soudain de leurs bas-fonds. Heureusement pour eux et pour l'histoire, les Ciompi ont compté parmi eux quelques intellectuels., comme on dirait de nos jours, en particulier des notaires qui ont laissé par écrit des récits généraux ou des souvenirs personnels ; et l'on peut, en confrontant des documents de tendances opposées, approcher de la vérité. Puis les événements récents, les aspirations et les tentatives du prolétariat moderne ont éclairé ce lointain passé
et en ont permis une interprétation nouvelle et plus profonde.
Le point de départ est la domination exclusive, tyrannique, que s'arroge le « parti guelfe ». Il forme un État dans l'Etat, avec sa caisse, ses domaines, ses capitaines, ses officiers. Mené par les Albizzi et par un juriste Lapo di Gastiglioncio, il est plus maître dans la ville que les magistrats. Car il frappe d'une espèce d'ostracisme ses adversaires, en les dénonçant comme Gibelins, en forçant les Conseils de la Commune à les exclure selon ses désirs, en répétant deux, trois fois, dix fois par devant eux l'accusation jusqu'à ce que par ennui, par fatigue l'exclusion des charges publiques soit votée contre les inculpés. Un jour, un des chefs du parti mettra dans sa poche la clef de la salle des délibérations et ne laissera point sortir les votants avant qu'ils lui aient donné satisfaction. Il y a ainsi dans Florence quantité àH ammoniti ^ de citoyens incomplets, privés par cet expédient d'une partie de leurs droits civiques. Pour plus de sûreté le parti guelfe, par de savantes combinaisons, a trouvé moyen de ne pas faire entrer dans les bourses, d'où l'on tire au sort les prieurs, les noms de ceux qui lui sont suspects. Il a composé (comme la bourgeoisie française au temps de Louis-Philippe) un petit clan qui dispose à son gré des élections. La petite bourgeoisie réclame avant tout une réforme électorale : elle se tient donc sur le terrain politique.
Mais son mécontentement se complique d'autres
LES CIOMPI ET LE GOUVERNEMENT DES ARTS MINEURS î»3
griefs. La guerre a produit une crise financière et la haute bourgeoisie s'efforce de laisser peser sur la petite le fardeau des impôts. De plus, la haute bourgeoisie a toute sorte de complaisances pour le clergé, tandis que la petite s'oppose âprement aux prétentions des prêtres. Enfin, derrière les Arts mineurs, grondent des passions plus redoutables. Le menu peuple, qui n'a pas de droits politiques, se plaint d'être opprimé sans moyen de faire valoir ses réclamations. Les prisons sont pleines de prisonniers pour dettes. Les ateliers sont pleins d'ouvriers qui ont conscience de n'avoir point leur juste part dans la répartition des richesses qu'ils contribuent à créer. C'est dire que de ce côté la querelle se transporte principalement sur le terrain économique.
La petite bourgeoisie — formée des Arts moyens et mineurs — a pour chefs les Huit de la gueire, ceux qui ont reçu du peuple le surnom des Huit Saints ; quelques jeunes radicaux, comme nous dirions aujourd'hui, appartenant à des familles de riches marchands, un Scali, un Strozzi, un Alberti, surtout Salvestro dei Medici, membre d'une famille qui a fait et fera sa fortune politique en soutenant les intérêts des petits artisans et des petits commerçants contre les banquiers, les négociants en gros et les grands industriels.
La Constitution de Florence est, à ce moment-là très compliquée ; car, suivant une habitude, qu'on retrouverait en Angleterre, les Florentins innovent et réparent sans détruire ; les débris du passé durent
au milieu des créations du présent. Le pouvoir législatif est toujours exercé par les deux Conseils du peuple, que convoque le capitaine du peuple, et par les deux Conseils du podestat, que convoque le podestat, Conseils où sont seuls admis les maîtres des vingt et une corporations officielles, les patrons -ayant boutique. A côté de ces Conseils, s'assemble encore le collège des Buonomini ^ qui sont des notables, et celui des gonfaloniers qui représentent les seize quartiers de la ville: leur compétence nous ■est mal connue, mais ils semblent confinés dans l'administration locale. Le pouvoir exécutif outre le Podestat, le Capitaine du peuple, TExécuteur de la justice, comprend les prieurs, nommés par les vingt et un Arts, et le gonfalonier de justice. Ce dernier, qui porte l'étendard du peuple, qui est le chef de la force armée dans Tintérieur de la Commune, qui peut seul convoquer les compagnies militaires formées par les corporations, qui est de droit le Président des <îollèges et du Conseil des prieurs, est devenu le personnage le plus considérable de la Piépublique. Il a l'initiative des lois et des décrets. 11 peut passer pour le chef de la Cité.
Or, déjouant les intrigues du « Parti guelfe » qui a voulu l'écarter, Salvestro de Médici vient d'être nommé gonfalonier de justice et sans relard, le 18 juin 1378, il présente au collège des Buonomini et des gonfaloniers de quartier un projet de loi qui comprend la remise en vigueur des ovdinamentl dl guistizia contre les grands, une diminution des pou-
voirs attribués aux capitaines du Parti guelfe, des facilités données auK aminonill pour faire cesser l'exclusion dont ils sont victimes. Le projet est mal accueilli. Aussitôt Salvestro offre sa démission, puisqu'on ne peut, dit-il, rien faire pour le bien du peuple et la paix de la cité ; et il se retire en sa maison. C'est le meilleur moyen de faire plier ses adversaires. La ville est en rumeur, ses partisans vont le rechercher à domicile et le ramènent. Les compagnies des Arts accourent en armes : car le bruit s'est répandu que le « Parti guelfe » veut assaillir le peuple. Les vingt et un Arts désignent cliacun un syndic pour veiller à la tranquillité de la cité. Sous cette pression, le projet de Salvestro est remis en discussion et accepté. Mais, dans le tumulte, la maison de Lapo di Castiglioncio a été brûlée avec plusieurs autres ; les prisons ont été aussi la proie de l'incendie et les prisonniers se sont échappés ; il y avait parmi eux des gens dont tout le crime était de n'avoir pu payer leurs dettes ; mais il s'y trouvait aussi des criminels de droit commun, et ceuxci ne furent sans doute pas étrangers au sac de plusieurs églises et couvents, où les riches, par peur d'être attaqués chez eux, avaient déposé et cru mettre en sûreté leurs objets les plus précieux.
Pour sortir de cette situation irrégulière, on nomme une halia de 80 membres, c'est-à-dire une Commission qui a pleins pouvoirs pour réformer l'Etat, pour rétablir le calme, pour renvoyer à la campagne les paysans qui avaient afflué à cause des
fêtes de la Saint-Jean et qui d'un côté ou de l'autre avaient grossi les partis en présence. Il s'agit de faire rouvrir les Ijoutiques, de remettre au travail toute la population laJjorieuse qui est en armes. Et la commission souveraine accomplit la tâche qui lui est dévolue. Elle décide qu'on refera les bourses frelatées, que les amnioiiiti ne seront exclus que pour trois ans des magistratures, qu'une part des offices sera désormais réservée aux Arts mineurs. Cela fait — et ces diverses résolutions conduisent jusqu'à la fin de juin — les autorités s'imaginent que la Révolution est finie. Le peuple s'est vu accorder tout ce que réclamait pour lui Salvestro de Médici. Que pourrait-il désirer encore davantage ?
Illusion commune au début d^une Révolution ! On croit volontiers à l'efficacité d'une concession tardive et souvent arrachée par la force. On escompte un apaisement complet, ^lais il ne faut pas beaucoup de temps pour révéler que c'est seulement le premier acte du drame.
De nouveaux acteurs apparaissent en effet derrière les premiers, de nouvelles revendications derrière les premières. Le popolo grasso est vaincu. Beaucoup de riches sont en fuite. Ils sont partis chercher un refuge dans leurs maisons de campagne ; ils ont fermé leurs boutiques et leurs ateliers. Ils vont essayer d'une tactique qui est toujours redoutable en cas pareil ; ils vont faire la grève du capital, tenter de réduire leurs adversaires par le manque de travail, d'argent et par conséquent de pain.