C.OSME DE iMÉDICl
Florence — Musée de San-Marcr.
(Pontormo.)
l-Alilioa Btogi.
Pendant ce temps, les Arts mineurs profitent de la victoire qu'ils viennent de remporter. Avec cet esprit moutonnier qui est si commun à ceux qui détrônent une classe plus haute, ils veulent entrer dans les souliers des gouvernants qu'ils remplacent. Ils forment, eux aussi, une association politique qui s'appelle magnifiquement : Consorteria de la liberté. Elle comprend quatre cents citoyens environ, qui s'adjugent le droit de porter des armes, d'avoir une enseigne particulière, de vaguer la nuit par les rues avec ou sans lumière. Au fond, c'est une organisation semblable et opposée à celle du parti guelfe, qui subsiste. C'est la petite bourgeoisie se dressant, s'organisant, s'armant en face et à l'imitation de la grande.
Mais si cette petite bourgeoisie peut se tenir pour satisfaite, il n'en est point de même des gens du menu peuple, qui ont été ses auxiliaires. Ils sont inquiets des méfaits qu'ils ont commis, et dont la punition reste suspendue sur leur tête. Les avantages conquis par les Arts mineurs ne touchent point leurs alliés : car ceux-ci n'y participent point et ils souffrent de l'arrêt de la vie industrielle. Le blé est cher, et ils n'ont ni travail ni moyen de vivre sans travailler. Ils se regardent comme ayant tiré les marrons du feu pour les autres, et ils songent à sortir d'une situation à la fois humiliante et précaire.
Les magistrats de la Commune sentent le danger. Les uns veulent qu'on nomme une Commission chargée d'entendre les vœux du menu peuple. Les
autres sont pour la manière forte, pour les mesures répressives, et ils mettent leur confiance en un homme connu pour avoir la main rude, Ser Nuto. Pendant que les autorités hésitent, les syndics des vingt et un Arts font une nouvelle pétition (le 8 juillet). Elle n'est pas bien révolutionnaire; elle semble, au contraire, un effort des modérés pour avoir l'air de faire quelque chose en faveur de ceux qui n'ont rien tiré du changement de régime. Le fait est que les Arts majeurs signent ces pétitions; que les sept de la Mercanzia, qui est la forteresse de la bourgeoisie riche, l'appuient. Elle demande simplement qu'on règle Vammojiizione et que l'accusation d'être Gibelin, une fois repoussée, ne puisse être reproduite qu'une seule fois et après un certain délai; que les bourses où sont mis les noms des citoyens éligibles aux honneurs soient refaites; que la création de la Consorteria nouvelle formée par les Arts mineurs soit approuvée. En somme, une série de réformes politiques, n'intéressant que ceux qui avaient déjà rang de citoyens. Cependant, on commence à songer au menu peuple. Les autorités sont invitées à faire ouvrir les boutiques et à faire donner du travail aux ouvriers.
La pétition est acceptée le iO juillet; mais en même temps, on apprend que, par un double jeu singulièrement équivoque, les autorités font venir des troupes et que SerNuto, l'homme à la poigne d'acier, est déjà dans la ville. Le menu peuple, qui se croit dupe et se sent menacé, se résout alors à agir seul.
LES CIOMPI ET LE GOUVERNEMENT DES ARTS MINEURS Hl
Il se rassemble au Ronco. Là les hommes présents se lient par un serment solennel; ils se baisent sur la bouche, ce qui signifie union à la vie et à la mort. Les prieurs, qui ont vent de la chose, veulent connaître les détails; ils font arrêter Simoncino, un des chefs de ce qui leur paraît un complot, ils le font mettre à la torture dans une cour intérieure du Palais Vieux. C'est le soir. Plus de témoins, croit-on. Mais un horloger qui répare l'horloge du palais a tout vu. 11 sort, répand la nouvelle dans les faubourgs qui se lèvent en furie. Le tocsin sonne, et, avant que n'arrivent les renforts demandés par les autorités aux villes voisines et aux châteaux où la Commune tient garnison, le Palais Vieux est enveloppé. Cela se passe au matin du 20 juillet.
Plusieurs maisons sont brûlées. Toutefois, pour qu'on ne se méprenne pas sur leurs intentions qui ne sont pas le pillage, mais le châtiment des ennemis du peuple, les insurgés décident que sera mis à mort quiconque dérobera quelque chose. Un malandrin est frappé d'un coup de lance, parce qu'il n'a pas voulu jeter au feu un poulet et un morceau de viande salée pris dans une maison ; ainsi, en février 1848, le peuple de Paris écrira :Mort aux voleurs, sur le Palais des Tuileries d'où il chassait la royauté. Celui de Florence fait du même coup acte de souveraineté; mais prisonnier de la tradition qui le porte à imiter ceux qu'il abat, il fait chevaliers du peuple quarante-neuf des hommes qui Pont guidé dans sa révolte.
Cependant la nuit est venue dans le trouble et la confusion. On se prépare à la résistance dans le Palais Vieux. Seulement voici que les prieurs se trouvent isolés, presque abandonnés. Les.4/757;z?7ze?^ /'.y font cause commune avec les ouvriers ; tout au moins les laissent-ils faire, et la révolte tourne à la révolution. Dans la journée du 21, le palais du podestat est pris d'assaut ; on brûle les livres et les recueils de statuts de ce magistrat que le petit peuple déteste, comme représentant de la noblesse et de la police. Mais, détail significatif et qui montre bien que l'insurrection cesse d'être purement politique, on brûle aussi tous les registres de VArte délia lana^ c'est-à-dire de la corporation la plus puissante de la grande industrie, et en même temps ceux des officiers de la Grascia, qui étaient chargés de fixer les tarifs d'entrée et les prix de vente du blé, du vin, des fruits, des légumes : on les accusait de faire la vie chère en tenant ces tarifs plus élevés qu'il ne fallait.
On songe après cela à régulariser le mouvement; et Ton rédige trois pétitions, qui seront envoyées aux prieurs dans la journée du 22.
La première émane des Arts mineurs. Elle est encore essentiellement politique. Elle réclame des mesures immédiates contre le « Parti guelfe » et ses chefs, l'expulsion de Lapo di Gastiglioncio et de sa famille, la réfection des bourses frauduleusement remplies. Mais de plus elle demande (et c'est la part faite aux ouvriers) la création d'un Art nouveau, qui
aura les mômes droits que les vingt et un autres et contiendra tout le menu peuple et elle propose la location aux frais de la Commune d'une boutique de 50 florins qui servira de siège social à VArt ainsi créé.
Les deux autres pétitions viennent du menu peuple. Pourquoi deux pétitions? Faut-il croire qu'il y avait déjà deux groupes distincts dans cette masse jusque-là unie et désorganisée Pou bien la troisième fut-elle un supplément destiné à réparer certaines omissions de la seconde ? En tout cas, elles renferment surtoutdes réclamations économiques, bien que quelques-unes aient un caractère plutôt politique ; et, non sans raison. Leurs auteurs semblent comprendre que toutes les concessions obtenues seront précaires, s'ils ne deviennent pas des citoyens complets, électeurs et éligibles comme les maîtres des corporations privilégiées.
La seconde pétition demande donc que le menu peuple forme désormais un Art avec huit consuls, un notaire, un siège social et les mêmes droits que les vingt et un Arts reconnus ; que les syndics des différents corps de métier confondus dans cet Ai^t soient, au nombre de trente-deux, admis dans la consorteria de liberté fondée par les Arts mineurs ; que les membres de cet Art nouveau aient droit à un quart des charges pu^bliques et figurent par conséquent sur les listes électorales une fois refaites. Telles sont les revendications politiques des ouvriers : elles sont modestes et légitimes, même si l'on y
ajoute cette demande, le rappel de tous les bannis qui n'auront à payer qu'un llorin d'amende, à moins (|u'ils n'aient été coiidainnés pour rébellion, trahison, crime de faux ou escroquerie, cas dans lesquels ils seraient exceptes de cette amnistie générale.
Viennent ensuite d'autres revendications qui sont d'ordre économique, mais qui ne paraissent pas moins précises et raisonnables : suppression de l'officier étranger uffîzialc forestière)^ à l'autorité duquel les ouvriers sont soumis dans plusieurs corporations des .l/'/.s' j)}((jeurs ; abolition de la magistrature de la Gi'dscia^ accusée d'être cause de la cherté des vivres ; abrogation du décret ordonnant que tout condamné pour voie de faits qui n'aura pas payé l'amende dans les huit jours aura le pied coupé ; suspension pour deux ans de tout emprisonnement pour les dettes n'excédant pas cinquante florins ; enfin abolition des quinze sous d'amende infligés à ceux qui jouent de l'argent. A ces demandes, tout en faveur des pauvres, s'enjoignent d'autres qui ont besoin d'explication. Elles roulent sur l'impôt. Elles souhaitent un changement de système. Pour équilibrer le budget, plus d'emprunt forcé, mais retour à la taxe directe du revenu : plus d'impôt portant intérêt et augmentant sans relâche la dette publique, mais remboursement en douze ans du capital réellement versé par les créanciers de la Commune et, jusqu'à cet amortissement final, suspension du paiement des intérêls. C'était, on le devine, la mesure
la plus sensible, la plus odieuse aux rentiers qui agiotaient sur les fonds publics et qui trouvaient là un placement sûr pour leurs capitaux.
Cette seconde pétition contenait encore quelques articles concernant des individus. A l'imitation des Arts Jin?ieurs^ qui avaient demandé qu'on assignât 300 florins d'or à un de leurs chefs, Giovanni di Mone,le menu peuple voulaitqu'on donnât2.000 écus d'or à l'un des siens fait chevalier, et que Salvestro de Médici, qui avait probablement aidé à la victoire, touchât, sa vie durant, tous les loyers des boutiques du Marché Vieux.
La troisième pétition est moins intéressante ; elle exprime le désir que certains citoyens soient déclarés rebelles et bannis ; que les gouverneurs des bourgs et châteaux situés dans le district soient toujours florentins ; surtout que le florin soit déclaré valoir trois livres huit sous. Il faut savoir que le florin, unité nominale à laquelle se ramenaient toutes les monnaies, haussait alors et depuis longtemps de valeur ; par suite la monnaie d'argent, la seule qui servit à payer les ouvriers, baissait sans cesse relativement. Le- florin était censé valoir une livre ; en réalité, il était monté jusqu'à 3 livres 8 sous. Le petit peuple, croyant que la loi pouvait enrayer cette hausse, demandait qu'il s'arrêtât et se fixât au point où il était arrivé.
Les trois pétitions, que je viens de résumer, étaient (le 21 et le 22 juillet), sous la pression populaire, acceptées par les Conseils du Peuple et par
ceux du Podestat. Les prieurs, au lieu de les approuver immédiatement, tergiversaient, demandaient à ne répondre que le lendemain. Le menu peuple craignit là une trahison. On se mit à crier : « A bas les prieurs ! Qu'ils s'en aillent ! » Et c'est ce que fit aussitôt l'un d'entre eux avec une prudence qu'on estima excessive. Les autres continuent à délibérer, quand tout à coup ils voient le Palais Vieux envahi.
Le menu peuple y a pénétré de force sous la conduite d'un contremaître des cardeurs de laine, Michel di Lando, qui s'est emparé du gonfalon de justice. Les prieurs, débordés, prennent alors le parti de s'en aller ; et ainsi fait également le gonfalonier de justice. Il n'y a plus d'autres magistrats que les Huit de la guerre qui occupent une autre partie du bâtiment ; avec eux Michel di Lando reste maître du Palais Vieux et pendant unjour et demi ces neuf hommes forment une sorte de gouvernement provisoire ; ils sont de fait un pouvoir dictatorial et révolutionnaire.
Mais ce n'était pas seulement un changement de personnes à la tête de la République ; c'était le transfert de l'autorité d'une classe à une autre. Le petit peuple tenait en mains la direction des affaires, et le changement s'était opéré sans autre effusion de sang que la mort de Ser Nuto qui, découvert et saisi par la foule, fut pendu par les pieds au gibet que Michel di Lando avait fait planter sur la place du Palais Vieux pour indiquer que toute tentative de désordre et de pillage serait immédiatement réprimée.
Ainsi se terminait, le 22 juillet, le deuxième acte de la Révolution commencée. Le menu peuple avait conquis le pouvoir : comment allait-il en user et le perdre ?
D'abord, comme il n'y a jamais, même en temps de révolution, de rupture totale entre le présent et le passé, le menu peuple, vainqueur, veut entrer dans les cadres existants, avoir sa place dans l'organisation des Arts ayant des droits politiques. Il n'avait demandé pour lui qu'un seul Art, qui aurait renfermé toute la masse jusqu'alors tenue à l'écart. Il en fut créé trois. Fut-ce le résultat spontané d'une division naturelle entre des groupes de travailleurs ayant des intérêts divers et une certaine inégalité de conditions sociales ? Fut-ce une séparation encouragée, suggérée par les habiles politiques qu'étaient les hommes des Arts majeurs, sachant fort bien qu'il faut diviser pour régner ? Fut-ce, de la part du menu peuple, croyance illusoire, qu'il ferait plus grande figure et aurait plus d'influence, en remplissant trois corporations au lieu d'une ? Il est difficile de le dire : toujours estil que sortirent du néant les trois Arts suivants :
Celui des Je^^/z^wr^'e/'^, classé vingt-deuxième, ayant douze consuls et six membres ou sections. C'étaient les teinturiers, les cardeurs et savonniers, les peigneurs, les étendeurs et raccommodeurs, les tisserands de lange, et les laveurs de laine [di sudicio). C'étaient, en somme, les principaux corps de métier, auparavant sujets de VArte délia lana, mais
parvenus désormais à l'autonomie, h' Art ainsi créé avait pour enseigne une bannière rouge où se détachait en blanc un l^ras tenant une épée sur laquelle était écrit le mot Justice.
Le vingt-troisième A/'t était composé principalement de petits artisans : on l'appelait VArt des Farsettai ou faiseurs de pourpoints. 11 avait six consuls et quatre membres ou sections, formées par les faiseurs de pourpoints, par les tailleurs, par les tondeurs de drap , chapeliers et faiseurs de bannières, enfin parles barbiers. C'était à coup sur, un assemblage peu homogène et assez artificiel : il est inattendu de rencontrer là les barbiers, déserteurs d'un Art majeur, où ils figuraient dans un rang inférieur. Ce vingt-troisième Art avait aussi son drapeau, où sur champ blanc se détachait en rouge le bras de Jésus- Christ sortant du ciel et tenant un rameau d'olivier.
Le vingt-quatrième et dernier Art n'était pas désigné parle nom d'une profession. 11 s'intitulait Art du menu peuple. 11 comprenait des compagnons, des commis, des fileurs, des portefaix, des manœuvres, des gens qui n'avaient pas de métiers déterminés ou qui étaient, comme on dit aujourd'hui, des ouvriers nonqualifiés. Ils étaient les plus nombreux ; ils s'élevaient, dit-on, au chiffre de 9.000. Leur bannière portait les armes que, suivant la tradition, le duc d'Athènes avait, trente-cinq ans plus tôt, données au menu peuple : un ange avec la croix et l'épée en mains.
Cela fait, il s'agissait de remanier la constitution
politique de la Commune. Suivant l'habitude florentine, on laisse subsister le podestat et le capitaine du peuple avec leurs Conseils, l'exécuteur de justice, les prieurs, la Mercanzia aussi. Mais il s'agit de régler la part du menu peuple dans les offices. Le nombre des conseillers de la Mercanzia était de 7 depuis 1374 : il est porté à 9. On y laisse la majorité aux Arts majeuis qui fournissent 5 conseillers ; mais
2 appartiendront aux Arts moyens et mineurs^ 2 aux
3 nouveaux Arts. Le menu peuple avait réclamé pour lui le quart des offices ; mais il avait trouvé sans doute que c'était trop peu. Non pas qu'il conçut nettement le principe démocratique, d'après lequel un citoyen en vaut un autre et, par suite, chaque parti mesure son importance à la somme des voix qu'il peut mettre en ligne. 11 avait certainement pour lui le nombre, mais il tenait compte encore des traditions ; il respectait, en une certaine mesure, la vieille hiérarchie ; il reconnaissait obscurément aux autres classes une valeur sociale plus haute. On aboutit donc à un compromis, au partage égal des offices entre les trois groupes des corporations ; quant au gonfalonier de justice, il devait appartenir successivement par un roulement régulier à chacun des trois.
Une innovation, au moins aussi grave, était décrétée. On créait, pour maintenir l'ordre dans l'intérieur de la ville, une force armée de 1.500 arbalétriers. Seulement ce ne devaient plus être des étrangers, des mercenaires. Ils devaient être pris
parmi les citoyens florentins de la ville et de la campagne et recevoir une solde. Suivant la règle mentionnée plus haut, les officiers de ces arbalétriers étaient partagés par tiers entre les trois grandes fédérations de métiers: mais il était bien évident que les simples soldats appartiendraient toujours à la classe populaire. C'était sans doute pour le nouveau gouvernement un appui sur lequel il pouvait compter : mais c'était aussi une des mesures qui déplaisaient le plus aux hautes classes ; elles voyaient de mauvais œil le peuple armé de façon permanente et le nombre des ouvriers diminué par le service régulier qui devenait pour eux une carrière.
Du reste le nouveau gouvernement, agissant suivant la logique et suivant son intérêt, changeait les gouverneurs des châteaux de la Commune, les chefs des mercenaires, les fonctionnaires de tout ordre, de façon que le menu peuple eût ses représentants à tous les deo^rés de la hiérarchie administrative.
Enfin, le 29 juillet, les bourses où étaient contenus les noms des citoyens éligibles, étaient brûlées, remplacées par d'autres où riches et pauvres figuraient au môme titre et avaient mômes chances d'être désignés par le sort pour les différentes magistratures.
Le 8 août, jour où ces bourses égalitaires furent composées et mises en sûreté avec un cérémonial compliqué, vit ce qu'on peut appeler le triomphe du nouveau régime. Ce fut le moment unique où il put avoir l'illusion d'être assis solidement. Il fut sem-
blable à cette accalmie, à cette halte lumineuse et paisible qui est fréquente au milieu d'une tempête. Ce jour-là, Florence, relevée de l'interdit que l'Eglise avait jeté sur elle, célébra une messe solennelle où les carillons des cloches et le Te Deum saluaient, non seulement la paix revenue entre le pape et la ville, mais, semblait-il, l'harmonie et l'équilibre établis entre les diverses classes de la société. Il y eut, comme il était naturel, de grandes réjouissances populaires ; on but, mangea, chanta en l'honneur de Dieu et de la glorieuse Vierge Marie.
Mais en temps de révolution ces floraisons de joie et d'espérance sont brèves comme une belle journée de printemps. Un gouvernement nouveau, installé par un coup de force, se heurte toujours après la victoire à des difficultés nombreuses ; et, quand c'est un gouvernement populaire, la plus grosse est ordinairement la question financière.
Les Ciompi furent vite aux prises avec cette difficulté. Il avait fallu négocier avec ces bandes d'aventuriers qui menaçaient presque sans répit le territoire de la République et, suivant la coutume, les écarter à coups de florins. 11 fallait de l'argent pour ces dépenses imprévues; il en fallait pour faire fonctionner les divers services delà Commune; il en fallait pour payer les arbalétriers, ouvriers sans travail dont la solde était l'unique moyen de vivre ; il en fallait pour fournir aux libéralités consenties en faveur de différents chefs. On avait dû faire un emprunt de 40.000 florins pour subvenir au plus pressé.
Autre difficulté. La ville risquait d'être affamée. La récolte était mauvaise et les propriétaires des environs, gros bourgeois pour la plupart, se souciaient peu d'amener leur blé dans une ville en révolution où ils n'étaient pas sûrs d'être payés, sans compter qu'ils n'étaient point fâchés de mettre en mauvaise posture un gouvernement dont ils n'attendaient que du mal. Pour parer au danger, on supprimait les droits sur les farines, on faisait venir à Florence tout le blé du district et on défendait de l'exporter hors du territoire florentin. Ce n'était pas encore assez; beaucoup de travailleurs, en chômage forcé, risquaient de mourir de faim. On distribuait gratis un boisseau [staio) de blé par tête aux citoyens indigents. On prenait en même temps une autre mesure qui était, cette fois, à l'avantage des paysans plus encore que des citadins; on diminuait le prix du sel ; le menu peuple n'oubliait pas ses alliés paysans. Par malheur les droits d'entrée, le monopole du sel étaient les principaux revenus de la Commune ; les recettes diminuaient, tandis qu'augmentaient les dépenses ; et, comme le temps manquait pour remanier les impôts, pour remplacer un système décrié par un meilleur, cela donnait lieu à des plaintes qui couraient de bouche en bouche.
Or, le gouvernement avait à se défendre, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, contre deux oppositions également redoutables : celle de ses adversaires vaincus, mais préparant sournoisement leur revanche; celle de ses amis de la veille devenant
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pour des causes multiples, ses ennemis du lendemain.
La première opposition venait du popolo grasso. Le nouveau govivernement, sobre de vengeances, plus sobre qu'on ne l'était à Florence dans des circonstances semblables, n'avait frappé de bannissement et de confiscation que trente personnes. Encore les ])iens de Lapo di Castiglioncio avaient-ils été les seuls à être mis en vente. Le « Parti guelfe » continuait donc à exister. Il témoignait une déférence et une sympathie imprévues aux nouveaux Seigneurs. Il avait tenu à payer sur sa caisse la location de la maison où les trois nouveaux Arts devaient avoir leur lieu de réunion. Seulement il cachait Fétendard royal qu'il avait jadis reçu et qui était comme l'emblème de sa puissance ; et il attendait, en faisant le mort, la venue de jours meilleurs. Les .4/7^ majeurs étaient loin, en effet, de se rallier sincèrement au régime qui les avait renversés. Ils trouvaient offensant, humiliant le partage égal des offices avec le menu peuple. Ils n'avaient que mépris pour ces gens nés d'hier, gente che nacque ieri, comme dit une poésie du temps, pour ces manœuvres, qui étaient ignorants, malappris et avaient les mains sales. Ils regardaient de haut ces corporations nouvelles formées de leurs anciens sujets évadés. Puis ilscraignaient des mesures qui, sans être votées, étaient déjà annoncées, projetées : l'impôt sur le revenu atteignant la richesse mobilière ; la réduction ou même la suppression de la rente, dont les cours
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avaient baissé subitement. Xe parlait-on pas, en outre, de faire restituer à la Commune des biens usurpés sur elle par des fonctionnaires peu scrupuleux et d'opérer une révision des comptes en remontant jusqu'à 1359 ? hesArts majeurs trouvaient donc dans leurs préjugés comme dans leurs intérêts vino^t raisons de combattre le nouveau orouvernement.
Ils le combattaient surtout par la fuite, par l'abstention, par la force d'inertie. Les grands industriels et les grands marchands, retirés à la campagne, tenaient fermés les ateliers et les boutiques. Ils jetaient ainsi sur le pavé des centaines d'ouvriers sans ressources. Le nouveau gouvernement ordonnait bien à VArte délia lana, le plus important et le plus mal disposé des Arts majeurs^ de rouvrir ses ateliers et de fabriquer au moins 2.000 pièces de drap par mois. Mais les fabricants faisaient la sourde oreille et ne rentraient pas. Le 9 août, sommation leur était faite de revenir dans les six jours ; mais on ne voit pas que cet ordre ait été suivi d'effet; on devine plutôt (car les documents sont peu explicites) que la querelle s'envenime entre les ouvriers et les quelques grands fabricants qu'on peut atteindre. L'un d'eux, nommé Sacchetti, a été mis en prison, nous ne savons pour quel motif ; il en est tiré par le menu peuple. On le requiert de baiser la bannière à l'ange et de s'engager à ouvrir un atelier où l'on fera pour 3.000 florins d'étoffe. Baisers et promesse ne lui coûtent rien — « 3.000 florins !
s'écrie-t-il; ce n'est pas assez. J'en ferai fabriquer pour 6.000 florins. » Et le peuple de clamer dans sa joie : (( C'est un brave homme ; c'est pourquoi sans doute on lui voulait du mal. » La foule reconduit Sacclietti jusque chez lui; il livre sa cave à ses amis nouveaux ; il leur offre à boire et à manger ; puis il prétexte la fatigue, dit qu^il va se reposer et disparaît par une porte de derrière. On ne le revit pas et l'atelier ne s'ouvrit point. Ainsi entre VArte délia lana et les ouvriers s'amassent de terribles ressentiments, et un jour, où les bannières de tous les Aî'ts sont apportées au Palais Vieux, le peuple s'oppose à ce que celle de VArte délia lana figure avec les autres sur l'estrade [ringhiera) où on les rangeait.
Tandis que l'opposition conservatrice s'obstine et s'aggrave, une autre opposition surgit dans le camp même des Ciompi. Il en est parmi eux (et c'est la règle dans tout mouvement révolutionnaire) qui estiment qu'on n'a point fait assez ; qui calculent que le menu peuple, possédant seulement un tiers des offices, sera mis régulièrement en minorité par les Arts anciens ayant les deux autres tiers; qui font saillir la vanité de l'avantage obtenu et disent à leurs camarades : « On vous donne la becquée avec des cuillers vides. » Ces intransigeants ne manquent pas de griefs. Ils sont loin de l'égalité qu'ils poursuivent. Ils se plaignent de la consorteria formée par les Arts mineurs et les syndics des Arts : car c'est un nouveau corps privilégié qui aura la haute
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main dans la ville. Ils se moquent de ces chevaliers que l'émeute a faits, comme si c'était au menu peuple à faire des chevaliers, à se créer des maîtres. Ils sont mécontents des privilèges et cadeaux octroyés à Giovanni di Mone, à Salvestro de Médici, à Michel di Lando. Ils dénoncent comme trop payés les Huit de la guerre, qui n'ont plus de raison d'être, puisque la guerre est terminée. Ils constatent avec colère que le nouveau gouvernement a donné l'ordre aux débiteurs de payer leurs dettes comme en temps ordinaire et que plusieurs, ne l'ayant pu faire, ont été mis en prison. Ils ne peuvent admettre que trois citoyens aient été arrêtés pour avoir parlé du gouvernement en termes injurieux.
Ceux qui veulent ainsi aller plus avant, pousser la révolution à outrance, ont des chefs jusque là demeurés dans l'ombre, parmi lesquels figurent un notaire, un maître d'école, un gentilhomme qui s'appelle Messer Totto di Panzano, qui, fait antérieurement chevalier, abdique solennellement ce titre et demande à être fait du peuple. Citons encore un certain Betto di Ciardo, eu faveur duquel le menu peuple demande dix florins et le droit de porter les armes pour lui et un compagnon.
Il est possible que, parmi les Ciompi, se rencontrassent quelques disciples des Franciscains hérétiques, qui prêchaient la communauté des biens en attencUint Tar rivée prochaine d'un ^Icssie. Ce qui permet de croire à l'existence de ces révolutionnaires mystiques, c'est que les plus avancés des
Ciompi s'intitulaient volontiers la sainte populace de Dieu. Il est possible aussi que, parmi eux, se fussent glissés des émissaires, des agents provocateurs, soudoyés par les grandes corporations pour semer des germes de discorde dans les rangs de leurs adversaires. Il semble surtout qu'il y eut chez plusieurs des Ciompi l'éveil d'un sentiment vraiment démocratique, la vague idée que tout Florentin était l'égal d'un autre Florentin ; que par suite, la distribution des habitants en corporations privilégiées et inégales était contraire à ce principe ; que les collèges des Arts devaient être supprimés, afin de mettre sur le môme pied, quant à leurs droits politiques, riches et pauvres, boutiquiers et ouvriers.
En tout cas, il y avait, dans leurs plaintes et revendications, de quoi indisposer les Arts mineurs dont Giovanni di Mone, Salvestro de Médici et les Huit de la Guerre étaient les principaux chefs et dont la consorteria était la citadelle. Une scission était à craindre entre les vainqueurs. Il est probable que les fins politiques des Arts majeurs travaillèrent à cette scission et que même ils s'efforcèrent de gagner, à force de caresses, de faveurs et d'argent, celui que l'appui des Ciompi avait fait gonfalonier de justice, Michel di Lando. Nous le voyons qui devient un personnage étrangement équivoque, qui, dès le 3 août, reçoit un pennon, un bouclier, une armure aux frais de la Commune, plus une coupe d'argent contenant nombre de florins. Nous voyons
le même homme, qui avait fait partie du menu peuple en qualité de cardeur de laine, de contremaître [fattore) tout au plus, immatriculé, le 7 août, parmi les charcutiers, fruitiers, marchands d'huile, corps de métier supérieur appartenant aux Arts mineurs. Nous le voyons inscrit dans cette consorteria privilégiée contre laquelle protestent ses camarades. Un chroniqueur dit que, le 28 août, \e popolo grasso et la Seigneurie, avant d'attaquer les Ciompi, voulurent que Michel di Lando fut contenta di dcniari, rassasié d'argent. Et, de fait, nous trouvons, à la date du 30 août, un ordre de la Seigneurie pour lui délivrer une somme de 263 florins d'or et 21 sous. On peut craindre que le révolutionnaire satisfait n'ait joué le rôle de traître et de renégat à l'égard de ses compagnons moins heureux.
Toujours est-il que, le 27 août, les mécontents qui se trouvent dans le bloc des Cionipi se réunissent— au nombre d'environ 5.000 — sur la place San Marco et font parvenir à la Seigneurie une pétition réclamant le redressement des torts que nous venons de sio:naler: c'est-à-dire la dissolution de la consorteria de liberté, l'exclusion de toute magistrature des chevaliers et des syndics des .4/'^5, l'enlèvement aux Huit de la guerre, à Salvestro de Médici, à Giovanni di Mone des privilèges qu'on leur a concédés, la libération de tous les débiteurs arrêtés pour une somme inférieure à 50 florins. Cette pétition est encore acceptée, ^lais les demandes vont croissant ; une nouvelle pétition s'élabore. Il semble
que rextrême gauche des Ciompi veuille des garanties et entende s'assurer le pouvoir réel par une organisation permanente, pareille à celles qu'ils tâchaient de détruire dans les autres partis. En effet, réunis à Santa Maria Novella, ils font ce qu'avaient fait les Arts mineurs ; ils instituent un gouvernement ; ils nomment 8 officiers, 16 conseillers et un chancelier ; après quoi ils invitent les autres Arts à venir conférer avec eux sur la constitution qu'il convient de donner à la cité. Et cela permet de supposer que ce groupement, organisé en association politique, voulait restera côté de la Seigneurie pour la contrôler, la pousser en avant, bref faire, en sens contraire, l'œuvre du « Parti guelfe ».
C'était tourner contre soi toutes les anciennes corporations qui se trouvaient reléguées à un rang secondaire et qui pouvaient redouter d'être réduites à rien. On avait parlé vaguement de les supprimer. La Seigneurie, pour gagner du temps, ajourne sa réponse à la dernière pétition. Pendant ce temps elle mande des troupes, invite à rentrer les marchands absents. Puis, comme une accusation d'aspirer à la dictature est toujours efficace contre les chefs d'un mouvement populaire, comme elle a surtout chance d'émouvoir Florence où l'on se souvient du duc d'Athènes, comme un petit tyranneau de la Marche se trouve alors dans les murs, le bruit se répand mystérieusement que les Ciompi veulent faire de ce tyran le Seigneur de la ville. On annonce
(et ceci est à l'adresse de tous les bourgeois qui ont pignon sur rue et une situation sociale à défendre) que ces odieux Cionipi veulent installer l'apprenti à la place du maître, piller les maisons, réduire la ville de plusieurs quartiers et vendre ce qui restera. Dans les campagnes et ceci est un moyen de détacher d'eux les paysans), on les dépeint comme des brigands qui vont courir le pays et tuer les honnêtes gens.
Le 31 août, la ville a deux gouvernements en présence. L'un siège au Palais-Vieux et se compose des prieurs nommés de Lavant-veille, selon les conditions convenues : un tiers pour chaque groupe des 24 Arts. L'autre, extra-légal, est en permanence à Santa Maria Novella. Il y a un essai de conciliation. Deux des huit magistrats, nommés par les Ciompi dissidents, se rendent sans armes au Palais-Vieux pour parlementer avec les prieurs. Micheldi Lando, en qualité de gonfalonier de justice, est présent à l'entrevue. Quelques paroles lui sont adressées, probablement sur un ton peu amical, par ses camarades devenus ses adversaires ; il fait une réponse évasive, sort de la salle, tout à coup reparait l'épée nue à la main ; il s'élance sur les deux parlementaires désarmés, les blesse, les poursuit, les fait prisonniers ; puis, les laissant à la garde de ceux qui occupent le Palais, il fait sonner la grosse cloche, se met à la tête des gonfalons des Arts majeurs et mineurs qui accourent en armes à cet appel ; et alors il chevauche par la ville en criant : « Vive le peuple et vivent les
Arti ! A mort qui veut avoir un seigneur ! » Dans les rues tortueuses de la vieille cité les deux partis se cherchent et se manquent. Les Cioinpi percent jusqu'à la place du Palais-Vieux. Mais là ils sont cernés, coupés des faubourgs, attaqués par la corporation des Albergatori grossi^ des tenanciers de grands hôtels. Ils laissent sur le carreau une vingtaine de morts, une trentaine de blessés. Ils se débandent, poursuivis, traqués dans leurs refuges par les gonfalons des ^4/*^^ majeurs^ qui fouillent les maisons, tuent les hommes, égorgent les femmes, se vengent sans pitié de leurs angoisses et terreurs d'un mois et demi.
Quelques-uns des vaincus ont pu gagner la campagne. Ils n'y sont pas épargnés. Ceux qui les poursuivent et rougissent les chemins de leur sang appellent cela faire vendange. La bannière à l'ange^ celle du XX/F'^ Art, est jetée du haut du palais, piétinée, lacérée. Le XXIV^ Art est dissous. Deux prieurs et un gonfalonier qui lui appartiennent sont chassés du Palais où ils siégeaient avec les autres. Les 1.500 arbalétriers sont sommés de rendre leurs armes, sous peine d'avoir leurs maisons brûlées ; ils doivent aussi restituer la solde qu'ils ont reçue dans le courant du mois, sous peine d'avoir le pied coupé. Leurs armes sont enlevées à tous les ouvriers. On propose, en revanche, d'appeler, pour maintenir l'ordre, des mercenaires et des arbalétriers génois. En attendant on appelle de la campagne des compagnies que l'on fête et passe
en revue (1), et, pour séparer les paysans des ouvriers de la ville, on accorde aux premiers des faveurs, telles que dégrèvements d'impôts et diminution du prix du sel, et on décide de ne pas réclamer la solde touchée par les villageois qui ont fait partie des arbalétriers du gouvernement populaire.
C'est la réaction complète, violente^ implacable. Un nouveau gouvernement provisoire, institué par les bureaux des vingt et un Arts anciens, rédige une nouvelle constitution. Les citoyens sont divisés en deux groupes (le menu peuple ne compte plus) ; d'une part, les sept Arts majeurs, avec les scioperati^ c'est-à-dire les oisifs, les rentiers, les gens sans profession ; d'autre part, seize Arts mineurs^ dans les rangs desquels on a fait rentrer le XXII*^ et le XXIII% provisoirement conservés. Les sept premiers Arts fourniront quatre prieurs, les seize autres en désigneront cinq. Le gonfalonier de justice sera pris tour à tour dans cliacun des deux groupes.
C'est dire que les Arts mineurs, alliés cette fois an popolo grasso comme ils l'avaient été dupopolo minuto, gardent une légère majorité. Ce sont eux qui vont présider à la descente rapide, par laquelle la société florentine reviendra au point d'où elle est partie. Le quatrième et dernier acte du drame commence. 11 durera de septembre 1378 à janvier 1382.
(1) Comment ne pas songer à Taccueil fait par les Parisiens, après les journées de juin 1848, aux gardes nationales de la province ?
Dans tous les domaines on recule et restaure. Tous les actes politiques du gouvernement tombé sont cassés, annulés. Les listes électorales sont refaites de façon à exclure tout homme du menu peuple. Dès le 24 janvier 1379, la majorité laissée âux Arts mineui's est supprimée. Les deux groupes, quoique fort inégaux en nombre, sont mis sur pied d'égalité; ils fournissent le même nombre de prieurs. Puis tour à tour les condamnations s'abattent sur tous les personnages en vue du parti avancé. Les deux parlementaires envoyés au Palais-Vieux par les insurgés de Santa Maria Novella sont décapités. En cinq ans, on ne compte pas moins de 160 condamnations à mort pour causes politiques, sans préjudice des bannissements qui sont plus nombreux encore. Michel di Lando, encensé, exalté comme un sauveur par la bourgeoisie, est encore épargné. Il dote richement sa fille, devient capitaine du peuple à Volterra et, dans les Conseils, garde un silence prudent quand on discute quelque mesure favorable au parti dont il a été le chef le plus connu. Mais plus tard il n'en sera pas moins atteint par le reflux de la vague qui l'a porté au pouvoir. Lui aussi, il connaîtra l'exil ; confiné à Chioggia, dans les lagunes vénitiennes, il rompt le ban, vient dans la ville de Lucques où il obtient le droit de bourgeoisie et le droit de porter des armes, où il se fait aussi immatriculer dans son corps de métier primitif, dans VArte délia lana. On le retrouve un instant à Avignon, occupé, commetant d'autres bannis, à ras-
sembler des partisans pour rentrer dans sa patrie par un coup de main : de retour à Lucques, il en sera chassé sur les instances de la seigneurie de Florence. 11 reparaît à Modène en 1384; après quoi, nous perdons la trace de celui qui avait été le meneur et l'adversaire le plus habile des Ciompi. Tous les efforts des proscrits pour reprendre pied à Florence échouent comme les siens. Les conjurations sont découvertes et punies sévèrement. La réaction, suivant sa pente, rend aux grands eux-mêmes une grosse part d'influence : les chevaliers recouvrent l'accès aux charges publiques.
Cependant le gouvernement des Arts mineurs^ c'està-dire de la petite bourgeoisie, est intéressant par des essais de réformes financières. En 1379, achat d'argent par la Commune pour maintenir au taux fixé la valeur relative du florin ; la hausse ne cessera d'en être enrayée qu'en 1382. Unification de la dette publique, où les divers emprunts produisaient jusque là des intérêts fort inégaux, allant de 5 à 15 pour 100 ; tout est ramené au taux de 5 p. 100 et une somme est consacrée chaque année à l'amortissement ; il en sera ainsi jusqu'en 1382. Une Commission est nommée pour évaluer les biens mobiliers, pour établir un impôt équitable sur le revenu ; cela donne lieu à de belles paroles et à des travaux sérieux ; mais toutes les opérations seront arrêtées en 1382 ; et quant aux biens du clergé, qui avaient été confisqués lors de la guerre avec le pape, ils lui seront restitués, moyennant une indemnité aux acquéreurs.
Dans le domaine économique, môme retour au passé, même évolution en arrière. Dès 1379, rétablissement de Vuffïziale forestière^ qui est l'instrument delà domination des patrons sur les ouvriers. \S Arte délia lana nous apparaît en querelle perpétuelle avec r.4/'^ des teinturiers qu'il veut abolir. Les grands fabricants s'elTorcent de leur imposer, comme autrefois, un tarif ; la Seigneurie (c'est un moindre mal) est chargée de déterminer ce tarif; mais alors les maîtres drapiers concluent des contrats particuliers avec quelques teinturiers qui sont traîtres à leur corporation et les prix fixés restent lettre morte ; ou bien ils font entrer dans ce XXIl^ Art qu'ils détestent quantité d'hommes à eux, afin de s'assurer la majorité dans ses assemblées et la nomination de consuls dévoués à leurs intérêts.
Tout cela finit comme on peutle prévoir. Le20 janvier 1382, avec l'aide des mercenaires qui n'aiment pas le gouvernement des Aî'ts mineurs, gouvernement de pauvres et de gens peu enclins aux expéditions militaires, les Arts majeurs chassent violemment du pouvoir la petite bourgeoisie. Ils suppriment le XXIJ'^ et le XXIII"^ Arts, survivances abhorrées de l'époque des Ciompi ; ils déchirent les bannières, arrachent les écussons de ces deux fédérations, dont les membres rentrent à titre d'inférieurs ou de sujets dans les corporations d'où ils s'étaient évadés. Désormais il n'y aura plus que 21 Arts, comme en 1293. Les Arts majeurs reprennent la suprématie ; le Parti guelfe est réintégré dans ses privilèges,
et les Arts mineurs n'auront plus droit qu'au tiers des offices.
La Société florentine, après la secousse qui l'a ébranlée, est revenue à son point de départ. La courbe décrite par la révolution manquée est achevée. Il ne reste plus qu'à en marquer nettement le sens, la portée et les conséquences.
Le sens général est très clair. Ce fut un effort des plus basses classes de la population laborieuse pour obtenir dans Florence l'égalité politique, et, par ce moyen, uu adoucissement de leur position sociale dépendante et précaire.
Mais pourquoi cette tentativ^e d'ascension, qui avait réussi pour les petits métiers, échoua-t-elle pour les ouvriers, après un succès éphémère, après une main-mise sur le pouvoir qui dura un mois et demi ?
Faut-il, avec les chroniqueurs bourgeois de ce temps-là et avec les historiens réactionnaires du nôtre, accuser les Ciompi de violences, d'excès, de fureurs révolutionnaires ? En qualité de vaincus, ils n'ont pas été ménagés ; et il faut reconnaître qu'ils ne sont pas purs de tout péché ; ils ont à leur passif plusieurs maisons brûlées, un policier pendu, un certain nombre de bannissements ; ils n'étaient pas meilleurs que leurs contemporains. Mais ils n'ont pas été pires non plus ; et même, quand on regarde leurs actes sans parti pris, on doit avouer que leurs
violences ont été moindres que celles dont les nobles étaient coutumiers dans leurs interminables vendettas, moindres que celles de la bourgeoisie en 1293, quand elle soumit les grands à de terribles lois d'exception, moindres surtout que les sanglantes représailles qui marquèrent le lendemain de leur chute. 11 faut donc chercher une autre cause à leur échec.
Faut-il l'imputer aux ambitions et aux trahisons de leurs chefs ? Assurément les qualités et les défauts de ceux qui furent à la tête du mouvement ont eu leur importance. ^lais les historiens d'autrefois me paraissent avoir fait la part trop large aux individus dans ce grand soulèvement populaire. Machiavel — dont les Histoires florentines sont trop souvent une flatterie intéressée à l'adresse des Médici, par lesquels il espérait être rendu à la vie publique et à ses fonctions de secrétaire de la Commune — Machiavel a grossi démesurément la personnalité de Salvestro de Médici, qui ne fut qu'un des chefs des Arts mineurs^ un politicien radical, comme on dirait aujourd'hui. Il a fait également un éloge excessif de Michel di Lando, qui, d'après une analyse serrée de sa conduite, paraît avoir été trop accessible aux satisfactions d'argent et de vanité : on le voit abandonner avec désinvolture la cause de ses camarades ; mais on chercherait en vain chez lui une idée neuve, un projet mûri ; il semble avoir été de ceux qui sont menés par les circonstances plus encore qu'ils ne les mènent. En somme, ce qui décida de la tournure
que prirent les choses, ce ne sont pas quelques actions ou combinaisons individuelles : ce sont des intérêts collectifs, des intérêts de classes opposées qui se sont entrechoqués.
On a dit alors : La classe ouvrière de Florence n'était pas mûre pour prendre la direction des affaires publiques. — Et sans doute il est bien vrai que les ouvriers étaient fort ignorants {car personne n'avait pris la peine de les instruire) ; qu'ils n'avaient pas d'éducation politique 'car on les avait tenus à l'écart de la vie civique, on les avait même empêchés de s'unir en associations où ils auraient fait l'apprentissage de la discussion et du vote . On peut admettre que, par suite, ils étaient faciles à duper par des adversaires habiles, faciles à égarer par des amis impatients: qu'ils n'étaient point en état d'arracher le pouvoir aux diplomates madrés, aux politiciens retors qui abondaient dans les rangs des Arts majeurs. Cependant il est juste aussi de reconnaître que les principaux articles de leurs pétitions révélaient un esprit assez pratique, une idée assez précise des réformes nécessaires et possibles en matières financières et économiques. C'est pourquoi, si leur insuccès fut dû en partie à leur insuffisance, il faut à cette raison en ajouter d'autres encore.
Or la principale est, je crois, la situation quasicontradictoire où ils se débattaient, situation qui leur était imposée par la force des choses et dont il ne dépendait pas d'eux de s'affranchir.
Les Cioinpi étaient — en majorité — des ouvriers
l'.dition AUnafi.
Laurent le Magnifique.
'lorence — Galerie des Ulfizi
(Georges \'asari.)
de la grande industrie commençante, des salariés vivant de ce qu'ils gagnaient au jour le jour. Ils se trouvaient être à la fois les agents et les victimes de la transformation capitaliste qui s'opérait. Ils étaient par là même des isolés au milieu de la classe laborieuse. Ils étaient séparés par leur genre de vie, par leurs intérêts, des petits commerçants et des petits artisans qui remplissaient les Arts mmeurs. Ils formaient un groupe à part, qui méritait à peine le nom de classe^ étant donné son petit nombre — un groupe qui par lui seul était trop faible pour faire prévaloir ses volontés et qui, d'autre part, ne pouvait compter sur l'appui durable des autres travailleurs.
Si encore ils avaient formé un groupe compact, uni, homogène! Mais point. Ils appartenaient à des métiers différents. Ils étaient situés à des degrés différents de l'échelle sociale. Ils comprenaient des ouvriers qualifiés et d'autres qui étaient de simples manœuvres. Il n'y avait pas entre eux une étroite communauté d'opinions, d'intérêts, d'aspirations. Ils formaient une masse fort mélangée, qui sentait bien qu'elle souffrait, mais qui ne savait pas où était le remède. Aussi est-elle condamnée à tâtonner, à hésiter. Ses actes trahissent à la fois une certaine timidité, une certaine incohérence. Elle essaie de seglisser, de se faire adopter dans l'organisation aristocratique des corporations privilégiées. ^lais là était l'erreur, l'utopie, l'entreprise irréalisable. Le système des corporations fermées et privilégiées était fait
i*our le petit commerce, pour la petite industrie. 11 ;tvait sa raison d'être et son utilité là où le conipai:;'non pouvait devenir maître, là ou patrons -et ouvriers n'étaient séparés que par un minimum <rinégalité, là où ils avaient des aspirations com- ! lunes, un genre de vie presque identique. Mais dans la grande industrie, où un large fossé sépare '•mployeurs et employés, là où leurs intérêts s'écarlent, divergent et s'opposent, un système corporatif qui prétend les réunir sous les mêmes lois et règler.ients n'est plus praticable. En pénétrant de force dans ce système, les Ciompi le faussaient, le fai- .-aient craquer. La nouvelle organisation qu'on essayait mettait en présence des corporations comjjosées uniquement de maîtres, comme Calimala, \ Arte delld laiid , etc., avec des corporations composées uniquement d'ouvriers (teinturiers, cardeurs de laine, manœuvres désignés sous le nom vague de menu peuple . Leur donner des droits politiques égaux, alors que dans la vie économique les seconds dépendaient des premiers, c'était organiser le conflit, r'était préparer une série de querelles; et ce qui le j»rouve. c'est que, tant que vécurent les trois Arts nouveaux, il y eut entre eux et ceux qui avaient dès lors une organisation capitaliste une lutte sans trêve rt sans merci.
En réalité, la tentative des Clompi^^wX. se ramener a la tache chimérique de faire rentrer dans les cadres de la petite industrie une production qui en était sortie, qui s'en était déjà dégagée. C'était aller
LES ClOMPI ET LE GOUVERNEMENT DES ARTS MINELRS l,'.;}
contre le courant même de l'évolution économique; et voilà pourquoi le succès était impossible. - C'est ce que comprirent à demi, semble- t-il, les plus avancés, les plus hardis des Cioinpi. Presque sans le vouloir, i'orcément et peu à peu, ils en arrivèrent à se prononcer contre toutes lescorporaliont^, contre le système corporatif. Ils essayèrent d»^trouver en dehors un inodns vivendi nouveau, unr constitution qui i'ùt autre chose que cet assemblag>' de corps privilégiés parmi lesquels les ouvrier-, étaientsùrsd'ètreenminorité perpétuelle etannihilé<. Mais trop faibles en nombre pour changer à eu.v. seuls la vieille organisation, trop pressés par le-, événements pour avoir le temps de concevoir nettement un régime capable delà remplacer, trop enveloppés par une société où les traditions de hiérarchi • étaient encore très vivaces et ligotlaient par des liens séculaires et très solides tout effort dans le sens égalitaire, ils étaient vaincus d'avance. Logiquemeiii leur défaite s'acheva au cri de : Vivent les Arti ! Viveiii les corporations, ces corporations, auxquelles ils avaient tenté vainement de s'agréger, et qui les repoussaient, comme des intrus, parce qu'elles ne savaient que faire de ces nouveaux affiliés.
En somme, les Ciompi furent battus, parce que contre les maux résultant pour eux du capitalisme naissant, ils cherchèrent un remède dans des institutions protectrices faites pour un autre régime économique et qui ne pouvaient plus servir d'abri à des travailleurs déjà pris dans l'engrenage capitaliste.
Quelles devaient-être cependant les conséquences de cette défaite ouvrière ?
C'était pour longtemps, pour des siècles, l'écrasement des revendications populaires. C'était dans l'enceinte d'une ville, ou, pour parler plus exactement, dans les limites étroites d'un petit territoire urbain, le triomphe de l'inégalité dans les deux principaux domaines de la vie civique. C'était raffermissement de VoligarcJiie^ dans le domaine politique; de \di ploutocratie^ dans le domaine économique.
En vain, durant une quinzaine d'années, le souvenir tenace de l'année 1378 demeure-t-il comme un épouvantail pour les bourgeois, comme une incitation à la revanche pour les ouvriers. En vain des émeutes — où fraternisent les bannis et les habitants des faubougs — éclatent-elles au cri de: Vivent les 54 Ajts ! En vain voit-on circuler mvstérieusement dans les quartiers populaires la bannière de l'Ange à l'épée flamboyante, bannière fabriquée souvent dans quelque ville voisine par des proscrits. Ce sont là des feux de paille, vite noyés, éteints. On augmente la police, la force armée. On torture, supplicie, tenaille les coupables. La réaction triomphe, d'autant plus implacable qu'elle est aussi victorieuse dans les pays d'alentour, à Sienne par exemple, depuis 1385.
Pendant ces stériles essais de réveil démocratique, l'évolution suit sa marche normale et légulière. D'une part vers \ oligarchie : D'année en année le nombre des gouvernants se rétrécit; d'abord le
pouvoir se concentre aux mains des riches banquiers, fabricants, commerçants, classe peu nombreuse ; puis il réside en quelques familles, ensuite en une seule famille, celle des Médici, pour aboutir enfin à un seul homme de cette famille, c'est-à-dire à la monarchie.
D'autre part, la ploutocratie capitaliste se consolide ; redoublement de précautions, de combinaisons savantes, de chaînes souples et fortes pour garrotter les ouvriers ; développement parallèle du grand commerce et de la grande industrie, jusqu'au jour où une famille plus opulente, mais aussi plus avisée que les autres, tentera de se faire pardonner son opulence par un peu de pitié pour les instruments de sa richesse, d'adoucir, sans rien changer à sa sujétion, la situation misérable du menu peuple, où, usant ainsi d'une nouvelle méthode, elle endormira dans un bien-être relatif les souvenirs et les aspirations d'une Florence encore prospère et brillante, mais abâtardie. On n'endort pas, en effet, un peuple, sans paralyser du môme coup son énergie, et cet apaisement des passions politiques et des querelles sociales coïncidera avec une décadence du commerce et de l'industrie, frappées sans doute dans leurs sources vitales par des causes extérieures, mais atrophiés en même temps par l'apathie ou le départ des ouvriers. Florence perdra sa prospérité en perdant sa liberté ; elle expiera ainsi le tort de n'avoir pas su, en laissant s'organiser chez elle le capitalisme urbain, organiser en même temps le
remède aux maux qu'il entraînait pour la classe des travaillcius : et la vie, le progrès, l'activité féconde, exilés des villes on est né le régime capitaliste, se transporteront dans les grands Elats ou il achèvera de se développer.
(^onsiiUer ;
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