Corroyeurs
20 Marchands de bois en gros {legnaioli grossi). 21. Fourniers et boulangers (1).
Est-ce d'après Fimportance vitale des besoins auxquels ils répondent que les métiers sont ici rangés? On pourrait supposer que ce motif qui semble raisonnable a présidé au classement. Il n'en est rien
(1) L'ordre des deux derniers arts est parfois interverti et les fourreurs et pelletiers sont classés de temps en ternps dans les arts moyens.
pourtant. Sinon, les métiers de bouche auraient eu place aux premiers rangs. Primiim vivere, disait l'adage antique. Il faut vivre, et, pour vivre, il faut boire et manger, avant même de se vêtir ou de se loger, avant surtout de rédiger des actes notariés ou de plaider des procès. Or les métiers qui visent à la satisfaction du ventre sont presque tous (bouchers, marchands de vin, boulangers) relégués au second ou au troisième plan : il n'y a que les épiciersdroguistes qui fassent exception et nous verrons pourquoi.
Il convient donc de chercher ailleurs les raisons qui ont déterminé l'ordre dans lequel se présentent à nous les corporations; et, pour épargner au lecteur les étapes par où je suis arrivé à ce résultat, je dirai tout de suite que je trouve trois principes différents à cette classification. J'appellerai l'un arislocratique^ Pautre ploulocralique^ le troisième historique. Ce sont ou bien la nature du travail accompli, ou bien le montant des gains réalisés, ou encore la date de la formation du métier (1),
Parmi les arts majeurs je rencontre tout d'abord ceux où le travail cérébral remporte sur le travail musculaire. Ils sont évidemment regardés comme plus nobles, comme plus relevés. C'est pour la môme raison que les professions ayant un caractère intellectuel sont dites dès lors professions libérales, par opposition aux besognes manuelles qui sont
(1) Le nombre des adhérents joue aussi un rôle,maisbien moindre, dans cette classification.
qualifiées d' « œuvres serviles », expression pieusement embaumée et conservée jusqu'à nos jours dans les (( Commandements de l'Eglise ». Donc voici en tête les juges et les notaires. Voici, au sixième rang, les médecins et les .sjocz/a// (apothicaires, droguistes, épiciers), et ces derniers comprennent parmi eux des orfèvres, des artisans qui sont déjà des artistes; et ils englobent également les peintres, rangés, il est vrai, parmi les marchands de couleurs. Dante appartint aussi à la corporation des speziali; fût-ce en qualité de poète, d'artiste en son genre, ou bien de descendant d'une famille ayant vendu des denrées coloniales ? Je ne saurais le décider.
On peut être étonné de ne pas trouver dans ce groupe une corporation enseignante, surtout en ce pays dont la langue et la littérature allaient rayonner sur le reste de l'Italie. C'est que Bologne avait pris les devants sur Florence (1). C'est là que s'était constituée de bonne heure une Université des maîtres et des écoliers qui rappelle par son nom l'Université des marchands ou celle des chevaliers et qui a, comme bien d'autres corporations, à sa tète un recteur et sous sa juridiction des suppôts et des membres échappant aux tribunaux ordinaires. Florence, venue trop tard, peut-être parce qu'elle fut d'abord absorbée par le négoce, par la vie politique, par le souci du présent, n'a que des maîtres de grammaire qui paraissent avoir essayé de se syndiquer, mais
(1) Pise avait aussi son établissement d'enseignement supérieur.
sans arriver à prendre place parmi les arts admis à l'exercice des droits politiques. Ils ont été sans doute de pauvres hères, si nous en jugeons par ce fait que l'un de ces maîtres, au lieu de délivrer à ses élèves un certificat lors de la fin de leurs études, nous apparaît, dans un document de l'an 13U2, recevant de ceux-ci un parchemin constatant qu'il a bien et loyalement fait son service ^1).
Florence contenait peut-être encore quelques maîtres de rhétorique, tel ce Boncompagno qui nous a laissé des modèles de lettres pour toutes les circonstances de la vie, depuis l'amoureux qui cherche à toucher sa belle jusqu'au prisonnier qui écrit à ses parents pour se faire racheter. !Mais son recueil même est un manuel de littérature pratique conforme au goût des Florentins du temps.
Faute de professeurs, des banquiers, des changeurs, des commerçants en gros, de grands fabricants figurent dans la première catégorie. Et c'est, en partie du moins, une conséquence du même principe. Le change, la banque, où il faut faire des calculs compliqués et rapides, des opérations à distance, des comptes qui se règlent avec des monnaies très diverses et parfois sans monnaie, exigent des connaissances variées et une certaine subtilité mentale. Le commerce en gros, qui est dès lors interrégional, implique des prévisions à longue échéance, du coup d'œil, de l'à-propos, de Tinitiative, de l'an-
(1) Archivio $lorico ilaliano, série \', vol. XXIV,
dace, un genre particulier d'imagination, en somme des qualités d'esprit et de caractère qui ne sont pas l'apanage de tout le monde. Les speziali bénéficient de ce qu'ils vendent des épices venues de loin. Le commerce de luxe (pelleteries, soieries) porte aussi sur des choses exotiques et suppose par là-môme un certain savoir-faire. De son côté la grande industrie (et celle du drap mérite amplement ce titre à Florence) réclame de qui l'exerce le talent de faire mouvoir, diriger et coordonner quantité de rouages inanimés ou vivants, et ce talent d'organisation est loin de courir les rues. On est donc autorisé à conclure que, dans le rang assigné aux arts majeurs, il y a, qu'on le trouve juste, excessif ou mal placé, un hommage rendu à l'intelligence et à l'instruction. Mais en même temps intervient le second principe que nous avons signalé, à savoir qu'un métier est plus ou moins estimé suivant le gain qu'il rapporte. Et le rôle joué par ce principe ne peut manquer d'être considérable dans une ville de commerce, dans une société essentiellement ploutocratique. C'est une nouvelle raison (probablement plus forte que la précédente) pour que banquiers, grands commerçants, grands industriels soient parmi les plus favorisés. Grâce à leur richesse mobilière, qui va croissant et qui leur permet une vie somptueuse, ils rivalisent avec les seigneurs terriens; ils participent au prestige qui s'attache à la puissance; ils ont la haute main sur des groupes entiers; ils ressemblent à des capitaines qui commandent à un
certain nombre d'hommes. G est pourquoi sans doute en avant des arts moyens marchent les bouchers, qui, avec leurs garçons, tueurs et écorcheurs, forment une compagnie redoutable. C'est pourquoi aussi les marchands de bois et les hôteliers, inscrits dans la môme catégorie, sont qualifiés de grossi. Arrière ceux qui vendent le bois au détail, arrière les petits aubergistes ! Place à ceux qui manient des fonds considérables !
Mais malheur aussi aux tard venus ! Ils ont beau être indispensables à la vie d'une cité; ils porteront la peine de s'être spécialisés après d'autres métiers moins utiles. C'est le cas pour la corporation des bouchers. Longtemps, dans cette population qui mange peu de viande, on a fait, comme on dit, boucherie à la maison; on tuait le porc ou le veau gras aux jours de grandes fêtes, à Noël, à Pâques, à la Saint-Jean. Voilà pourquoi il faut attendre une époque relativement récente pour entendre les bouchers parler haut dans les conseils de la commune, comme cela se produit à la fin du treizième siècle, au temps de ce Dino Pecora qui remplit alors le personnage assez équivoque de démagogue réactionnaire. La chose est plus frappante encore en ce qui concerne les fourniers et boulangers. Ce sont eux qui ferment la liste. Certains historiens, Perrens par exemple, ont attribué ce rang inférieur à la mauvaise réputation dont ils auraient été affligés; on les aurait accusés de vendre à faux poids, de donner une qualité pour une autre. Je ne crois pas, pour
ma pari, ([u'ils aient élé plus malhonnêtes ni plus suspects que les autres commerçants. Il est permis de préférer une explication plus simple et moins dure pour eux. Il me paraît que le champ d'action des boulangers, comme celui des bouchers, a fait durant de longues années partie intégrante de l'industrie domestique, des besognes ménagères. Aujourd'hui encore le temps n'est pas loin où, dans la campagne française, les familles paysannes cuisaient elles-mêmes leur pain. De même, dans l'ancienne Florence, la plupart des bourgeois avaient leur four à domicile et n'avaient pas besoin de recourir aux services des boulangers.
Nous terminons là cet aperçu général des corporations de Florence. Il suffit à montrer quel monde varié, compliqué, fourmillant de vie elles ont formé. Nous allons maintenant suivre leur histoire en commençant par les corporations capitalistes, celles du grand commerce et de la grande industrie, en continuant par les corporations des petits métiers, parmi lesquels les métiers de bouche occupent une place particulière, en finissant par les corporations artistiques et intellectuelles.
Consulter :
Georgp:s Renard, Syndicats, trade-unions et corporations (chap. II). J'ai eu en mains les notes prises par Gabrie Monod aux Archives de Florence sur les différentes corporations. Je le remercie ici cordialement de me les avoir communiquées, en regrettant qu'il ne soit plus là pour recevoir le témoignage de ma gratitude.
Davidsohn (R.), Forschiingeii IV, chap. x, [)p. 268-294. — Discussion de la théorie de Sonibart sur les origines du capitalisme.
Del Lungo (Isidoro). Firenze arligîana nella sioria e in Dante (Discours lu, le 9 mai 1905, dans le palais restauré de ÏArle délia lana).
DoREN (A.), Enlivicklunrj iind Organisation der Florentiner Ziinfle (dans Staats iind social wissenschaftliche Forschungen de ScHMOLLER, Lcipzig, 1897).
Lastig (Gust.), Florentiner Handelsregister des Mittelalter (Halle, 1883).