‹ Histoire du travail à FlorenceChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES ORIGINES DE LA COMMUNE DE FLORENCE. LE RÉGIME CONSULAIRE. LA FORMATION DES PARTIS. NORLES, MARCHANDS, ARTISANS.

La vie, qui ne s'arrête jamais, allait amener de profonds changements dans la situation respective de chacune des quatre classes sociales que nous venons de passer en revue et dans leurs rapports entre elles. Le onzième siècle vit en eiïet commencer dans la chrétienté d'Occident un Aaste mouvement qu'il faut embrasser dans son ensemble, si l'on veut comprendre riiistoire d'une ville qui fut immergée dans ce grand courant général.

Il semble alors qu'un souffle de renouveau passe sur le monde engourdi. C'est un réveil, une sorte de renaissance à resj)oir et à la foi dans l'avenir. Il y a dans tous les domaines une recrudescence d'ardeur et d'activité. L'Europe, sortant de ses frontières, déborde sur les contrées lointaines. Elle se lance

dans ces expéditions héroïques et folles que sont les croisades. Elle se couvre d'une blanche ])arure d'églises neuves ; et surtout elle se transfigure dans une efîlorescence qui est à la fois artistique, commerciale, industrielle, politique.

Comment expliquer ce brusque en-avant ? Il provient de l'excès même du mal. Après les misères, la désolation, la désespérance, qui fit croire en beaucoup d'endroits à la fin du monde, le rythme, qui préside à l'évolution des peuples, amène une marche en sens contraire. Cette espèce de balancier, qui bat des siècles, ayant atteint le tej'me de sa course du côté sombre, triste, malheureux, repart dans la direction opposée, vers la joie de vivre, vers la conquête du mieux-être individuel et social. Dans cette société morcelée, déchiquetée, où tout pays était frontière, où la guerre et le désordre étaient universels et permanents, où l'arbitraire et l'injustice se donnaient librement carrière, où les faibles étaient la proie des forts, où les isolés étaient voués à la ruine ou à la mort, les hommes pour se défendre, sentent la nécessité de se rapprocher, de s'unir ; ils se livrent instinctivement à un travail de recomposition, de concentration, de reconstitution ; ils voient leur salut, le remède à leurs maux, dans l'association, et c'est en effet l'association qui va les guérir et les sauver.

Ce fut, pendant troig siècles, un pullulement inouï d'associations. On a voulu en chercher l'orio-ine dans les institutions de l'ancienne Rome. On a rappelé

ses municipes, ses collèges d'artisans et de petites gens qui avaient pour ])ut de s'assurer des secours en cas de détresse et, en cas de mort, des obsèques convenables. Et il parait bien que çà et la quelques épaves du monde antique ont surnagé; mais, pendant près de six siècles, elles sont restées à l'état de débris, inutiles et inertes, perdus dans les décombres du passé. On a voulu chercher aussi cette origine dans les institutions germaniques : on a rappelé les familles unies, comme il arrive en tout régime patriarcal, par un ciment solide ; on a rappelé les ghildes, qui ont été comme des familles élargies et même artificielles, puisque les membres de ces fraternités mêlaient leur sang en se piquant une veine au bras, mangeaient à la même table, juraient de se défendre mutuellement en guerre, en justice, de s'assister en cas de naufrage ou de maladie, de venger celui d'entre eux qui viendrait à être lésé. Mais outre que les ghildes ont fort peu pénétré parmi les populations italiennes, elles ont été frappées par les rois, les seigneurs, TEglise même et elles avaient presque disparu de chez elles au dixième siècle. Le régime féodal, qui était lui-même une sorte d'association aux liens assez lâches, s'est opposé de tout son pouvoir aux sociétés particulières qui auraient pu naître à son ombre. On a voulu chercher encore cette origine dans les institutions ecclésiastiques ; on a rappelé, non sans raison, que l'Eglise était uue formidable association; que ses moines, formaient, non seulement des communautés, mais des fédérations

puissantes ; qu'en certains endroits elle avait su armer et grouper ses fidèles sous ses bannières, afin de procurer aux paysans quelques moments de trêve, sinon une paix durable. Il est probable que ces souvenirs et ces exemples ont dû exercer quelque influence sur les esprits. Mais le grand mouvement d'association, qui fut alors universel, ne fut dans son essence ni romain, ni germanique, ni ecclésiastique. Il a pu utiliser, vivifier certaines ti'aditions ; mais il a été surtout spontané, dû aux circonstances ambiantes ; il est né du besoin vital qu'éprouvaient les hommes de se protéger par la solidarité contre les dangers du dehors et les discordes du dedans.

Le principe d'association — qui n'est pas chose nouvelle, car il est à la base môme de toute société humaine — a, dans ces conditions, un regain de sève et d'énergie. Comme une plante, qui baigne dans une atmosphère humide et chaude, il pousse en jets superbes, en fleurs inattendues. Ce sont ici des associations territoriales; ce sont là des associations professionnelles; ailleurs ce sont des associations de commerce, voire de plaisir. Florence en aura qui sous le nom de sociétés des Faucons, des Lions, de la Table ronde, poursuivront un but de sport et d'amusement. Mais les plus importantes, celles qui vont préparer pour les autres un milieu favorable, ce sont les associations politiques, visant et aboutissant à modifier les lois régnantes, les relations juridiques et sociales entre habitants d'un même territoire.

Cet effort pour organiser contre les féodaux la défense des vilains, soit des campagnes, soit des villes, est connu sous le nom de révolution communale. Elle est européenne, cette révolution. Une dans ses vues essentielles, elle vise à conquérir une dose de liberté ou d'autonomie plus ou moins grande, une faculté plus ou moins étendue de s'administrer eux-mêmes pour les habitants d'une unité territoriale restreinte, qui peut être une ville, un bourg, une bourgade, un village même. Mais elle est multiple et très diverse dans ses procédés, ses formes, ses résultats. En une époque, où tout est morcelé, il est impossible de trouver dans les événements une marche uniforme; et il faudrait mutiler les faits pour les faire rentrer tous dans un cadre identique.

Depuis un siècle, l'origine des communes a fait couler beaucoup d'encre et suscité des controverses passionnées. Cela vient de ce qu'on a généralisé hâtivement des vérités locales. Les choses ne se sont point passées de même, selon qu'on considère une ville maritime ou une ville placée dans l'intérieur des terres, la capitale d'un royaume ou une cité située loin du pouvoir central; selon que les habitants sont occupés à l'agriculture, au commerce, ou à l'industrie; suivant que leur seigneur est un évêque ou un grand feudataire laïque. Ici, la révolution est soudaine et violente; là, elle est lente, progressive. En certains pays elle aboutit à créer de véritables républiques; en d'autres, elle se borne à limiter l'au-

torité souveraine. Nous n'avons pas ici à nous engager clans les querelles des érudits qui ont voulu établir une théorie passe-partout. Il nous suffit de marquer aussi nettement que possible les traits qui caractérisent la commune de Florence.

Florence n'est pas un port de mer, une place de transit; c'est une ville où le commerce sera toujours lié à la production industrielle; elle sera plus tardive à s'émanciper que Pise, Gênes ou Venise. « La mer rend libre », est un dicton du moyen âge et Pise a des consuls dès l'an 1080.

Florence n'est pas une capitale. C'est Lucques qui, en Toscane, a été le chef-lieu d'un duché, qui a été de bonne heure le siège d'une industrie avancée et qui a eu aussi ses consuls vers la fin du onzième siècle. Florence sera même devancée dans la voie de la liberté par de petits bourgs toscans, comme Anghiari, qui;, dès 1104, a obtenu des franchises et. des droits de propriété sur son territoire.

En revanche Florence, comme toutes les villes de ITtalie centrale, est loin des atteintes et de la surveillance du pouvoir impérial dont elle dépend. Elle pourra plus aisément que Milan, trop voisine de l'Allemagne, plus complètement que Naples, résidence d'une dynastie royale, s'élever à l'indépendance. Elle a aussi l'avantage d'avoir, en place de comte, un évêque, seigneur non héréditaire dont la mort et le remplacement olTrent toujours un interrègne favorable aux empiétements des sujets.

Florence nous apparaît, au moment où elle va sor-

tir de l'ombre, partagée en quatre quartiers qui correspondent aux quatre portes ouvrant sur la campagne. Les intérêts temporels et spirituels de ces quartiers sont en partie gérés par des consuls et des abbés dont la compétence est purement locale. Il y a ainsi comme un embryon de vie municipale. Puis elle a la chance singulière de vivre longtemps, comme toute la Toscane, sous la domination d'une femme dont la main est douce, la comtesse Mathilde, qui laisse l'Église et, derrière elle, les habitants de la ville empiéter sur ses droits, prendre une large part dans l'administration du pays. On a pu dire qu'avec elle la puissance seigneuriale descend au tombeau. Et elle rend encore, en mourant (1115), un suprême service aux Toscans. Elle lègue tous ses biens au pape, ce qui va devenir le sujet d'une querelle interminable entre l'Empire qui veut bien céder les alleux, mais réclame les fiefs, et le Saint-Siège, qui s'ol)stine à garder Théritage entier. Les deux adversaires — que l'investiture des évêques et la possession des régales, droits fort lucratifs, mettent encore aux prises vers le même temps — briguent tous deux l'appui des villes qui en profitent pour recevoir des deux mains et s'émanciper. Lorsque l'empereur Frédéric 1" Barberousse veut ramener à l'obéissance ces cités indociles, les juristes de Bologne le proclament maître universel, mais les villes lombardes se dressent contre lui. C'est sur elles que tombe et s'épuise le feu de sa colère. La Toscane, plus éloignée, échappe. D'ailleurs la paix 4e CoQstance (^ex\

1183) est une défaite pour Pempereur qui reconnaît et sanctionne ce qu'il ne peut empocher, l'autonomie des villes.

Sans avoir pris part à la lutte les villes toscanes ont le bénéfice de la victoire. La plupart d'entre elles [Pise exceptée, parfois Lacques ^ Sienne ^ Pisloia) sont favorables au pape, parce qu'il est moins puissant, moins redoutable pour leurs libertés. La féodalité laïque est presque partout attaquée avant la féodalité ecclésiastique. Florence utilise même la seconde pour battre en brèche la première. Elle fait cause commune avec son évoque qui a ses immunités à défendre contre les légats impériaux et ses terres à protéger contre les seigneurs avides. Elle progresse à petits pas sous le manteau de son chef ecclésiastique. Les habitants de la ville sont par lui associés à l'administration de ses biens énormes. Il demande leur avis, quand il s'agit d'une église à bâtiroud'un abbé à nommer. 11 appelle, consulte des boni homines choisis parmi eux, c'est-à-dire des prud'hommes, des notables qui servent d'arbitres, de témoins pour les testaments. Lorsqu'il se produit uae vacance du siège épiscopal, c'est un laïc, un vida/ne qui remplit l'intérim : la fonction finit même par être héréditaire dans la famille qui porte le nom significatif de Visdomini. Enfin comme l'évoque a besoin d'hommes d'affaires très experts pour sauver ses biens guettés et usurpés par des seigneurs, il confie ses intérêts à la Société des marchands.

Tout cel^i se passe sans bruit au cours du dou^

zième siècle. Rares sont les textes qui permettent de suivre l'évolution qui s'accomplit alors. On trouve, daté de 1138, un document où sont cités pour la première fois des consuls de Florence. Cela ne veut pas dire que cette magistrature fut créée cette année-là : elle peut, elle doit être plus ancienne. Mais c'est la preuve que, dès ce moment, Florence s'administre elle-même et a droit au titre de commune. Nous savons même qu'elle possède alors douze consuls, à raison de trois par ([uartier; et un autre texte de 1154 nous apprend qu'ils exercent déjà leur juridiction sur les habitants du c ont ado, à l'exception des nobles et des clercs.

Parmi les consuls dont les noms nous ont été conservés, on ne rencontre guère que des nobles, dont quel(|ues-uns sont désignés comme consuls des marchands. Et de là nous pouvons conjecturer que la conimune de Florence a été fondée et originairement dirigée par deux classes sociales, par des nobles établis dans la ville et appartenant à la petite noblesse et par cette société des marchands que nous avons rencontrée sur notre route. Florence serait donc une conimune à deux corps, ce qui est loin d'être sans exemple, mais ce qui annonce et explique les querelles qui ne tarderont pas à éclater entre ces éléments hétérogènes.

Malgré les recherches des historiens, l'obscurité plane sur les débuts du régime consulaire. On ne sait pas de science certaine comment, par qui les consuls étaient élus. Il est probable qu'ils l'étaient

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pour un an ou davantage par les deux groupes que nous venons de distinguer : chevaliers et gros commerçants. On connaît mieux les fonctions des consuls.

Elles étaient avant tout militaires. Ils commandaient les milices communales, qui nous apparaissent divisées en fantassins, qui sont des vilains, en cavaliers, qui sont des nobles. Rien de plus ordinaire, en ce temps-là, ([ue la guerre. La commune est sans cesse en armes contre les seigneurs ou les communes du voisinage. Alors, quand sonne la cloche qui appelle les citoyens pour une expédition, un cierge est allumé sous la porte par laquelle va partir Farmée, et chaque combattant doit se trouver à son rang avant que le cierge ne soit consumé. Le carroccio, un char solennel et somptueux, emblème de l'indépendance de la commune, est amené de l'église où il repose en temps de paix ; il s'avance traîné par quatre bœufs, qui sont caparaçonnés de rouge et menés par des hommes vêtus de rouge ; il porte aux quatre coins quatre lions sculptés (le lion debout figure dans les armoiries de Florence). Sur le char s'élève une charpente où flotte l'étendard de la commune, drapeau de soie blanc et rouge brodé d'un lys d'argent. A une traverse pend une cloche, la Martinella, que l'on sonne à coups de marteau durant le combat. Une sorte de bataillon sacré, qui a, comme tous les Florentins, pour cri de ralliement: Saint Jean ! Saint Jean ! se masse autour du carroccio et le défend ; le laisser prendre était une

honte irréparable, le signe, non pas seulement d'une défaite, mais d'une débâcle.

Outre le commandement de l'armée, les consuls ont des fonctions judiciaires. Ils président un tribunal, composé de prud'hommes pris parmi les membres de la commune; et là, ils se chargent de la conduite des débats, en laissant le soin de la procédure à un juge professionnel qui relève de l'empereur. On peut remarquer là un singulier mélange d'autonomie et de dépendance qui est très ordinaire à cette époque. Les communes, si puissantes, si libres qu'elles puissent être, ne rompent jamais complètement le lien qui les assujettit à leurs supérieurs clans les ran^s de la féodalité. Elles réservent les droits de l'Empereur, toujours auguste, comme disent les textes, et les droits de l'Eglise. Elles acceptent — nominalement du moins — l'autorité traditionnelle; elles juxtaposent ainsi les magistratures et les autorités les plus diverses. La justice consulaire est d'abord particulière aux communiers et acceptée librement par eux : clercs et nobles ont leurs tribunaux spéciaux. Et cela jette encore quelque lumière sur les origines de la commune. Cela montre qu'elle fut d'abord à Florence, comme en mainte autre ville, une association volontaire jurée, où des hommes se liaient par un serment d'amitié, par un engagement d'assistance mutuelle et mettaient en commun certains droits sur les choses. Elle commença par une adhésion libre, par un pacte consenti, par un véritable contrat social. Elle eut, en un mot.

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un caractère privé. C'est peu à peu qu'elle prend le caractère d'institution publique, qu'elle usurpe ou obtient des prérogatives appartenant à l'Etat. Elle procède à peu près comme avaient fait les fonctionnaires impériaux ou royaux, qui avaient rendu leurs charges temporaires d'abord viagères, puis héréditaires, et s'étaient transformés lentement en seigneurs souverains. De môme la commune, qui exerce sur ses membres le droit de juger, le droit de lever des impôts qui ressemblent d'abord à des cotisations, étend peu à peu sur d'autres sa suprématie, et devient, par des étapes presque insensibles dont les textes n'ont pas toujours gardé la trace, une association obligatoire, qui englobe ou vise à englober toutes les personnes établies dans l'enceinte de la ville ou dans son périmètre immédiat. Pour en revenir à sa justice, plus expéditive, moins coûteuse et moins solennelle, elle gagne tous les jours du terrain sur les autres, dont elle restreint le ressort et la compétence, en attendant qu'elle les supprime, là où elle se sentira assez forte pour le faire.

Les consuls ont encore des fonctions administratives. Ils voyagent à cheval, pour les afl'aires de la commune, escortés par des juristes, par un médecin, et, dans ce cas-là, indemnisés de leurs frais de route.

Ils ont enfin certaines fonctions législatives. Depuis l'an 1159, tous Les ans, les consuls sortant de charge rédigent ce qu'on appelle un bref ou un statut. L'observance en est jurée par leurs successeurs

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et par tous les membres de la commune. C'est un engagement bilatéral qui lie gouvernants et gouvernés. C'est aussi la loi écrite, qui. pour les bourgeois, se su])stitue à la coutume, fixe et modifie le droit civil, le droit i)olitique, simplifie surtout le maquis de la j)rocédure.

Toutefois le pouvoir législatif proprement dit parait appartenir à l'ensemble des communiers. On voudrait savoir de façon précise quels ils étaient. Mais les documents sont fort peu explicites à cet égard. Il semble, en tout cas, qu'il faille se garder de parler de démocratie, un mot dont on a singulièrement abusé à propos des communes. En beaucoup d'endroits, il faut posséder une maison pour être membre de l'association; il faut en tout cas avoir de quoi payer les taxes qui permettent à son organisation de fonctionner. Donc beaucoup d'habitants étaient exclus i)ar là même de ses rangs, tout au moins de la conduite de ses affaires. Et cependant un principe démocratique se trouvait enfoui et comme caché dans cette constitution aristocratique, qui faisait du titre de bourgeois un privilège. Tous ceux qui composaienl le corps communal étaient appelés à voter dans les circonstances graves; et nous voyons plus d'une fois le vote unanime requis pour une décision importante. Sans pouvoir garantir qu'il eu fut ainsi à Florence, nous voyons, dans les moments critiques, quand il s'agit de faire la guerre ou la paix, l'assemblée générale du peuple (entendez les communiers) qui délibère. Cela s'appelle par/ame/2/0,

aringci (harangue). Régulièrement, l'assemblée se réunit quatre fois par an sur la place publique. En général, elle se borne à ralifier ou à désapprouver, j)ar mains levées, des décisions déjà prises, à écouter surtout la reddition des comptes faite par les magistrats. Déjà cependant les orateurs populaires exercent une action dont nous avons la preuve. Maître Buoncompagno, qui vécut à la fin du douzième siècle, nous trace une caricature amusante des tribuns plébéiens ; pendant que les hérauts crient : « Ecoutez ! Ecoutez! » ces orateurs invoquent Dieu, la Vierge et les saints, font les grands bras et la grosse voix, roulent des yeux terribles, le tout pour gagner et tromper la foule, en lui rappelant ses victoires et ses hauts faits d'antan.

Mais on ne peut convoquer perpétuellement l'assemblée générale. Elle commence par déléguer ses pouvoirs à une balia, c'est-à-dire à une Commission provisoire qui est chargée de quelque affaire spéciale. Puis, ces Commissions prolongent leur existence; elles demeurent à côté des consuls pour les aider et les contrôler; elles se transforment peu à peu en deux corps permanents qui limitent l'autorité executive. L'un d'eux s'appellera le Grand Conseil ou quelquefois, par une réminiscence de l'antiquité classique, le Sénat; il se composera d'environ 150 membres (on ne sait comment ils étaient nommés) et se réunira dans la cathédrale ou dans l'église Sainte- Cécile; le second, moins nombreux, portera le nom de Credenzd, ce qui siguilie hommes de confiance.

Le fonctionnement de ce régime consulaire, autant que nous pouvons le connaître, paraît avoir été assez paisible et très favoral^le à l'expansion de la commune.

A l'intérieur de la ville, il travaille et réussit à demi à faire entrer dans l'orbite de sa domination des catégories de personnes qui se tenaient jusqu'alors en dehors. Ce sont surtout les membres du clergé et leurs serviteurs. En 1154, défense leur est faite d'aliéner des biens d'Église sans la permission de la commune, et, comme sur ce point la ville et l'évêché confondent leurs intérêts, la mesui'e est acceptée sans peine par les clercs. Mais, en 1159, comme la commune fait mine de vouloir les soumettre à sa juridiction, l'Église proteste et la mesure sera rapportée. On rencontre à la même époque des efforts de la commune pour combattre la concurrence privilégiée des cloîtres, qui pratiquaient des industries diverses, possédaient des moulins à fouler le drap, des fabriques de chaussures. Il y eut en ce temps-là, à Florence, une assez vive opposition entre le peuple et le clergé : mais elle se manifesta plus sur le terrain théologique que sur le terrain économique. La ville fut, pendant un certain nombre d'années, un des centres de ces hérétiques qu'on nomma les paîarins et qui ressemblaient très fort à ceux que l'histoire connaît sous le nom d'Albigeois.

Au-delà de l'enceinte et des faubourgs, la commune étend sa domination; elle entame, elle achève plus qu'à demi la conquête du Contado. Elle se

montre ici sous un double aspect. Plante bourgeoise éclose en plein sol féodal, elle veut avoir et elle a sa place dans la hiérarchie féodale ; elle est une seigneurie collective ; comme détentrice d'une sorte de fief, elle est à la fois et vassale et suzeraine; elle adesfeudataires qui lui jurent fidélité, qui lui prêtent hommage par la lance et le rameau d'olivier; elle a ses armes, son sceau, son château fort; elle fera des chevaliers, comme pouvait en faire un marquis ou un comte; elle aura son hôtel des monnaies, comme un prince souverain. Mais, en môme temps, elle a un caractère anti-féodal très marqué ; non seulement elle se dérobe à l'autorité impériale, mais elle est en perpétuel conflit avec les nobles du voisinage. Maîtres des routes et des ponts, ils sont par là maîtres de son commerce, de ses approvisionnements. C'est pour elle une nécessité vitale de déblayer son entourage des châteaux forts qui l'encombrent. Dès le temps de la comtesse Mathilde, ce travail est commencé. La commune saccage les terres, détruit les manoirs des nobles. Elle les force à se soumettre, elle les transplante parfois chez elle. Pendant deux siècles, elle s'acharne à la tâche. En 1115, elle s'empare de Fiesole, devenu un nid de hobereaux pillards; en 1128, elle installe à demeure et tient, pour ainsi dire, prisonnier à Florence l'évêque de sa rivale vaincue. Sa politique est si nettement contraire à la féodalité laïque, que, peut-ôtre pour cette raison, peut-être seulement par ambition déçue, en 1177, les XJberti, qui habitent dajis la ville, attaquent le gouver*

nement consulaire. Ce fut la première guerre civile de la turbulente commune qui devait en voir tant d'autres. Il y eut bataille dans les rues; des maisons furent incendiées; mais le reste de la population ne paraît pas avoir suivi les assaillants. Il fallait d'autres causes pour modifier la structure du régime communal. Mais c'était signe que l'accord, qui avait fait la force des communiers, était rompu, et que des partis se formaient dans la masse désormais en fermentation.

Les anciens textes florentins nomment souvent, en les distinguant, clomini et homines, les seigneurs et les simples hommes libres ou bourgeois. Or, les deux classes sociales, qui existent ainsi côte à côte, s'organisent chacune à sa façon. La commune, qui est une grande association, ne peut ou ne sait pas empêcher le développement dans son sein d'associations analogues à elle-même.

Les nobles ont pour raison d'être la fonction militaire. Ils forment ce qu'on appelle iiniversitas, commune militum, ce que nous pouvons traduire par le corps des chevaliers.

Ils sont divisés en deux groupes naturels: ceux qui vivent hors de la ville, ceux qui sont établis dans son enceinte.

Les premiers sont les plus nombreux, les plus puissants. Ils ont souvent des terres considérables: tels les Alberti, les Guidi, les Lamberti. Parmi eux se trouvent aussi des seigneurs de moindre envergure, qui ne possèdent guère qu'un château et un

petit domaine. Beaucoup trahissent par leur nom une origine germanique ; lombards et châtelains furent assez longtemps des termes synonymes. Mais beaucoup d'autres sont de famille italienne ; ils ne descendent pas de conquérants, mais de fonctionnaires émancipés.

Ils composent un cercle qui enserre Florence et chacun d'eux chez lui prétend à être un petit roi. Ils ne reconnaissent d'autre suprématie que celle de l'empereur, quitte à secouer cette dépendance, quand elle les gêne. Ils ne veulent comparaître que devant ses tribunaux; ils maintiennent le duel juridique, le soi-disant jugement de Dieu qui est une façon déguisée de proclamer le droit du plus fort. Ils sont surtout liés par une étroite solidarité de famille qui remonte aux traditions d'avant la conquête. Les enfants mâles d'un même père laissent souvent indivis leur héritage ; tout au moins possèdent-ils en commun le château qui a été le berceau de la famille. Les diverses branches éparpillées se rattachentainsi au tronc originaire. Elles forment ce qu'on appelle une consorleria, c'est-à-dire une société dont les membres, unis par un lien de parenté, s'engagent à ne pas vendre leur part du manoir patrimonial. Tel en est propriétaire pour un sixième, tel pour un vingtième. 11 va de soi qu'ils se doivent assistance mutuelle en cas de danger et le château est une place forte qu'on cède en ce cas-là pour un temps à celui qui en a besoin pour sa défense.

Or, ce besoin se fait sentir fréquemment. La guerre

est roccupation favorite de ces nobles. Ils guerroient pour le suzerain qui, suivant l'usage féodal, requiert leur aide dans ses querelles. Ils guerroient aussi pour leur propre compte, et le droit de guerre privée est un de ceux auxquels ils tiennent le plus et qui se rattache à leur conception de la famille. Quand un noble a été lésé, offensé, frappé, à plus forte raison tué, c'est un droit et un devoir pour les autres membres de la famille de venger les méfaits commis. La vendetta est obligatoire ; elle est comprise dans le serment que prêtent les consorts. Si rofTenseur est de basse condition, on lui dépêche quelque homme à soi qui le châtie ; s'il est de condition relevée, on poursuit la vengeance sur lui, ses fils, neveux, petits-fils. Dès lors commence un engrenage de violences et de meurtres qui durent des dizaines d'années. On lègue par testament des sommes d'argent destinées à continuer l'œuvre de sang. C'est un déshonneur pour les descendants de qui attend dans son tombeau cette satisfaction suprême : Dante dans son poème fait honte à l'un des siens d'avoir manqué à cette obligation sacrée. Boccace vante la vengeance comme un plaisir des dieux : « Personne, écrit-il, ne sait quelle douce chose est la vengeance et avec quelle ardeur on la désire, si ce n'est celui qui a reçu l'oirense. » Jean Gualberti, fondateur de l'abbaye de Vallombreuse, rencontre son ennemi, qui traqué, désespérant d'échapper, s'agenouille devant lui, les bras en croix, et demande grâce. Il hésite, puis pardonne, rnais il ne faut pas

moins qu'un miracle pour le fléchir ; iJa vu, sur un crucifix voisin, le Christ incliner la tête en signe de miséricorde. En revanche les dictons populaires crient le triomphe de la haine : « Joyeuse, dit l'un, est la tache faite par le sang de l'ennemi. » Brunetto Latini, dans son Tesoretto, écrit : « De nuit et de jour pense à ta vengeance... et, ([ue les choses aillent vite ou lentement, peu importe, poLirvu que la vengeance s'accomplisse. » Il n'est point nécessaire de se hâter; la vengeance est un mets qui se mange froid. Cependant il faut éviter que, dans les neuf jours qui suivent un meurtre, l'offenseur puisse manger la soupe au vin sur la tombe du mort : car en ce caslà jamais la vendetta ne pourrait réussir.

Il faut retenir cette exaspération de la solidarité familiale, si l'on veut comprendre racharnement forcené des ressentiments qui décimèrent la noblesse et aussi le mécontentement des bour^-eois, très désintéressés, qui se trouvaient englobés dans ces furieuses représailles particulières. D'accord avec le clergé, ils essayaient de les faire cesser. Des réconciliations solennelles étaient négociées, parfois imposées, entre familles. Dans une église, on se baisait sur la bouche, on communiait ensemble, on jurait sur l'Evangile de ne plus s'entr'égorger ; on cimentait par des mariages l'accord conclu, la paix revenue. Puis deux hommes appartenant aux deux familles adverses se rencontraient ; des mots mordants s'échangeaient ; une rixe éclatait, et la série sanglante recommençait. Il faudra que la commune intervienne, sinon pour

supprimer la vendetta, du moins pour la régler, pour empêcher que la sécurité publique n'en soittroublée. Elle exigera caution des perturbateurs, et ce sera un sujet de longues et cuisantes querelles avec les nobles. Qu'advient-il cependant des nobles qui résident hors de la ville ? Les uns vaincus, chassés de leurs domaines, deviennent des seigneurs vagabonds et mendiants, tout prêts à se changer en capitaines d'aventure ; les autres deviennent les vassaux de la commune, ou même ses sujets ; ckr ils ne lui prêtent pas seulement hommage : ils lui paient tribut. D'autres, les plus puissants, se font ses alliés et lui apportent à certaines conditions leur aide militaire. Le plus clair de leurs revenus est le produit de leurs terres ; aussi s'efforcent-ils de les étendre aux dépens des biens d'Eglise. Ils établissent, de plus, partout où ils le peuvent, des péages, vendant aux marchands des sauf-conduits, et c'est un nouveau sujet de querelles avec les bourgeois. Mais avec la ville ils ont d'autres relations économiques: ils font porter au marché le surplus de leurs récoltes et ils font venir des maçons, des charpentiers pour édifier les remparts ou les citernes de leurs châteaux ; ils ont affaire aux armuriers pour leurs cuirasses, leurs casques, leurs épées, leurs lances. Dans les forteresses, où ils vivent comme en état de siège perpétuel, tout est calculé pour la sécurité : c'est tout au plus si quelque salle de parade a été ménagée dans l'épaisseur des murs ; la simplicité la plus fruste y règne jusqu'à la fin du treizième siècle. Pour

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plaisirs, lâchasse, (|iii est encore l'image de la guerre; des joutes et des tournois, (jui en sont l'apprentissage ; des courses de chevaux, ([ui en sont une réminiscence. Des baptêmes, des mariages, des enterrements, Tarmement d'un chevalier offrent d'autres occasions de se réunir, et c'est dans ces cérémonies que se déploie la somptuosité.

Les cortèges de noces sont magnifiques ; des bouffons, des jongleurs (^ro///2^/) y figurent, traités avec une familiarité sous laquelle reparaît tout à coup une main de fer. Un comte Guido Guerra a envers eux de terribles gaîtés : l'un d'eux a pour sobriquet la Pie^ il le fait grimper au plus haut d'un arbre, puis lui ordonne d'ouvrir ses ailes et de s'envoler ; un autre s'appelle Malanotte (ce qui signifie mauvaise nuit) : il lui fait passer sur un toit une nuit entière où il neige; un troisième a pour nom Maldicorpo (mal de corps) : il le fait griller entre deux feux jusqu'à ce que le pauvre hère se déclare à jamais guéri. Grattez ces féodaux ; vous retrouvez des barbares. Leur luxe a quelque chose de sauvage : c'est une armure ciselée, une belle pièce d'orfèvrerie, une aiguière, un vase d'argent doré reposant sur des aigles. Le trésor de famille contient quelques-uns de ces joyaux solides et massifs, mais il renferme peu de monnaie. Les mœurs ont encore une simplicité, une frugalité qui, je le crains, doit être attribuée plus à la modicité des ressources qu'à la modération des désirs.

Si nous regardons maintenant les nobles résidant en ville, nous voyons leur nombre grandir. Faut-il

eti chercher ia cause dans Tattrait que présente la vie urbaine, comparée à l'ennui morne qui allonge les journées dans les castels perchés sur leurs rocs? D'autre part, la commune a intérêt à posséder des nobles qui soient toujours prêts à la défendre, et c'est pourquoi sans doute elle force souvent ceux qu'elle soumet d'acquérir une maison et d'être citadins au moins une partie de l'année. Ces nobles du dedans sont membres de la commune ; mais ils y ont une place à part. Dès le début, les milites ou chevaliers composent la cavalerie, qui fut toujours l'arme aristocratique; ils comprennent tous ceux qui peuvent fournir un cheval équipé et cela explique comment quelques riches bourgeois figurent parmi eux. Us ont dans la bataille un rang d'honneur; ils vont en tête sous le nom de frappeurs ifeditori. Si la guerre dure, ils reçoivent une solde de trois sous, tandis que celle des fantassins ne dépasse pas un sou. Dans la vie civile, ces mêmes chevaliers forment une grande association, une sorte de commune dans la commune, qui a ses consuls particuliers, sa propre bannière, ses revenus à elle, constitués en partie par l'argent qui provient àf^ certains péages.

Ces nobles gardent dans la ville les mêmes habitudes, les mêmes passions que leurs cousins du dehors. Ils portent au côté des épées promptes à sortir du fourreau. Ils ont pour divertissements des sports et des joutes. Ils ont le respect, la superstition delà solidarité familiale. Par conséquent les vendettas sont acharnées et incessantes. 11 n'y a guère de ce-

rémonie publique ou privée qui ne soit prétexte à rixes sanglantes entre familles ennemies. C'est devenu un amusement pour les jeunes damoiseaux de se battre dans les rues où ils se rencontrent; ils soupent ensemble le soir en devisant des prouesses de la journée. Mais, à la moindre discussion, on se jette à la tête les plats et les tailloirs ; les dagues sont tirées, le sang coule ; la bataille ne finit que pour recommencer le lendemain.

Outre l'association générale qui les réunit, ces nobles ont des associations particulières, des sociétés de famille, dont tous les membres sont parents ou alliés, des consorterie. Elles ne possèdent point indivis Lin château: l'espace manque dans l'étroite enceinte. Mais elles ont des sépultures communes et des tours communes. Ces tours furent extrêmement nombrcLises; on en comptait 75 en l'an 1200; elles arrivent plus tard au chiffre de 140 à 150. Florence devait apparaître au voyageur comme une forêt de tours. On en voit encore quelques-unes, encastrées dans les maisons qui bordent la rue Por Santa Maria. Autrefois elles rivalisaient de beauté ; les plus somptueuses étaient revêtues de marbre et parées de colonnes ; elles rivalisaient surtOLit de hauteur, si bien que plus tard une loi dut les réduire au niveau du clocher de l'église Santo Stefano.

Ces tours étaient carrées. En bas, entre des bancs de pierre, s'ouvrait une porte étroite, qui menait à une salle voûtée où parfois on infligeait la torture. Aux étages supérieurs, la muraille était trouée de

larges ouvertures, en l'orme de trapèzes, espèces tie portes-fenêtres qui étaient débordées par d'énormes poutres en chêne ou en châtaignier. De là parlaient des ponts ou galeries qui reliaient les tours aux maisons voisines, si bien qu'un pâté, un îlot, presque un quartier devenait ainsi un enclos fortifié. Au sommet, sur la plate-forme, on installait l'artillerie de ce temps-là, arbalètes, mangonneaux, carreaux, pierres et aussi barils de feu grégeois.

Toutes ces tours étaient administrées par des consorterie. Les consorts, qui juraient de se prêter aide mutuelle, nommaient des consuls, chargés de régir les intérêts communs, de prononcer des amendes, de fonctionner comme arbitres et comme juges entre les membres de la société. Ils détenaient les clefs de la tour et veilhiient aux comptes qui étaient assez compliqués : car chacun possédait une portion de l'édifice, et, sous peine d'être déchu de ses droits, devait payer sa (juote-part proportionnelle, quand on relevait ou la réparait. Cette portion de propriété se transmettait par héritage en ligne masculine, d'abord aux fils, petits-fils, neveux paternels, et, à leur défaut, aux parents par alliance, les femmes restant exclues de cet héritage. Elle ne pouvait être ni vendue ni cédée, sans la permission des consorts, (pii avaient un droit de préemption ; et, en cas de vente, elle était estimée par les maîtres maçons, ceux qu'on appelait magistri lapidum. Il importait que l'homme nouvellement admis dans la société ne fût pas l'ennemi de ceux qui en faisaient déjà partie ; il

devait donc donner des garanties : prêter serment et fournir caution.

On peut pressentir à tous ces traits l'usage belliqueux auquel servaient les tours. Un membre de la consorteria venait-il à être victime d'un tort grave : la société se réunissait et, si la cause lui semblait juste, les clefs étaient remises à l'offensé; il était maître de la forteresse, tant que durait la querelle; il pouvait y soutenir un siège, en faire pleuvoir des flèches, des pierres, du feu. La tour pouvait être aussi prêtée d'un commun accord à un étranger. C'était une véritable location dont les propriétaires se partageaient le prix ; parfois même ils recevaient une somme pour qu'elle ne fût ni à l'un ni à l'autre des deux partis en présence : ils bénéficiaient alors d'une neutralité payée.

Ainsi légalement les guerres privées se déchaînaient dans les rues de la cité. C'était comme une réglementation de la guerre civile. Beaucoup de ces nobles, qui faisaient de la ville une série de camps retranchés, étaient apparentés à de grandes familles bourgeoises; quelques-unes exerçaient le commerce, la ]janque surtout. Mais la plupart et ceux-là même ne cachaient pas leur dédain pour le monde du travail. A force de pratiquer la vie des armes, ils s'étaient fait une psychologie particulière. Ils éprouvaient pour les hommes voués au labeur manuel un double sentiment: ils trouvaient bon de rejeter ce fardeau sur leurs épaules, de les traiter en vaincus, en faibles qu'on peut exploiter impunément, et en

même temps ils méprisaient ces moutons qui se laissaient tondre, ces gens aux mains noires qui pratiquaient la chrétienne vertu de la résignation. Fiers d'avoir leur lance et leur épée pour moissonner et vendanger, ils étaient insolents, l)rutaux envers ce qu'ils nommaient la canaille. Aussi de sourdes rancunes couvaient-elles contre les grands dans l'âme obscure des hommes du peuple.

Elles tardèrent à éclater. C'est qu'en effet il s'en faut que les hommes soient uniquement déterminés dans leurs actes par leur intérêt de classe. Ils sont souvent fort lents à le voir, à le comprendre. Des sentiments, qui peuvent être traditionnels ou individuels, empêchent la formation d'une conscience collective, ajournent le conflit violent des antagonismes économiques. Autour des grands se groupent de la sorte certains hommes du peuple : ce sont d'abord des gens de leur maison, hommes d'armes, palefreniers, serviteurs. Ce sont des paysans amenés de leurs domaines, ignorants et défiants des choses de la ville. Ce sont, dans la ville même, certains corps d'état, orfèvres, armuriers, marchands de soieries, parfois charpentiers et maçons, tous ceux qui vivent du commerce de luxe ou qui ont à gagner avec ces grands bâtisseurs. Peut-être faut-il aussi tenir compte d'un élément qui existe encore aujourd'hui, qui explique certains caractères du théâtre et du roman populaire, je veux dire les admirateurs naïfs de l'aristocratie; les bonnes gens qui, avec un plaisir des yeux doublé

d'un secret plaisir d'orgueil, goûtent le prestige des beaux cortèges, des nobles chevauchées, des noms illustres et des titres sonores. Toujours esl-il que, venant des classes inférieures, une force considérable augmente celle des 140 consorteric qui se j)artagent alors la cité de Florence.

Au monde noble se juxtapose et s'oppose le monde bourgeois, ce qu'on nomme alors le peuple, ou les citoyens minores, ou encore les fantassins [pedites). Il a longtemps l'apparence d'un tout homogène : mais, de môme que les nobles se divisent en groupes unis par une communauté d'origine et de propriété foncière, de môme il se scinde en groupes rapprochés par des intérêts communs, qui se rapportent à la propriété mobilière. Autrement dit, il se répartit en associations professionnelles .

On a beaucoup disputé au sujet de leur origine (1). On y a vu et l'on peut y voir un prolongement de ce qui a existé dans les villes romaines et byzantines, une survivance des collèges d'artisans, des scholae de notaires, de jardiniers, de pécheurs dont on retrouve la trace à Ravenne, à Rome jusqu'aux environs de l'an mille, une extension des groupements qui, pour les métiers de bouche, ont été de tout temps favorisés et réglementés par l'autorité. On y a vu et l'on peut y voir — du moins dans les villes du Nord — une forme particulière de ces ghildes qui,

(1) J'ai déjà eu roccasion de donner mon opinion sur ce point dans mon ouvrage : Syndicals, îrade-nnions et corporations^ pp. 5-10 (Paris, O. Doin, 1909).

après avoir été des sociétés fraternelles à buts multiples, ont pris une couleur commerciale. On y a vu et l'on peut y voir un développement de ces confréries chrétiennes, unies par des motifs charitables et religieux, par la dévotion commune à une église, tout au moins à une chapelle où elles entretenaient une lampe ou un cierge; et il est certain que les corporations ont eu chacune leur saint patron : saint Eloi pour les orfèvres et forgerons, saint Crépin et saint Crespinien pour les cordonniers, saint Jean l'Evangéliste pour les libraires, etc. On y a vu et l'on peut y voir une suite des groupements que l'organisation du travail amenait parmi les hommes occupés sur le territoire de la villa royale ou de la curiis seigneuriale, et il est certain que les seigneurs, quand ils avaient quelques redevances à exiger, n'y étaient pas défavorables, parce qu'ils avaient intérêt à rencontrer devant eux une responsabilité collective. Mais je crois devoir répéter ce que j'ai dit plus haut à propos de l'origine des communes. Toutes ces traditions et réminiscences, toutes ces institutions antérieures ont dû être utilisées ; mais elles ont dû être vivifiées, ranimées, développées par le grand souffle de solidarité qui passa sur l'Europe dès le onzième siècle et qui fit refleurir partout l'esprit d'association.

Et vraiment, du moment que les hommes, sous l'empire de la nécessité, tendaient et travaillaient à s'associer, comment les hommes de même profession n'auraient-ils pas été des premiers à se rapprocher?

Pour les marchands, alors que tout voyage était une afï'aire périlleuse, que le commerce avait quelque chose de guerrier et comportait des chances de pillage et de mort, l'association était de règle. On trouve de très bonne heure des associations d'armateurs et de marchands aventuriers (comme on dira plus tard en Angleterre). Pour les artisans, c'est autre chose. Il existe encore aujourd'hui dans les vieilles villes des rues des Tanneurs, des Orfèvres, de la Cordonnerie, de la Verrerie, de laTixeranderie. Florence a la rue des Calzaioli ou chaussetiers ; celle des Cimalori ou tondeurs de draps, le Corso dei Tintori. Qu'est-ce à dire, sinon que les hommes du même métier étaient portés à s'installer dans le même quartier. C'étaient parfois des raisons techniques qui les y décidaient : tanneurs, teinturiers recherchaient le voisinage d'un cours d'eau nécessaire à leurs opérations ; débardeurs, mariniers se logeaient près du port où ils besognaient. Parfois l'établissement dans une même région de co rps d'état différents, mais pour ainsi dire complémentaires, remplissait l'office que remplit aujourd'hui le grand atelier ; il y avait moins de temps perdu pour la fabrication de produits qui devaient passer de l'un à l'autre. Ainsi s'opérait dans les villes une localisation, qui se retrouvait dans les foires et marchés. Là, en effet, par un besoin d'ordre qui a imposé des dispositions semblables dans nos expositions universelles, chaque genre de commerce ou d'industrie (draps, cuirs, parchemins, etc.,) avait sa place marquée et comme son quartier réservé.

Je le répète, comment des hommes, qui se coudoyaient sans cesse, qui avaient quantité d'intérêts identiques, auraient-ils échappé à l'idée et à l'envie de s'associer? Aussi partout dans les trois mondes qui, au moyen âge, se heurtent et se mêlent autour de la Méditerranée, le monde byzantin, le monde musulman, le monde chrétien d'Occident, voyonsnous dominer le régime corporatif, qui est le trait caractéristique et essentiel de l'économie urbaine.

A Florence, des sociétés professionnelles sont déjà constituées au douzième siècle. Le première, sinon en date, du moins en importance, est la Société des marchands, tronc robuste qui se séparera plus tard en cinq ou six l^ranches. Elle représente alors toute une classe sociale non encore différenciée. Ce Commune mercaiorum, ce corps des marchands a ses magistrats électifs ou consuls, qui non seulement règlent les différends entre ses membres et défendent les intérêts de la communaulé entière, mais qui jouent déjà un rôle politique. En 1182, quand la ville d'Empoli vient payer à Florence son tribut de 50 livres, ce sont eux qui le reçoivent en l'absence des consuls majores ou consuls de la commune. En 1180, en 1204, ils sont appelés à latifier des traités conclus avec des villes voisines. Plaisance, Lucques, Bologne, Faënza : il semble ([ue leur intervention devienne régulière, quand il est question d'intérêts économiques à régler. A plusieurs reprises on leur confie l'administration de biens appartenant à Tévéché, d'églises, d'hôpitaux. Ainsi dès 1157, l'œuvre de Saint-Jean,

dès 1180, l'œuvre de San Miniato sont remises entre leurs mains, c'est-à-dire qu'ils sont chargés de veiller à la construction, à l'entretien et à rembellissement de ces deux basiliques, où leurs armes figurent à la place d'honneur. On peut déjà appliquer le mot du vieux chroniqueur : que la mercatura est lo siomaco délia cilla.

Mais ce corps des marchands va se morceler, se subdiviser. Le noyau primitif subsistera dans VArte di Calimala^ la corporation des marchands drapiers et des banquiers, qui gardera longtemps des prérogatives et le prestige delà grande société originelle. Seulement, dans les vingt premières années du treizième siècle, se détachent tour à tour les changeurs (1202), les fabricants de drap (1212), les marchands de soieries et les merciers (1218). Ce sont toujours des rameaux du grand commerce : mais d'autres corporations arrivent vers le même temps à la vie personnelle et à l'autonomie. On peut citer une corporation intellectuelle, celle des notaires et hommes de loi ; il faut compter aussi des corporations artisanes. Parmi les associations qui sont le plus fréquemment nommées dans les anciens textes, figurent celles des fahri (travailleurs des métaux), des pelletiers, des tanneurs, des tailleurs, des cordonniers, des taillevirs de pierre comprenant les marbriers, des rouliers.

Les corps de métier, tout en se spécialisant, sentent la nécessité de rester unis. Nous ne savons pas leur nombre ; mais, vers la fin du douzième siècle, ils parais-

sent avoir formé une fédération, dirigée par sept recteurs, qui furent peut-être, au début, désignés par les consuls de la commune. En tout cas cette fédération artisane entre en ligne dans la lutte politique. En 1193, ses recteurs participent à Tacceptation par la commune de la soumission du seigneur de Trebbio. Cette même année surgit une magistrature nouvelle, le podestat. Le pouvoir, qui était éparpillé dans les mains des consuls, est concentré dans les mains d'un seul homme. Le podestat, chose à remarquer, doit être noble, ce qui semble indiquer ou qu'on respecte une vieille tradition ou que sa création résulte d'une alliance entre les nobles et le petit peuple contre le patriciat jjourgeois qui les tenait à l'écart de la direction des affaires. Pendant plusieurs années il est pris parmi les citoyens ; puis il est appelé de l'étranger et il alterne de façon irrégulière avec le gouvernement des consuls. 11 fmirapar prendre , tout à fait leur place, et le régime consulaire disparaît ainsi au début du treizième siècle sans fracas, sans secousse, comme il s'était établi. Il laisse Florence prospère, puissante, garantie par une ligue toscane, dont elle est le membre le plus influent, mais partagée en partis qui vont la déchirer et dont nous devons suivre maintenant l'action à la fois dissolvante et féconde.

Sur les origines de la commune et des corporations de Florence, consulter, outre les ouvrages cités aux chapitres précédeuts :

RoNDOM. / pià anîichi frammenli ciel Coslilulo fiorenlino CFirenze, 1882;.

Andricii (Gianluigi), Inlorno aile origini del comiine in Italia (Ronia, 1904).

Arch. slor. ilal., V, '21 et 26. Articles de Giorgetti et de Salvemini sur Davidsolm et Zdekauer.

Caggese (Roinolo), Un comune libero aile porte di Firenze nel secolo XIII (Pralo) (Firenze, 1905). — Firenze (I, ch. 111).

Salvemini {Studi slorici), Un comune rurale nel secolo XIII.

Santini, Studi sulV anlica costiluzione del comune di Firenze (dans YArchiu. stor. ital., séries IV et V). — Società dette Torri in Firenze. — Appunli sulla vendetta privata {ibidem).

Gabotto (Ferd.), Le origini signoriti det comune {Bottellino storico bibliografico subalpino, anno VI II, n*^ 3).

VoLPE (G.), Questioni fondamentali sulV origine e svolgimento del comune e det consotalo (Pisa, 1900). — Sludi suite isîituzioni comunali a Pisa (Pisa, 1902).

BoRROMEo (Carlo), Origine e liberlà deicomuni (1892, Alessandria).

Carlo de Stefani, Ordini amminislratiui dei comuni di Garfagnana [Arcti. stor. ital., V, 9).

Calisse (Carlo), Dirillo ecclesiaslico e dirillo tongobardo (Roma, 1888). — L'assoziazione nel medio euo {Studi senesi, IX, 306).

SoLMi (Arrig'o), Le classe sociati in Firenze (Torino, 1900). — Le assoziazioni in Italia avanli le origini del comune (Modena, 1898).

Tamassia (Nino), Cliiesa e popolo (Modena, 1901).

Hartmann (Moritz), Zur Wirtfiscfiaflgesc/iicliie Italiens im friifier Millelalter (Gotha, 1904).

Renard (Georges), Sgndicals, trade-unions et corporations (Paris, 1909, 0. Doin et fils).

Riuista ilaliana di sociologia, t. IX.

Rivisla ilaliana per le scienze giuridiclie (vol, XXVII, fasc. 1 et 2).

Hartwig, Quelten und Forscliungen zur allesten Gesc/iichte der Stadt Florenz (Marburg, 1875, in-8).

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