‹ Histoire du travail à FlorenceChapitre 24 sur 29 · SL, IV · texte numérisé non relu

SL, IV

nelle. Arrivés, ils bénéficiaient de privilèges de toute sorte. Non seulement ils pouvaient librement prêter à intérêt, faire le commerce de l'argent, mais la morale et la loi avaient pour eux d'étranges complaisances. Les jeux de hasard, ailleurs défendus, étaient là autorisés ; l'adultère même n'y était point poursuivi. Si quelqu'un d'entre eux venait à y mourir, il échappait au droit d'aubaine ; si quelque autre avait des dettes antérieures, il ne pouvait y être arrêté. Le champ de foire était comme un lieu d'asile, une sorte de territoire sacré, qui conférait à ceux qui l'occupaient des immunités provisoires ; Juifs, Musulmans, Tartares y étaient en sûreté. Avantage plus sérieux encore: les transactions revêtues du sceau de la foire étaient privilégiées ; elles devaient être exécutées avant le règlement de toute autre créance. Elles étaient garanties par le droit de représailles; c'est-à-dire que les gardes de la foire, nommés par le seigneur qui en était le protecteur-né, pouvaient, si un marchand venait à disparaître sans payer ses dettes, saisir, jusqu'à concurrence de la somme en souffrance, les biens et même les personnes des marchands du même pays. Ceux-ci étaient regardés comme responsables solidairement du méfait. 11 existait alors, en matière commerciale, une solidarité analogue à celle qui subsiste aujourd'hui, lorsqu'il y a eu insulte au drapeau ou sévices à l'égard d'un citoyen de la nation à laquelle on appartient.

De toutes ces foires, les plus importantes pour la corporation de Galimala étaient celles de Brie et de

Champagne; elles étaient le marché des draps de France, de Flandre et d'Angleterre, qui faisaient le primitif et principal objet de son trafic. C'est pourquoi elle y dépêchait chaque année deux envoyés spéciaux, deux courriers. (Rome seule partageait, avec les foires de Champagne, l'honneur d'être reliée à Galimala par un courrier, lequel n'était pas même régulier.) Ces deux courriers arrivaient, par étapes continues et directes, à deux époques diiïérentes. Le premier s'appelait courrier de caparra. Ce nom mérite explication. C'était l'usage, par exemple, à la foire de Provins, que l'on commençât par la mise en vente des draps et des cuirs. Au bout de huit à dix jours, on criait: Arrhes de drap! Arrhes de cuir ! Cela voulait dire que les marchés pour cette catégorie de marchandises étaient considérés comme conclus et qu'il fallait, en conséquence , donner les arrhes. Le courrier de caparra (c'est le sens du mot italien) était le courrier des arrhes. L'autre qui venait plus tard était le courrier du paiement i de pagamento). Le paiement se faisait à terme et Fou sait qu'à la fin des foires il y avait un moment solennel où, par l'intermédiaire des changeurs, les comptes se réglaient et se compensaient, où les lettres de change s'acquittaient, où les reports se faisaient d'une foire à une autre. C'était sans doute pour ce moment que devait arriver le second courrier. Les deux courriers apportaient dans des étuis fermés (sparadrappi) les lettres et instructions officielles, soit de la corporation tout entière, et alors signées et scellées par le notaire et

le trésorier, soit des diverses sociétés qui la composaient. Toutes celles-là étaient transportées gratis; il en était de même des lettres de famille écrites par ceux des marchands qui contribuaient aux frais du voyage. Celles qui émanaient des autres membres de la corporation étaient taxées à raison de douze deniers par lettre.

Pour se tenir en communication avec ses membres fréquentant les pays étrangers, VArte di Calimala (1) prenait des précautions nombreuses. 11 veillait à l'entretien et à la sécurité des chemins et des ponts ; il avait des relais et des auberges sur les routes. Les marchands, arrivant dans une ville, v trouvaient des hôteliers assermentés, qui entreposaient leurs marchandises et hébergeaient leurs personnes suivant un tarif convenu. Ces hôteliers donnent quelquefois lieu à des plaintes : mais c'est bien pis, quand il s'agit des autres agents extérieurs de la corporation. Les uns sont des associés de quelque compagnie florentine et dirigent là-bas quelque succursale ; les autres sont de simples commis salariés. Tous sont munis de procurations et de jetons qui les accréditent, mais ces agents lointains ne sont j>as ])ien sûrs. 11 leur est défendu de se marier avec des femmes du pays où ils vivent, parce qu'ils se créeraient ainsi des intérêts personnels peu compatibles avec leurs fonctions. Il leur est défendu de faire des aflPaires pour leur propre compte, ou au profit d'une autre maison

que celles qu'ils représentent. Malgré tout, il leur arrive de compromettre la corporation par des fraudes, des vols, des escroqueries, des violences coupables ; et ils sont pour elle un objet de soucis perpétuels. Les statuts sont pleins d'articles (1) qui ont pour objet de décliner la responsabilité de leurs manquements, de les maintenir dans les règles du devoir, de réprimera leur malice effrénée ».

Yeut-on connaître quelques-uns de leurs méfaits ; en voici des échantillons (2). En 1279, un certain Lape Rustichi, de la Compagnie des Bencivenni de Florence, disparaît de la foire de Lagny en oubliant de payer. Les gardes de la foire écrivent aux consuls de Calimala pour qu'ils lui fassent acquitter sa dette. Ceux-ci répondent : — Adressez-vous aux autorités de la commune. — Nouvelle lettre des gardes au podestat et au capitaine du peuple, aux conseils de la commune, aux consuls des marchands et des changeurs, les sommant de faire arrêter ledit Lapo ou Tun de ses associés et de faire vendre leurs biens jusqu'à concurrence de 300 livres, frais non compris. Sinon, il arrivera malheur aux marchands et auxmarchandises de Florence. C'était une menace de représailles. Or, cette espèce d'excommunication commerciale n'était point chose à mépriser. Elle comportait

(1) st., II, 20 à 28, 88.

(2) Arch. storico italiano, t. VI, 1'" partie (1857). P. Berti, Doclimenli riguardanîi il commercio dei Fioreniini in Francia — nei Secoli XJII-XIV — e singolarmenfe il loro concorso aile ficre di Sciampagna, pp. 247-274.

l'interdiction de venir aux foires, la saisie des marchandises, l'arrestation des marchands eux-mêmes. Nous ne savons pas quel fut le résultat de ces pourparlers ; mais il est probable que les gardes obtinrent satisfaction. En 1294, un autre Florentin, qui a loué un cheval à l'royes, s'est enfui avec le cheval : une lettre des gardes de la foire le dénonce (( à toutes justices tant d'esglise que séculières » et le décrète de prise de corps. En 1296, même intervention contre un Barbadori de Florence, à qui Simon Massé, changeur, réclame 100 livres tournois. Il faut croire que ces débiteurs, et les autorités aussi, se faisaient tirer l'oreille, car quatre lettres et de nouvelles menaces sont nécessaires en l'occurrence (1). Mais il semble bien que ces agents, peu scrupuleux à l'égard des marchands étrangers, ne sont pas des serviteurs plus loyaux envers leurs maîtres ou associés de la mère patrie. Ils gardent indûment les procurations et pièces dont ils sont nantis. Ils ne reviennent plus ou reviennent avec des fortunes de provenance équivoque. Aussi cherche-t-onles moyens les plus efficaces pour les forcer à en rendre raison ou à rendre gorge. Si l'on s'aperçoit qu'ils sont re-

(1) Quelquefois les affnires, où se trouvent impliqués les marchands, sont de nature inverse : ainsi, en 129.5, les gardes de la foire de Champagne intiment l'ordre au sénéchal de Provence de faire rendre à ses propriétaires, qui sont en grande partie des compagnies de Florence, la cargaison dun navire génois qui, après naufrage, a été saisie et retenue par l'abbé de l'île Sainte- Marguerite et ses hommes : et l'abbé, menacé d'interdit, est forcç de se soumettre,

venus plus riches du quadruple, du triple, du double même de ce qu'ils avaient en partant, une enquête, qui peut être secrète, est ouverte contre eux. On les interroge, on les emprisonne, eux et leurs familles ; Galimala voudrait même qu'on lui permît de les mettre à la torture. Si l'inculpé ne peut expliquer congrûment l'accroissement de son avoir, il est traité comme un failli ; son nom et son portrait sont affichés ; lui-même est mis au ban de la commune ; et si, pour éviter cette terrible reddition de comptes, il entre au couvent et se croit à l'abri dans ce refuge, le couvent qui l'a reçu est privé des aumônes de la corporation, tant que l'argent volé à ses maîtres par ce moine de hasard ne leur a pas été restitué.

On voit la variété des moyens auxquels recourt YArie di Calimala pour atteindre le but économique qu'il poursuit. Mais il se propose en même temps un but social Qi moral. Il tend à établir entre les maîtres la concurrence loyale, le combat à armes égales, ce que les x\nglais appellent le fair play. 11 veut donc empêcher les gros d'écraser les petits, les riches de ruiner les pauvres, faire en sorte que tous puissent vivre décemment, qu'aucun ne soit réduit à la misère. Sa devise est ici Egalité et Solidarité.

En conséquence, il est défendu de faire tort au confrère en travaillante lui dérober sa clientèle. Dé-

fense d'appeler le client qui est entré dans une boutique voisine ou qui stationne devant (1 . Défense de faire la moindre invite au passant qui circule dans la rue. Défense de le tenter en faisant porter chez lui une pièce de drap à l'examen. Défense de le séduire par un rabais ou une prime. Défense aux courtiers qui guident les acheteurs de recommander une maison au détriment d'une autre, d'être intéressés dans aucune, de témoigner une préférence pour telle ou telle marchandise ; leur rôle doit se borner à conduire les gens là où ils leur disent d'aller. Défense aux membres de la corporation de former dans son sein une association restreinte, un cartel, comme on dirait de nos jours : cela créerait, aux dépens de l'intérêt général, des intérêts particuliers. L'esprit de corps plane au-dessus des volontés individuelles. Si un membre de la corporation vient à mourir, toutes les boutiques doivent être fermées en signe de deuil (2;. Arrive-t-il que l'un d'eux ait laissé des dettes à l'étranger : on se cotise pour sauver l'honneur corporatif en les payant. Un danger menacet-il à Florence quelques-uns d'entre eux : la corporation fait front tout entière 3 . Ainsi quand les nobles propriétaires, qui leur louent fort cher leurs étroites boutiques, font mine de renchérir les loyers, ce qui frappe seulement une partie des marchands, tous sont invités à déménager; c'est une vraie grève

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