CHAPITRE YIII
LES CORPORATIONS DU GRAND COMMERCE. l'aRTE DI CALIMALA. LE COMMERCE DE EMARGENT
On sait les difficultés que rencontrait au moyen âge le commerce, je ne dis pas international (car il n'y avait guère de nations en ce temps-là), mais interrégional. La population, peu dense et peu fortunée, a peu de besoins et peu de ressources. Sur terre, la circulation est périlleuse et malaisée; les routes sont peu nombreuses, mal entretenues, peu sûres, infestées de bandes pillardes, coupées de points critiques où, au passage d'une rivière ou d'un défdé, on est guetté par des voleurs, ou, ce qui ne vaut guère mieux, par des seigneurs qui exigent une rançon ou un péage. La guerre est partout, et le marchand, pris entre deux troupes ennemies comme entre l'enclume et le marteau, n'a pour refuge que des villes bien closes où il se heurte à la
(Jéfiance et à la haine de l'étranger. Sur uier, les pirates sont aidés par des naufrageurs, c[ui font parfois des neuvaines pour obtenir quelque bonne tempête qui fracasse les vaisseaux : car les épaves appartiennent au seigneur du ])a\ s, de même que lui reviennent aussi, par droit d'aubaine, les biens du marchand qui vient à mourir sur le territoire seigneurial, et jusqu'à sa personne, pour peu qu'il s'y soit attardé plus d'un an et un jour. Si l'on songe encore que la monnaie change toutes les dix ou vingt lieues; que le numéraire, très rare, est souvent altéré; que l'assurance est réprouvée par l'Eglise (1), (pii voit déjà de mauvais œil le bénéfice commercial; qu'à certains moments une défense du pape ou une croisade empêche tout négoce avec les infidèles et met la Méditerranée presque entière en interdit, on comprendra quelle aventure est alors le commerce à grande distance.
Cependant le besoin qu'ont les peuples d'échanger leurs produits est si fort que ce commerce subsiste et progresse. Il est facilité par les progrès que fait elle-même l'industrie des transports. Sur terre, cheminent des chevaux, qui sont désormais ferrés et non plus chaussés, comme chez les anciens; les étriers, rendus nécessaires par le poids des armures, sont devenus communs; les selles de bois et de cuir ont remplacé les simples coussins d'étoffe dont on se servait pour s'asseoir; des corporations
(1) Salvioli, L'assicurazione e il canibio marillimo (Bologtia, 1884).
spéciales devoituriers existent dans les villes. On se préoccupe même d'améliorer les races chevalines d'Europe par des croisements avec des barbes et des arabes; des courses de chevaux sont instituées dès le douzième siècle. Sur mer, la boussole, introduite en Occident, sinon inventée, par des marins italiens, permet à la navigation une hardiesse inconnue.
Le grand commerce se développe alors sous deux formes différentes : il est tantôt intermittent, périodique, à éclipses, pour ainsi dire; il s'exerce en ce cas dans des marchés et des foires où les marchands séjournent quelques jours, quelques semaines, quelques mois au plus; tantôt il devient permanent, continu, quotidien et il déploie son activité dans des comptoirs ou colonies qui sont établis à demeure sur le sol étranger.
Sur terre, il se trace de grandes voies régulières (1) qui suivent les vallées, traversent les cols de montagne et sur lesquelles s'échelonnent les marchés, les foires, les plus importantes des places commerciales, et aussi les pèlerinages les plus fameux. Sur la mer, qui unit les peuples, plus encore qu'elle ne les sépare, le mouvement n'est pas moins intense; la Méditerranée sert de centre commun aux trois mondes qui se partagent ses bords : le monde byzantin, le monde musulman, le monde catholique romain. Entre ces trois civilisations il se crée des
(l) Barelli, Le vie del commercio fra Vllalia e la Francia nel medio euo (Asti, Brignola, 1906).
relations intimes. L'Orienta beau être peuplé de schismatiques et d'infidèles; les villes d'Occident achètent de la tolérance pontificale la permission de trafiquer avec eux. La piété chrétienne, ce qui peut paraître invraisemblable au premier al)ord, resserre ces rapports avec les musulmans. Le voyage aux lieux saints étant devenu une pénitence ordinaire pour les grands pécheurs, des convois de pèlerins s'acheminent vers Jérusalem; et il leur faut négocier pour obtenir le droit de passage, le dioit de séjour, pour avoir des hôtelleries spéciales. Les marins, les commerçants accompagnent les pénitents; ils ont des fondouks ou entrepôts dans les ports, comme les autres ont à Jérusalem même, dès le dixième siècle, un hospice et un quartier où ils sont presque chçz eux. Un courant pacifique s'est ainsi formé peu à peu.
Mais voici la folie héroïque des croisades. La chrétienté s'ébranle au cri de : Dieu le veut! Elle estime, comme ^Iahomet,que le paradis esta l'ombre des épées. Des torrents d'hommes se précipitent, par terre et par mer, sur la Palestine. Ce sont, en immense majorité, des mystiques, des croyants, entraînés par un enthousiasme religieux. Mais déjà le pape Urbain II, en prêchant la guerre sainte, fait appel à d'autres sentiments. 11 dit aux foules qui Técoutent : « La terre que vous habitez est dénuée de richesses et fournit à peine la nourriture à ceux qui la cultivent... C'est pour cela que vous vous déchirez et dévorez. Apaisez donc vos haines et prenez la route
du Saint-Sépulcre. » Et il leur montre l'Orient comme une belle proie à se partager, comme un débouché pour l'Europe surpeuplée, c'est-à-dire contenant alors trop d'hommes pour la quantité de subsistances qu'elle savait produire. La première croisade ellemême a ainsi, en une certaine mesure, un caractère économique. Elle doit rapporter et rapporte des terres aux nobles, des châteaux et des reliques aux membres du clergé, de l'or et des moyens d^en gagner aux marchands. Ces derniers se font en effet donner des points de débarquement, des (juartiers dans les villes, des domaines à l'entour, des privilèges. Dans les autres croisades, cet esprit commercial finit même par l'emporter sur l'esprit de piété, ce qui est à la fois une décadence et un progrès. D'une part, en effet, l'inspiration est certainement moins pure, moins désintéressée, moins idéaliste ; en revanche le fanatisme devient moins étroit, moins cruel. On s'aperçoit que les Musulmans sont des hommes et non des monstres; qu'ils sont capables de vertus et de générosité. On s'avise que des populations de croyances différentes peuvent vivre côte à côte sans s'entr'égorger. Bref, il s'opère un premier éveil de tolérance, une pénétration mutuelle de deux mondes ennemis, un incessant va-et-vient entre Tun et l'autre de voyageurs, de marchandises et d'idées. Ce rapprochement devient encore plus étroit après la quatrième croisade, qui, au début du treizième siècle, transforme l'Empire grec en Empire latin. Des seigneurs d'Italie, de France, de Flandre, se font alors
empereurs de Constantinople, ducs d'Athènes, princes de Morée, etc. C'est une fusion inattendue entre l'Orient et l'Occident chrétiens.
Florence participe à cette transformation du milieu où elle vit. Ses citoyens ont figuré parmi les croisés. Un Pazzi est monté le premier sur les murs de Jérusalem, Un autre Florentin s'est distingué à la prise de Damiette. De bonne heure aussi la ville a eu des visées commerciales. En l'année 1080, Tempereur, favorisant Lucques à leurs dépens, défend aux marchands de Florence de paraître aux foires de Parme et de San Donnino. Cent ans plus tard, en 1184, un traité de commerce les lie aux Lucquois. Des corporations de bateliers qui remontent l'Arno, de voituriers qui franchissent l'Apennin attestent l'essor que prennent leurs affaires. On les trouve, en 1211, aux foires de Champagne. On les voit, dès 1224, se glisser en Orient derrière les Pisans, et^ longtemps confondus avec eux, y établir des comptoirs. Une foire qu'on a taché d'instituer à Florence môme ne réussit pas, il est vrai; mais, l'on peut supposer qu'elle était inutile. Le commerce florentin, florissant et complexe, a déjà dépassé la phase périodique ; il est devenu permanent, quotidien.
Il va être un des intermédiaires ordinaires entre l'Orient et l'Occident. Dans le puissant courant d'échange qui se forme de la sorte, l'Orient fournit surtout des objets de luxe, pierreries, épices, aromates, matières colorantes, papier, sucre, alcool et élixirs, armes de Damas, tissus de soie, de coton et
de poil de chameau. D'Occident viennent les draps, les pelleteries, produits naturels des pays froids, de la toile, des esclaves, du vin, du blé, de l'huile, etc. C'est de quoi alimenter un trafic considérable et Ton peut légitimement parler du grand commerce à Florence.
En ce temps-là, au cœur de la cité qui étoufîe dans son corselet de pierre et le fait déjà craquer, s'allonge, entre le Marché vieux et le Marché neuf, un étroit boyau, une petite ruelle sombre, mal famée, parce qu'elle a servi sans doute de quartier général aux femmes de mauvaise vie, et nommée à cause de cela Calimala. Elle a pourtant des prétentions à la propreté qui sont chose rare à l'époque. Elle est dallée, briquetée, par les soins de ceux qui l'habitent, et quiconquey dépose des ordures est contraint (( à grande vergogne », comme dit un texte contemporain (i), de les enlever. Les maisons, très rapprochées, qui ont poussé en hauteur, comme il arrive dans toute ville fortifiée, laissent à peine apercevoir entre leurs toits une bande d'azur, et parfois des espèces de vélums, tendus d'un magasin à l'autre, tamisent encore la lumière du jour (2). Au rez-de-chaussée, trouées seulement d'une fenêtre, s'ouvrent, comme autant de cavernes enchantées,
(1) Staluli di Calimala, III, 41, edit. Giovanni Filippi (pour abréger, je les citerai ainsi : ^7.), Torino, 1889, grand in-8.
(2) St., IV, 57.
des boutiques où s'entassent les plus belles, les plus fines, les plus éclatantes étoffes de drap que l'on connaisse alors. L'encombrement des richesses est tel, qu'il est défendu en toute saison d'y allumer du feu, et que la nuit une équipe de veilleurs défend perpétuellement ces trésors contre les dangers de vol et d'incendie (1). Et, en effet, là est installée la plus opulente, la plus puissante corporation marchande de Florence, VA rie di Calimala. Comme les familles nobles, elle a ses armoiries qui sont connues dans le monde entier : un aigle tenant dans ses serres un « torsello », c'est-à-dire un ballot d'étoffes ficelé de plusieurs cordes. Elle a son registre matricule où figurent les noms les plus illustres de la ville: Alberti, Albizzi, Bardi, Cavalcanti, Cerchi, Donati, Frescobaldi, Lamberti, Pa/.zi, Peruzzi, Pitti, Soderini, Strozzi, Tornabuoni, ^'illani, elc. C'est comme le livre d'or de la République ; toute l'histoire de Florence y tient en raccourci.
Cette corporation brillante est une survivance, le noyau restant de l'antique Société des marchands, qui a existé dès les oiigines de la commune et participé à sa fondation ; elle a compris alors l'ensemble de tous ceux qui faisaient du négoce; puis, peu à j)eu, elle a vu se détacher d'elle des groupes divers (|ui sont devenus indépendants; et elle ne contient plus que les marchands de drap ultramontains ou français, comme on les appelle, autrement dit, ceux qui
il) 67., IV, 17.
achètent, reteignent, apprêtent, finissent ces étoHes étrangères, considérées comme étoffes de luxe, et ensuite les exportent et les revendent, principalement en Orient. C'est donc, à ce titre, une corporation semi-marchande, semi-industrielle ; mais le caractère commercial y prédomine ; le commerce de l'argent s'y développe, à mesure que le capital s'accumule dans les coffres-forts, et ÏArte di Callmala devient bientôt une corporation de drapiers en gros et de banquiers.
Je laisserai de côté, provisoirement, le rôle que ces hommes ont joué en qualité de banquiers, non point parce qu'il manque d'importance, mais parce que j'en parlerai longuement plus loin (1); je ne verrai, pour le moment, en eux que des représentants, des créateurs du grand commerce.
Gomment, d'abord, leur corporation est-elle organisée ? Nous avons la chance de posséder intacts ses statuts dans une rédaction latine qui est datée de l'an 1302 (2) et qui a été pul^liée par Giovanni Filippi. Nous y voyons que, comme les autres corporations, elle est une association volontaire de gens qui
(1) Pp. 227 et suiv.
(2) 11 serait à souhaiter que quelque érudit en donnât une édition critique, où seraient corrigées certaines leçons qui sont défectueuses, soit par la faute du texte primitif, soit par suite de mauvaises transcriptions, où certains passages obscurs seraient en outre éclaircis et commentés.
exercent le même métier et qui s'engagent par serment à défendre leurs intérêts communs. Pour en être membre, il faut être citoyen, accepté par ceux qui en font déjà partie, se faire immatriculer, payer un droit d'entrée assez élevé, qui de cent sous est porté à vingt-cinq livres, puis jurer d'observer les règlements (1 et acquitter une cotisation annuelle de trente sous. A ces conditions, l'on devient membre à vie ; si, toutefois, on veut se retirer de l'association, on le peut aux conditions que nous avons indiquées plus haut.
Ainsi formée la corporation est autonome; sa constitution est, naturellement, républicaine. Le pouvoir législatif est exercé par une assemblée générale, où se font les élections et où se décident les affaires graves, par exemple toute révision des statuts. Le pouvoir exécutif est aux mains de quatre consuls, qui sont nommés pour six mois, par une élection à deux degrés et qui ne sont jamais rééligibles immédiatement ; ils ne peuvent refuser la charge qu'on leur confère et (c'est logique) reçoivent pour leur peine des appointements. Ils ont des fonctions administratives et judiciaires (2), dont nous avons marqué l'étendue et qui leur confèrent une parcelle de la puissance publique.
Les consuls ont donc un pouvoir considérable ; mais il est sévèrement limité, contrôlé. D'abord par les statuts, qu'ils jurent d'observer, qu'ils doivent se
(1) Voir la formule du serment (Filippi, p. 184).
(2) Voir surtout le livre II et le livre IV des statuts.
faire lire tous les deux mois, et qui leur interdisent de quitter Florence, d'interrompre leur office, sinon pour motif exceptionnel. Puis par deux conseils, l'un général, qui contient une quarantaine de membres, l'autre spécial, qui en a douze; tous deux (et cette organisation est calquée sur celle de la commune ellemême) sont appelés à délibérer sur toutes les affaires importantes. Quelquefois par des commissions qui sont chargées d'étudier telle ou telle question. Surtout par une mesure qui, dans les républiques italiennes, est destinée à rendre effective la responsabilité de tous les pouvoirs; les consuls sortant de charge sont, comme on dit, sindacaii, ce qui veut dire qu'ils sont astreints à une reddition de comptes dont nous avons dit plus haut les conditions sévères.
Ils ont de plus à côté d'eux d'autres officiers : c'est le trésorier qui, comme eux, est élu par l'assemblée et prête serment; qui, de plus, fournit caution et est chargé de garder et d'apposer le sceau officiel : on prévoit même que, pour remplir cet office, on devra lui fournir deux livres de chandelle, un bâton de cire verte et un cahier en papier de soie (1). Viennent, en sous-ordre, un comptable, un syndic, des procureurs et deux notaires. L'un de ces deux notaires est l'enregistreur des contrats, marchés, arrêts qui intéressent la corporation, et l'orateur ordinaire qui parle au nom des consuls, l'autre... Vous rappelezvous ce qu'est à Florence le podestat ? Ce magistrat
(1) St., IV, 5.
186 HISTOIRE nu TRAVAIL A FLORENCE
annuel doit toujoais être étranger, afin qu'il puisse faire régner l'ordre et la justice, sans être suspect de céder àdes pressions de famille ou de parti. De même le second notaire est étranger, nommé pour un an; il est chargé de veiller à l'observation des statuts, tenu de dénoncer et de punir les délinquants, voire de rappeler à leur devoir et de mettre à l'amende les consuls qui, par complaisance ou négligence, laisseraient la loi gauchir entre leurs mains (2). Ajoutons encore quelques rouages secondaires, messagers nécessaires pour faire exécuter les ordres des consuls, ambassadeurs qui remplissent des missions de parade ou de confiance, réviseurs des statuts qui fonctionnent de façon intermittente, et nous avons la liste à peu près complète de ceux qui administrent lacorporation.
Jusqu'ici, elle ressemble à toutes les autres. Mais à qui regarde attentivement, une différence profonde se révèle bientôt. Elle est de structure complexe et capilalisle.
Elle est complexe, en ce sens qu'elle n'est point composée d'individus, mais de sociétés. Ce sont des sociétés de durée vai*iable, où cliacmi des associés apporte une certaine somme, et a une part proportionnelle dans les bénéfices; des sociétés, suivant l'usage du temps, en nom collectif et à responsabilité illimitée, où chacun des participants, en cas de perte, engage sa fortune entière jusqu'au paiement