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CHAPITRE VII

DE LA RÉPUBLIQUE A LA MONARCHIE. COSME l'aNCIEN ET PIERRE DE MÉDICI (l434-l4^9). l'iMPOT PRO- GRESSIF.

Après la halte que nous avons faite pour étudier les institutions fiscales de Florence, il faut reprendre le cours des événements.

A partir de l'an 1434, où Gosme rentre d'exil en triomphateur, un grand changement est sensible dans l'histoire de Florence. Jusqu'alors ce sont des partis, des classes sociales qui remplissent ses annales du bruit de leurs luttes acharnées. Désormais c'est une famille, ce sont des individus qui passent au premier plan.

La méthode de l'historien doit changer avec la nature des faits. 11 faut donner plus de place aux personnes, puisque le gouvernement devient personnel. Il faut considérer de près la famille dominante, celle des Médici.

Originaire du Mugello (dans la vallée de l'Arno), elle était venue de bonne heure à Florence, où elle

s'était enrichie par le commerce et la banque. Elle s'était rangée du côté populaire. Elle avait été pour la bourgeoisie contre les nobles ; puis elle s'était prononcée pour la petite bourgeoisie contre la grosse; même à certains moments, au temps des Giompi, elle avait montré quelque sympathie pour le menu peuple. A force de richesse, elle avait acquis une sorte de noblesse. Ses armoiries se composaient de cinq palle ou boules (i), si bien que ses partisans furent souvent nommés palleschi. En 1465, le roi de France Louis XI lui permettait d'y joindre trois fleurs de lys d'or et Piero de Médici ajoutait une palla aux cinq qui existaient déjà.

Sa fortune était considérable. Jean, père deCosme, avait été banquier du pape Jean XXIII et, en cette qualité, joué un rôle assez en vue au moment du Concile de Constance. C'est alors que la banque des ^lédici passe au premier rang des banques florentines. Il se produit en ce temps-là dans Florence une concentration financière très sensible. On y compte, en 1422, 72 banques ; il n'y en a plus que 33 en 1472. Les ^lédici paraissent avoir profité plus que personne de cette accumulation du capital circulant en un petit nombre de mains. Plusieurs fois Jean avait été adjudicataire, fermier des gabelles. Il avait, à sa mort, laissé 178.222 florins d'or, sans compter des

(1) Trois boules ou besants d'or servent encore d'enseigne aux changeurs de Londres. Elles indiquaient primitivement un établissement de prêt sur gages. Les armes des Médici peuvent ainsi passer pour symboliques : elles marquent la domination de l'or.

créances et des immeubles. Il avait eu, rien qu'en Espagne, seize maisons sous ses ordres, où l'on faisait le change, le prêt sur gages et beaucoup d'autres opérations commerciales. Gosme, son fils, se trouva, dès ses débuts, le plus riche banquier d'Europe, le Rothschild de l'époque. On peut évaluer, d'après le registre du catasto^ son avoir déclaré. En 1430, pour la fortune consistant en terres et immeubles, il vient au second rang. Il est taxé à 397 florins par an. Seuls les Strozzi passent avant lui ; leurs impôts dépassent 500 florins. Nicolo d'Uzzano, qui vient au troisième rang, n'en paie déjà que 231. Gosme agrandit encore ce patrimoine considérable. Il devient propriétaire de mines d'alun et du palais Riccardi. Il possède quatre villas princières à Fiesole, à Gareggi, à Trebbio, à Gafaggiolo. La plus belle maison de Milan lui appartient. Et pourtant sa fortune foncière est singulièrement dépassée par sa fortune mobilière. Il est pour celle-ci le plus imposé, et de beaucoup, des citoyens de Florence. Des maisons, qui dépendent de lui, dont il est le directeur, l'associé ou le commanditaire, opèrent, non seulement dans le territoire de la Gommune, mais à Gènes, à Pise, à Avignon, à Genève, à Londres, à Bruges, etc. Aussi est-il taxé à 428 florins; et audessous de lui s'échelonnent 52 maisons entre 428 et 42 florins. Notre Philippe de Gomines dit qu'il a vu en Flandre, en Angleterre de simples agents des Médici vivre comme des princes. Le roi d'Angleterre Edouard IV reçoit en une fois de leur banque

120.000 florins. En 1450, lors du jubilé pontifical, elle contient dans ses caisses 100.000 ducats en dépôt pour le compte du pape. Il est difficile de mesurer avec précision les gains qu'elle a pu faire. Mais on peut affirmer qu'ils furent très considérables, en un temps où le prêt à intérêt avait fini par trouver grâce devant une bonne partie des théologiens. On peut aussi juger des recettes d'après les dépenses. Or à Florence Cosme fait édifier le couvent de San Marco, qu'il donne aux dominicains ; l'église de San Lorenzo, destinée aux tombeaux de la famille. A Paris, il restaure à ses frais le collège des Lombards. A Jérusalem, il fonde un hôpital pour les pèlerins malades. On a calculé que de 1434 à 1471 la maison de Médici, semblable en cela aux dynasties actuelles de milliardaires américains, a dépensé 663.755 florins en impôts, bâtisses, aumônes et largesses de tout genre. Etant donné la valeur de l'or en ce tempsdà, cela représenterait de nos jours unie cinquantaine de millions au moins.

Cosme se sent puissant par sa richesse. Il conseille à François Sforza de bien soigner les revenus qu'il possède en terre et en argent, parce que c'est ce qui donne la plus grande force ; et lui-même pratique le précepte qu'il donne. Ayant une assiette solide en biens-fonds, en numéraire, en créances, les Médici sont en sus unis aux familles les plus opulentes de Florence par des liens de parenté ou d'intérêt. Ils ont pour alliés ou associés les Tornabuoni, les Portinari, les Benci,les Sassetti, lesSpini^

Ils ont en outre des protégés, des clients qu'ils tiennent par des chaînes d'or. Ils leur ont prêté de l'argent qu'ils oublient volontairement de réclamer; ils traînent ainsi derrière eux une armée de débiteurs, d'obligés, qui sans eux figureraient au specchio, ne seraient plus que des demi-citoyens.

Mais cette puissance, dont il connaît bien les sources, Cosme se garde de l'étaler. Il serait plutôt enclin à la dissimuler. Suivant la tradition de son père, il se complaît dans un pouvoir occulte ; il préfère agir par d'autres. Pendant qu'il vit en roi dans ses palais et villas, il s'habille presque en paysan. Il est affable pour quiconque l'aborde ou le rencontre. Il n'a pas ou ne montre pas ces qualités brillantes qui excitent l'envie. Dans les discussions sur les affaires publiques, il ne se met pas en avant, ne prononce pas de brillants discours; il dit simplement son avis, quand on le lui demande, et il attend souvent qu'on vienne le lui réclamer à domicile. II n'est pas beau: ses portraits nous font voir un visage maigre, un teint olivâtre, des lèvres épaisses, un nez crochu ; il a la mine d'un marchand bieu plus que d'un chef d'État, d'un conducteur d'hommes.

Il semble assez peu brave. En cas de peste, il se hâte de s'en aller en lâchant des paroles qui n'ont rien d'héroïque: « Il faut, dit-il, songer à sauver sa peau. » En danger de mort, il pleure et s'évanouit. Bref ce n'est pas un homme d'un mérite exceptionnel. Mais il se pique d'appuyer son échelle sur terre et non aux nuages ; il entend être avant tout un

réaliste ; il incarne la puissance de l'argent ; il représente quelque chose de subtil et de corrupteur, qui s'insinue comme un narcotique et un poison dans les veines de la République. 11 est convaincu que tout peut s'acheter, les consciences, les honneurs, l'honneur même. Il va disant: « Avec huit aunes de drap écarlate, on fait un honnête homme. » Et, en professant cette maxime mercantile, il est en plein accord avec les mœurs de la Florence de ce temps-là, qui, plus que jamais, est tout entière vouée aux affaires, miire pour la ploutocratie. Niccolo d'Uzzano avait appliqué à sa patrie le mot terrible de Jugurtha quittant Rome : — \i\\e à vendre, pour peu qu'elle trouve un acheteur!

Les Médici furent vraiment les acheteurs et les endormeurs de cette Florence amollie. Il est aisé de comprendre les procédés hypocrites et tortueux par lesquels Gosme, déjà vieux, établit sa suprématie, qui dura sans encombre de 1434 à 1464. Ils rappellent ceux d'Auguste fondant l'Empire romain sur les ruines de la République. Il ne supprime pas les institutions libres; il les altère, il les fausse. Le pouvoir du peuple n'est pas aboli ; le P aiiamento ou assemblée du peuple se réunit toujours; il nomme de cinq en cinq ans une h alla , c'est-à-dire une commission ayant pleins pouvoirs. Ainsi fonctionne un régime plébiscitaire, parodie du régime démocratique. Les élections aux fonctions publiques ne sont pas supprimées ; mais elles sont réduites à n'être plus qu'une façade. Gosme laisse mettre dans les

bourses les noms des citoyens qui, par le tirage au sort, doivent arriver aux honneurs ; seulement il a soin que dans ces bourses ne se trouvent que les noms de ses partisans. 11 est plein de respect pour les prieurs ; il les fait décorer du titre de Princes de la liberté; il leur fait allouer de grosses sommes pour leur table, il leur fait donner une brillante escorte pour leurs sorties dans la ville ; mais il garde pour lui ou ses lieutenants la réalité du pouvoir.

Il comljat surtout les familles riches et puissantes qui pourraient être les rivales des Médici; et contre elles il manie deux armes terribles, le bannissement et l'impôt. Après sa rentrée, il a fait exiler tous ses adversaires, confisquer leurs biens, et les années auront beau passer dans la tranquillité, jamais sa rancune tenace et prudente ne consentira à les laisser rentrer ; il fera même étendre à leurs fils et neveux la loi qui les bannit. Quantité de familles florentines, chassées de leur patrie, s'établissenc dans différentes villes d'Europe.: celle des Guadaigne à Lyon en est un exemple entre vingt autres. On l'accusait de dépeupler la ville; il répondait : — (( J'aime mieux ville dépeuplée que perdue. » Quant à celles qui demeuraient à Florence, mais qui ne liaient point partie avec lui, il avait un autre moyen de les frapper ; c'était l'impôt. Mais ceci mérite explication. Florence avait des besoins d'argent incessants et croissants. Elle était intimement mêlée aux guerres et intrigues, qui troublaient

l'Italie de ce temps-là. Le quinzième siècle est, on le sait, l'épeque où de grands Etats se fondent en Europe. 11 y a aussi des velléités unitaires en Italie, où ^lilan, Venise, Rome, essaient de devenir les centres de vastes dominations. Pour se défendre contre les empiétements de ses voisins, pour maintenir entre eux l'équilibre, condition de son indépendance, pour agrandir aussi son territoire (car elle veut comme les autres s'arrondir), Florence entretient des ambassadeurs, des mercenaires, noue des alliances, soutient des guerres (en particulier avec Venise). C'est le moment aussi où elle se crée une marine, étend son commerce en Afrique, en Asie, s'efforce de conquérir de nouveaux marchés pour remplacer les débouchés fermés ici par les Turcs, ailleurs par des réactions nationales. C'est le moment enfin où elle multiplie les fêtes et les réceptions princières, les églises et les monuments somptueux. Tout cela coûte cher. 11 lui faut de l'argent, beaucoup d'argent. Elle fait donc rendre à l'impôt tout ce qu il peut rendre.

Florence avait adopté, nous l'avons dit, le système du catasto. C'était Timpôt sur le revenu global, sur la fortune immobilière et mobilière constatée aussi exactement que possible. Mais ce système présentait trois défauts graves : D'abord il laissait subsister une part d'arbitraire dans l'évaluation des fortunes. Des marchands, des banquiers dissimulaient une partie de leur avoir. On le savait ; mais on ne pou- A^ait l'empêcher. Malgré les amendes aux fraudeurs.

malgré les primes aux dénonciateurs, les déclarations fausses ne manquaient pas. Ce qui n'empêchait pas leurs auteurs (au contraire !) de crier misère et de se plaindre, comme s'ils avaient été surchargés. On se résignait à les taxer à l'aventure. Mais le remède ne valait guère mieux que le mal. 11 manquait à la déclaration pour la rendre forcément véridique deux compléments nécessaires, dont l'un est appliqué aujourd'hui dans les Etats où l'on pratique ce système d'impôt, c'est l'inventaire obligatoire en cas de décès, qui permet de saisir et de punir les fraudes; dont l'autre est encore à l'état de rêve, c'est une entente internationale empêchant les capitaux de fuir au delà de la frontière dans les pays où ils ont chance d'échapper à la taxation qui leur est odieuse. — Un autre défaut du système était qu'à Florence on avait coutume de lever l'impôt, non pas une fois, mais plusieurs fois par an, suivant les besoins du Trésor. Le contribuable ne savait jamais ce qu'il aurait à payer annuellement. C'était une gêne pour tout le monde, et elle devenait d'autant plus grave qu'à l'impôt ordinaire on surajoutait des impôts extraordinaires portant les noms les plus divers. On en comptait jusqu'à douze ou treize différents en une année. Enfin, troisième défaut, les sommes obtenues par les impôts extraordinaires étaient inscrites au Monte ; de la sorte la dette publique croissait automatiquement d'année en année et le service des rentes menaçait d'absorber, à lui seul, le plus clair des contributions.

Pendant tout le milieu du quinzième siècle, la question financière fut à l'état aigu : et pour obtenirun meilleur rendement de Timpôt sur le revenu, on le rendit progressif. Cela s'appela la scala (l'échelle), parce que le taux suivait une gradation montante des plus pauvres aux plus riches. Le principe de cette progression se légitimait par un raisonnement qu'on peut formuler ainsi : Le sacrifice des citoyens aux dépenses publiques doit être égal. Or prendre au pauvre un dixième de ce qu'il gagne n'est pas tout à fait la même chose que prendre au riche un dixième de son revenu, parce que le dixième pris au pauvre Test sur son nécessaire et le dixième pris au riche Test sur son superflu. En conséquence, si Ton veut être juste, proportionner vraiment le sacrifice aux forces de chacun, il convient de dégrever le pauvre en grevant le riche, c'est-à-dire de décider que, au-dessus d'un certain chiffre et en montant par degrés, au lieu de prendre 1 p. 100 du revenu, on prendra 1 12, 2, 2 12, 3 p. 100.

En vertu de ce principe, dès l'année 1433, le catasto devint progressif. D'abord la progression fut modérée. Mais il était aisé de Taugmenter : c'est le danger du système. Il suffisait de donner, comme on dit, un tour de vis.

En 1443, dix ans plus tard, voici quels étaient les échelons adoptés :

Tout en bas, les pauvres, ceux qui n'avaient pas de revenu imposable, ne payaient rien qu'un impôt

personnel, étal)li par un accord avec les taxatcurs. Rien sur ce point n'était changé à ce qui existait.

Quant à ceux qui pouvaient payer l'impôt, le taux était de 4 p. 100 pour les revenus de 1 à 50 florins ; puis, par degrés, on arrivait à 16 p. 100 pour les fortunes moyennes, dont les revenus étaient compris entre 50 et 1.500 florins ; on montait à 3 1/2 p. 100 (et c'était l'échelon le plus haut) pour les revenus qui dépassaient 1.500 florins.

Le même principe était appliqué à l'impôt paitète qui s'élevait, suivant la fortune des gens, de 1 sou à 80.

Du reste, suivant la coutume, les sommes perçues étaient inscrites au Afojite et portaient intérêt.

Pendant une vingtaine d'années, il y eut des variations perpétuelles sur le taux de la progressivité. On imagina des combinaisons ingénieuses et compliquées. Il y eut, en 1443,1a graziosa, ainsi nommée peut-être parce qu'elle faisait grâce aux pauvres. Il y eut Vaggrcwo et le sgravo (l'impôt aggravé et dégrevé), qui correspondait aux enrichissements ou aux appauvrissements survenus parmi les contribuables, changements de fortune qui devaient entraîner des changements dans leur cote. Parfois divers modes furent employés concurremment. Et tantôt on laissait au contribuable le choix entre ces modes, la permission d'opter pour celui où il était le moins taxé et qui se nommait alors /?i«ce^/e, celui qui plaît. Tantôt il était obligé de subir le mode où il était le plus frappé et qui s'appelait naturellement

dispiacente ^ celui qui déplait. Mais nous ne faisons pas l'histoire financière de Florence. Il faut passer sur ces curiosités et mettre en lumière les effets de l'impôt progressif.

Réaliser la justice absolue dans l'impôt est un prol)lème ardu, peut-être môme insoluble. L'impôt progressif ne le résout pas. Il est avantageux pour les très petites et pour les très grosses fortunes. Pour les très petites, puisqu'elles ne paient rien ou presque rien. Pour les très grosses, parce que la progression s'arrête à un certain degré, qu'elle ne prend qu'une portion du revenu, et cela forcément; sans quoi elle aboutirait à une pure et simple confiscation, en finissante partir d'un certain chiffre par réclamer 100 p. 100. Prenons comme exemple les chiffres de 1443. A partir de 1.500 florins de revenu, l'impôt est de 33 12 p. 100. Peu importe que le revenu du contribuaj^le soit de 2.000 ou de 20.000 ou de 200.000 florins : la proportion reste la même, si bien que le sacrifice peut être lourd pour qui a 1.500 florins de revenu et léger pour qui en a 100.000.

L'impôt progressif frappe donc surtout les fortunes demi-grosses. 11 fonctionne à leurégard comme un instrument de nivellement. Il tend à les ramener ou à les maintenir à une certaine moyenne difficile à dépasser. Et c'est pourquoi sans doute il fut soutenu à Florence à la fois par les Médici, par le menu peuple, et par la masse des petits boutiquiers et artisans, de même que de nos jours il est préconisé par les partis radicaux.

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Les efl'ets de l'impôt piogressil' sont d'ailleurs différents, selon que la progression est rapide ou lente, forte ou modérée, suivant aussi la nature des revenus qu'il frappe (héritage ou travail, bénéfices ou salaires, propriété mobilière ou propriété foncière). Si la progression est très forte, elle fait peser le poids des charges publiques sur un petit nombre de familles, qui voient leurs revenus diminuer d'année en année et sont forcées d'entamer leur capital, si ce sont des familles d'oisifs, de rentiers, de scioperati^ comme on disait alors. Ce fut le cas à Florence. Il reste en haut quelques grandes familles opulentes : au-dessous rien que la médiocrité. On voit quantité de gens vendre à vil prix pour acquitter l'impôt leurs titres de rente sur l'Etat, qui sont rachetés par des spéculateurs, souvent agents et hommes de paille des Médici ; on voit beaucoup de chefs de famille s'exiler, vivre à la campagne ou à l'étranger : on les appelle les niorosl, les boudeurs comme nous dirions. C'est en pensant à ceux-là sans doute que Guichardin a écrit : « Gosme se servit de l'impôt comme d'un bâton contre ses ennemis. » On voit encore la propriété foncière, qui ne peut pas se dérober, qui est relativement facile à évaluer, baisser de prix dans les environs de Florence, au point que des parties considérables du territoire restent incultes. On voit, en revanche, la propriété mobilière, qui a inventé mille roueries pour se dissimuler, ne payer qu'une part insignifiante, ce qui n'empêche pas les gros marchands, malgré le soulagement que

leur procure la fraude, de travailler de toutes leurs forces à se délivrer de cette gêne.

Gela explique la réforme de 1458. Elle fut toute favoraljle à la propriété mobilière, au commerce et à l'industrie. Elle est précédée de considérants curieux qui peuvent se résumer ainsi :

Considérant qu'un grand nombre de nos concitoyens ont renoncé aux affaires..., que les déclarations des contribuables taxés d'après leur trafic fournissent seulement 1.500 florins par an, somme dérisoire qui n'est pas du tout en proportion de leur fortune réelle ; que vouloir empêcher ces fraudes par des peines sévères serait faire filer l'argent à l'étranger ; les officiers du catasto sont autorisés à conclure, en leur âme et conscience, des accords, des compositions, des abonnements avec les dits marchands.

Qu'est-ce à dire, sinon que la loi capitule devant leur opposition ? L'impôt direct sur la propriété mol)ilière n'est pas abandonné en principe; mais, en fait, il est remplacé par une taxe arbitraire élablie à la suite d'une entente entre les taxateurs et les contribuables. C'est la marque d'une lésistance de la bourgeoisie moyenne contre Cosine, un effort pour se soustraire à la domination des Médici.

Mais les Médici étaient solidement ancrés. Ils flattaient liabilement les classes dont ils avaient besoin. Ils gagnaient le menu peuple par les dégrèvements inscrits dans la loi, par les bâtisses ({u'ils multipliaient et qui donnaient du travail aux corporations, par les prêts qu'ils consentaient aux gens dans

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l'embarras, par les t'êtes, cortèges, joutes et réjouissances publiques qu'ils prodiguaient en toute occasion. — Du pain et des jeux — ce fut toujours la devise et la tactique de ceux qui caressent le peuple pour le mieux dominer. Ils gagnaient encore le clergé, en restaurant des églises, en bâtissant des couvents ; Cosme allait volontiers s'entretenir avec l'évêque de Florence, qui fut, pour sa charité et pour son humilité, canonisé sous le nom de saint Antonin ; on montre encore, à San Marco, la cellule où se rencontraient ces deux personnages si dissemblables. Peut-être l'un d'eux demandait-il à l'autre les moyens de calmer une conscience qui n'était pas parfaitement tranquille au sujet d'une fortune partiellement mal acquise. Les Médici gagnaient enfin une puissance nouvelle qui agissait vigoureusement sur l'opinion publique, je veux dire les gens de lettres, les savants, les artistes. Ils fondaient des bibliothèques, rassemblaient des antiquités et des manuscrits, créaient une sorte de petite Académie et donnaient parfois un logis avec les moyens d'y vivre modestement à quelque érudit pauvre et illustre : ce fut le cas pour Marsile Ficin, le traducteur de Platon. Bref ils jouaient les Mécènes ; ils se faisaient les protecteurs des lettres et des arts, et cela leur était payé aussitôt en monnaie de gloire et de flatterie. Poètes et savants leur dédiaient leurs ouvrages, les célébraient en vers et en prose. Les peintres les mettaient dans le coin de quelque tableau , habillés en saints ou en patriarches. Lue espèce

d'auréole enveloppait ainsi la famille qui alanguissait Florence dans la vie molle et voluptueuse, dans le luxe et la prospérité matérielle, et qui la berçait au son des mandolines et des violes d'amour en lui ôtant sans bruit ses libertés et ses robustes qualités d'autrefois.

Lorsque Cosme mourut, en 1464, les Médici étaient déjà une famille souveraine qui se transmettait le pouvoir de père en fils. Les flatteurs honorèrent le mort du titre singulièrement exagéré de Père de la patrie. La patrie est bien malade, quand elle s'incarne en un individu, quand sa vie est liée au sort d'un seulliomme. Aussi les courtisans du père devinrent-ils naturellement ceux du fils. Ils se courbèrent devant celui-ci, Piero, bien que ce fut un pauvre goutteux, épuisé par le plaisir et la maladie. Il y eut bien quelque opposition, parce que Piero eut l'idée périlleuse de savoir où en était sa fortune, après les largesses que son père avait faites sans compter. Après un inventaire, qui dura six grands mois, il s'aperçut que ses coffres avaient souffert de larges saignées et il tenta de réagir. 11 s'avisa de réclamer le remboursement des prêts innombrables, que son père avait accordés. Cela seul suffit pour déchaîner une crise financière. Des faillites éclatèrent à Florence, à Venise, à Avignon, l'n parti de mécontents se forma autour de LucaPitti. C'était un enrichi qui tourmenté, comme beaucoup de gens de son espèce, par le désir de paraître, avait commencé à faire bâtir un palais monumental qu'il ne pouvait achever;

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endetté, obéré, il fut à la tète des opposants. On alla jusqu'à une tentative de conspiration. Mais avec leur arme ordinaire, l'argent, les Médici combattirent leurs adversaires. On paya les dettes de Luca Pitti. On le satisfit et neutralisa, en faisant de lui, par le mariage d'une de ses nièces, un parent par alliance des Médici. On arrangea les affaires des faillis, dont quelques-uns se trouvèrent plus riches qu'auparavant. Tout s'apaisa. L'argent et les Médici comptèrent une victoire de plus.

Quand Piero de Médici disparaît en 1469, après avoir gouverné cinq ans d'une main défaillante, la succession se fait régulièrement. Ses deux fils, Julien et Laurent, sont acceptés comme maîtres. Ils ont beau être encore enfants : les citoyens déchus jurent de les regarder comme leurs pères. Gomme le disait un chroniqueur du temps, les Florentins étaient devenus « plus curieux des trafics privés que des affaires publiques ». De plus en plus le gouvernement se resserrait et se rapprochait de la monarchie. De plus en plus entre la Commune et la famille dominante une confusion s'opérait, qui n'allait bientôt plus permettre de distinguer leurs intérêts. En Lorenzo, savant, poète, élevé en gentilhomme, disputant et gagnant des prix dans des tournois, déjà le prince l'emporte sur le banquier. Avec lui un nouvel ordre de choses apparaît. Avec lui la Renaissance monte au pouvoir, et nous avons à suivre la portée de cette révolution intellectuelle dans le monde du travail.

Consulter :

Fabroni, Maqni Cosmi Medicei vila (Pisa, 1789).

Perrens, Histoire de Florence depuis la domination des Médici Jusqu'à la chute de la République (J43i-lo3l) (Paris, Oiiantin, 1888>

A. VON Reumont, Lorenzo de 3/ec//c/W Leipzig, 1874j (Tome I, les 250 premières pages).

M. Palmarocchi prépare un ouvrage sur Cosme l'Ancien qui, depuis Fabrom, n'a pas eu de biographe.

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