CHAPITRE VI
l'abaissement des grands et la victoire des corporations. LES ordixamexti di giustizia (1267-
Nous rentrons dans la ville, au moment où les Guelfes viennent d'y revenir vainqueurs (1267).
Or, ceux-ci, pendant un de leurs exils, dès 1249, ont fondé une association avec chefs élus et caisse bien garnie. Cette association continue à subsister après leur retour et elle s'arroge dans l'Etat une place d'honneur. Comme les Guelfes ont combattu pour l'indépendance de la commune, le nom de Guelfe devient à peu près synonyme de patriote et de républicain. Les textes officiels du temps répètent à satiété qu'il faut être guelfe pour arriver aux charges publiques. La parle guelfa, le parti guelfe, identifie ses intérêts avec ceux de la cité; il a la prétention de ne faire qu'un avec elle; de là à vouloir la dominer, l'absorber il n'y a qu'un pas; et c'est
bien le parti guelfe qui gouverne au lendemain de sa victoire.
11 importe donc avant tout de connaître son organisation (1).
Il était composé de nol^les et de grands bourgeois, qui avaient ceci de commun qu'ils étaient souvent banquiers; il était une alliance entre l'aristocratie de naissance et l'aristocratie d'argent. Les statuts primitifs de l'association nous sont inconnus; les premiers que nous possédions datent seulement de 1335 ; mais ils suffisent à nous apprendre que le parti guelfe forme un État dans l'État et que son organisation est semblable à celle des corporations et de la commune elle-même.
A la tête sont placés plusieurs capitaines qui dans les premiers temps devaient toujours être des chevaliers. Ils sont, suivant l'usage florentin, élus pour une courte durée et non rééligibles immédiatement : car c'est un principe de ne pas laisser les gens s'éterniser aux honneurs et de les soumettre, leur temps fini, à une sévère reddition de comptes. Trois conseils assistent les capitaines, l'un de 14, l'autre de 60, le troisième de 100 membres. A côté, tout un corps de fonctionnaires, d'officiers^ comme on dit à
(1) Voir surtout le texte et le commentaire de ses statuts par BoNAiNi, dans le Giornale slorico degli Archivi toscani (Nuova série, t. V, 1857 et t. VIII, 1858).
Voir aussi R. Caggese, Su Vorigine délia parle Gaelfa e le sue relazioni col comune [Arch. slor. ilal., série V, vol. XXXII, p. 265).
Consulter encore les études à ce sujet de Rezasco, Dopint et Salvejmïnî.
Florence : un notaire, un garde des sceaux, des ambassadeurs, des arbitres qui sont chargés de réviser les statuts, des syndics, des messagers. Mais les plus importants sont ceux qui veillent sur la caisse, comme il convient dans un parti ploutocratique. Les ressources dont il dispose sont considérables, puisque la plupart des biens confisqués sur les Gibelins ont été vendus et le produit capitalisé à son profit. Aussi les prieurs dits délia peciinia (du trésor) sont-ils de gros personnages qui doivent administrer, conserver, garder, recouvrer, défendre maintenir et accroître les possessions du parti. Ils doivent faire payer tous les débiteurs, vérifier tous les six mois si les fonds sont bien placés et si Ton ne pourrait pas les placer mieux, inspecter les maisons et les terres et veiller à ce que les maisons rapportent au moins 6 p. 100 et les terres 5 p. 100. Le trésorier qui doit appartenir aux Arts majeurs, c'est-à-dire à la Ijourgeoisie riche, fournit une caution qui est du double de la somme qui lui est remise en mains et il est soumis à une réglementation très étroite. Ces biens sont, d'ailleurs, inaliénables. On |)eut consentir des prêts, moyennant de bonnes conditions, à la commune ou à des sociétés solides. Mais, dit l'article X, comme son argent fait vraiment le salut, la défense et Tunité du parti, toute dépense inutile ou aventureuse est interdite. Il est défendu d'en rien distraire en prêts ou en donations à ses membres, sauf 50 fiorins d'or qui sont octroyés à tout Guelfe fait chevalier à Florence.
Le parti guelfe a des armoiries qui lui ont été données par le pape et qui sont peintes sur toutes ses possessions : c'est un aigle déchirant un dragon. Sur son étendard brille le lys d'or. Il a son palais, il a son église, au-dessus de la Porte Santa Maria.
Il est une puissance économique, et il est en môme temps une puissance politique. Il est le surintendant de certains bâtiments publics, de certaines œuvres pies. Il a la haute main sur les possesseurs de tours. La veille de la Saint-Jean, quand se fait l'ofFrande solennelle au saint patron de la cité, c'est lui qui marche en tête de la procession. Ses officiers ont le privilège de ne pas pouvoir être arrêtés pour dettes, tant que dure leur office; en revanche, ils peuvent requérir l'aide des agents de la commune pour faire exécuter les arrêts rendus par eux. Bref l'association a un tel pouvoir que des comtes, cidevant Gibelins, se plient à des concessions humiliantes pour obtenir l'avantage d'être admis dans le parti dominant.
Les Gibelins étaient organisés de môme. Ils avaient des capitaines, une caisse commune ; mais plus féodaux, plus campagnards, plus terriens, ils ont le désavantage d'avoir le gros de leurs forces hors de la ville. Moins riches, ils ont moins d'influence en temps de paix; plus belliqueux, ils remontent en temps de guerre. Ils sont parfois alliés au petit peuple, parce que les Guelfes sont amis de la haute bourgeoisie. Il s'en faut, en efîet, que la victoire guelfe ait été une victoire populaire, au sens étroit
du mot. Les vainqueurs ont supprimé le capitaine du peuple qui paraît avoir été remplacé par le capitaine de la ruasse guelfe. Dans les conseils de la commune ils n'acceptent que la participation 'des arts majeurs. Ils sont les alliés de Charles d'Anjou, roi de Naples, protecteur dangereux qui a eu l'habileté de refuser pour lui-même la seigneurie de Florence, mais qui a nommé un vicaire royal faisant fonction de podestat et qui entraîne les Florentins dans une guerre perpétuelle. Charles d'Anjou a fait bon nombre de chevaliers parmi cette haute bourgeoisie qui, suivant l'ordinaire, renie volontiers ses origines en se frottant à la noblesse.
Or, les nobles, qu'ils soient Guelfes ou Gibelins, anciens ou nouveaux, sont toujours nobles. Toujours ils veulent être un monde privilégié. Leurs consor/erie entendent demeurer au-dessus des lois. Il leur répugne de payer l'impôt, de subir la juridiction de la commune pour eux et les leurs. 11 leur plaît que leurs châteaux ou palais soient des lieux d'asile pour les criminels qu'ils protègent. Ils nont que révoltes ou dédains contre les amendes et condamnations qui n'émanent pas d'un tribunal féodal ou impérial. Ils conservent Thal^itude du duel judiciaire et même des combats en pleine rue; ils aiment à transformer tout un quartier en camp retranché. Ils consentent parfois à conclure une trêve avec leurs égaux; mais avec leurs inférieurs, jamais. Ils revendiquent le droit de porter jour et nuit des armes défensives et ofTensives, d'avoir che7. eux des serviteurs armés, (jui
sont OU des paysans de leurs domaines ou des gens de leur maison. Ils sont pi'odigues de mauvais traitements à l'égard des (( popolani ». Voisinstracassiers, ils usurpent des terres, intentent des procès de mur mitoyen, et ils aggravent ces procédés par des paroles méprisantes. Ils appellent chiens etânes ceux qui ont eu la sottise de naître dans la roture. L'un d'eux force un homme du peuple à avaler du fumier et il lui dit : « Tu as vécu dans le fumier, tu mourras par le fumier. » 11 n'est pas rare qu'il y ait dans la demeure seigneuriale une chambre destinée à la torture des pauvres hères.
Les conséquences de cet état de choses sont faciles à prévoir. Ceux que les nobles traitent en chiens traitent les nobles en loups. On ne distingue plus entre eux. Ce dicton populaire court dans Florence : Giielfi tradilori, Gibellini patarini. La haine grandit contre les magnats, quelle que soit leur étiquette, et la volonté s'implante dans les cerveaux de les faire rentrer dans le droit commun. Ce sentiment égalitaire, devient d'autant plus vif que la direction imprimée par les grands aux affaires publiques est loin de plaire à toutes les autres classes. Que veulent-ils en effet? A l'extérieur, la guerre, qui est leur joie, leur besogne favorite, leur moyen de se faire valoir, de conquérir butin et rançons, mais qui coûte gros aux bourgeois et arrache les artisans à leurs ouvroirs; à l'intérieur, la politique du pain cher, qui leur permette de vendre le plus cher possible les produits de leurs terres, et la politique des hauts loyers, qui
leur permette de louer aussi cher que possible les boutiques sises au rez-de-chaussée de leurs palais. Donc contre eux se lève la classe roturière fatiguée des guerres et des rixes perpétuelles qu'ils entretiennent. Une première fois, en 1280, le ])euple est assez fort pour imposer aux deux })artis nobles une réconciliation. Il espère tenir en bride les Guelfes par les Gibelins et réciproquement. Le pape agit dans le même sens, non point par sympathie pour la gent populaire, mais dans son propre intérêt. Il a peur maintenant de ces Angevins qu'il a lui-même contribué à installer à Naples et en Sicile; il est près de devenir leur ennemi pour la même raison qu'il a été celui des empereurs, et il songe à s'assurer contre eux des alliés. G'est un légat pontifical, le cardinal Latino, qui préside en 1280 au raccommodement des deux fractions aristocratiques. On se baise sur la bouche, et, sous l'action du vent pacifique qui soufTle, on fait des concessions à la portion la plus opulente du peuple. On crée un magistrat de police sous le nom do Conservateur de la paix; et à côté de lui, pour l'assister, on institue deuxConseilset un Comité de 14 buoni iiomini dont 8 doivent être Guelfes et 6 Gibelins. Sous son commandement est placée une force armée, capaljle de faire régner l'ordre dans la ville. Enfin chose grave ! les chefs des Sept Arts majeurs figurent désormais de droit dans les Conseils du podestat et du capitaine. Les corporations, du moins celles qui marchent à leur tête, participent de façon régulière et définitive au gouvernement.
Toutefois la constitution remaniée sous l'influence du cardinal Latino ne fonctionne guère. Les partis nobles, qui sont restés organisés, recommencent à se quereller; ils ne sont d'accord que pour maltraiter les gens du peuple. Mais le monde industriel et commerçant, qui, dans la seconde moitié du treizième siècle, a pris un magnifique essor, n'est plus d'humeur à supporter les arrogances de la noblesse et les entraves mises sans cesse au travail. La commune édicté alors une série de mesures contre les auteurs de troubles et il s'opère une montée vigoureuse des classes roturières, montée triomphante, quand elles font bloc contre l'ennemi commun, montée coupée de quelques arrêts, quand ces classes ne marchent pas ensemble ou bien quand il survient une guerre qui rend une force provisoire à l'aristocratie; car militarisme et liberté populaire sont, à Florence comme partout, deux termes contradictoires.
Le moment est venu de définir la composition de ces classes populaires, qui émergent en pleine lumière.
En haut brille le popolo grasso. 11 comprend des corporations intellectuelles et des corporations de métiers riches, qui forment ainsi deux nuances voisines, mais distinctes. Deux de ces corporations sont au point de vue politique, douteuses, hésitantes, changeantes; elles ressemblent à un poids mobile qui penche tantôt pour le peuple, tantôt pour la noblesse. C'est d'abord VArte di Calimala, formé de
grands marchands drapiers et de grands banquiers; par leurs intérêts, leurs parentés et leurs vanités, ils sont liés avec l'aristocratie, quoique parfois ils aientà patir deses mépris; par leurs origines et leurs ambitions, ils se rapprochent des classes inférieures, quoiqu'ils en redoutent l'ascension rapide. On peut joindre à cette corporation amphibie celle des juges et notaires. Ceux-là sont en possession de privilèges honorifiques; ils sont directement nommés j)ar l'empereur; ils vont parfois à cheval vêtus de vair et d'écarlate; ils sont salués du titre de Messer ou de Ser; et, fiers de leur savoir, ils sont volontiers dédaigneux de la foule ignorante. Les autres corporations qui complètent la liste des Arts majeurs (changeurs, fabricants de drap, marchands de soieries et merciers, pelletiers, médecins et apothicaires) ont encore des affinités avec l'aristocratie; elles escomptent sa clientèle pour tous les objets de luxe; elles ont besoin délie pour réaliser leurs rêves d'expansion mercantile : car elles veulent s'assurer un débouché vers la mer, tuer les villes concurrentes, comme Pise et Sienne, et cela ne peut se faire sans guerre et sans guerriers. Mais, à l'intérieur, elles ont d'autres intérêts. Il leur faut la tranquillité; il leur faut des boutiques à bon compte; il leur faut, quand elles font travailler de nombreux ouvriers, le pain à bon marché, condition de la main d'œuvre à bon marché. Ces gros bourgeois, consommateurs de denrées campagnardes, sont ici en opposition économique avec les propriétaires terriens,
producteurs de ces denrées. Ils sont, en revanche, sur ce point en plein accord avec le petit peuple de la ville. Mais ce popolo grasso, orgueilleux de sa richesse et jaloux de sa primauté, est enclin à briser Téchelle par où il a monté lui-même jusqu'à sa position supérieure.
Au-dessous de ces arts majeurs qui sont ligués, fédérés et qui ont part au pouvoir, viennent les arts moyens et les arts mineurs, classés ainsi d'après leur degré d'importance. Ils sont constitués surtout par des corporations du petit commerce et de la petite industrie; les métiers de bouche et les métiers manuels sont compris dans cette catégorie, (aubergistes, bouchers, boulangers ou forgerons, marchands de bois, charpentiers et maçons, etc.) Ici, les intérêts sont nettement différents de ceux des nobles, et, par conséquent, les vues politiques sont différentes : l'ordre dans la rue, la sécurité pour les personnes et pour les biens, la vie à bon marché, la paix, parce que artisans et petits boutiquiers, travaillant pour le marché local, n'ont pas besoin d'agrandissements territoriaux et redoutent la guerre, prétexte à taxes nouvelles, cause de rudes et longues corvées militaires : voilà ce qu'ils désirent! Naturellement ce peuple maigre veut avoir aussi part au gouvernement : car il sent que c'est le moyen de faire aboutir ses revendications.
Plus bas encore, dans la pénombre, se dessinent vaguement les métiers non organisés et les ouvriers soumis aux corporations reconnues. Il faut joindre les
paysans du coniado et les habitants des bourgs et bourgades assujettis à la commune. Ceux-là ont des devoirs et point de droits. Ils ne sont pas associés à la vie politique de la cité. Ils sont le plus souvent regardés comme une quantité négligeable. Ils ne servent guère que d'appoint aux partis existants. Ils marchent parfois avec la bourgeoisie riche et aisée, dans l'espoir de profiter de la poussée qui élève toute la classe roturière. Mais ils sont accueillis avec défiance et quelquefois se groupent autour des Gibelins.
Après ce recensement des forces qui se combinent ou se contrarient, nous pouvons reprendre la suite des événements.
En 1282, sont institués les prieurs des arts, au nombre de trois, puis de dix. Ce nom de />rzewrs avait été donné à des magistrats divers ; il signifie désormais les délégués élus par les six arts majeurs, les juges et notaires étant pour le moment exceptés (1). Ils ont une tour où ils habitent, mangent et dorment. Ils ont le droit de porter des armes et d'avoir des gardes. Ces magistrats nouveaux deviennent vite les vrais chefs de la commune, ceux qui ont la direction elFective des affaires publiques. Ils font disparaître les quatorze prud'hommes et le conservateur de la paix, créations du cardinal Latiiio. Parmi les premiers nommés, on rencontre des nobles. Mais on réclame ; on veut la mise à l'écart des nobles et des
(1) Les sept arts majeurs participent bientôt à l'élection des prieurs.
oisifs; on exige des liommes exerçant réellement un métier. Et il faut croire que la réclajnationfut efficace ; car sur les 375 prieurs, (|ui furent en charge jusqu'à l'année 1293, on compte 88 p. 100 de/>o/>o/a/î/ ou roturiers. Quanta leurs fonctions, elles consistent à protéger les gens du peuple contre toute violence, à veiller au bon état des finances et des grandes routes nationales. Ce sont eux encore qui désignent les principaux agents de la commune et leurs propres successeurs. Ils ne sont nommés que pour deux mois ; mais, si les personnes changent, Fesprit qu'elles incarnent se perpétue au pouvoir.
En môme temps que les prieurs apparaît un autre magistrat, qui est appelé le défenseur des arts et des artisans. Il est assisté d'un conseil, où figurent de droit les chefs de cinq autres arts qui comprennent les bouchers, les chaussetiers-bonnetiers, les métiers du fer, les métiers de la pierre et du bois, les fripiers-lingers.Ges arts moyens , comme on les nommera bientôt, ont — avec l'aide des Gibelins — forcé l'entrée des cadres politiques. Les douze corporations, qui viennent d'y pénétrer victorieusement, sont aussi organisées en compagnies militaires, avec des officiers élus par elles et des étendards ou gonfalons particuliers, et elles marchent sous les ordres du défenseur des arts qui reprend là les fonctions et souvent le titre de l'ancien capitaine du peuple.
En 1287, se dégagent de l'ombre neuf arts nouveaux, c'est à dire neuf corporations organisées. On les nommera les arts mineurs. Ils comprennent les
lU HISTOIRE DU TRWAIL A FLORENCE
marchands de vin, les liùLeliers, les marchands de comestibles, les tanneurs, les serruriers, les fabricants de cuirasses et d'épées, les corroyeurs, les marchands de bois en gros, les fourniers et boulangers. Ils auront aussi leur mot à dire dans les délibérations politiques. Seulement ils ont moins de droits que les arts précédents; ils ne sont consultés qu'extraordinairement. Mais ils forment, du moins, des compagnies armées ; et ils ont leurs bannières, leurs consuls qui jugent les membres de la corporation.
Cela fait un total de 21 corporations reconnues, officielles, privilégiées, qui ont une part inégale au gouvernement et composent une aristocratie du travail.
En 1289 est institué le gonfalonier de justice, qui doit être toujours un roturier et qui porte l'étendard du peuple (croix rouge sur fond blanc). Avec 1.000 hommes armés, il est aux ordres des prieurs et fait exécuter leurs arrêts à la tête des compagnies citoyennes qu'il commande.
Chose curieuse ! Le podestat subsiste toujours, mais combien diminué par le pouvoir nouveau, plus jeune et plus robuste, celui des corporations et des prieurs !
Pendant que la bourgeoisie monte ainsi, la noblesse descend. Une série de mesures terribles sont prises contre les grands. On ne peut nier qu'elles n'aient été provoquées par ceux qui devaient en être les victimes. Les nobles entendaienc se distinguer du vulgaire par les armes qu'ils portaient, par les
Ed. Ph. Alinarî.
ÉCLSSON DE l'Arte dei Medici, speziali e merciai. A Textérieur de Or. San Michèle.
(Luca délia Robbia.)
exemptions qu'ils revendiquaient, par les traditions juridiques dont ils se réclamaient. Ils tenaient à honneur de n'être pas soumis au droit commun. (3n va les mettre hors de ce droit commun, (|ui leur paraît insupportable. On va décréter contre eux des peines plus sévères que les punitions infligées aux autres citoyens; on va leur imposer, sur plus d'un point, un régime d'exception.
Ce sont, d'abord, des mesures fiscales qui les frappent. Leur prétention était de ne payer que l'impôt du sang; mais les bourgeois le payaient aussi, et, comme la plupart des guerres étaient fomentées par les nobles, les bourgeois trouvent juste que les nobles aient ainsi qu'eux-mêmes part aux dépenses. Les gabelles, l'octroi, pesant sur tout le monde, pesaient principalement sur le petit peuple, qui avait autant de besoins et moins de ressources que les riches. On songe à mieux répartir les charges. L'idée de l'égalité devant l'impôt fait son chemin dans les esprits. On cherche les moyens d'atteindre les terres, les châteaux, les maisons, et même les fonds des banquiers. H n'est pas douteux que l'idée, comme on dit, était dans Fair: car, à quelques années de distance, elle se manifeste dans les villes de Pise, de Gênes, de Venise, de Lucques, de Sienne, de Pistoia. On imagine des impôts par feii^ c'est-àdire par famille, frappant les riches et les pauvres. Mais cela ne semble pas suffisant : et les communes en viennent presque toutes à Vimpôl direct sur le revenu mobilier et immobilier avec déclaration des con-
tribuables et officielle évaluation de leur avoir. A Florence, dont nous étudierons plus tard le système fiscal, cela donne lieu à des résistances des magnatô; ils sont, en particulier, jaloux des commerçants et banquiers dont la fortune échappe plus aisément que la propriété foncière. Mais, malgré les mécontents, l'évaluation de leurs biens est renouvelée. Les grands sont obligés de subir ce qu'ils ne peuvent empêcher, et, comme ils essaient de se retrancher derrière l'indivision de leurs propriétés familiales, derrière la possession en commun des tours et châteaux appartenant à des consorierie , c'est la famille ou la consorteria que Ton rend collectivement responsable du paiement de l'impôt.
Viennent ensuite des mesures qui frappent indirectementles no])les dans leurs revenus. Les prieurs, représentants des intérêts bourgeois, s'efforcent de maintenir la vie à bon marché dans la ville. Ils défendent, dans tout le territoire dépendant de la commune, Texportation du ])lé, du vin, du bétail, et par là ils réduisent la valeur de ce que rapportent les terres. Ils aggravent cette baisse sur le prix des produits du sol en permettant la libre importation du blé, du bétail, du vin grec. Les nobles, grands propriétaires terriens, sont doublement appauvris, en même temps qu'ils sont gênés ou ruinés par Textension des communes rurales.
Viennent enfin des mesures imposant le respect de la vie et des biens d'autrui, obligeant les grands à ne plus recourir aux armes en toute occurrence, à
régler leurs diiïérends sans compromettre à chaque instant la sécurité publique. En 1282, est promulguée une loi siiv les trêves et sûrelés (1). En cas d'homicide, la vendetta est encore admise ; elle était trop profondément enracinée dans les mœurs pour être extirpée d'un coup. Seulement le podestat doit forcer les magnats d'accorder trêve ou sûreté à qui la demande par devant lui. Le grand, en présence d'une sollicitation de ce genre, ne peut s'y dérober; il doit consentir une sûreté de trois ans en fournissant caution. S'il refuse, il est banni dans le délai de quinze jours; et le podestat, dont on se défie, parce qu'il est noble lui-môme, est condamné à une amende de cinquante florins, s'il ne fait pas exécuter l'ordonnance. A la même époque, défense est faite de monter des machines de guerre sur une tour sous peine de voir la tour détruite, défense encore de porter des armes à qui n'a pas fourni caution.
Ce n'est point assez. Les grands, par un procédé qui leur était familier, molestaient les possesseurs de biens qu'ils espéraient acquérir de la sorte à meilleur compte. En 1284-1285, il est décidé qu'en pareil cas le podestat et le capitaine du peuple peuvent forcer les grands à acheter ces biens pour un juste prix; il suffit que leurs nienaces ou leurs méfaits à l'adresse de ceux qui en sont détenteurs soient prouvés par le serment des gens ainsi molestés ou môme par la voix publi(|ue. Principe dangereux,
(1) Voir Santini, Società délie Torri in Firenze (Arcliiu. slor. liai., IV série, t. XX, 1887).
loÔ HISTOIRE DU TRWAIL A FLORENCE
mais qui repose sur la difficulté de trouver des témoins contre de redoutables et omljrageux personnages et qui se retrouve appliqué dans plusieurs villes voisines. Les communes du coniado sont invitées à surveiller les grands, qui pourraient causer des dommages à des domaines appartenant à des bourgeois florentins, et elles sont forcément associées aux rigueurs qui frappent les bannis, dont elles doivent faire connaître et cultiver pour le compte de l'Etat les propriétés confisquées (1278). Plus tard elles seront sommées, sous peine d'amende, de livrer la personne même des proscrits i .
En 1286 la loi ordonnant aux grands de fournir caution est renforcée. Le préambule qui en contient, pour ainsi dire, les considérants est significatif. Il y est parlé (le « l'insolence effrénée des magnats » et il y est dit que, puisqu'ils s obstinent à des procédés de loups, on va recourir, pour les faire cesser, à des procédés de chiens. En conséquence, dans les familles des grands, pour tout mâle âgé de 15 à GO ans, il faut fournir une caution de 2.000 livres, sous peine d'avoir à payer en sus 500 livres d'amende et de voir sa maison démolie. En vertu de la solidarité familiale, qui se retrouve alors dans les traitements infligés aux parents des hérétiques, des traîtres, voire des faillis, le père est responsable pour le fils, le frère pour le frère. Pour plus de sûreté, le magnat^ qui est appelé à présenter des garanties, doit comparaître en
(1) Caggese, Classi e coniuni rurali, etc., II, 3Uû, 310,
personne devant les magistrats, jurer de ne faire ni conspiration, ni émeute, de ne pas donner asile aux bannis, aux assassins, aux faussaires, aux voleurs, aux incendiaires. L'injure aux magistrats est sévèrement punie; le château de tout délinquant doit être, sur leur requête, remis entre les mains des autorités. De plus, le grand doit s'engager à ne pas porter d'armes sans autorisation et à répondre pour ses gens, s'ils viennent à commettre quelque délit.
On comprend que pour l'application de ces lois il importait de définir clairement quels étaient ceux qui devaient être qualifiés grands. Il est donc dressé une liste de magnats, où sont inscrits tous ceux qui ont eu un chevalier dans leur famille, ou qui sont réputés tels par la voix publique que les prieurs sont chargés de constater.
11 était difficile d'appliquer des décrets aussi sévères. Les nobles résistaient désespérément. Un jour ils descendaient dans la rue pour faire boucherie (per far carne), comme disait une vigoureuse locution florentine. Un autre jour, Fun d'eux ayant été condamné à mort poiir meurtre, ses « consorts » s'élançaient en armes pour le sauver. Le podestat faisait sonner la cloche; les compagnies populaires accouraient, dispersaient les nobles et le condamné était pendu au lieu d'être décapité. Le peuple n'hésitait pas à se faire justice lui-même; car souvent les juges étaient de connivence avec les grands. Ceuxci eurent même un regain d'insolence. Une guerre venait d'éclater contre Arezzo; les Florentins avaient
gagné la bataille de Campaldino où Dante figura comme combattant. Il y eut à la suite quelques années où l'aristocratie se défendit victorieusement. Puis le parti populaire tout entier — arls majeurs^ moyens et mineurs unis pour un suprême effort — fit plier devant lui ses adversaires. Une balia, c'està-dire une commission souveraine formée du podestat, du capitaine du peuple, des prieurs et des « sages » qu'ils voudront appeler à côté d'eux, est chargée par Passemblée générale de faire, pour en finir, des Ordinamenti. On appelait ainsi des règlements provisoires, des lois de circonstance. Mais cette fois il s'agit à' Ordinamenti di giustizia, plus solennels, plus durables, ayant un caractère quasi sacré et inviolable. On les a nommés i^i) « la grande Charte de la République florentine ».
Les vieilles chroniques, plus habituées à mettre en scène les individus qu'à débrouiller les mouvements collectifs, ont prêté dans ces événements un rôle énorme à Giano délia Bella, qui fut un grand bourgeois et qui avait acquis dans le haut commerce à Paris expérience et fortune. Il parait avoir été un des principaux chefs du j)aili j)opulaire, bon orateur et homme d'action. S il en faut croire la tradition, il aurait été déterminé à agir par une aventure qui lui advint en plein conseil; un grand, irrité, l'aurait menacé de lui couper le nez. Cela est possible et vraisemblable; mais les textes officiels le mention-
(1) L'expression est de Bonaini.
lient à peine; et, quoi qu'il en soit de son action personnelle, les Ordinamenli di giuslizia sont l'œuvre, non pas d'un homme, mais d'une classe triomphante et exaspérée contre une classe arrogante et impatiente de toute égalité.
Que sont, en somme, ces Ordinnmenti? Ils rappellent, répètent, confirment, codifient des lois antérieures contre les magnats. Ils en corrigent quelquesunes; ils en aggravent d'autres. Mais ils constatent et consacrent surtout la victoire de la bourgeoisie travailleuse.
Ils font d'abord passer le pouvoir aux mains d'une confération de vingt et un arts (ou unions de métiers), dont les membres s'engagent à n'entrer dans aucune autre association existante ou à venir. Ces vingt et un arts nomment les prieurs et tous les fonctionnaires importants de la commune. Pour exercer des droits politiques, il faut être inscrit dans l'un d'entre eux et môme exercer de façon réelle et continue le métier qu'on déclare être le sien. Par cela seul les magnats sont exclus des offices publics, sauf de la garde des châteaux appartenant à la commune et des grades qu'ils peuvent obtenir dans l'armée. Ainsi était proclamé ce principe, révolutionnaire s'il en fut, et qui était le contie-pied du principe féodal, à savoir que le travail est supérieur à la noblesse et à la richesse, que les abeilles passent avant les frelons, que fainéant est dans une cité synomyme de parasite.
Mais ce n'était pas assez d'exclure les nobles de la seigneurie et des hautes charges ; les ordinamenli
contenaient des prescriptions rigoureuses destinées à mettre un terme à leurs violences. Qui a commis ou tenté un meurtre est assimilé à un assassin, et non seulement l'exécuteur du crime, mais son instigateur. Il peut être condamné sans autre preuve que le serment de la victime, si elle en a réchappé, ou que l'affirmation de deux témoins de bonne renommée. S'il s'agit seulement de coups et blessures, la peine ordinaire est pour un magnat doublée, quintuplée, sextuplée, suivant les cas, en vertu de ce principe que la peine, étant pécuniaire, est inégale, si elle frappe également un riche et un pauvre, que l'amende doit être proportionnée à la fortune du coupable et partant progressive. Les ordinamenti imposent de plus à tout homme du peuple injurié ou molesté l'obligation de porter plainte et de dénoncer l'auteur du méfait. Si celui-ci injurie les magistrats, ils peuvent fixer l'amende au taux qui leur convient. Toute collecte en Aue d'aider le condamné à payer la somme dont il est taxé est interdite. S'il se dérobe par la fuite, ses biens sont confisqués; et, pour assurer le paiement, les parents : père, fils légitimes ou bâtards, sont déclarés responsables de la somme due à la commune, autorisés d'ailleurs à se récupérer sur le prix des biens qui seront mis en vente. Contre les magnats usurpant des terres appartenant à rÉglise, ou à quelque homme du peuple, l'amende est quintuplée et la maison du coupable sera démolie dans les huit jours jusqu'à une hauteur fixée par la sentence.
Deux derniers coups très sensibles étaient portés à ces nobles qu'on voulait réduire à merci. Il n'y avait pas d'appel contre les ordinamenti de guistizia, pas de recours à une autre loi antérieure à moins qu'elle ne fût plus sévère. Il était défendu de les suspendre, défendu môme de les mettre en discussion. Enfin les magnats étaient poursuivis jusque dans le contado. Les communes y juraient d'observer les ordinamenti, d'arrêter les bannis, de contraindre les autres à donner caution (1) et à prêter serment d'obéissance aux magistrats locaux.
Tels sont ces fameux ordinamenti de giusiizia, qui devaient rester suspendus comme une épée de Damoclès sur la tête de la noblesse florentine. C'est une loi de circonstance et d'exception, puisqu'elle tombait seulement sur trente-huit familles, quelques maisons guelfes ayant été sans doute omises sur la liste pour services rendus. C'est en même temps une loi constitutionnelle qui modifie le régime politique de Florence. Faut-il parler, comme on l'a fait, de démocratie ? C'est un mot élastique dont on abuse. S'il faut entendre par ue mot égalité de droits entre tous les citoyens, il n'est pas à sa place ici. Il est plus exact de regarder ce qui se passe alors comme l'avènement définitif d'un régime bourgeois. La bourgeoisie remporte en effet une double victoire : une victoire éclatante sur les nobles qui sont jetés hors de la vie publique, une victoire silencieuse sur
(1) Caggese, Classi e comuni rurali, etc., II, 319.
les ouvriers et les paysans qui demeurent, autant et plus qu'auparavant, en dehors.
Cette date de 1293 marque donc dans le mouvement qui emporte Florence la fin d'une évolution; et nous pouvons profiter de cette halte pour revenir en arrière et voir le développement économique qui explique ce triomphe des corporations.
Consulter, outre les ouvrages généraux déjà cités :
DiNO Camici, Tra liicchi e spade (Firenze, Tip. Salvadore) Landi, I90:>.
Sur l'administration de la justice à Florence, deux articles de LuiGi Chiapelli dans Archiv. slor. ital., IV, 15, 1885.
Salvemim, Magnali e popolani in Firenze ciel 1:280 al F29o (Firenze, 1899).
Jordan (E.), les Origines de la domination angevine en Italie (Paris, 1909).
Gherardi (A.}, L'anlica Caméra del comiine in Firenze {Arch. slor. ilal., 1883).
SoLMi Arrigo), Le classi sociali in Firenze e gli ordinamenli di giustizia (Toriiio, 1900).
Del Badia, Miscellanea fiorentina di eriidizione e storia.
Chiappelli, Legendo e meditando.
1. DEL LuNGO, Dino Compagni e la sua Cronica (Firenze, 1879- ■1887).