CHAPITRE IV
LE RÉGIME DES PODESTATS. LES GUELFES ET LES GIBELLNS. LÉVOLUTIOX POPULAIRE CONTEMPO- RAINE ET LA VICTOIRE DÉFINITIVE DES GUELFES
Il existe peu J liisloires politiques aussi tumultueuses, aussi tragiques, aussi compliquées que celle de Florence au treizième siècle. Les deux premiers tiers de ce siècle batailleur sont remplis par une guerre civile qui divise les grands en deux groupes acharnés à s'entre-détruire, les Guelfes et les Gibelins, et qui décime les deux partis l'un par Tautre jusqu'au jour ou 1 un d'entre eux, plus fort, l'emporte et chasse définitivement son rival. Mais, pendant cette lutte implacable, le peuple, peu intéressé directement par ces querelles, croît en nombre et en importance. Devenu plus riche et plus capable de se
faire écouter, intervenant tantôt pour l'une tantôt pour l'autre des deux factions en présence, mais avec cette différence que la grosse bourgeoisie (popolo grasso) est plutôt guelfe et le petit peuple {popolo minuio) plutôt gibelin, il arrive — organisé en associations militaires et en associations professionnelles — à conquérir une large part du pouvoir politique.
Tel est le sens général des événements, que nous n'avons pas à détailler, mais dont il faut pourtant résumer les principales péripéties, qui se lient intimement à l'évolulion économique de Florence.
Le régime consulaire vient de se disloquer, de se désagréger, parce que les fonctions judiciaires des Consuls de la ville ont passé en grande partie aux Consuls des sociétés de chevaliers, de marchands et d'artisans, et parce que leurs fonctions militaires se sont concentrées sur la tête d'un magistrat unique, plus propre par là même à être un chef d'armée. Le podestat (c'est son nom), d'abord sorte de dictateur intermittent nommé pour un temps variable, est devenu un magistrat régulier mandaté pour un an; choisi à l'origine parmi les Florentins, il est ensuite et toujours pris parmi les étrangers, parce qu'on espère qu'il pourra être ainsi impartial entre les factions et les familles ennemies.
L'institution n'est pas neuve, mais elle change de nature. Le mot de podestat {potes tas), qui signifie tout simplement autorité, a désigné des magistra-
tures diverses. Ce fut le titre donné à un magistrat impérial, qui siégeait en Toscane dans la ville de San Miniato al Tedesco. Puis, par une métamorphose qui n'est pas rare, cette magistrature, qui n'était qu'une délégation du pouvoir central, devint élective et municipale.
Le podestat nouveau modèle a des prérogatives nombreuses et redoutables. Il est le représentant légal de la commune et reçoit d'elle une liste civile. Il commande l'armée, préside le tribunal, interprète la loi et la modifie; car, à l'exemple des consuls, il rédige un statut qui doit servir de règle à la justice. Il agit d'abord sans conseillers; mais très vite il descend au rang de roi constitutionnel, limité, ligotté par de sévères prescriptions. Il passe une espèce de contrat avec le peuple qu'il vient gouverner: il doit jurer d'observer le statut édicté par son prédécesseur, et avec lui prêtent serment les employés, les officiers, les juges qu'il amène à sa suite. En revanche il reçoit le serment du Grand Conseil qui, avec un Conseil plus restreint, siège et délibère auprès de lui; il convoque aussi l'Assemblée générale des citovens et lui adresse un discours.
Il n'a pas seulement le prestige de la noblesse; il a, de plus, le mérite d'une éducation spéciale. Comme il doit être général, juriste, administrateur, orateur, il s'est préparé à ces fonctions multiples; car, comme l'institution s'est répandue en Italie, le métier de podestat est devenu une carrière. Qui a réussi dans une ville est demandé par une autre, et il existe
bientôt une sorte de- manuel à l'usage de ces gouverneurs ambulants.
Leur rôle n'est point facile; il leur vaut beaucoup d'honneurs, de tracas et de soupçons. Quand un podestat a été nommé et accepté par le peuple, on envoie une ambassade à sa patrie et à lui. Puis il fait une entrée solennelle, pour laquelle on met sur pied chevaliers et fantassins. Il chevauche à leur tête, entre l'évêque et le podestat sortant. Il défile dans les rues, salué de vivats ou de sifflets, suivant que le nouveau venu est plus ou moins populaire ; et, après une halte à l'église où se prête le serment solennel, il est conduit dans le palais fortifié qui sera sa demeure. A Florence, c'est au Bargello qu'on le loge. A la fin de son mandat il se retire pour quelques jours dans un logis privé; car il doit attendre son successeur, et surtout, suivant l'usage de ces républiques où la responsabilité des agents du pouvoir était effective, il ne peut s'en aller sans être, comme on disait, sindacaio ; cela veut dire que sa gestion est soumise à l'examen populaire. Qui veut peut réclamer; un héraut invite même à se présenter quiconque peut avoir à se plaindre. Si l'on estime qu'il a bien rempli sa charge, des envoyés officiels l'accompagnent dans sa patrie pour y prononcer une harangue à sa louange; si l'on juge qu'il a manqué à ses devoirs, il est blâmé, censuré, mife à l'amende. Assez souvent il est obligé de quitter le pays avant l'expiration de son mandat; les révoltes contre lui ne sont pas rares. On craint toujours
qu'il ne cherche à s'éterniser dans son office et, de fait, plusieurs villes libres finiront de cette façon. x\ussi prend-on à son égard d'étranges précautions : défense lui est faite de recevoir personne en tète à tête, surtout le soir, de causer fréquemment avec le même citoyen, d'aller dîner ou souper en ville, de sortir autrement qu'en compagnie des gens de sa maison. Il est permis de supposer qu'après son exil brillant d'une année à la tèle d'une ville étrangère, toujours défiante et souvent turbulente, plus d'un podestat dut pousser un soupir de soulagement (1).
Pour que Florence en fût venue à confier ainsi ses destinées à un homme qui n'était point de chez elle, il fallait que le désordre y fût singulièrement sérieux et tenace. En effet, les documents du temps y traitent la justice de courtisane; ils accusent les tribunaux d'être corrompus par l'argent ou l'esprit de parti. Puis, chose plus grave encore, la guerre civile y flambe en permanence; on se bat à chaque instant dans les rues; la grande querelle des Guelfes et des Gibelins est déchaînée.
Les vieux chroniqueurs (2, en ont dramatisé et quelque peu romancé le commencement. Dans un repas de noce, une dispute éclate; un plat est lancé à la tête d'un convive qui est blessé ; aussitôt le jeune Buondelmonte, an ami de celui qui vient d'être
(1) Sur cette magistrature consulter surtout R. Davidsohx, Geschichle von Florenz, I.
'2j Voir à ce sujet la chronif[ue du pseudo Brunelto Lalini, publiée par P. MUari.
outragé et frappé, tire son poignard, tue un Aniidei. De là vendettas, batailles suivies d'une réconciliation solennelle, d'après laquelle Buondelmonte doit épouser une fille de la maison Amidei. Mais voici qu'une veuve de la maison Donati lui offre sa fille, plus belle, plus riche. L'infidèle renonce à sa fiancée; seulement, le jour de ses noces avec l'autre, quand il traverse en habits de marié sur une haquenée blanche le Ponte Yecchio, il est assailli, tué, il tombe aux pieds de la prétendue statue de Mars qui s'élève au milieu du pont. Cela se passait le jour de Pâques en 1207.
Rien de plus ordinaire dans la Florence d'alors que cet enchaînement de violences. Ce meurtre, qui rentrait dans la catégorie des vendettas, eût passé presque inaperçu en un autre moment. Mais il tombait dans un milieu surexcité. La querelle entre le saintsiège et l'empire venait de recommencer. Frédéric II, après avoir été couvé par le pape Innocent III qui espérait trouver en lui un instrument docile, ouvrait ses ailes et reprenait les rêves de domination qu'avait caressés Barberousse. Roi de Sicile et empereur, pénétré de ses droits impériaux, il entendait avoir la haute main sur l'Italie et les villes émancipées, les ranger à l'obéissance, et il menaçait de prendre entre deux feux Rome et le pape. Celui-ci, en défendant ses Etats et sa souveraineté, défendait du môme coup la liberté des évêques et des villes italiennes, et contre l'ennemi qui descendait d'Allemagne il n'hésitait pas à susciter un roi étranger, qu'il vint
d'Angleterre, de France ou d'Espagne, voire un autre empereur allemand créé par lui en opposition au chef de la féodalité laïque.
Dans cette lutte, l'empereur avait naturellement pour lui ce qui restait de la noblesse féodale et les quelques villes qu'il avait dotées de privilèges. Ses partisans s'appelaient Gibelins, du nom de la famille Weiblingen à laquelle il appartenait. Le pape, de son côté, pouvait compter sur les évoques, les a])bés, les gens d'Église, les villes épiscopales et les villes libres. Il faut toutefois observer qu'en général deux villes voisines, par suite de leurs rivalités économiques, se rangeaient dans des partis contraires. Ce fut le cas pour Milan et Pavie, Florence et Pise, Orvieto et Sienne. Les partisans du pape s'appelaient Guelfes, du nom de la famille Welf, qui en Allemagne tenait tête à la famille régnante et dont un membre avait été marquis de Toscane.
La lutte a lieu sur le terrain temporel. L'empereur envoie des légats pour faire revivre son autorité; il met au ban de l'empire les villes qui résistent; il réunit contre elle des forces imposantes où figurent des milliers de Sarrasins; il veut être le maître à Rome comme ailleurs, soumettre ou briser le pape, qui reprend à son compte les prétentions exprimées par Innocent 111 dans une de ses lettres : « L'autorité royale tire son éclat et sa dignité de l'autorité pontificale comme la lune tire sa lumière du soleil. »
La lutte sévit aussi sur le terrain spirituel. L'empereur travaille à faire un anti-pape, il ira jusqu'à
Ed. Ph. Alinari.
Saint Jean Baptiste.
Mosaïque de la voûte du Baptistère (XIII* siècle).
menacer la discipline et môme le dogme catholique. Les Gibelins ont des indulgences inquiétantes pour les patarins qui réprouvent le serment, se piquent de se passer de prêtres et de communiquer directement avec Dieu. A Florence, où ces hérétiques sont peut-être plus nombreux qu'ailleurs, les nobles et le petit peuple, par une alliance que nous avons déjà constatée et expliquée, sont fortement entachés d'hérésie. Le pape aux armées impériales oppose l'excommunication, l'interdit; il délie les sujets de leur serment de fidélité; et contre les hérétiques, qui attaquent sa domination par la base, il prêche des croisades et lance l'Inquisition. Les Guelfes seront ses alliés contre les patarins.
Dans ce formidable conflit de passions et d'intérêts les querelles de famille, les guerres privées prennent une acuité extraordinaire et une couleur politique. Les Amidei étant Gibelins, les Buondelmonte sont naturellement Guelfes. Et bientôt Florence tout entière est divisée en Guelfes et Gibelins. Le sujet de cet ouvrage nous dispense de pénétrer dans le labyrinthe sanglant, dans le fouillis rouge d'incendies et de meurtres où elle se débat alors durant de longues années. Il nous suffit de marquer par quelques traits l'animosité de la lutte (1 . Comme le dit le chroniqueur Lammirato, « chacun pouvait s'attendre à trouver un ennemi derrière les rideaux
(1) Consulter à ce sujet Perrens, Histoire de Florence, 6 vol.in-8, Paris, 1877-1881 ; Corazzini, Sommario di sîoria fiorenlina (Urenze, 1899) ; RoNDONi, ouu. cité.
et SOUS les couvertures du lit conjugal ». L'antagonisme des deux factions se manifeste en toutes choses ; de Tune à l'autre tout diffère, la couleur des vêtements, la forme des créneaux et des tours, les lieux de réunion et de promenade, la façon de couper l'ail ou les fruits, la manière de faire claquer les doigts. Les Gibelins ont pour sanctuaire San l^ier Scheragio; les (juelfes, le baptistère de Saint-Jean. Les uns ont trois fenêtres de façade à leur maison, les autres deux; les uns lèvent l'index, les autres le pouce pour prêter serment. Ceux-ci arborent des roses rouges, ceux-là des roses blanches; les premiers portent la plume de leur chapeau à gauche, et les seconds à droite. On sait si bien des deux parts qu'en cas de défaite on n'a point de pitié à espérer que, l'an 1267, un jeune Uberti se jette du haut d'un clocher pour échapper aux mains d'un Buondelmonte.
Qu'y a-t-il toutefois au fond de ces haines féroces et de ces tueries ? Les Guelfes, comprenant la grosse bourgeoisie riche, et cette partie de la noblesse, qui ne dédaigne pas de faire le commerce et la banque, représentent avant tout l'aristocratie de fortune et l'indépendance de la commune. Les Gibelins, plus belliqueux, plus féodaux, mais plus rapprochés du menu peuple par leur aversion commune pour le patriciat bourgeois, ont une tendance à la fois antirépublicaine et patriarcale à donner un maître à Florence et à étendre sur les petites gens une protection autoritaire.
Les deux partis passent par des vicissitudes de victoires et de défaites, dont la série est d'autant plus difficile à suivre que dans chaque ville se produisent des alternatives qui dépendent des circonstances locales. Cependant, en général, ces hauts et ces bas se rattachent aux fortunes diverses du pape et de l'empereur.
Les Gibelins l'emportent au temps de Frédéric 11, qui fut à la fois un lettré raffiné, un sceptique cosmopolite et un homme de guerre actif et courageux. Ce croisé malgré lui, qui vécut entouré de musulmans et qui partit excommunié pour la Terre sainte, fit un effort gigantesque pour réunir toute l'Italie sous sa domination. Florence put craindre alors pour ses libertés. En 1237, le légat impérial y parle en maître et les troupes de la commune se joignent bon gré mal gré à l'armée de l'empereur, marchantcontre les villes rebelles de l'Italie du nord. Mais, dans les années suivantes, en 1239, le pape excommunie l'empereur défendu par ses Sarrasins, et il reprend l'avantage. On s'en aperçoit aux persécutions dont sont bientôt l'objet les patarins. En 1244, le dominicain Pierre de Vérone prêche contre eux sur la place de Santa Maria Novella, qu'on est obligé d'élargir tant est grande Taffluence des auditeurs. Un soir à travers leurs rangs serrés s'échappe un cheval noir que personne n'a vu venir et qui est évidemment le diable, miracle attesté par des tableaux qui figurent encore au Bigallo et au couvent de San Marco. On peut voir aussi, dans le cloître de Santa Maria No-
vella, un autre tableau où les dominicains, terreur des hérétiques, sont représentés par des chiens noirs et blancs qui arrachent à la dent des loups d'honnêtes et débonnaires moutons. Ces moutons, qui sont les fidèles, étaient capables de devenir enragés. A la voix des moines ils s'organisent en bandes armées, poursuivent, égorgent les patarins : une colonne, qui s'élève place Santa Félicita, commémore ce haut fait. Quant à Pierre, le prêcheur du massacre, il devient saint Pierre Martyr : car il est tué à Vérone par le parent d'un des hérétiques dont il avait réclamé récrasement. Sa tête, qui fut fendue d'un coup d'épée, saigne sur le fond d'or des auréoles dont elle est désormais gratifiée par la piété des peintres de son ordre. Les documents du temps nous apprennent que les Guelfes et certains corps de métier appartenant à la bourgeoisie avaient coopéré à l'exécution })ieuse qui purgea Florence des patarins.
^lais l'empereur est encore puissant. Frédéric II nomme podestat de Florence son fils naturel, qui exerce cette charge durant deux ans ; et, en 1248, les Gibelins, maîtres de la ville, chassent les Guelfes, démolissent leurs maisons, détruisent les tours des Tosinghi qui resplendissaient sous un revêtement de marbre. Les exilés se réunissent en bandes guerrières, prennent part aux combats contre les Impériaux ; mais ils sont battus et faits prisonniers. Or, Pépoque était cruelle. Souvent les prisonniers de guerre, les fers aux pieds, les mains attachées dans un sac, étaient jetés pêle-mêle dans un trou qu'on
recouvrait d'une pierre ; là on leur descendait leur nourriture au bout d'une corde ; le réduit obscur où ils étaient entassés leur servait de couche, de table, de cloaque ; parfois les cadavres des morts pourrissaient ' au milieu des vivants. Ces tortures n'étaient pas toujours le fait d'âmes naturellement dures; elles étaient intéressées ; elles devaient décider les parents à payer de grosses rançons. Dans les sièges de ce temps-là, on coupe les pieds à ceux qti'on prend, ou on taille leur corps en morceaux qu'on jette au moyen de mangoneaux dans l'intérieur de l'enceinte. La férocité se double de dérision : on lance aux assiégés un chat; on attache un âne aux portes de la ville ; on célèbre une joute ou bien l'on bat monnaie sous leurs murs. Il ne faut donc pas s'étonner si le sceptique élégant, mais autoritaire, que fut Frédéric II se montre sans pitié. Les Guelfes prisonniers sont aveuglés, puis noyés, assommés. S'il en faut croire la tradition, il n'y en eut qu'un seul parmi eux à qui on laissa la vie, non la vue. Aussi comprend-on sans peine la joie avec laquelle la mort de l'empereur, survenue en 1250, fut accueillie par la majorité des Florentins. Ce fut pour eux l'occasion de chasser à leur tour les Gibelins, de rendre à Florence toutes ses franchises, de se donner une constitution où la bourgeoisie réclame pour elle la grosse part de pouvoir et se lève fièrement en face de l'aristocratie. C'est ce que l'on a nommé le régime de // primo popolo.
On est tenté de se demander par quel prodige la classe travailleuse pouvait se développer et prospé-
rer dans une cité où l'on se battait presque incessamment de tour à tour, de rue à rue, de barricade à barricade; mais il ne faut pas transpoiter nos habitudes de vie paisible et ordonnée dans le moyen age.Onétaitaccoutumé à vivre en plein désordre, en pleine insécurité. Pourlant marchands et artisans, médiocrement intéressés par ces querelles de nobles qui passaient, par-dessus leur tête, sentaient le besoin de se défendre. Dès 1220, ils sont organisés, non seulement en sociétés à base professionnelle que Fou appelle ^r/z, mais aussi en sociétés militaires à base territoriale, ou sociétés d'.4/V7z/, qui élisentleurs capitaines et sont groupées par quartiers (Florence en a six à cette époque). Et alors cette force nouvelle tantôt impose une trêve aux haines déchaînées, tantôt intervient résolument dans les questions de finances. C'est ainsi que la commune étend aux nobles (non sans résistance de leur part; l'obligation de payer l'impôt. C'est ainsi que sont votées des enquêtes pour contrôler l'emploi des deniers publics, — et à cette occasion les chefs des corporations, les prieurs des Arts, comme on les nomme, pénètrent dans les Conseils, remplissent l'office d'arbitres entre les communes voisines et l'évêque de Florence. Ainsi la classe movenne grandit sans bruit, mais sans relâche (1).
Le jour où la noblesse (juelfe est d'accord avec elle, les deux classes alliées sont maîtresses de la ville, et
(1) Santim, Archivio slorico italiano, V* série, vol. XXXI.
c'est de leur alliance que naît la Constitution de 1250 dite du Popolo vecchio ou primo popolo.
En quoi consiste-t-elle ? Il ne faut pas s'imaginer un renouvellemenl faisant table rase du passé ; Florence, quand elle modifie son organisme politique, ajoute plus qu'elle ne supprime. Le podestat SLibsiste avec ses deux conseils, composés l'un de 90, l'autre de 300 membres, pris dans la noblesse et dans le peuple. Il reste le chef des nobles, le juge des causes civiles et criminelles, et le représentant de la commune ; il garde le commandement de la cavalerie et de l'artillerie du temps (archers, tireurs de balistes, etc). ^lais, en face du podestat se dresse un nouveau magistrat, le capitaine du peuple, qui porte le gonfalon du peuple (croix rouge sur fond blanc), et qui est le chef des milices populaires, comprenant 26 compagnies pour la ville et 96 pour le contado. Il est de plus le juge des causes qui concernent les impôts, les finances, les faux, les exactions, surtout des violences commises par les grands à l'égard des petits. C'est lui qui convoque le peuple, au son d'une cloche placée sur la tour du lion, près de son palais qui est la Badia. Il travaille aussi, comme le podestat, à modifier la loi ; car il édicté des statuts, d'accord avec deux Conseils, l'un de 80, l'autre de 300 membres, qui sont tous pris dans le peuple. Il doit être (luelfe, noble et étranger ; mais il n'en est pas moins le défenseur attitré des intérêts populaires, en comprenant sous ce mot de populaires toutes les classes (|ui ne font pas partie de la noblesse et qui sont déjà
assez fortes pour réduire à 50 brasses la hauteur des tours dont la ville est hérissée.
Ainsi se constituaient, en face l'un de Fautre, sous deux chefs séparés et à peu près égaux, deux partis opposés, entre lesquels faisaient tampon une sorte de comité de notables (12 anciens, 36 buoni uomini) et le parlamento, ou assemblée générale de tous les citoyens.
C'est une constitution curieuse. Ilyavait eu, au début de la commune, deux corps avec plusieurs têtes (les consuls), puis avec une seule tête (le podestat). Il y a toujours deux corps, mais avec deux têtes : seulement chacun des deux corps est coupé lui-même en deux ; la noblesse se divise en Guelfes et en Gibelins qui sont organisés et ont les uns et les autres leur capitaine ; la bourgeoisie se divise en marchands, qui ont leurs sociétés séparées, et en artisans, qui forment une fédération sous plusieurs chefs appelés prieurs.
On peut dire que la guerre civile était en germe dans un pareil état social; mais, en attendant, il existait une sorte d'équilibre instable des forces rivales; et ce fut assez pour que Florence, de 1250 à 1200, eût dix années de victoires et de prospérités éclatantes.
Elle profite du grand interrègne qui suit la mort de Frédéric II, interrègne qui devait durer vingt-cinq ans et achever la ruine de l'autorité impériale. C'est l'époque de son grand essor. En 1252 elle crée le florin à l'effigie de saint Jean Baptiste, qui va courir
tous les marchés du monde. Elle décide, en 1252-53, que registre sera tenu de tous les actes de la commune, ce qui implique à la fois souci du passé et confiance en l'avenir. Elle modèle à son image les villes voisines, qui sont obligées de devenir guelfes comme elle : Pistoia, Yolterra, Pise môme. Elle transplante chez elle de nouveaux nobles : c'est à ce moment que les Médicis, venant du Mugello, s'établissent dans ses murs. C'est alors aussi, en Pan 1251, qu'elle met sur son drapeau le lys rouge, parce que les bannis gibelins avaient gardé pour eux l'ancienne bannière au lys d'argent.
Ces dix années glorieuses restèrent dans la mémoire des Florentins « le bon vieux temps », que tout peuple a dans son histoire et dont il aime à évoquer le souvenir pour faire honte ou envie aux générations nouvelles. C'est la grande époque que célèbre Cacciaguida, l'aïeul de Dante, quand le poète le rencontre dans l'autre monde. C'est le moment glorieux et fortuné dont le chroniqueur Yillani trace, un siècle plus tard, le tableau idyllique :
« En ce temps-là les citoyens de Florence vivaient dans la sobriété; leur chère était commune, leurs dépenses petites ; plusieurs de leurs coutumes nous paraîtraient rudes et sauvages ; eux et leurs femmes n'étaient vêtus que des étoiles les plus grossières ; plusieurs môme portaient pour habits des pelleteries sans doublure, })our coiffures des bonnets, pour chaussures des sabots. Les plus grandes dames croyaient être parées avec une robe étroite d'un gros drap écarlate, retenue par une ceinture de métal antique, et avec un manteau de fourrure dont le capuchon se rabattait sur leur tête,
taudis que les femmes portaient un habit de même forme, mais de gros-vert de Cambrai. La dot ordinaire pour les filles était de cent livres; ceux qui donnaient le plus allaient jusqu'à deux cents et rarement jusqu'à trois cents, et cette dernière somme était regardée comme une très grosse dot. La plupart des filles ne se mariaient qu'après avoir passé l'âge de vingt ans. Avec ces manières et ces coutumes grossières, les Florentins avaient une àme loyale, ils étaient fidèles les uns aux autres et ils voulaient voir observer le même loyalisme dans les affaires de leur patrie. »
Cependant, dans la vie des nations comme dans celle des individus, les jours dorés sont souvent suivis de très près par les jours sombres. C'est ce qui advint à Florence. Le parti impérial, quoique frappé mortellement, n'était pas mort ; il eut un sursaut d'agonie. Frédéric 11 laissait des héritiers, son fils légitime, Conrad; son fils bâtard, Manfred; qui à force d'énergie relèvent la fortune de l'Empire. Les Cibelins chassés de F^lorence reprennent courage, sous la conduite de leur capitaine, le vieux et dur Farinata degli Uberti. De Sienne où ils sont réfugiés, ils inquiètent la commune et leurs ennemis vainqueurs. Les Florentins veulent les forcer dans leur retraite. Ils rencontrent alors devant eux, non seulement les Siennois, mais les Gibelins, qui sont des chevaliers aguerris, et des mercenaires allemands descendus en Italie avec Manfred. Or, les Florentins, bourgeois transformés en soldats provisoires, commerçants et hommes de métier capables de faire très honorable figure derrière de solides
murailles ou en face de communier s comme eux, sont désorientés en rase campagne et moins bons militaires que des hommes dont la guerre est la profession. Ils marchent imprudemment contre Sienne, et à Montaperti, sur les bords de la rivière Arbia ([ui, ce joLir-là, se colora de rouge, ils essuient une effroyable défaite. Le carroccio de la Commune est pris. Pisans et Siennois sont d'avis qu'il faudrait détruire Florence, leur rivale exécrée; ainsi jadis Sparte avait opiné pour la destruction d'Athènes vaincue. Mais dans le Conseil le vieux Farinata degfli Uberli déclare rudement que ses compagnons et lui n'ont pas combattu pour voir disparaître leur patrie au moment où ils peuvent y rentrer victorieux, et Florence est sauvée (1260).
Sauvée ! A quel prix toutefois ? C'est au tour des Guelfes de s'exiler. Une implacable réaction féodale emporte le gouvernement bourgeois. Plus de capitaine du peuple! Le comte Guido Novello, vicaire impérial, nomme les podestats. La commune redescend presque au rang de ville sujette. Il semble que le parti guelfe et l'indépendance de la ville et la montée des classes populaires, tout soit fini pour jamais.
Vaine apparence! Les papes, pour lutter contre Manfred et les Allemands, fontappel à la France. Or, on pourrait presque dire que le treizième siècle fut en Europe, comme plus tard le dix-septième, un siècle français. Par le prestige du roi juste, saint Louis, par le rayonnement de sa langue, de son art, de sa littérature, par la force que lui donne son unité com-
mençante,la France possède alors la prépondérance; et c'est le frère de son roi, Charles d'Anjou, qui vient avec une armée pour faire échec à rAUemagné et conquérir Naples et la Sicile.
Il trouve pour alliés, avec les gens d'Eglise, tous les exilés guelfes. Or, ceux-ci, nobles et grands bourgeois des villes, sont riches et souvent banquiers. Ils font soumission au pape et lui prêtent de l'argent; ils en prêtent à Charles d'Anjou et viennent aussi combattre sous ses ordres; mais ils représentent surtout la force naissante du capital, de la richesse mobilière.
Les Gibelins de Florence essaient de se maintenir contre cette puissance que leurs armes n'atteignent pas. Ils font au peuple quelques concessions. Ils tâchent de gagner surtout la grosse bourgeoisie qui tient les clefs de la bourse. Ils consultent ses chefs; ils laissent les corporations marchandes se fédérer, former ce qu'on appellera plus tard les sept arts majeurs. Ces corporations privilégiées ont dès lors leurs consuls, leurs capitaines, leurs enseignes ; et non seulement elles ont ainsi une existence légale officielle, mais elles obtiennent du même coup l'accès au pouvoir politique ; elles ont désormais leur place marquée dans les conseils de la commune. Les autres corporations paraissent être moins bien traitées ; l'existence de 36 buoni uomini qui seraient élus et consultés est douteuse. Mais ce qui semble certain, c'est que le parti féodal lui-même n'ose pas se mettre en travers de la poussée bourgeoise.
Sur ces entrefaites, Manfred est vaincu et tué à Bénévent. Conradin, le petit-fils de Frédéric II, un enfant de quinze ans, est pris et décapité. C'est l'extinction de la famille impériale. C'est la mort du parti gibelin. A Florence, les Gibelins aux abois tentent une réconciliation avec leurs frères ennemis, les Guelfes ; le vicaire impérial, Guido Novello, qui cherche son suprême appui dans cette réunion des deux groupes de la noblesse, veut, en revanche, ôter au peuple les concessions qu'on lui a consenties. Mais la population se soulève; elle sait qu'elle peut compter sur des chevaliers français envoyés par Charles d'Anjou. Le comte Guido Novello n'ose pas ou ne sait pas se défendre. Les Gibelins reprennent d'euxmêmes le chemin de l'exil; c'était le jour de Pâques 1267, et les amateurs de rapprochements historiques, qui sont nombreux en tout temps, remarquèrent que c'était le soixantième anniversaire du meurtre de Buondelmonte.
Jamais plus les Gibelins ne devaient rentrer en maîtres à Florence. Leurs biens étaient confisqués. Un tiers devait aller au parti guelfe, constitué en société armée, le reste à la commune. En réalité, le parti guelfe eut presque tout l'héritage de ceux qu'il expulsait. Il le vendit d'urgence; l'argent ainsi recueilli fut mis en un tas, en un monte ^ comme on disait; il fut, comme nous dirions, capitalisé. C'était le moyen de rendre irréparable la dépossession des Gibelins; leurs maisons et leurs terres passaient entre les mains de nouveaux propriétaires qui devenaient intéressés
à ne pas laisser revenir les anciens. En outre, la somme entassée dans les caisses du parti était une machine de guerre contre les expropriés, l'arsenal où Ton puisait contre eux de quoi payer des troupes pour réprimer toutes leurs tentatives de retour.
Ainsi, en 1267, est éliminée de Florence une moitié de l'élément féodal. C'est la victoire de la bourgeoisie riche alliée aux nobles restants. Le patriciat bourgeois et la haute banque sont au pouvoir avec ce qu'on pourrait appeler la noblesse d'argent. Mais les autres classes de travailleurs, les corporations artisanes en particulier, ne sont pas satisfaites; à leur tour elles vont entamer une série de luttes contre la noblesse guelfe et iepopolo grasso, c'est-à-dire contre l'aristocratie de naissance et de fortune, afin d'achever la victoire bourgeoise en assurant une part dans le gouvernement à la petite bourgeoisie. Florence a donc de nouvelles luttes intestines en perspective ; elle a encore à redouter la seigneurie angevine qui cherche à se substituer à la seigneurie allemande, le pape aussi qui reprend à son compte les rêves de suprématie de l'empereur sur la Toscane. La commune va travailler à mettre son indépendance à l'abri de ces amis d'hier qui pourraient être ses maîtres de demain.
Une politique nouvelle s'impose à la ville devenue presque une république indépendante. Cette date de 1267 ferme un acte de son histoire et en ouvre un autre.
Consulter :
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