LES CORPORATIONS. COMMENT ELLES SONT ORGANISÉES ET CLASSÉES
Il faut savoir avant tout ce qu'étaient ces corporations qui venaient de remporter une victoire aussi décisive.
Elles s'étaient formées une à une, à mesure que se développaient le commerce et l'industrie. Tout d'abord paraît avoir existé une Societas ou Universitas mercaionim^ imprécise et^énérale,.qui comprenait les principaux de ceux qui fabriquaient et vendaient, société mère d'où s'étaient peu à peu détachées plusieurs fdles (corporation des changeurs, arte délia lana, arte di Por Santa Maria, etc.).
Gela indiquait une spécialisation et une multiplication croissante des métiers, phénomène qui est la forme prise par la division du travail dans un État dont la prospérité économique est elle-même en
croissance. Dès le onzième siècle, parmi les métiers exercés à Florence, on trouve mentionnés non seulement des fabricants d'étoffes fines, mais des fabricants d'armes et de selles, des tanneurs, des fourreurs, des orfèvres, des potiers, des tourneurs, des marbriers (i).
De bonne heure les hommes qui pratiquent des métiers analogues se sentent solidaires et peut-être faut-il compter parmi les premiers groupés en corps d'état les travailleurs du fer et ceux du bâtiment. Il naît ainsi de grandes corporations, composées d'industries diverses et où le lien de solidarité est par suite assez lâche. Mais elles se coupent bientôt en deux, trois, quatre groupements. 11 y a, comme on dit dans le langage des sciences naturelles, scissiparité ; c'est-à-dire qu'elles se sectionnent en tronçons qui ont dès lors leur vie à part. Ainsi les travailleurs du fer se subdivisent en forgerons, maréchaux, serruriers, armuriers. Le développement se fait par un mouvement centrifuge. Mais il continue bientôt par un mouvement en sens contraire, par un mouvement de concentration. Les corps de métier, qui se sont détachés de la souche primitive, se rapprochent, tout en gardant leur individualité, et par contrat ils s'unissent pour être plus forts, pour conquérir des privilèges ; ils forment alors un ar/, autrement dit un corps plus considérable et plus complexe dont ils deviennent les membres. Plusieurs de ces arts à leur
(1) Voir U. Uavidsoiin, Geschichle von Florenz, I.
tour se groupent, se fédèrent, s'allient pour obtenir part à la puissance politique. Et de la sorte, après des luttes, des séparations, des reconstitutions, des péripéties nombreuses et variées, agissant tantôt les uns contre les autres, tantôt les uns avec les autres, ils se consolident en vingt et un ar/s, qui ont la prétention d'être seuls à représenter la population commerçante et industrielle, de ne plus laisser se fonder à côté d'eux d'autres corporations ou associations professionnelles.
Voici donc un premier point acquis. Ces vingt et un arts sont des corps privilégiés et constituent une aristocratie du travail. 11 existe en dehors d'eux des métiers, qui peuvent être organisés, mais dont l'organisation n'est point officiellement reconnue et qui ne participent pas aux franchises et droits de leurs frères plus heureux. En dehors restent aussi des commerçants et des artisans, quiexercent les mêmes professions que ceux des vingt et une corporations, mais qui, pour une raison ou une autre, demeurent libres et isolés ; ils sont de moins en moins nombreux : car la concurrence est difficile à soutenir pour des individus contre tout un corps qui doit à son union et à la loi des avantages nombreux et qui est naturellement hostile à quiconque entend vivre en marge de ses rangs. En dehors est toujours une fraction des ouvriers de la ville ; j'entends ceux qui travaillent en chambre, mais elle est minime ; caria plupart, bon gré mal gré, sont incorporés, enrégimentés dans les arts avec des droits moindres et à
un niveau inférieur, parfois même sans droits aucuns, en qualité de sujets ou suppôts {siibditi, siippositi). A ceux-là il faut joindre, quoique leur situation soit difïérente, les gens de maison, les serviteurs des seigneurs ou des gros l)ourgeois, qui se rattachent encore à la vieille industrie domestique, qui font au domicile de leur maître le pain ou la toile nécessaires à la famille. Enfin est tenue en dehors toute la classe laborieuse des campagnes, non pas seulement les paysans qui cultivent la terre dans des conditions diverses, mais les boutiquiers et artisans de village, et avec eux les ouvriers et ouvrières habitant aux champs et travaillant au logis pour les fabricants de la ville. Rarement, presque de façon exceptionnelle, on surprend une entente entre un corps de métier citadin et ceux qui exercent la même profession dans le contado. C'est le cas par exemple, à certains moments pour les fabbri (métiers du fer) (I). Mais d'ordinaire un arl est une institution locale, enfermée dans l'enceinte de la cité.
Ce que nous venons de dire ne suffit pas pour définir les corporations. Pour les bien connaître, il faut savoir les buts divers qu'elles poursuivaient: nous détaillerons ces buts et les moyens qu'elles employaient pour y arriver, en étudiant une des plus
(1) R. Davidsohn, Forschungen, elc, t. I.
ORGANISATION DES CORPORATIONS lOl
importantes d'entre elles (1). Mais il faut indi([uer, avant tout, comment elles étaient organisées et classées.
La corporation, étant essentiellement une association volontaire de gens qui exercent le môme métier ou un métier semblable et qui s'engagent par serment à défendre leurs intérêts communs, il faut, pour y être immatriculé, payer un droit d'entrée, et parfois faire preuve de capacité, toujours jurer d'observer les statuts et de payer les cotisations régulières. On ne peut en sortir qu'en acquittant ses arriérés, en payant sa quote-part des dettes collectives, s'il y en a, et en rendant publique sa renonciation au titre de sociétaire.
L'association ainsi constituée a son autonomie ; c'est une personne morale et juridique ; elle peut posséder des terres, des maisons, de l'argent. Elle peut ester en justice, s'y faire représenter par un mandataire, syndic ou procureur. Elle a, décoré de ses armoiries, un siège social, où sont caisse, sceau, archives, bannière, salle de réunion.
Elle a son assemblée-générale périodique, où se font les élections et où se décident les affaires graves. Elle a son gouvernement, ses officiers élus, qui s'appellent consuls ou recteurs et qui ont, audessous d'eux, un trésorier, un syndic, un notaire, parfois des messagers et des réviseurs des règlements. Ces magistrats, à leur entrée en charge, font ou
(1) Chap. VIII.
trouvent un bref qu'ils jurent d'observer et auquel les membres de la corporation jurent obéissance. Ces brefs multipliés, grossis, coordonnés, rédigés en latin et en langue vulgaire, forment les statuts de la société.
Les consuls, qui ne peuvent refuser la charge qu'on leur confère, ont un pouvoir administratif et judiciaire. Ils font exécuter les règlements, mettent à l'amende les contrevenants. D'abord arbitres dans les conflits qui peuvent surgir entre membres de l'association, ils deviennent bientôt des juges qui tranchent ces diderends de façon souveraine : car leurs ressortissants se sont engagés, sous peine d'exclusion, à ne pas recourir à d'autre tribunal pour tout ce qui concerne les choses du métier. Souvent même ils fonctionnent comme juges entre les sociétaires et les étrangers, parce que ces derniers leur défèrent volontairement ou parce que la commune leur renvoie toute cause de caractère commercial. Ils sont assistés dans leurs fonctions (et l'on reconnaît là l'organisation même de la commune) par deux conseils, l'un plus nombreux, l'autre plus restreint. En sortant de charge, ils sont, suivant l'usage, sindacati, astreints aune reddition décomptes, à un examen de gestion, en pleine assemblée générale où chacun a le droit de poser des questions, d'apporter ses plaintes, de présenter ses réclamations.
Sur tous ces points les corporations se ressemblent : mais une distinction s'impose entre elles. Il en
est qui comprennent une seule profession et que j'appellerai simples ; il en est que j'appellerai complexes, parce qu'elles sont des fédérations de plusieurs métiers, parfois même de plusieurs groupes de métiers. Dans les unes et dans les autres, il y a, comme dans le système féodal, une combinaison, mais à doses différentes, de deux principes opposés et étroitement unis: hiérarchie, égalité .
Dans la corporation simple, qui forme parfois un tout indépendant, mais qui le plus souvent est un des éléments composants d'une corporation complexe, il y a hiérarchie des individus d'après la capacité, l'âge, l'élection. Ceux qui savent le métier sont au-dessus de ceux qui l'apprennent ; les officiers sont au-dessus des simples sociétaires. Souvent on y distingue trois échelons ou grades : apprenti, compagnon, maître. Mais en même temps il y a égalité entre ceux qui occupent le même degré, comme les vassaux immédiats du même suzerain sont pairs entre eux.
Dans la Florence du moyen âge, il ne semble pas que la hiérarchie classique, qui, d'ailleurs, ne fut jamais en vigueur que dans les métiers du bâtiment et dans la petite industrie, ait été sévèrement observée. Sans doute l'apprentissage est, en général, de rigueur; il dure parfois jusqu'à sept ou huit années ; mais souvent l'apprenti devient directement maître; l'échelon intermédiaire est sauté. 11 ne semble pas davantage que la preuve de capacité, sous forme de chef-d'œuvre, ait été exigée pour monter à la mai-
trise : le vote des sociétaires et le paiement du droit d'entrée paraissent avoir été les principales et presque les seules barrières se dressant sur la route de l'apprenti.
Dans la corporation complexe (et la plupart des vingt et un arls rentrent dans cette catégorie) se côtoient plusieurs groupes, deux, trois, rarement davantage : ils gardent leur vie individuelle, leurs magistrats particuliers ; mais unis par un pacte fédéral, ils reçoivent le nom de membres, comme faisant partie d'un même corps. 11 faut ajouter que chaque membre peut être lui-même subdivisé, si bien que Varl nous apparaît alors comme une union d'unions. Ainsi le 6*^ des arls majeurs comprenait trois membres : médecins, apothicaires-épiciers [spezialî], merciers. Seulement aux médecins étaient joints les barbiers, aux speziali les marchands de couleurs parmi lesquels se confondaient les peintres, aux merciers les selliers. Gomment se faisaient ces étranges amalgames ?,Par des affinités souvent très visibles, ({uelquefois obscures. On voit très bien ce (]ui rapprochait les médecins des apothicaires-épiciers : mais il est besoin de savoir que les merciers, vendeurs de toute espèce de denrées, avaient aussi des épices et des drogues dans leurs magasins pour s'expliquer leur présence inattendue dans ce groupement.
Quoi qu'il en soit, dans ces organismes de structure si compliquée, la hiérarchie est plus marquée, partant l'égalité moindre. Les différents membres ou
groupes sont plus fréquemment superposés que juxtaposés. 11 en est qui sont dominants, qui possèdent la plénitude des droits corporatifs; il en est d'inférieurs qui n'ont qu'une parcelle de ces mêmes droits. Tel ne pourra coopérer à l'élection des consuls auxquels il doit jurer quand môme obéissance : tel autre sera privé de l'honneur de porter la bannière pour laquelle il paie sa quote-part ; celui-ci ne gardera sur les amendes que lui paieront ses sociétaires qu'une faible somme, et c'est la caisse fédérale qui engloutira le reste. On peut pressentir d'après cela la vie agitée des arts, les luttes internes qui s'y livrent pour établir entre les diverses sections nu équilibre toujours instable. Chacun des membres, selon le nombre de ses adhérents, selon la valeur sociale qu'il s'attribue ou qu'on lui accorde, essaie d'avoir la haute main sur les autres, et, comme au cours des années leur importance relative se modifie sans cesse, ce sont des remaniements perpétuels dans l'agencement de l'ensemble.
Aucun principe fixe ne régit réternelle mobilité de ces corps toujours en mue, ne fonde sur une base solide l'ordonnance de ces groupes solidaires et rivaux, dont l'un ou l'autre peut tour à tour se plaindre d'être sacrifié.
Cependant ce n'était pas dans les fédérations des métiers divers que l'inégalité était portée au comble. Elle atteignait son point culminant dans les corporations du grand commerce et de la grande industrie, qui, comme celle des banquiers ou des fabricants
drapiers, avaient déjà une organisation capitaliste très savante et très puissante. Là, tandis que les maîtres sont de gros personnages, bourgeois riches et politiques influents, il existe des groupes purement passifs, et aussi une masse amorphe d'ouvriers sur lesquels les patrons légifèrent à leur volonté, leur imposant des conditions de travail fort dures et des tarifs fort bas, provoquant et préparant ainsi des luttes sociales nouvelles et plus aiguës encore que celles qui avaient mis aux prises la noblesse et la bourgeoisie.
L'inégalité que nous venons de constater à Tintérieur de la plupart des corporatiens se retrouve dans le classement qui les superpose les unes aux autres et leur assigne des rangs différents dans la République florentine.
Nul n'ignore que les vingt et une corporations officielles appelées arts se divisaient en sept arts majeurs, en cinq arts moyens^ en neuf arts mineurs. Voici la liste des trois groupes, liste qui ne fut pas immuable, qui admit certaines variantes suivant les temps, mais qui, malgré des fluctuations légères, ofï'rit une remarquable stabilité :