SL, III
(2) St., III, 45.
(3) St., II, 32.
générale de locataires, un exode qui vise à transporter le commerce de Galimala dans un autre quartier. Et, en vue des défections possibles, les faibles sont avertis que seront mis en quarantaine, non seulement les propriétaires des locaux abandonnés, mais ceux qui auraient le tort d'y retourner et d'accepter l'augmentation projetée. Comme un syndicat de nos jours, la corporation flétrit et condamne par avance ceux qui pourraient avoir envie de fléchir dans la lutte et elle forme contre Tennemi le bataillon carré.
Ce désir d'y maintenir l'unité s'étend jusqu'au domaine de la conscience. Au point de vue religieux, tous les membres de VArîe font profession d'être bons catholiques et adversaires implacables de l'hérésie (1). Pour être plus sûrs de ne point admettre parmi eux de faux frères, ils imposent à tous ceux qui entrent dans leurs rangs un serment solennel : or, les patarins de Florence, cousins de nos Albigeois, se reconnaissaient à ce signe qu'ils refusaient de jurer en prenant à témoin Dieu, les saints ou les évangiles. Ces marchands qui exigent un certificat d'orthodoxie , qui punissent le parjure , le blasphème (2) et proscrivent les jeux de hasard, chôment naturellement les dimanches et les fêtes, qui sont nombreuses, et ils jettent en tête de leurs sta-
(2) St., III, 33.
tuts la longue liste des aumônes dont ils gratifient trente monastères d'hommes et de femmes. Mais surtout il est trois œuvres pies qu'ils soutiennent de leurs peines et de leurs deniers.
La première, la plus brillante, est l'œuvre de Saint-Jean-Baptiste (1). Il est, comme chacun sait, le patron de la cité ; c'est son effigie qui figure sur les monnaies de Florence; et le 24 juin, jour de sa fête, une longue procession, où figurent autorités, chevaliers, corporations, citoyens et tributaires de la commune, vient apporter au baptistère ses hommages sous forme de cierges dont le poids est soififneusement déterminé. C'est l'Œuvre de Saint-Jean, dont les marchands de Calimala sont les directeurs, qui recueille ces offrandes. Le produit, avec le revenu des terres et maisons que possède l'CKuvre, doit servir à embellir le sanctuaire, à le revêtir de marbre, à y entretenir des lampes perpétuelles devant les chapelles où sont conservés les étendards et le carroccio de guerre, regardé comme le palladium de la llépublique, à le parer d'une mosaïque superbe dont le saint doit être le sujet, mais dont Florence, encore pauvre en altistes de ce genre, fait venir de Venise le veiie el les constructeurs, à payer enfin des banquets en l'honneur de l'édifice dont la corporation est la surintendante.
Puis vient l'Œuvre de San Miniato (2). Sur la
(1) .S7., I, articles 4 à 28.
(2) St., I, 10, 17, 18. — K. Davidsoun, Forsc/iungen zur Geschichte von Florenz, IV, 4. — Filippi, p. 61.
hauteur, d'où Florence dans son cercle de collines apparaît comme un bijou dans son écrin, s'élève une basilique dont l'érection marque une date de l'architecture italienne. C'est encore Calimala, de moitié avec le chapitre, qui est chargée de l'administrer, de la décorer, et qui lait peindre fièrement ses armes sur les voûtes et les parois.
La corporation partage également — cette fois avec l'évoque de Florence — la surveillance et la gérance de l'hôpital Saint-Eusèbe (1). C'est un asile de lépreux, situé hors de la ville, à Trespiano. Les malheureux, qui sont là séquestrés, y vivent entretenus en partie par leurs familles, en partie par des quêtes qu'on fait pour eux le jour de saint Lazare. Ils ne semblent pas être des plus faciles à conduire ; car nous les voyons se syndiquer, se révolter, recevoir à coups d'arbalète les agents que l'évêque leur envoie. Les soucis que ces œuvres donnent à la corporation et qui sont attestés par la très large place dont elles bénéficient dans les statuts justifient amplement les indulgences qui sont accordées par l'Eglise à ses membres et à leurs familles.
Il est curieux de constater que la corporation de Calimala, quand son importance aura été presque réduite à rien par l'usure du temps, se survivra
(1) st., I, 30, 31.
jusqu'au dix-huitième siècle comme congrégation pieuse et charitable. Mais cette fin modeste ne doit pas faire oublier qu'elle fut, au treizième siècle, une puissance politique.
Sans doute, elle est soumise à la commune. Ses statuts doivent être approuvés par les autorités de la République et ils le sont sous la réserve qu'ils ne seront jamais contraires aux lois. Mais la corporation n'en forme pas moins un petit État dans TEtat. Non seulemeut elle sert de cadre pour le service militaire et aussi pour la perception des impôts; car d'une part, elle promet d'arriver en armes au son de la cloche, et, d'autre part, elle prête à Florence, elle souscrit des emprunts publics qu'elle répartit ensuite enlre ses membres, ou bien elle se porte adjudicataire de telle ou telle « gabelle », consistant en droits d'entrée sur telle ou telle denrée. Mais, surtout, elle a des privilèges qui lui font une place spéciale dans la cité. Il est, par exemple, interdit d'arrêter, au Marché Xeiif, à l'heure du marché et trois heures plus tard, tout homme immatriculé sur ses registres. Elle est chargée, avec la corporation des changeurs, de veiller à la frappe des monnaies et elle nomme chaque année un délégué pour cet office. L'aune légale (1) devient la (( canne ferrée » de Calimala, et toutes les mesures de longueur doivent se conformer à cet étalon. La corporation détient donc une parcelle de l'autorité publique. Ses
(1) St., III, 38.
LES CORPORATIONS bU GRAND COMRIERCE 213
consuls, qui déjà jugent sans appel les causes ayant un caractère commercial, figurent de droit dans les conseils de la ville et y parlent haut ; ils s'efforcent de faire mettre dans les statuts de la commune des articles qui soient en faveur de leur corps de métier, (jui assurent son monopole ou sa suprématie sur ses subordonnés; ils requièrent et obtiennent l'aide des magistrats pour faire exécuter leurs décisions (1). Avec les six autres corporations qu'on commence à nommer majeures et qui représentent le popolo grasso, Galimala forme une sorte de fédération, qui aspire et réussit à devenir la classe dirigeante. Ce groupe, qui comprend la bourgeoisie riche, fait profession d'être guelfe, ce qui dans le langage du temps signifie anti-féodal et anti-impérial, partisan du self-government pour la commune, d'une organisation autant que possible indépendante et républicaine. Il imprime, surtout pendant la seconde moitié du treizième siècle, son caractère dominant à la politique florentine.
C'est une politique habile, hardie et tenace, qui vise à faire de Florence une grande place de banque, de commej-ce et aussi d'industrie (2). Politique qui, à l'extérieur, est tantôt belliqueuse, tantôt pacifique; belliqueuse contre les villes qui lui font ombrage, qui lui bouchent le chemin de la mer ou de Rome ; pacifique avec celles qui peuvent lui offrir une aide
(1) st., II, 17, 42.
(2) GiNO Arias, / Iraltali commerciali délia Repubblica Fiorenllna (Firenze, 11>01).
contre des voisines et rivales détestées ou avec les puissances d'où dépend son négoce lointain. Donc guerres d'expansion contre Pise, Sienne, Arezzo ; mais alliance avec Gênes, qui est Tennemie implacable de Pise; traités avec une foule de cités pour régler les différends par l'arbitrage, pour établir en Toscane Tunité monétaire, pour atténuer, puis supprimer le système des représailles, pour le remplacer par l'extradition des mauvais payeurs en fuite, pour assurer le transit des marchandises avec un minimum de droits; orientation vers le libre échange qui, à toute époque, plaît au grand commerce ; caresses de paroles et prêts d'argent aux princes français qui peuvent, dans le royaume de Naples et au delà des monts, favoriser ou maltraiter les marchands venant des bords de l'Arno (i). A l'intérieur, politique bourgeoise, hostile à la fois aux prétentions vieillies delà noblesse et aux ambitions naissantes du menu peuple. On admettra au partage du pouvoir la bourgeoisie moyenne ; mais on en exclura les magnats, les petits métiers et toute la population ouvrière. C'est le sens de la révolution qui s'accomplit en 1293 et qui meta la tête de la cité vingt et une corporations privilégiées. Et il n'est pas étonnant que Giano délia Bella ait été à Paris un des agents de VArle di Calimala, avant d'être un des meneurs principaux de cette révolution décisive, qui faisait de Florence une véritable république syndicaliste où les corporations riches et aisées
devenaient le gouvernement, absorbaient presque entièrement l'Etat à leur profit.
Le moment est venu d'aborder l'autre moitié de l'activité que déployèrent les membres de Galimala comme prêteurs sur gages, financiers, brasseurs d'affaires, banquiers des seigneurs, des rois, des communes, des abbés, des évoques et des papes.
Chacun sait qu'en Europe les grands manieurs d'argent de ce temps-là furent les Juifs d'abord, puis les Gahorsins ou habitants du Quercy, avec eux les Templiers grâce aux possessions et relations qu'avait en tout pays cet ordre international, et enfin ceux que l'on appela les Lombards. Lombards : le nom est restreint parfois à des hommes originaires de la Lombardie, à des citoyens d'Asti, de Chieri, de Milan, de Plaisance ; certains documents les distinguent des Toscans(l) ; mais peu à peu le nom s'étend, en Occident, à tous ceux qui parlent italien ; il finit par comprendre les Pisans ou les Génois aussi bien que les Vénitiens ou les Milanais, les Siennois ou les Florentins. Il commença par s'appliquer aux marchands qui fréquentaient les foires et dont quelques-uns s'établissaient à l'étranger : vendeurs d'objets de luxe et de denrées exotiques (soieries,
(1) Voir Paul Morel, les Lombards dans la Flandre française et le Hainaut, p. 153 (Lille, 1908, in-8).
bijoux, safran, kermès, alun, etc.), acheteurs de tissus en laine et de matières premières. Puis, par une transition insensible, il désigna les prêteurs, les usuriers, ceux qui faisaient le commerce de l'argent.
Gomment s'opéra ce changement de signification? De la manière la plus simple. Les gros marchands, qui non seulement étaient pourvus de numéraire, mais qui déjà pratiquaient Tart de s'en passer et réglaient entre eux leurs comptes par des lettres de change (1) et des compensations, se trouvaient par la même initiés aux mystères du crédit et habitués aux procédés du paiement à terme. Ils étaient prédestinés à considérer comme la marchandise par excellence celle qui renfermait en soi toutes les autres, puisqu'elle permettait de les acquérir; à rendre mobile ce genre de richesse ; à faire circuler et travailler ces métaux précieux qui s'accumulaient dans leurs coffres ; bref, à trafiquer de ce capital dont ils expérimentaient chaque jour la souplesse et la puissance.
Les grands commerçants devinrent donc naturellement banquiers. Les deux genres de commerce qu'ils exerçaient ainsi peuvent être séparés par abstraction, mais dans la réalité ils étaient le plus souvent confondus.
11 en fut à Florence comme dans les autres villes, sauf que les Florentins ne semblent pas y avoir eu
(1) La plus ancienne lettre de change connue où figure une société de Florence aux foires de Champagne est de 1235 (R. DaviDSOHN, Forscimngen, etc., t. III).
besoin des leçons des Juifs. Ceux-ci n'y jouent pas le rôle d'initiateurs. On n'y trouve guère que le fils d'un Juif baptisé qui figure, en 1219, dans un consortium avec des banquiers florentins et romains en vue de poursuivre le remboursement d'une créance sur un évéque de Chartres (1). En revanche les couvents leur ont montré le chemin. Ils ont accepté, recherché même des dépôts. Des documents contemporains nous montrent les moines quêtant des affaires dans les rues de Florence (2). Les cloîtres inspiraient confiance aux dépositaires ; ils étaient moins exposés que tout autre établissement à être rançonnés ; leur caractère sacré était une présomption qu'ils seraient plus scrupuleux, quand il s'agirait de restituer. Toutefois, souvent mal administrés, dépensant au delà de leurs ressources, ils s'endettaient et les dépôts coururent plus d'un danger. Les contrats furent, à plus d'une reprise, falsifiés ou remplacés par d'autres où la somme confiée était diminuée. Des pièces fabriquées furent présentées au remboursement. Aussi voyons-nous usitées de curieuses précautions ; en produisant le titre qui fait foi, il y a certains signes secrets qu'il faut faire ; il faut plier un certain doigt, montrer un couteau, un anneau. Parfois la feuille de parchemin, où est écrit le reçu, est coupée en deux de façon irrégulière et les morceaux, les lettres doivent exactement se rejoindre. On a quelque surprise à trouver déjà en usage des
(1) Robert Davidsohn, Forschungen, etc.
(2) Statuts de ÏAiie del Cambio.
procédés employés aujourd'hui pour assurer le paiement des chèques à leur véritable destinataire. Malgré tout, les dépôts ainsi remis à des maisons religieuses avaient un défaut grave : ils revenaient diminués des frais de garde, mais jamais augmentés. Le capital restait oisif dans les coffres où on l'enfermait. C'est alors que les marchands d'argent intervinrent et obtinrent la préférence.
UArte di Calimala n'eut pas le monopole de ce commerce. Dès l'an 1200, il le partage avec une autre corporation, qui s'en détache : c'est celle des changeurs. Elle est assez considérée; elle fait aussi partie des arts majeurs ; à la date de 1299, des statuts que nous possédons et qui sont de cette année-là nous apprennent qu'elle contient 140 sociétés et plus de 350 personnes. Elle a le contrôle de^ balances publiques qui doivent être marquées de son sceau. Elle partage avec Calimala l'honneur de fournir deux contrôleurs qui surveillent la fabrication de la monnaie. Pourtant elle est emprisonnée dans des limites étroites. Elle est réduite au change, à l'achat des pierres précieuses, aux prêts sur gages, à la réception des dépôts, bref, à des opérations qui engagent des sommes médiocres. Ses membres n'appartiennent pas aux grandes familles de Florence. Ils opèrent en personne, soit dans la ville, soit dans la banlieue; ils ont dans les marchés, dans les foires, leur taljle, leur comptoir, avec un
(1) La Sorsa Saverio), Uorganlzzazione dei camhiatori fiorenlini nel medio euo (Cerignola, 1904).
LES CORPORATIONS DU GRAND GOMiMEHGE 219
tapis, des balances, des bourses et une espèce d'échiquier divisé en compartiments où les jetons de cuivre, dont ils se servent pour calculer rapidement, prennent, suivant la position qu'ils occupent, des valeurs différentes (1). Ils tirent quelque bénéfice du change, qui est l'opération primordiale par laquelle a commencé le commerce de l'argent. Mais les grosses opérations que comporte le crédit reviennent à leurs puissants confrères de Galimala.
Seulement changeurs et banquiers faillirent être arrêtés dès le début par un terrible obstacle. Le prêt à intérêt, le dépôt qu'on restitue majoré, parce que l'argent a, suivant l'expression populaire, fait des petits, voilà des choses que l'Eglise, nous le savons, condamne avec énergie.
Dans l'Evangile selon Saint-Luc (2) il est dit : Mutnum date, nihil inde sperantes. Prêtez, sans espoir d'en tirer profit. — Par suite, tout intérêt était usuraire; exiger d'un emprunteur qu'il rendit plus qu'il n'avait reçu, c'était se faire payer un je ne sais q.uoi qui n'était ni palpable ni visible. Les Pères de l'Eglise, les conciles, les papes avaient à Fenvi flétri l'usurier comme un être abject et méprisable. Des rois, des empereurs, des communes avaient ajouté le poids du bras séculier à la défense ecclésiastique, et, au début du onzième siècle, il s'était produit une recrudescence de sévérité.
L'amour de la pauvreté, prêché parles ordres men-
(1) Piton, les Lombards en France et à Paris, p. 49.
(2) Ghap. XIX, verset 23.
diants et surtout par saint François d'Assise et ses disciples, avait rendu Topinion plus difficile sur les moyens de s'enrichir. Le visiteur de Florence, qui parcourt aujourd'hui le cloître de Saint-Marc, y voit se dérouler en fresques naïves les miracles de saint Dominique, patron des dominicains; or, l'un de ceux que le peintre y a représentés répond à la fois aux sentiments de l'Eglise et à ceux du peuple : un usurier s'approche de la sainte table et voici que l'hostie se transforme pour lui en charbon ardent. L'Eglise avait déjà peine à admettre sans restriction le bénéfice commercial; elle voulait que toute chose fût vendue « au juste prix », et elle entendait par là un cours très voisin du prix de revient, le dépassant seulement de ce qui est nécessaire pour faire vivre le vendeur dans la condition où Dieu l'a placé ; il est vrai que la formule était élastique et risquait fort de s'élargir outre mesure, dès qu'on en laissait l'interprétation à l'arbitraire du vendeur (1). Mais pour les écus se reproduisant et se multipliant en apparence de façon automatique, en réalité par le travail d'autrui, l'interdiction restait formelle, absolue. La violer était péché mortel. La sépulture religieuse devait être refusée à qui ne s'était pas repenti en temps opportun. Et nous voyons tantôt une population entière, comme ce fut le cas à Gourdon, près de Cahors 2), abjurer
(1) Sur ce sujet, consulter Asiiley, Jlisloire des doctrines économiques de r Angleterre, 2* volume (L'intérêt et l'Eglise). Voir aussi HuvELiN, Essai sur le droit des marchés et des foires, p. 560 (Paris, in-8, 1897).
(2; Piton, les Lombards en France et à Paris, p. 218.
l'usure comme une hérésie, et payer à l'Eglise en guise de pénitence des sommes assez fortes; tantôt un Lombard parisien, Gandoufle le Grand (1), s'alléger, au moment de mourir, d'une partie de sa fortune mal acquise, en faisant des restitutions in ex- Iremis à ceux qu'ila pressurés ou à leurs hoirs ; tantôt encore le parent et l'héritier d'un Florentin (2), mort à Bar-sur-Aube. faire dire des messes pour l'âme compromise de ce marchand qui s'est indûment enrichi.
Cependant le commerce, qui dans son expansion naturelle a tant fait pour briser les cadres étroits de l'ordre social du moyen âge, ne peut se plier à cette prohibition si rigide. Les commerçants à la gêne cherchent toute espèce de biais pour éluder la loi, en ayant l'air de la respecter. Ils y dépensent beaucoup d'ingéniosité, d'habileté, de rouerie. L'heure n'est pas venue encore où des théologiens se mettront de leur côté ; où ils opposeront Ancien et Nouveau Testament, Evangile même à Evangile ; où ils rappelleront, d'après saint Mathieu (3), ce maître qui se plaint que son serviteur n'ait pas placé son argent de façon à lui faire retrouver son capital accru à son retour de voyage ; où ils découvriront ainsi des textes sacrés pour adoucir la rigueur des prescriptions primitives. Mais, en attendant, les habiles hommes d'affaires que sont les Florentins ima-
(1) Piton, les Lombards en France el à Paris, p. 157.
(2) Davidsohn, Forschungen, t. III, à la date de 1275.
(3) Chap. XXV, verset 27.
giiient des accommodements avec le ciel. Il est curieux de saisir sur le vif, dans les statuts de ÏArte di Calimala, les précautions avec lesquelles ils procèdent. Lisez l'article 2 du livre I. Les drapiers en gros aiment, préfèrent même les marchés à terme. Si, au jour dit, le débiteur n'a pas payé, faudra-t-il lui accorder un délai, en exigeant de lui une somme en sus, à titre d'intérêt, d'indemnité, de dépens, de rétribution pour la concession ainsi octroyée ? Non, non, fi donc ! Arrière ces mots malsonnants ! L'occasion est bonne pour flétrir solennellement Pusure et l'on n'y manque pas. 11 seinlde que l'intérêt soit tout à fait rayé des usages. Mais regardez de près les articles suivants, qui peut-être ne sont pas de la même date. Si par hasard un débiteur s'est engagé à donner quelque chose à son créancier par-dessus le marché, en sus de la somme qu'il lui doit, on inscrira sur les livres que le surplus a été offert en cadeau, en don gratuit (1). L'intérêt reparaît ici, mais masqué, déguisé.
Autre entorse à la loi de l'Église. Si quelqu'un veut payer avant le terme fixé ce qu'il a acheté, on lui rabattra deux deniers par livre et par mois (2). C'est, cette fois, l'intérêt à rebours, l'intérêt retranché du total à payer, ce que nous nommons aujourd'hui l'escompte; mais c'est toujours l'intérêt admis, calculé. Plus loin même, il est dit que, si un acheteur n'a point payé à l'échéance, on peut lui réclamer une
(1) Liv. II, art. 18.
(2) Liv. III, art. 2.
indemnité pour le dommage que cause ce retard. Nous voyons poindre ici la théorie qui fit brèche aux doctrines de l'Église. On compare la situation du créancier avec ce qu'elle aurait été, si la dette eût été acquittée au terme convenu. En cas de retard, ou bien // éprouve un dommage positif (il n'a pu, par exemple, tenir un engagement qu'il a pris lui-même, il a été obligé de déplacer de l'argent bien employé, que sais-je), ou bien // a perdu une occasion de gagner (il n'a pu acheter, au moment où elles étaient à bas prix, soit une maison, soit une terre, soit des matières premières nécessaires à son industrie ; il n'a pu en somme, opérer un placement qui lui eût été avantageux). Dans l'une et l'autre hypothèse il a droit à une compensation, et cette compensation, c'est l'intérêt qu'il touche et qu'il peut alors toucher, nous dit-on, sans péché (1). Sans doute, au début, il fallait laisser passer un certain délai ; ce n'était pas du premier jour que l'intérêt courait; il fallait aussi prouver qu'on avait réellement subi une perte ou un empêchement de gagner. Mais bientôt les marchands se dispensèrent de faire la preuve, et une tolérance régulière s'établit en leur faveur. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient leurs tribunaux propres. Il fut, du reste, considéré par les théologiens eux-mêmes comme suffisant pour gagner le paradis, qu'en mourant ceux qui n'avaient pas la conscience tranquille ordonnassent de vagues restitu-
(1) Liv. III, art. 7.
lions, dont le montant était fixé par l'Eglise, si le testateur avait négligé de déterminer la somme à la- i quelle il se taxait pour ses gains illicites (i). ' '
Ailleurs, dans les villes maritimes, ce fut la commandite qui agit dans le même sens. On prêtait une certaine somme à un homme entreprenant qui s'en servait pour fréter et charger un navire. 11 partait, aljordait, vendait sa cargaison. Au retour, si le voyage avait été heureux, il rendait la somme qu'on lui avait confiée, mais il partageait avec les préteurs les bénéfices de l'opération suivant des proportions fixées d'avance par contrat. En pareille occurrence les prêteurs couraient beaucoup de risques ; sans compter que les bénéfices étaient aléatoires, ils pouvaient perdre tout ce qu'ils avaient avancé. Le profit obtenu en sus du capital remboursé paraissait alors une légitime compensation des risques courus. Et ce mode de prêt à intérêt passa aussi dans les habitudes (2).
On remarquera que dans tout cela l'intérêt se dissimulait toujours sous l'apparence d'une opération commerciale. Mais il arrivait aussi que ce prétexte manquât. Alors la marche des choses était différente, tout en aboutissant au même résultat. Un prélat, un seigneur, un simple particulier voulait, je suppose, déposer en lieu sûr des objets précieux, armes,
(1) Davidsohn, Geschichle von Florenz, t. II, 2" partie, p. 425,
(2) On peut en rapprocher les dépôts en numéraire participant aux bénéfices, qui furent communs dans beaucoup de banques de terre ferme. (Davidsohn, ibid., p. 416.)
bijoux, vêtements de luxe; il exigeait une garantie de restitution ; il ne se contentait pas toujours d'un simple récépissé ; il réclamait, en guise de sûreté, une certaine somme d'argent. Pouvait-on reprocher à la personne qui recevait le dépôt de fournir la caution demandée ? Rien de plus innocent, n'est-il pas vrai ? Et pourtant, ce qui s'introduisait à l'abri de cette façon d'agir irréprochable, c'était le prêt sur gage ; c'était l'usage de livrer une certaine somme d'argent contre une maison, une terre, un meuble, un hanap, un objet quelconque, qui devait, au bout d'un certain temps, être retiré moyennant remboursement de la somme prêtée, ou vendu au profit du prêteur. Celui-ci, outre son capital, touchait quelque chose pour couvrir les frais de garde et de vente ou bien il devenait, souvent à vil prix, possesseur de l'objet engagé. L'intérêt rentrait ainsi par la porte dérobée et se conquérait une place qui allait grandissant.
Parfois, on ne prenait pas tant de peine pour éviter le délit d'usure. Dans le négoce florentin, on usait fréquemment de singuliers contrats; on convenait d'échanger à terme, par exemple, du blé contre de l'huile, du drap contre de la laine, et de combler en argent la différence qui pouvait résulter du cours des deux denrées (1). C'était une sorte de jeu de Bourse, une spéculation quelque peu mystérieuse et si compliquée que les tribunaux d'Église s'y péril) Alfred Doren, Studien aus der Floreniiner Wirlhschaftgeschichte, p. 190.
2Êf> HISTOIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
daient. Ces contrats, fort suspects, s'appelaient baratti, dont nous avons peut-être tiré baraterie, scrocchi, d'où nous est venu le mot d'escroc. Ils étaient fort pratiqués, parait-il; et tout ce qu'on put faire, ce fut de les interdire entre Florentins, en les autorisant entre cilovens et étrano^ers.
Faute de mieux, on recourait à des expédients plus simples, mais d'une honnêteté plus douteuse encore. Quand on avait prêté 100 florins, on inscrivait sur son livre 150 ou 200, et le tour était joué. Grâce à cet artifice de comptabilité, l'intérêt devenait invisible. Ou bien on simulait une vente; c'était parfois une marchandise qui n'était jamais livrée; c'était aussi le procédé classique qui consiste, au lieu d'aligner à l'emprunteur la somme totale en écus de bon aloi, à lui remettre, pour une certaine valeur, des objets hétéroclites, dont il se hâte de se défaire à vil prix entre les mains mêmes du soi-disant vendeur ou d'un de ses confrères. UAvare^ de Molière, nous a rendu familiers les se'rvices qu'on peut tirer en pareil cas de vieilles tapisseries rapiécées, voire même de crocodiles empaillés. J'ajouterai que ces usuriers, si fertiles en combinaisons, savaient au besoin, quand ils poursuivaient le remboursement d'une créance formidablement majorée, se cacher derrière des hommes de paille qui prenaient sur eux l'odieux et le péril des poursuites. On ne s'étonnera donc pas si, malgré les entraves mises à leur lucratif métier, les prêteurs d'aTgent étaient devenus riches et puissants à Florence, autant et plus que dans les
autres cités d'Italie. — Florence « riche de gains prohibés », écrit un de ses chroniqueurs (1). — Le fait est que k^s plus honorés de ses citoyens pratiquaient l'usure avec sérénité. Porlinari, le père de la Béatrice de Dante, ne la dédaigna pas ; Accurse, le grand jurisconsulte, professeur à l'Université de Bologne, prêtait à gros intérêts et avait pour clients ses propres étudiants, à qui la crainte des examens inspirait sans nul doute l'exactitude dans les paiements (2).
Le coup de génie, ce fut de paralyser la mauvaise volonté de l'Eglise, en la prenant pour complice, en ayant non plus seulement pour débiteurs, mais quasi pour associés, les prélats et les papes. Voilà qui mettait d'emblée les prêteurs à couvert des censures ecclésiastiques ! Quand, pour se récupérer d'une avance faite à un abbé, à un évèque ou au Saint-Père, ils devenaient ses représentants et recueillaient auprès des fidèles les fonds destinés à couvrir la dette contractée, ils y gagnaient d'avoir des moyens spéciaux pour faire rentrer leurs créances devenues sacrées ; ils trouvaient à leur disposition les foudres pontificales, l'excommunication, l'interdit. Or, le pape avait de perpétuels besoins d'argent pour subvenir à la somptuosité de sa cour, plus encore pour soutenir sa lutte mortelle avec l'empereur ; il lui fallait de l'or pour acheter des alliés, de l'or pour payer des soldats. Il en fallait aux prélats, qui étaient les
(1) DiNO COMPAGNl.
(2) Davidsohn, Geschichle von Florenz, t. II, 2« partie, pp. 426-428.
agents ordinaires de sa politique, qui dépensaient leurs revenus, et au-delà, en fêtes, en réceptions, en voyages aux tombeaux des Apôtres. Les banquiers florentins dévorèrent, absorbèrent les propriétés des grands couvents environnants, puis ils disputèrent avec âpreté la clientèle de Rome. Ils allaient devenir une puissance européenne.
Vers le milieu du treizième siècle, on compte à Florence environ 80 compagnies faisant la banque (1) ; et parmi les associés, qui ont part à la mise de fonds et aux dividendes, on rencontre des Buonaparte, des Scali, des Frescobaldi, des Bardi, des Cerchi, des Peruzzi, des Alberti, etc.
Les opérations auxquelles se livrent ces maisons sont très variées. D'abord, le change et l'envoi de métaux précieux là où ils sont rares et par conséquent se vendent cher. Puis, dépôts, prêts sur gages et sur hypothèques, prêts sur promesse signée, pratiqués avec le gros de leurs clients, qui peuvent être des particuliers, des seigneurs laïques ou ecclésiastiques, des villes dans l'embarras. Aux commerçants elles oiïient les moyens d'éviter le transport du numéraire, si coûteux et si périlleux en ce temps-là : lettres de change qui remplacent une circulation d'argent par une circulation de papier, comptes courants qui permettent de régler des créances par une simple opération d'écriture et d'établir, par exemple, à la fin des foires, des compensations où la balance de l'ac-
(1) Peruzzi, Sloria del commercio e del banchieri di Firenze in tuîlo il niundo conosciuto dal 1200 al 1345 (in-8, Firenze, 18G8).
tif et du passif ne laisse plus qu'un solde peu important à acquitter en monnaie sonnante, lettres de crédit dispensant les voyageurs de traîner avec eux de grosses sommes; ajoutez des tentatives pour assurer les marchandises expédiées par terre et par mer, des commandites qui fournissent, moyennant une part dans les profits, les fonds nécessaires à telle ou telle entreprise. Puis, avec la commune, elles ont des rapports financiers de plus en plus nombreux : emprunts avancés et remboursés par la perception de droits d'entrée ; commencement de ce qui deviendra la dette publique; frappe de la monnaie, qui est d'or, d'argent et de cuivre et qui se prête à de multiples combinaisons d'agio. Elles prennent sur la politique de la République une influence directe: elles inspirent son système fiscal, favorisent les impôts indirects et les emprunts où elles trouvent leur avantage; elles aident à créer en 1252, dans le florin d'or à 24 carats, ce qui va devenir l'arme favorite de Florence. C'est le fiorin qui triomphera des empereurs et des condottières, combattra contre les villes voisines, les ligottera, les soumettra. L'union monétaire qui, dès ce temps-là, est acceptée par la plupart des cités de Toscane, tourne au profit de celle qui a su dans le florin créer le meilleur instrument d'échange.
Si l'on jugeait de la puissance de ces banquiers par l'existence qu'ils mènent alors, on s'exposerait à de singulières erreurs. Ils sont dans leur façon de vivre d'une économie qui va jusqu'à la parcimonie.
Ils ne dépensent largement que lorsqu'ils sont chargés par l'Etat de quelque mission, d'une ambassade, par exemple, ou de la réception de quelque noble étranger. Dans ces cas-là, ils tiennent à faire figure; mais, comme on dit d'eux, LucuUus au dehors, ils sont Gâtons à domicile. Ils ont peu d'argenterie; ils se prêtent mutuellement des couverts pour les dîners d'apparat. La bougie est un luxe qu'ils s'interdisent durant les longues soirées d'hiver. Vers 1308, la famille Peruzzi dépense par an 3.000 florins; cela équivaut environ à 100.000 francs de nos jours ; mais c'est peu, si Ton considère qu'elle comprend les ménages de trois frères avec leurs enfants et serviteurs, un total de trente et une personnes. Ces mœurs frugales se reflètent alors dans les lois. Je parle des lois somptuaires qui limitent le luxe des habits de noces et des enterrements. On peut y reconnaître l'esprit de ces banquiers, avides de pouvoir et d'argent, mais qui préféraient encore à la somptuosité du costume, du logement et du mol^ilier, des caisses pleines d'or et surtout une abondance de capital circulant.
Nous possédons les comptes de quelques-unes de ces maisons. La comptaljilité en partie double, qui parait avoir été inventée à A'enise vers la fin du quatorzième siècle, n'existait pas encore à Florence. Mais chaque maison avait déjà son grand livre relié en planches et un l)on nombre de livres auxiliaires qui étaient faits en parchemin ou en papier de coton, distingués par leur couleur (rouge, vert, noir.
blanc, orange) ou désignés par des numéros d'ordre. Elle possédait de plus ses livres secrets, qui contenaient les événements intéressant la famille et qui commençaient, en général, par une formule religieuse, où le chef de la maison, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, de sa sainte mère et de toute la cour divine, demandait pour lui et les siens la grâce de bien vivre, de bien mourir et d'être admis en paradis.
Les comptes de la compagnie Peruzzi, pour 1308- 1310, nous apprennent que, pour un capital de 130.000 livres, les sociétaires ont à toucher un dividende de 40 p. 100. Les mômes livres nous font connaître que la compagnie avait seize succursales dans les différents pays du monde. Les bénéfices étaient des plus considérables, d'autant que rien ne limitait le taux de l'intérêt. Il avait bien été fixé jadis par l'empereur Justinien à 4 p. 100 pour les personnes illustres, k 8 p. 100 pour les marchands, à 11 p. 100 pour les revendeurs de blés et de comestibles, à 6 p. 100 pour toutes personnes indistinctement. Mais il y avait longtemps que ces règles étaient tombées en désuétude; et, précisément peut-être parce que tout intérêt était interdit, les prêteurs, sûrs de commettre en tout cas un péché, voulaient au moins que le jeu en valût la chandelle. Profitant de ce que l'argent était rare, ils réclamaient des intérêts formidables : le taux allait couramment de 14 et demi à 25 p. 100; il montait assez fréquemment à 45, à 50 p. 100; on le trouve parfois de 66 et demi p. 100.
Et la chose s'explique aisément : les intérêts se comptaient au mois, quelquefois même à la semaine; ils s'élevaient de la sorte avec une rapidité vertigineuse.
Gela pesait si lourdement sur les pauvres, emprunteurs de petites sommes, qu'on voit poindre, vers le début du quatorzième siècle, un effort des villes, non plus pour extirper, mais pour réglementer l'usure. A San Gimignano, en 1309, des Juifs demandent à s'établir pour prêter sur gages, lesquels gages pourront être vendus au bout d'un an. Ils prétendent rendre ainsi service aux pauvres et à la commune et ils font leurs conditions. Ils auront le monopole de leur petit commerce; aucun autre Juif ne pourra séjourner plus de deux jours dans la ville. On respectera leur croyance et leur loi. Ils seront dispensés du service militaire. Ils auront le droit de porter des armes pour leur défense, le droit défaire emprisonner leurs débiteurs. Si la commune vient à manquer à cette convention, elle leur paiera une indemnité de 1.000 florins d'or, dont la moitié leur reviendra, dont l'autre sera acquise à l'Eglise romaine (1). Et ce n'est pas une des moindres curiosités de ce contrat que de voir ainsi l'Eglise transformée en associée et en protectrice de Juifs pratiquant officiellement l'usure. Le temps n'était plus loin où l'Eglise et la loi tâcheraient de canaliser ce qu'elles n'espéraient plus pouvoir supprimer.
(1) R. Davidsohn, Forschungen, etc., II ^à la date de 1309).
Mais, au milieu du treizième siècle, sous le manteau d'une interdiction absolue, le laissez-faire régnait vraiment dans le domaine du commerce de l'argent, et c'est alors que les marchands-banquiers florentins, missionnaires de Tor, pionniers du capitalisme, vont conquérir la suprématie financière de l'Occident chrétien.
Suivons-les, d'abord, en Italie. On les trouve au nord et au midi, opérant en troupe à Bologne, à Trévise, à Venise comme à Messine, où, dès 1193, il existe une rue des Florentins. Mais une histoire n'est pas un catalogue : nous n'essaierons pas de relever tous les points où ils eurent des établissements et des colonies. Nous mettrons seulement en relief les relations qu'ils nouèrent avec deux clients de choix intimement liés d'abord : la papauté et la dynastie angevine, qui conquit Naples et la Sicile.
J'ai déjà dit les besoins d'argent qui tourmentaient le Saint-Siège. Pour y subvenir, il avait une source intarissable de revenus, entretenue par la piété des fidèles : c'était la dîme qui se levait en tout pays catholique au profit de l'Église ; c'était, en certains Etats, par exemple en Angleterre, le denier de
Saint-Pierre; c^étaient, par intermittence, les fonds recueillis pour les expéditions projetées en terre sainte ; c'étaient les legs et donations des princes et des simples particuliers ; c'était encore la vente des indulgences. Il y avait là, pour ceux qui voulaient bien avancer ou prêter de l'argent aux papes, un ensemble de garanties solides, sans compter que, par cela même qu'ils devenaient les créanciers de la cour de Rome, ils obtenaient des introductions et recommandations auprès des rois, des abbés, des évêques, qu'ils devenaient presque des agents de l'Eglise, investis comme tels, pour leurs personnes et leurs créances, d'une espèce d'inviolabilité.
Les papes, à Torigine, eurent, pour collecteurs et dépositaires des sommes qui leur revenaient, des hommes d'église ; évoques, abbés, moines, se chargeaient de la récolte et les couvents des dépôts. Mais, au treizième siècle, ils abandonnent ce système. L'argent confié aux cloîtres ne rapporte rien. Puis il reste en pays étranger, hors de leur portée, exposé à des périls graves. En Allemague, les empereurs sont tentés de saisir ce qui fait la force (le leur ennemi ; les évèques mêmes sont parfois plus favorables à leur souverain laïque qu'à leur confrère de Rome, et ils s'opposent à ce que l'argent ramassé sorte du royaume. Avec les maisons de banque, qui ont des succursales ou des correspondants en plusieurs pays, les facilités sont plus grandes.
Qu'ils perçoivent eux-mêmes ou reçoivent des
mains du clergé les sommes destinées au pontife, les banquiers, non seulement prennent à leur compte les risques et périls qu'elles peuvent courir, mais, de plus, de leurs maisons mères, qui sont en Italie, lui versent de l'argent liquide jusqu'à concurrence du total touché ou môme à toucher. Les contrats qu'ils signent disent en termes exprès que l'on restituera au Saint-Siège, non point la monnaie qui a été déposée à son nom, mais la valeur de cette monnaie, et cela où et quand il lui plaira. Une date est, en général, fixée pour le remboursement des dépôts; mais il arrive souvent qu'elle est dépassée, et alors, suivant un mécanisme que j'ai déjà expliqué, il y a une indemnité due pour le retard du paiement. C'est l'intérêt qui se dissimule sous ce mot commode. Le taux en est, d'ordinaire, déterminé par le déposant lui-même. Mais, comme ce déposant est le chef de l'Eglise, cela maintient le taux dans des limites honnêtes et du même coup met le dépositaire à l'abri de toute censure ecclésiastique. Par un biais ingénieux, la censure peut épargner la Compagnie en frappant les individus qui la composent. Cependant ces mêmes individus Ssont solidaires financièrement : tous leurs biens répondent de leurs engagements, et le pape peut être tranquille; il a des garanties et des armes. Il peut mettre la main sur l'avoir des associés, si ceux-ci se montrent mauAais payeurs ; il peut les faire comparaître devant les tribunaux ecclésiastiques; il peut les excommunier, et ce ne sont pas des foudres mouillées et vaines.
Car les débiteurs de celui que frappe l'excommunication sont déliés de l'obligation de s'acquitter envers lui ; ses créances, sa personne même peuvent être saisies dans les différents pays chrétiens, où les souverains, quand ils sont très pieux ou quand ils y trouvent leur avantage, se font volontiers les dociles exécuteurs des arrêts du Saint-Siège.
Les banquiers, eux aussi, ont dans ces contrats leurs bénéfices. Ils ont en caisse de grosses sommes dont ils peuvent disposer temporairement. Ils font des gains appréciables sur le change des monnaies diverses, dans lesquelles la dîme est acquittée. Parfois même la dîme a été payée en nature : ainsi, en Islande, c'est en peaux de phoque et en fanons de baleine que les fidèles apportent leur tribut. Les banquiers, qui sont également marchands, il ne faut pas l'oublier, se chargent de vendre ces objets encombrants; ils les transforment en numéraire, gagnent sur cette première opération, puis, comme ils doivent au pape, non la somme touchée, mais l'équivalent^ ils font un nouveau gain sur la transformation de la monnaie d'Allemagne ou d'Angleterre en monnaie ayant cours à Rome.
On voit pour quelles raisons et sur quelles bases s'établit l'accord entre les banquiers et les papes. Mais ceux-ci étaient trop avisés, trop politiques pour mettre, comme on dit, tous leurs œufs dans le même panier. Ils ne confient pas leurs intérêts à une seule maison de banque, pas même aux maisons d'une seule ville. Ils disséminent leurs fonds. Us évitent
ainsi le danger d'une faillite particulière ou d'une crise locale. Eji maintenant la concurrence, ils s'assurent des conditions plus douces. Enfin ils se ménagent des partisans dans les villes qu'ils veulent soustraire à l'influence gibeline. Ils font donc affaire avec les Ricciardi de Lucques, avec les Ghiarenti de Pistoia, avec les grandes maisons de Pavie, de Gênes, de Plaisance, surtout avec les banquiers de Sienne, les Tolomei, les Bonsignori, etc. Ge sont même les Siennois qui ont longtemps la grosse part. Ils avaient formé une sorte de trust financier, qu'on appelait la Grande Table (le grand comptoir), qui avait des succursales en plusieurs pays, et paraissait être d'une solidité à toute épreuve.
Les Florentins, au milieu de ces puissantes maisons, font d'abord petite figure. Ils commencent par prêter à des ecclésiastiques sur la demande du pape. Il semble que celui-ci veuille faire d'abord Fessai de leur crédit, de leur force et de leur souplesse. Or, ces premières affaires réussissent. Le pape accorde des privilèges aux prêteurs. Il permet aux prélats d'hypothéquer des biens d'Église, de les soumettre ainsi à une saisie éventuelle; il leur impose de renoncer sur ce point à toute exception qui pourrait être tirée du droit canon ou d'une lettre apostolique. Il s'engage même à les faire comparaître devant lui, s'ils ne paient pas leurs dettes, et, cas échéant, à les excommunier. Parfois, il va jusqu'à donner sa parole pour caution, c'est-à-dire qu'il promet de se substituer au débiteur récalcitrant. Ses rapports avec les
banquiers de Florence deviennent de plus en plus fréquents, de plus en plus étroits.
Les Spigliati, les Spini, les Scali, les ^lozzi prennent rang parmi ses hommes d'affaires habituels. Puis une lutte terrible met aux prises les Florentins avec les Siennois qu'il s'agit de supplanter.
Elle se lie à la grande lutte du Saint-Siège et de l'Empire, des Guelfes et des Gibelins. C'est dire qu'elle est à la fois économique et politique.
Sur le terrain économique, les banquiers florentins ont miné la puissance de leurs rivaux à Faide du florin qui a détrôné sur le marché les autres monnaies reconnues inférieures. Florence a voulu, en 1257, forcer Sienne à entrer dans l'union monétaire qui englobe la plupart des villes de Toscane : mais Sienne s'v est refusée, et comme elle est alors aux mains des Gibelins, tandis que Florence a porté les Guelfes au pouvoir, la mésintelligence entre les deux cités dégénère bientôt en guerre à main armée. Florence, plus heureuse dans la bataille à coups d'écus que dans la bataille à coups de piques et d'épées, est cruellement battue, en 1260. Elle retombe sous le joug des Gibelins et en même temps elle est contrainte de laisser entrer librement chez elle les draps et les laines venant de Sienne. Les Guelfes florentins sont exilés et parmi eux la plupart des banquiers.
La revanche ne se fait pas attendre longtemps. Contre la maison de Souabe, contre les héritiers allemands de Frédéric II, Urbain IV, pape français,
(1261-65) appelle Charles d'Anjou, comte de Provence et frère du roi de France; il lui offre le royaume de Naples, à condition que le nouveau suzerain ne se fera proclamer ni empereur, ni roi des Romains, ni sénateur de Rome, ni roi de Lombardie, ni seigneur de la Toscane. Mais il faut de l'argent pour cette armée d'Angevins, de Provençaux, de Rourguignons qui va fondre sur l'Italie. S'adresser à la banque siennoise, c'est courir au-devant d'un refus. La ville est gibeline en ce moment; ses banquiers, de gré ou de force, penchent vers les Impériaux. Sans opposer au pontife un refus formel, ils lui font des conditions dures; ils exigent pour les sommes qu'ils avanceront la garantie du roi de France, qui n'est point disposé à la donner. Le pape se tourne alors du côté des banquiers florentins, dans lesquels il est sur de trouver des prêteurs plus coulants (i).
En effet, par un acte notarié daté de 1263, cent quarante-six d'entre eux se soumettent au pape et lient leur fortune à la sienne. Ils lui promettent à la fois obéissance et une somme de 148.000 livres. Il faut croire que parmi leurs confrères se rencontraient des hésitants ou des hommes qui jouaient double jeu; car les signataires delà convention s'engagent à faire connaître au Saint-Père les noms de tous leurs associés, commis ou agents, ainsi que
(1) E. Jordan, Urbain IV el les Banquiers toscans, dans le compte rendu du IV"^ Congrès international des catholiques, IIP volume, p. 249 (Fribourg, in-S, 1898).
la quantité de fonds mise par chacun d'eux dans chaque société. Parmi ces associés, les uns, les fidèles (entendez les amis du pape), conserveront tous leurs droits et leur part dans les bénéfices; quant aux autres, leur argent sera séquestré et employé au profit du Saint-Siège. De plus les fidèles seront dispensés de payer leurs dettes aux infidèles (entendez les amis des Impériaux) et ils auront à leur service les armes spirituelles, au besoin les excommunications lancées par TEglise, pour faire rentrer celles de leurs créances qui pourraient être en souffrance dans les pays étrangers.
C'étaient des privilèges énormes concédés aux banquiers guelfes de Florence. On leur mettait en main le moyen de tuer les maisons concurrentes : il suffirait de les dénoncer comme des repaires à' infidèles. Aussi ont-ils à partir de ce moment le monopole presque absolu du commerce d'argent avec la cour pontificale. Ils méritent dès lors le titre de banquiers des papes. C'est de l'année 12G3 qu'on peut dater l'essor définitif de la banque florentine.
Cet accaparement de la clientèle pontificale ne se passa pas sans encombre. Les banquiers siennois, détenteurs de créances impayées sur ce client qui les quitte, refusent de restituer au pape les dépôts qu'ils ont reçus en son nom, les sommes qu'ils ont touchées pour lui ; ils prétendent garder les lettres de ses prédécesseurs qui les autorisent à percevoir, en France et en Angleterre, les revenus du Saint-Siège. Le pape riposte en ordonnant à ses
légats (le France et d'Angleterre de faire saisir leurs biens jusqu'à concurrence de 10.000 livres sterling. Il réclame et obtient pour cette exécution l'appui du bras séculier. Le roi de France, Louis IX, soutient de tout son effort l'allié de son frère. Les marchands siennois, menacés, se cachent, s'enfuient. Même aux foires de Brie et de Champagne, ils ont peur, malgré les immunités qui sont de règle en pareils lieux, de voir leurs biens saisis, et ils s'en vont laissant aux marchands de Parme le soin de leurs intérêts. Pendant ce temps, les banquiers florentins profitent de l'abaissement de leurs rivaux. Ils se glissent partout à leur place. LesFrescobaldi, les Bardi prêtent à Charles d'Anjou sur la garantie du pape qui engage non seulement sa parole, mais des vases d'or et d'argent, des pierres précieuses appartenant aux églises de Rome, et qui déclare ne pas pouvoir donner davantage, à moins de faire de^^ miracles ou des actes indignes de lui (1). La banque florentine a part au triomphe comme elle l'a eue au péril. Quand la croisade prêchée contre les derniers représentants de la domination allemande s'est terminée par leur écrasement, quand les Guelfes de Florence, après avoir combattu de leur argent et de leur personne pour le Saint-Siège et le prince français, sont rentrés en maîtres dans leur ville en 1267, ces banquiers guerriers achèvent de ruiner la Grande Table en laquelle s'est imprudemment concentrée la banque siennoise ;
(1) Le Nain de Tillemont, Vie de saîni Louis, VI, p. 66.
ils triomphent delà banque lucquoise en la personne des Ricciardi ; ils triomphent de Pise, à qui Gênes leur alliée, porte un coup mortel. Ils sont désormais les plus riches et les plus puissants financiers de la péninsule.
Ils ont surtout dans le royaume de Naples un merveilleux champ d'exploitation. Gomment n'y seraientils pas bien accueillis ? Ils ont aidé à le conquérir. La commune de Florence a, comme eux-mêmes, consenti de gros emprunts à Gharles d'Anjou, qui a été nommé par le pape vicaire impérial en Toscane, mais qui ménage l'amour-propre et l'esprit d'indépendance de ses précieux alliés. Gar, le jour où on lui offre d'être seigneur à vie de Florence, il refuse et il n'accepte que pour dix ans un titre qui reste purement nominal.
Mais, s'il lui a été facile d'emprunter, il lui est difficile de rembourser. L'argent comptant est ce qui manque le plus à sa royauté besogneuse. Alors elle paye en privilèges. Elle accorde aux marchands de Florence le droit de trafiquer, le droit de s'établir dans tout le royaume (ij. Et bientôt les drapiers florentins possèdent à Naples des boutiques et des fabriques ; les
(1) GEORr.ES YvER, le Commerce et les Marchands dans l'Italie méridionale au treizième et au quatorzième siècle (Paris, in-8, 1903).
Un des meilleurs historiens de la jeune école italienne, M. Ro- MOLO Caggese, prépare aussi sur la dynastie angevine un ouvrage dont il a déjà publié dans les revues quelques fragments.
i\cciauoli, lesBardi,lesPeruzziy vendent des étoffes de luxe, des soieries, des plumes et ils font une concurrence heureuse aux objets de mode qui viennent de France. Ils vendent encore de la cire, des perles, des fils d'or, des armes. Les Florentins ont dans la capitale leur quartier, leur rue, leur place, leur /o^^/a qui leur sert de bourse, leur maison commune bâtie avec l'autorisation et l'aide financière du souverain. Ils forment une véritable colonie, avec des consuls élus par ses membres ou désignés par la métropole, et ces consuls ont su-r leurs ressortissants une juridiction correctionnelle, un pouvoir disciplinaire ; ils jugent d'après les lois et les coutumes de Florence les différends que ceux-ci ont entre eux ; ils leur imposent des amendes et des taxes; ils ont même quelquefois parmi leurs justiciables les sujets ou les alliés de leur patrie. La même chose se passe à Barletta, à Bari, àAmalfi, à Brindisi, à Sorrente etc.
Maisily amieux. Certaines familles ou compagnies, celle des Peruzzi, par exemple, est dispensée pour services exceptionnels de comparaître devant les tribunaux ordinaires. Et ces immunités sont accompagnées de lucratives prébendes. Les rois de Naples se sont réservé, en guise de revenu, l'exportation du blé, du vin, de l'huile, du bétail. Or qui aura le plus souvent la concession de ces monopoles d'Etat ? Des Florentins. Les Bardi, sortis de ce qu'on appelait à Florence le bourg pouilleux, ont pour leur part l'exportation des céréales. D'autres ont l'exploitation des mines de fer, des salines ; ou bien ce que rapporte
la vente comme esclaves des Sarrasins que l'empereur Frédéric II avait appelés et installés à Lucera.
Ce n'est pas encore assez. Les principales recettes du royaume et des villes se composent du produit des douanes et des octrois, de ce qu'on appelle alors les gabelles. On les afferme à des Florentins comme un moyen de rentrer dans leurs créances. Ils ont encore entre leurs mains la frappe des monnaies et les bénéfices qu'on peut en tirer. Les voici investis par là de fonctions publiques ! Le cas n'est pas isolé. Ils seront professeurs, ambassadeurs, surtout collecteurs d'impôts, percepteurs, receveurs. Ils seront, et c'est un métier qui de tout temps a rapporté gros, fournisseurs de vivres et d'armes pour les troupes royales. Ces étonnants brasseurs d'allaires, qui viennent d'une ville de terre ferme, vont jusqu'à fournir des navires qu'ils équipent et des matelots qu'ils embauchent, soit en vue de poursuivre les corsaires de la Méditerranée, soit pour conduire des fruits et du vin à Tunis. Tout cela sans préjudice des ordinaires opérations de banque. Ils prêtent aux bourgeois et aux seigneurs qui offrent en gage des bijoux, des ])ièces d'orfèvrerie, des tapis, des terres, si ])ien qu'ils deviennent propriétaires de nombreux domaines. Il prêtent encore au roi, ils avancent les dépenses du palais, et de la sorte ils mettent la main sur les biens et sur les joyaux de la couronne.
Surviennent les Vêpres siciliennes. Les Angevins sont chassés de Sicile ; mais les Florentins y demeurent, se maintiennent à Palerme qui leur est si utile
pour le transit avec l'Afrique ( I ) et ils prêtent aux Aragonais vainqueurs comme aux Français vaincus et désireux de reprendre leur conquête.
En vérité jamais pays ne fut plus âprement mis en coupe réglée par des financiers étrangers que le Midi de l'Italie à cette époque. Jamais souverains ne furent plus étroitement englués dans un réseau de dettes par des spéculateurs avides et envahissants que les princes de la dynastie angevine. De temps en temps des émeutes éclatent contre les sangsues que le peuple sent collées à son corps : mais elles sont vite réprimées ; et, les banquiers, venus d'un peu partout, mais surtout de Florence, continuent à s'engraisser de la substance de cette proie savoureuse sur laquelle ils se sont abattus comme un vol d'éperviers.
Les rapports noués par la banque florentine avec les papes et avec les maîtres de Naples et de la Sicile ne devaient pas seulement assurer sa prépondérance en Italie : ils facilitaient aussi son expansion dans tout l'Occident chrétien.
Le pape possédait Avignon et le ComtatYenaissin : on trouve bientôt une fratellanza florentine dans la ville d'Avignon. Les comtes d'Anjou étaient en môme temps comtes de Provence: on retrouve en Provence
(1) De Mas-Latrie, Relations de Florence et de la Sicile avec l'Afrique au moyen âge (Bibliothèque de l'Ecole des chartes, IV" série, t. V, p. 209).
24fi HISTOIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
les Florentins faisant un grand trafic d'huile et de blé. Le royaume de Naples a été convoité un instant par un prince anglais; excellente occasion pour les Florentins de s'insinuer en Angleterre. Un roi d'Aragon s'est emparé de la Sicile ; ce roi est devenu aussitôt un débiteur des Florentins.
Et sur les bords de la Méditerranée, dans les îles, en Sardaigne comme à ^lajorque, à Montpellier comme à Narbonne ou à Aiguesmortes, dans la basse vallée du Rhône qui est le siège des foires de Saint- Gilles et de Beaucaire et le chemin menant par la Saône jusqu'aux foires de Champagne, le grand commerce florentin est représenté. Il l'est encore à Barcelone, le grand port de l'Espagne, aux foires de Valence, à Lisbonne comme chez les musulmans des Algarves. (1)
Mais il serait fastidieux de relever ses traces partout où il a porté ses pas. Il nous suffira de noter la pénétration et les procédés, toujours les mêmes, des banquiers florentins dans les pays qui sont alors les plus prospères: la France, l'Angleterre, les Flandres, l'Allemagne.
Ils sont entrés directement au cœur du rovaume de France par leur fréquentation régulière des foires de Champagne; et de là ils se sont répandus par-
(1) Canestrini, Inlorno aile relazioni commerciali dei Fiorenlini coi Portughesi {Arcli. slor. ilal., série I, opp.. vol. III): Zobi, Riçordi sulle relazioni commerciali dei fiorenlini cogli Spagnuoli,
tout. C'est par dizaines que se chiffrent les villes de langue d'oïl où les Florentins apparaissent. Ils ne rencontrent pas de résistance nationale. S'ils ne sont pas sujets du roi, s'ils se distinguent des Français par le parler et le costume, ils ne sont guère, au fond, plus étrangers que des Provençaux ou des Languedociens; ilsn'ontpas, commeles Juifs, à lutter contre les haines de religion et de race. Souples de nature, propres à mille fonctions diverses, ils s'assimilent aisément à la population qui les accueille. En voici qui sont bourgeois de Paris : Giano délia Bella, le principal chef de la démocratie florentine, après y avoir vécu dans sa jeunesse, revient y mourir exilé et son neveu y possède une maison rue Bourg-Tibourg. En voilà d'autres qui sont établis à Saint-Quentin, à Riom, à Tours, à Nantes, à Ouimperlé, à Montivilliers près Rouen, etc. Que sont-ils? Artisans rarement, le plus souvent marchands, banquiers, usuriers. J'ai déjà dit qu'il n'y a pas de ligne de démarcation bien nette entre ceux qui se livrent à ces différentes occupations. De temps en temps on voudra frapper les derniers en épargnant les autres, et il se trouvera ou bien que les premiers (artisans et marchands) seront atteints du même coup, ou bien qu'ils prendront aussitôt la place et le rôle de leurs compatriotes chassés, tant ils leur ressemblent et les touchent de près ! L'usure, c'est le lierre qui étreint et enveloppe si étroitement le tronc robuste du commerce lombard qu'on ne peut plus les séparer sans les briser tous deux.
Laissons pourtant de côté les négoces de toute espèce faits en France parles Florentins. Considéronsles seulement comme manieurs d'argent.
Florence était comme une fédération d'associations, et les maisons florentines étaient presque toujours des sociétés. Les plus puissantes d'entre elles sont représentées en France. On rencontre à chaque pas dans les vieux textes leurs noms naïvement défigurés. Les Peruzzi s'y transforment au nord en Perruche et au sud en Peyrusse ; et parmi leurs associés sont les Villani, futurs chroniqueurs de leur patrie. A côté d'eux se rangent les Bardi, qui au nombre de leurs agents parisiens compteront un certain Bouquachin, lequel n'est autre que le père de l'écrivain Boccace. Et l'on peut énumérer à leur suite les Pazzi, auxquels se rattache Giano délia Bella; les Frescobaldi ou Fréquembaux, dont fait partie Carrucio del Verre, un autre des grands bourgeois qui, en 1293, abaissèrent irrémédiablement la noblesse de Florence; les Bonajuti ou Bonnevoûte, les Spini, les Falconieri, les Macci, les Mozzi, les Pulci, les Albizzi, les Gerchi, les Guadagni, les Gaponi, les Aringhieri, en qui l'on a voulu voir parfois des parents de Dante, les Franzesi, dont nous aurons longuement à parler. La liste — et elle n'est pas complète — est comme un livre d'or de la haute bourgeoisie florentine.
Les comptes de ces diverses maisons ou compagnies, si nous les possédions tous, nous permettraient de suivre dans le détail les luttes d'influence et d'intérêts qui divisèrent le monde financier d'alors.
Il y avait entre telle et telle un antagonisme politique : celle-ci (les Peruzzi) appartenait au parti bourgeois; celle-là (les Bardi) se piquait de marcher avec la noblesse. Du reste, les compagnies se formaient et se transformaient aisément; elles étaient d'une plasticité singulière. Il se faisait parfois entre plusieurs d'entre elles des alliances, des espèces de syndicats ou de cartels, soit pour gérer en commun quelque grosse entreprise soit pour combattre des banques d'une ville rivale. A Paris, par exemple, les Florentins se heurtaient à des rivaux redoutables originaires d'Italie, de Toscane même. En consultant les registres de la taille que payaient, vers la fin du siècle, les Lombards établis dans la ville, nous constatons que le plus imposé était un natif des environs de Plaisance, Gandoufle, dit le Grand, sans doute à cause de sa richesse. Nous voyons aussi un très haut rang occupé dans la faveur du roi et dans la haine du peuple par un Lucquois, BetinCassinel, dont la famille naturalisée aura plus tard l'honneur (c'est ainsi, diton, que la chose s'appelle en régime monarchique) de fournir des maîtresses à trois rois de France, François P'', Charles IX et Henri IV. Toutes ces puissances financières se trouvent intimement mêlées aux événements du temps ; et quiconque regarde de près les guerres et les traités de paix ne saurait les expliquer sans leur intervention, qui tantôt fait pencher la balance dans un sens, tantôt aboutit à un équilibre provisoire.
Leurs commencements sont modestes. Les Floren-
tins, comme tous les Lombards, prêtent sur gages. Comme eux aussi, ils prêtent autrement, mais toujours moyennant un intérêt formidable. Aussiles Lombards (y compris les Florentins), qui font payer si cher leurs services, ont ils une réputation déplorable (1). On les traite de chiens et de couards, de fourbes et de fainéants qui vivent dans le luxe et la débauche. Dans la chanson d'Ogier le Danois il est dit d'un person-
nage
Lombard resemble, lanl est gros el enflés.
Ce sont là de ces aménités que les hommes échangent trop volontiers, pour peu qu'ils soient séparés par une frontière, fût-ce celle d'une province, d'un canton, d'un village. 11 faut se garder de les prendre à la lettre. Les Lombards, pris en masse, n'étaient selon toute apparence, ni pires ni meilleurs que leurs voisins, si l'on excepte le crime capital et inexpiable dont ils étaient coupables et qui consistait à faire valoir leur argent avec trop d'adresse et d'àpreté.
Toujours est-il qu'ils prêtaient non seulement aux gens du peuple et aux bourgeois, mais aux seigneurs, aux prélats, bientôt même aux villes et aux rois. Ils nous apparaissent, à la date de 1288, en relations d'affaires avec les Templiers, et de bonne heure ils ont maille à partir avec l'Eglise et l'autorité publique.
L'Église, en France plus encore qu'en Italie, où la foi était moins naïve, proscrivait impitoyablement
(1) Piton, ouv, cité, paasim.
LES CORPOnATIONS DU GRAND COMMERCE 251
l'usure. Le Concile de Paris, en 1213, excommuniait les usuriers et décrétait que, s'ils ne se repentaient pas avant leur mort, leur corps serait abandonné aux chiens dévorants, comme leur âme aux démons. Le bras séculier ne tardait pas à se faire l'exécuteur des sentences ecclésiastiques. En 1230, sous la régence de la pieuse Blanche de Castille, défense était faite aux Juifs (c'étaient eux les premiers visés) de pratiquer en France le métier trop fructueux qu'ils exerçaient dans toute l'Europe; et ordre était donné aux tribunaux de ne recevoir aucune action motivée par un prêt usuraire. En 1252, sous le règne du prince, qui faisait percer la langue aux blasphémateurs, déclarait qu'il ne fallait discuter avec les Juifs qu'à grands coups d'épée dans le ventre (1), et devait mériter le nom de saint Louis, les Juifs étaient bannis du royaume. Même sort était réservé, en 1258, aux Galiorsins, quoiqu'ils fussent chrétiens.
Ces mesures de sévérité laissaient le champ libre aux Lombards; elles les débarrassaient de concurrents dangereux. Or, c'était précisément le moment où les Florentins supplantaient les Siennois dans la confiance du pape, où ils devenaient (1263) ses bailleurs de fonds et ceux de la maison d'Anjou. Bien vus du roi à cause des services qu'ils rendent à sa famille et au Saint-Siège, ils parcourent la France avec le titre de collecteurs de la dime levée pour la croisade, et destinée en réalité à combattre les Im-
(1) Voir Joiis[viLi,E, édition Francisque Michel (1859), p, 16,
périaux; ils peuvent ainsi se pousser sans peine et faire leur métier de marchands d'argent sous la protection même de l'Eglise.
Il faut croire pourtant cjue les plaintes ne manquent pas contre leur avidité. Car, en 12(38, pendant que Louis IX règne encore, les Lombards sont englobés dans Tarrét d'expulsion qui frappe pour Ja seconde fois les Cahorsins et qui s'étend alors à tous les usuriers étrangers. ^lais ce ne sera, comme au théâtre, qu'une fausse sortie. Si les usuriers sont bannis, les marchands sont autorisés à demeurer ; il n'en faut pas davantage. Les Lombards restent ou rentrent sous le nom qu'on leur permet de prendre. Ils se résignent, pendant quelques mois, à n'être que d'honnêtes commerçants, chaussetiers, buffetiers, orfèvres, vendant des soieries, des joyaux, des épices, des meubles, achetant de la laine, des cuirs, des toiles fines. Sous cette forme, ils sont bien accueillis: ils peuvent, moyennant un impôt léger, trafiquer à leur aise ; ils n'ont pas encore à craindre la politique exclusive qui entendra réserver aux sujets du roi le marché national. Ce n'est guère qu'en 1305 qu'on voit surgir une pétition des drapiers du Languedoc pour qu'on empêche de sortir du royaume la laine et les matières premières nécessaires pour la teindre. Donc, ils subsistent. Mais comment renoncer aux beaux bénéfices de l'usure ? Ils retournent sans bruit à leurs errements passés. En 1274, sous le règne de Philippe le Hardi, une enquête est menée contre les usuriers et elle aboutit, en 1277, à de nouvelles pour-
suites contre les Lombards. Le deuxième concile de Lyon (en 1273) venait de renouveler la condamnation de l'usure et, en conséquence, les Lombards sont expulsés une fois de plus. Ce sont alors des fuites éperdues: on se réfugie chez des compères, voire dans des églises. En une pétition qui nous a été conservée, des citoyens florentins se plaignent cette année-là que dans leur maison, sise à Paris rue Sainte- Croix de la Bretonnerie et fermée par ordre du roi, des objets de valeur aient disparu. Il y avait, on le voit, séquestre des biens appartenant aux fugitifs. On peut imaginer le trouble jeté dans leurs affaires. Heureusement pour eux, une clause est ajoutée à l'arrêt qui les frappe. Les Lombards sont expulsés,... à moins qu'ils ne paient 600.000 livres parisis, ce qui équivaut à 4 ou 5 millions de notre monnaie. La somme est forte; toutefois le séjour au royaume de France la vaut bien sans doute, puisqu'ils aiment mieux cracher la somme que quitter le royaume. En se rachetant, ils reparaissent au grand soleil ; mais quelle opération dangereuse! Cette facilité à financer, qui fait leur force, fera bientôt leur faiblesse. Le péché d'usure, qui a été d'abord un motif sincère de persécution, va se transformer en un prétexte commode de menaces qui rapportent. Arrêter, inquiéter les Lombards, deviendra une ressource fiscale quasi ordinaire, un moyen presque régulier de remplir le trésor vide. Le mécanisme est des plus simples. On les laisse se gorger d'or comme une éponge se remplit d'eau; après quoi on n'a plus qu'à
presser, récolter ce qui coule, desserrer l'étreinte et recommencer.
Ce qui se passe dans la ville de Nîmes fait voir clairement l'alternance des procédés en apparence contradictoires dont la royauté use à leur égard. La ville vient d'être rattachée au domaine royal. Philippe le Hardi veut en faire une grande place de commerce capable de rivaliser avec Montpellier, sa voisine, qui vit sous une autre domination. 11 y crée des foires; il s'efforce d'y attirer les étrangers. Il n'hésitera donc pas à octroyer d'importants privilèges aux bourgeois d'Asti qui, avec des marchands de Rome, de Gênes, de Toscane, de Lombardie, viennent y fonder une sorte de colonie [J278] (1). Il signe avec eux de solennelles conventions ; il les autorise à trafiquer et à s'organiser en corps autonomes qui nomment chacun ses consuls et qui ont à leur tête un capitaine ; en 1282, c'est un Bonaccursi de Florence qui remplit cette fonction. Tout semble marcher à merveille. Mais attendez seulement quelques années. Des difficultés, des rivalités commerciales, sans doute, éclatent entre Génois et Florentins. Chose plus grave, de sourds mécontentements grondent dans la population. Estce que (( ces marchands des conventions », comme on les appelle, ont reçu le droit de pratiquer l'usure? N'ont-ils pas eu l'audace de faire incarcérer des débiteurs peu pressés de s'acquitter? La liberté des citoyens est donc à la merci d'usuriers étrangers !
(1) Davidsohn, Forscluinfjen, t. III.
Bon prétexte à révolte î II faut avouer que les emprunteurs ne le cédaient guère aux préteurs en fait d'astuce et de subtilité. Quand venait le moment douloureux de payer, il ne manquait pas de gens pour déclarer qu'ils n'avaient pas reçu la somme réclamée ; pour invoquer une lettre apostolique, impériale ou royale les dispensant de paraître devant les tribunaux ordinaires ; pour alléguer qu'ils ne possédaient rien en propre, que leurs biens étaient engagés à destiers, appartenaient à leur femme ou étaient restés indivis dans leur famille. Les créanciers essayaient de prévenir ces roueries en exigeant des serments sur l'Evangile et sur des reliques, en couchant sur parchemin des actes notariés, paraphés et contresignés de plusieurs témoins, en imposant des renonciations formelles à tous movens dilatoires. Les contrats que nous possédons de cette époque sont d'une précision, d'une minutie qui étonnent et qui sont parlantes. Malgré tout, les refus de paiement, les contestations, les procès abondaient et les débiteurs poursuivis criaient : A l'usurier ! Etait-ce à tort ou à raison ? 11 est difQcile d'imaginer que les prêteurs fussent innocents de tout point. L'enquête, qui, en 1289, fut dirigée à Nimes par le sénéchal Adam de Mante, contient des dépositions terribles. On reproche aux marchands italiens des ventes fictives : un de leurs prétendus clients, pour achat de vaisselle d'argent et de brocart d'or, qui n'ont jamais été livrés, doit payer une somme dont l'intérêt pour quatre mois est de 40 p. 100, ce qui fait le joli taux
de 120 p. 100 par an. Lu autre a emprunté 600 livres ; on a inscrit à son compte 840 livres et Ton a mis en regard: Valeur reçue en draps et en épices. Un troisième, qui est censé avoir acheté du gingembre, doit, pour 80 livres, en rendre 105 au l^out de trois mois, ce qui équivaut à un taux de 175 p. 100 par an ! Mettons que les débiteurs aient exagéré; il restait assez de griefs avérés pour motiver des émeutes et des édits nouveaux de proscription.
Aussi, pendant la nuit du 1*^' mai 121)1 , sur l'ordre du nouveau roi, Philippe le Bel, les Lombards sontils arrêtés dans toute l'étendue du royaume. Il y a parmi eux des Mozzi, des Spiiii, des Pulci, des Frescobaldi, des hommes qui appartiennent aux premières familles, des marchands qui ont depuis longtemps le droit de bourgeoisie et qui n'ont jamais été l'objet d'une plainte. Le pape Nicolas IV, la commune de Florence insistent pour qu'on les mette en liberté. Vaines démarches ! Ils resteront dix mois en prison, au grand dam de leurs affaires, du négoce en général et surtout du commerce de la draperie. On dirait ([u on est décidé à purger la France de ces domiciliés, de ces « métèques », comme on dit aujourd'hui. Mais c'est le cas de rappeler ce qu'on peut lire dans un manuscrit du \ atican : « Les Lombards sont pareils aux anguilles et murènes : plus vous serrez la main, plus vite ils échappent. »
Leur emprisonnement n'empêche pas qu'on les retrouve en bonne posture dans les années suivantes,
comme en font foi les registres de la taille de Paris (1). Ils sont une fois de plus sauvés par un de ces dons volontaires qui ressemblaient fort à des emprunts forcés. Ils sont sauvés surtout par la force des choses. Ils ont parfois pour eux une partie de la population. A Beauvais, les magistrats de la commune sont intervenus en faveur des Gahorsins chassés (2). Dans la ville d'Avignon, les maîtres et les écoliers de l'Université protestent contre l'expulsion des Florentins Gianfigliazzi, qui sont leurs prêteurs ordinaires (3). C'est qu'en effet les Lombards remplissent un office utile, voire nécessaire, qu'ils ont seulement le tort de mettre à trop haut prix; ils sont les initiateurs, les organisateurs du crédit. Les grands de la terre, non plus que les simples particuliers, ne peuvent se passer d'eux. Le roi, qui les tourmente de ses rigueurs intermittentes, est leur premier client. Il ne faut pas s'en étonner. La royauté française subit alors une grave métamorphose : de féodale qu'elle était, elle devient administrative; elle ébauche une centralisation du pouvoir entre ses mains. Elle a pour cette tâche un besoin perpétuel de nouveaux impôts; elle invente sans cesse des expédients pour suffire aux dépenses de la paix et de la guerre. — « De l'or ! De l'or ! » — C'est le cri de cette gueuse opulente et toujours à court. « Le quatorzième siècle, a dit Michelet dans un de ces
(1) Piton, chap. VIII.
(2) Piton, p. 222.
(3) Davidsohn, Geschichte von Florenz, t. II, 2« partie, p. 4Ûi.
raccourcis puissants dont il est coutumier, c'est Favènement de For. )> La question d'argent est ainsi ce qui domine et explique le règne de Philippe le Bel. Guerres de caractère économique avec la Flandre et l'Angleterre, querelle avec le pape qui fait sortir de France des sommes énormes, altération des monnaies, mainmise sur les biens et sur la personne des Templiers trop riches, recours au Tiers Etat qui tient les cordons de la bourse, tout cela trahit et parfois augmente le manque de ressources dont pâtit cette royauté besogneuse.
En de pareilles conjonctures le roi trouve dans les banquiers florentins des auxiliaires précieux. Ils sont d'habiles percepteurs d'impôts, ayant longtemps fait cette besogne au profit du pape. Ils sont d'habiles conseillers en matière de finance, la ville de Florence ayant déjà expérimenté plusieurs systèmes de fiscalité, jusqu'à l'impôt progressif sur le revenu (1). Ils sont d'habiles « monnayers », qui passent pour posséder le secret d'affiner l'or et qui ont su donner au florin une composition à peu près invariable; beaucoup d'entre eux dirigent la frappe des monnaies dans des villes d'Europe et de France, entre autres à Saint-Quentin. Ils sont de hardis entrepreneurs qui se chargent de n'importe quelle affaire, pourvu qu'il y ait chance d'y gagner. Ce sont eux qui importent les vins français en Angleterre comme les laines anglaises en France. Faut-il un exemple
(1) Il a été prali<iué dès le Ireizièine siècle, par suite d'une alliance des Gibelins et du popolo niinuto.
pris dans les petites choses ? La ville de Provins, en l'an 1300, veut faire honneur à la reine et à ses enfants qui passent par chez elle; elle leur oflVe trois tonneaux de vin, et c'est un Florentin qui les fournit. Ils fourniront aux rois, ces Florentins, des fonds pour combattre le comte de Flandre et le roi d'Angleterre, qui, d'ailleurs, sont aussi leurs débiteurs; ils leur fourniront, ces habitants d'une cité qui n'est pas maritime, des galères construites à Gênes, et jusqu'à des matelots pour les monter; un de leurs capitaines sera même florentin.
Sans doute il viendra pour les gens de Florence un moment délicat : c'est celui où il leur faut choisir entre deux anciens alliés, le roi de France et le pape. Lorsque celui-ci, fidèle à la tactique pontificale, qui consiste à ne pas laisser grandir en Italie une puissance déjà très forte au delà des Alpes et pouvant prendre le Saint-Siège entre l'enclume et le marteau, se tourne contre les Français de Naples appelés par la papauté elle-même, que feront les Florentins ? Le royaume de Naples est pour eux une véritable terre promise et la France leur offre des positions superbes. Leur choix est fait. Ils resteront fidèles à leurs alliés français, même après les Vêpres siciliennes. Lorsque Boniface VIII entre en conflit avec Philippe le Bel, les Florentins, qui ne pardonnent pas au pape de vouloir assujettir la Toscane, se prononcent résolument contre lui ; c'est de la bouche d'une religieuse et d'un cloître de Florence que part cette imprécation à son adresse :
« Boniface n'est point un pape, mais un diable envoyé sur la terre pour le tourment de la chrétienté (1). » On conçoit après cela que des banquiers florentins soient aux côtés du roi de France quand, reprenant l'œuvre tombée des mains des empereurs vaincus, il engage et mène à bien une campagne implacable contre les prétentions pontificales.
Parmi ces agents royaux il convient d'accorder la première place aux frères Franzesi (2). Ce furent des aventuriers de la finance et de la politique (jui, partis d'assez bas, arrivèrent par leur talent, leur souplesse, probablement aussi par leur absence de scrupules, à conquérir richesse et influence et à traiter de plain-pied avec les plus grands personnages. L'histoire de leur grandeur et de leur décadence est un roman vrai, un roman vécu, dont les péripéties font déjà penser à Téciatante destinée de ces autres grands aventuriers, italiens comme eux, qui, de la fin du seizième siècle au commencement du dix-huitième, gouvernèrent des reines et des
(1) Davidsoiin, Forschun(jen, t. III (Le priorat de Dante).
(2) Consulter à leur sujet : Ernest Azambre, Position des mémoires présentés à la Faculté des lettres de Paris pour l'obtention du diplôme d^études supérieures (histoire et géographie), juin ISdii. — Piton, ouu. cité, pp. 92-102 ; Davidsohn, Forschungen, t. III, à la date de 1300 et 1811, et Geschichte von Florenz, t. III, 2' partie, pp. 882 et suiv. — Kervyn de Lettenhove, les Argentiers florentins {Bulletin de P Académie de Belgique, t. XII, 1861).
royaumes et s'appelèrent Concini, Mazarin, Monaldeschi, Alberoni.
Leurs précurseurs du treizième siècle sortaient d'une famille de hobereaux, originaire des environs de Figline, dans le Val d'Arno, près de Florence. Leur nom de Franzesi rappelle-t-il d'anciennes relations avec la France ? On ne sait. En tous cas, la famille n'est pas riche, si elle est noble. Une fille épousera un Bardi, appartenant à l'aristocratie florentine ; mais les trois fils auront à faire leur fortune eux-mêmes. L'un, qui s'appelle Jean-Paul (Giampolo), est désigné d'ordinaire sous le sobriquet de Musciatto, dont le sens nous échappe ; les Français en feront Mouchet ou Mouche. Le second, qui est borgne, a pour prénom Albizzo, dont le diminutif Biccio deviendra Biche au delà des Alpes. Le troisième, celui dont le rôle est le plus effacé, se nomme Guy Nicole ou Colin.
Il semble que Biche et- Mouche, au moment où les documents commencent à les signaler en France, entre 1282 et 1289 (1), ne soient d'abord que les agents de compagnies puissantes, les commis ou les associés des Scali et des Frescobaldi. Puis ils ont une maison en titre ; ils volent de leurs propres ailes, ils besognent pour leur propre compte. Au rebours de la plupart de leurs concitoyens, ils sont comme détachés de leur patrie ; leur maison n'a point son siège
(1) Le Charlularium Universilalis Parisiensis, p. 598,1. I (DENiFLEet Châtelain, Paris, 1889, in-8) mentionne comme étudiant, à la date (Iç 1282, un « Bica Lombardus », qui pourrait èUe Biche.
social à Florence ; elle est sise à Paris, rue des Bourdonnais. Gomment s'introduisent-ils à la cour? Peut-etj-e grâce aux relations qu'ils ont, Mouche surtout, avec les Angevins de Naples. Quoiqu'il en soit, dès le début du règne de Philippe le Bel, ils nous apparaissent en pleine possession de sa faveur. Leur compatriote et ennemi, N'illani, les accuse d'avoir conseillé l'arrestation en masse des Lombards, qui eut lieu l'an 1291. Cette accusation est-elle fondée? Et, en ce cas, les donneurs de ce rude conseil voulaient-ils se défaire de concurrents gênants, ou bien enseigner au prince, en bons courtisans, un moyen facile de se procurer de l'argent ? Nous en sommes réduits aux conjectures. Il paraît du moins certain qu'une partie du butin recueilli dans cette vaste opération leur est restée aux doigts (1).
Ils sont dès lors mêlés à de grosses affaires. Ils ne se contentent pas de prêter aux seigneurs et aux couvents qui leur offrent des garanties solides. Messire Biche, comme on ra])pelle, s'intitule valet et panetier du roi, ce qui lui donne un droit de surveillance, un droit lucratif, sur tous ceux qui exercent, à Paris, le métier de boulanger. Messire Mouche conclut, à Lagny, au nom du roi, une sorte de traité avec les Lombards, traité d'après lequel les extorsions arbitraires et périodiques dont ils étaient victimes sont remplacées par une contribution régulière : désormais les marchands italiens paieront un denier
(1) P. MoHEL, ouv. cilé, p. 107.
par livre sur les ventes et achats qu'ils feront aux foires de Champagne. Espèce de fermiers généraux, Biche et Mouche sont chargés de percevoir la taxe qui pèse sur leurs compatriotes et les amendes dont ceux-ci peuvent se rendre passibles. Ils ont mômes fonctions aux foires de Narhonne. Ils portent le titre de receveurs royaux et opèrent en cette qualité à Arras, à Amiens, dans le Bourbonnais, à Rouen, où ils ont sous leurs ordres des agents subalternes. Les sommes qui passent entre leurs mains sont de plus en plus considérables ; en 1295, ils reçoivent du roi le pouvoir d'opérer la liquidation d'un héritage de Lombard qui échappe au droit d'aubaine ; la taille qu'ils paient à Paris augmente d'année en année, jusqu'en 1299, où ils paraissent en être exemptés comme gentilshommes. En 1297, leur maison de banque a dix chefs, ce qui démontre son importance. En 1300, elle compte comme associés les i\nguissola de Plaisance, ce qui en augmente encore la surface. Mouche accompagne à l'armée de Flandre le frère du roi Charles de Valois, et il commande un corps de troupes. 11 a l'honneur d'être admis au Parlement du royaume. Une tour du Louvre, construite pour garder les joyaux de la Couronne, porte longtemps le nom de Tour Biche-Mouche. Rien ne manque à leurs succès, pas même l'envie etla haine. Des financiers étrangers, qui s'engraissent aux dépens du pays où ils vivent, sont rarement populaires. Aussi, en 1294, quand le roi dans l'embarras se résout au fâcheux expédient de changer à son gré la valeur
nominale des monnaies, va-t-on croyant et criant que la chose a été faite d'après leur avis. C'était le contrepied de la vérité. Des Florentins, qui avaient vu la valeur du florin monter sans cesse à cause de la confiance qu'inspirait son invariabilité, ne devaient guère être favorables à une pareille mesure. Et en effet, si nous nous en rapportons à une source très sérieuse (1), ils l'avaient combattue, sans réussir d'ailleurs à faire prévaloir leur opinion. Plus tard encore, Biche et Mouche seront accusés d'avoir « durement esmouchié » le roi par un chroniqueur français, Geffroy de Paris, qui fait rimer Biche avec triche.
On voit par là que leur réputation n'était pas des meilleures. Ils savaient assurément tondre de près les gens, et, suivant la coutume, ils avaient pour instruments des hommes plus durs et plus rapaces qu'eux-mêmes. 11 existe dans le Décaméron (2) un portrait peu flatté d'un de ces oiseaux de proie qui avait moindre envergure, mais non moindres appétits. Un nouvelliste n'est pas sans doute un historien et l'on aurait tort de prendre pour acquis tous les méfaits que Boccace prête à son personnage, non plus que ceux que Dante impule aux gens qu'il déteste. Mais le témoignage d'un poète et d'un conteur n'en a pas moins sa valeur, ne fut-ce qu'à titre de reflet de l'opinion publique ; et la moralité d'un homme qu'un de ses compatriotes osait publique-
(1) Piton, p. 107.
(2) Nouvelle première.
ment présenter comme un fripon de la pire espèce demeure à bon droit inquiétante.
Il s'agit d'un notaire de Prato, qui se nommait Ser Giapparello. Gomme le peuple torture volontiers les noms exotiques en cherchant à leur donner une signification, et comme le notaire était un petit bout d'homme, malingre et ratatiné, on l'appelait aussi d'un diminutif: Chapelet ou petit Chapeau. Boccace, d'après la renommée ou d'après les récits de son père, accommode de la belle façon ce Chapelet Duprat. Faiseur de faux, même sans utilité, rien que pour le plaisir; parjure et semeur éternel de brouilles et de scandales ; blasphémateur, moqueur impie et, au besoin, assassin; coureur de tavernes et de mauvais lieux, sans môme être friand des femmes, auxquelles il préférait des mignons ; voleur avec des mines de sainte nitouche, gourmand fieffé, buveur jusqu'à s'en rendre malade, joueur forcené... voilà les principaux traits sous lesquels le triste sire nous est dépeint. Et le peintre ajoute ce dernier coup de pinceau : (( Pourquoi en dire davantage ? C'était le plus méchant des hommes qui peut-être fût jamais né. » Il nous le représente encore escroquant l'absolution au moment de mourir et fai sant, par une suprême ironie, des miracles sur son tombeau. Or le dit Ciapparello fut l'un des protégés de Mgr Mouche; il fut môme son représentant officiel en Auvergne et ailleurs. Et ce n'est pas le seul personnage taré qui évolue autour des deux financiers. On y rencontre un certain Noffo Dei, qui
2fifî HISTOIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
joua plus tard dans le procès des Templiers le rôle de dénonciateur, et même, semble-t-il, de « mouton », comme on dit en argot judiciaire, c'est-à-dire de faux-frère chargé de surprendre et de trahir les secrets de ses compagnons de prison. Celui-là finit moins heureusement que le notaire de Prato : il fut pendu. On rencontre aussi dans la famille même des deux frères un de leur neveux, qui porte le nom aimable de Musciattino et le surnom moins aimable de Tenaille, mérité par la manière supérieure dont il savait saisir et broyer les mauvais payeurs dans sa poigne de fer. 11 aura également le malheur d'avoir des rapports fâcheux avec la justice ; il sera impliqué dans des procès d'empoisonnement et de meurtre où les victimes ne seront pas moins que des princesses de sano' roval.
Si Biche et Mouche peuvent être légitimement suspects à cause de leur entourage, ils paraissent avoir été de trop habiles gens pour se compromettre de la sorte. La fin du siècle les voit arriver à l'apogée de leur fortune et opérer ce miracle d'être les hommes à tout faire du roi Philippe le Bel, tout en conservant les bonnes grâces du pape Boniface Ylll.
Le Saint-Père se plaint bien d'avoir subi, de la part de Biche, des procédés inqualifiables que nous ne saurions préciser; mais, pendant ce temps-là, les frères du coupable fondent en Toscane un couvent en l'honneur de saint Boniface, et le pontife pardonne à l'un ses mauvais procédés, à tous les trois
leurs richesses mal acquises par l'usure et par la rapine, et les nomme tous trois recteurs de son Gomtat Venaissin (1297) ; c'est entre leurs mains que la noblesse du pays devra prêter hommage. Si l'on pense qu'ils étaient en môme temps les dépositaires de la dîme levée au nom du Saint-Siège pour faciliter à la dynastie d'Anjou la reprise de la Sicile et la conquête de Gonstantinople, on admire le parti qu'ils savaient tirer de l'abri protecteur de l'Église. En ce qui concerne le roi, ils sont pour la guerre de Flandre ses fournisseurs, ses émissaires, ses corrupteurs patentés. 11 est nécessaire, pendant que l'armée de Philippe le Bel assiège Lille, d'obtenir la neutralité des princes voisins qui pourraient venir au secours de la ville et de son seigneur. Mouche est tout indiqué ; il est en relations familières avec le duc de Brabant, qui daigne se montrer en public avec des habits de parade, présent du riche Florentin; le duc ne bouge pas. Mouche part pour l'Allemagne avec quatre Ijêtes de somme chargées d'arguments sonnants, et l'achat des consciences est apparemment un commerce pour lequel il a des aptitudes, car l'iVUemagne ne bouge pas davantage ; et son maître, satisfait des résultats de l'ambassade, lui paie en plusieurs termes ses dépenses de voyage. Chemin faisant, le négociateur n'a sans doute pas oublié les intérêts de sa famille ; car c'est vers la même époque que Mouche, acquéreur de terres et de manoirs en Toscane, obtient du roi Adolphe de Nassau l'investiture de Poggibonsi et de Fucecchio
avec toutes les prérogatives y attachées ; que Biche, possesseur du Château de Staggia, reçoit d'Albert d'Autriche les droits impériaux sur les terres qui en dépendent. Les deux Franzesi, bourgeois de Florence et de Sienne, jouent aux grands seigneurs dans la région même d'où ils sont partis en mince équipage. En France aussi, ils ont leurs domaines; car outre plusieurs maisons à Paris, ils possèdent le château de Pommeuse, près de l'abbaye de Faremoutiers. Ils essaient ainsi d'assurer à leur fortune la base terrienne sur laquelle repose le crédit des autres grandes banques florentines.
Cependant, à ce moment de leur vie, ils sont ramenés vers leur pays natal, non point seulement par l'ambition d'y faire figure, mais aussi par la volonté du maître qu'ils servent. En l'an 1300, lors du jubilé pontifical qui fait affluer à Piome les foules catholiques, Mouche est ambassadeur du roi de France auprès du Saint-Père avec Gautier de Châtillon et Jean d'Harcourt. En 1301, Biche accompagne en Toscane Charles de Valois, frère du roi, qui vient pour conquérir la Sicile ; il Phéberge dans son château de Staggia et travaille à lui assurer bonne réception dans la ville de Florence. Mais les deux frères tombaient là dans un véritable guêpier. C'était le moment où la ville était déchirée par les dissensions entre les Noirs et les Blancs. Les deux frères, qui se trouvaient apparentés aux chefs des Guelfes et des Gibelins et qui avaient pu jusqu'alors louvoyer entre les partis, se laissèrent prendre dans le ter*
rible engrenage des querelles civiles. S'il en faut croire Yillani, ils aidèrent les Noirs, partisans de Charles de Valois, à triompher des Blancs ; ils trempèrent dans les intrigues, les incendies, les pillages, les massacres qui précédèrent la proscription de Dante et de ses amis.
Les documents jusqu'ici découverts, du moins ceux qui sont à ma connaissance, ne permettent pas de les suivre au jour le jour. Ils ne semblent pas avoir pris part à l'attentat d'Anagni, où le pape Boniface VllI fut insulté et rudoyé par les envoyés de Philippe le Bel. On a souvent confondu avec Mouche un Français, Jean Mouschet, qui prit part à l'expédition. Mais nous le retrouvons dans une affaire qui confine à cet événement. Le trésor de Boniface, plus convoité encore que sa personne, avait été gardé en sûreté dans la ville de Pérouse. Il avait échappé. La papauté, une fois installée à Avignon, s'efforce de recouvrer cet argent, destiné, disait-on, à une croisade. C'est Biche qui se charge du transport et qui promet, en engageant tous ses biens, de l'exécuter dans un délai de deux mois.
Que se passe-t-il alors ? Les frères Franzesi furentils enveloppés dans une des grosses faillites qui, dès l'année 1303, annoncèrent le déclin de la banque florentine ? Nous voyons leurs biens aux mains des Peruzzi et des Spini, leurs adversaires et concurrents. Furent-ils, après et avant tant d'autres de leurs concitoyens, condamnés à l'exil, qui fut dans la Florence de ce temps-là le lot de tout homme en vue? Une
lettre des Prieurs indique Biche et Mouche comme devenus bourgeois de Sienne, où l'on peut supposer qu'ils s'étaient réfugiés. La même lettre nous présente leur frère, Guy Nicole, comme rebelle et banni. Ce qui est certain, c'est que le fameux trésor des papes n'arriva point à destination. En 1311, Clément V, à bout de patience, excommunie Biche, qui n'a pas tenu sa parole, et demande aux autorités de Florence de faire saisir, jusqu'à concurrence de 35.000 florins, les biens, meubles et immeubles, de la famille, ou de le faire arrêter avec ses frères. On lui répond officiellement que Biche et Mouche sont allés où va toute chose, qu'ils sont entrés dans la voie de toute chair mortelle, et le fait est qu'ils étaient morts dès 1309 (1). On ajoute que Guy Nicole, le dernier survivant, ne possède plus rien que deux châteaux, confisqués et réclamés par la Commune. Un envoyé du pape, chanoine de Saint-Séverin de Bordeaux, l'avertit qu'on le berne par de hardis mensonges. Le pape écrit alors à Sienne, à Lucques; il n'obtient que de vagues paroles, qui ont l'air d'une ironie; on l'invite à se pourvoir à Florence, d'où sont originaires ceux dont il se plaint. Bref, le trésorfantôme demeure insaisissable, et nous n'en avons plus de nouvelles jusqu'en l'année 1317, où des vases et des lingots qui en proviennent s'en vont, on ne sait ni comment ni pourquoi, échouer pour être fondus à la ^Monnaie de Florence.
(1) l'lTON,p. 111.
En France, leur maison de banque survit à Biche et à Mouche. Guy Nicole, leur frère et héritier, ne recueille pas tout l'héritage, qui subit des assauts sérieux; tantôt il cède une bribe de leurs privilèges à quelque puissant seigneur, tantôt il défend ce qui reste de leurs biens contre des réclamations faites au nom de Charles d'Anjou (1319). Puis l'ombre descend sur la famille, dont une branche subsista toutefois en Toscane jusqu'au dix-huitième siècle.
Nous avons, à la suite des Franzesi, dépassé la fin du treizième siècle, où nous nous sommes arrêtés dans le récit des événements. Mais on nous pardonnera d'avoir poussé jusqu'au bout une histoire privée qui jette des lueurs étranges et précieuses sur l'histoire générale de l'époque. Elle éclaire la carrière de ces intrigants de haut vol qui eurent alors beaucoup de semblables et qui, s'ils ne cherchaient pas à mériter les bénédictions des petits et des pauvres, cultivaient avec succès l'art de se glisser à la cour et dans la faveur des grands. Elle montre aussi ce qu'il y avait de fragile dans leur prospérité comme dans l'éclat de cette banque florentine qui devait apprendre à ses dépens combien les rois étaient des clients dangereux.
C'est assez nous attarder en France. Les autres pays d'Europe nous retiendront moins, parce qu'ils nous offrent un spectacle tout à fait semblable.
En Angleterre cependant, les Florentins jouent un
grand rôle. S'il faut en croire une tradition qui est peut-être une légende, les Bardi y auraient eu. dès 1183, une maison. Le fils de Henri 111 Plantagenet, révolté contre son père, aurait dû 100.000 florins aux banquiers de Florence et déclaré en mourant qu'il léguait son àme au diable, si son père ne payait pas cette dette. Ce qui est certain, c'est que, dès le treizième siècle, les Lombards (on sait combien ce nom est élastique) importent dans le royaume des draps fins, des soieries, des chasubles, etc., et en exportent la matière première dont l'Angleterre alimente alors les fabriques du continent, je veux dire la laine. Les banquiers que nous connaissons y apparaissent : les Frescobaldi, les Peruzzi, les Spini, les Cerclii, les Franzesi. Le fait qu'un fils de Henri III est un instant candidat au trône de Naples et de Sicile resserre ces relations. Considérons seulement les prêts au souverain. Les conditions en sont, suivant l'usage du temps, draconiennes (1). En 1232, le roi reconnaît avoir reçu en prêt des marchands de Florence 1.200 marcs sterlings. Il promet de les rembourser a la Saint-Michel, la seizième année de son règne; faute de quoi, pour chaque mois de retard, il j)aiera un marc pour dix marcs, a en compensation des dommages, intérêts et dépens. » Gels fait le joli taux de 120 p. 100 par an. Encore le roi s'engage-t-il à entretenir deux marchands avec deux chevaux et deux serviteurs montés, lesquels mar-
(r Robert Jowitt Whitwell. llalian Bankers and the Englist. Crown (19U3).
Éd. Ph. Alinari.
Armes de l'Arte della Lana.
Museo deir Opéra del Duomo (Luca della'^Robbia).
chands suivront la cour pour surveiller leur débiteur OU pour y faire du commerce. Et ce n'est pas tout. Le roi renonce, pour lui-même et pour ses héritiers, à toute exception juridique. Toutefois, en 1257 (est-ce l'eflet de la concurrence ou l'argent estil moins rare ?) l'intérêt est réduit à 60 p. .100 et le roi n'aura plus à entretenir qu'un seul marchand avec un cheval et un serviteur.
Lorsqu'une rupture violente éclate entre la France et l'Angleterre, en 1296, ces prêteurs sont jetés dans un cruel embarras. Le roi de France, Philippe le Bel, n'hésite pas à faire saisir les biens et les personnes des marchands et banquiers florentins qui soutiennent contre lui son ennemi, Edouard P*". Nous pouvons juger du désarroi dont ils sont victimes par une lettre des Frescobaldi, qui est de 1302. Ils déclarent avoir prêté à la Couronne, depuis 1294, 49.329 marcs 9 shillings 4 deniers sterlings. Mais, durant ce temps, ils ont fait des pertes dont ils demandent qu'on leur tienne compte : pertes aux foires de Champagne, sur le change, sur la vente des laines; pertes sur les dépôts qu'on a retirés de chez eux, parce qu'on craignait qu'ils n'y fussent plus en sûreté; pertes par augmentation de frais généraux, pour des commis chargés de faire les affaires du roi. Ils se plaignent de n'avoir reçu en paiement que des sommes ne dépassant pas 6.800 livres, quand ils réclament plus de 80.000 marcs.
Il est permis de supposer que ces réclamations étaient exagérées. Mais, eussent-elles été parfaite-
ment motivées, que les rois d'Angleterre, en querelle avec les lords et avec les communes réunis contre eux, n'auraient pas été plus capables d'y faire face. C'est, comme à Naples, comme en France, par des expédients plus ou moins malheureux qu'ils se tirent momentanément d'embarras. Ils paient, en concédant à leurs créanciers quelque branche du revenu public, par exemple le produit des douanes, en achetant la petite monnaie d'argent que les Florentins ont accaparée dans leur pays pour la revendre avec bénéfice, en leur permettant d'exporter la laine sans acquitter de taxes de sortie. Ils paient, en leur accordant le droit de résider, de trafiquer, d'acquérir des propriétés, de traduire leurs débiteurs devant le tribunal plusexpéditif de l'Echiquier, d'y faire reconnaître et enregistrer leurs prêts. Parfois le roi leur cède encore une créance qu'il a luimême sur quelque seigneur ou quelque bourgeois, et avec tous les privilèges que comporte une créance royale, c'est-à-dire avec la faculté de faire saisir les biens et la personne du débiteur, avec l'avantage de faire passer cette dette avant toutes les autres.
Ils se heurtent sans doute aux difficultés ordinaires. En 1235, en 1248, en 1251 des mesures sont prises contre les usuriers, qu'on accuse d'être hérétiques ou schismatiques. Quelques-uns sont arrêtés ; les autres s'enfuient ou se cachent. Ils achètent la permission de rentrer. Mais ils sont chassés de nouveau eu 1274. Ou leur reproche de faire sortir l'or du loviimue et d y introduire, en place, de mau-
vaise monnaie. Le populaire va criant qu'ils sont plus durs que les Juifs. Ils s'en vont, paient, reviennent et recommencent. Mais ils abusent : chargés de percevoir les droits de douane, ils donnent les emplois à des membres de leur famille, extorquent aux exportateurs des taxes supplémentaires et des « douceurs » ; ils sont en querelle perpétuelle les uns avec les autres ; et ils finissent par avoir contre eux l'Eglise, les rois, les Communes, sans compter la population, qui se plaint d'être pressurée. Ils jouissent encore, à la fin du treizième siècle, de leur puissance économique ; mais ils sont en butte à un mécontentement général et ils sont bien près de payer cher leurs imprudences et leurs duretés.
Dans le Saint-Empire romain germanique, auquel tant de pays sont alors rattachés par un lien plus ou moins fragile, l'infiltration des marchands et banquiers florentins n'a pas été moindre que dans les Etats ayant déjà proclamé et conquis leur indépendance.
En Bourgogne (1), ils viennent aux foires de Saint- Jean de Losne et de Châlon ; ils s'établissent à Besançon et à Dijon; déjà Biche et Mouche ont figuré
(1) Consulter le livre de Léon Gauthier, les Lombards dans les deux Bourgognes (Paris, H. Champion, 190(), in-8), et l'article qui lui a été consacré par Barelli {Arch. stor. ilal., série V, vol. XLIII, fasc. I).
dans la contrée. Les Lombards y arrivent par Genève et par Pontarlier, après avoir traversé les cols du Mont-Cenis, du Saint-Bernard, du Simplon ; et on retrouve leurs traces sur la route, à Moudon, à Lausanne.
En Flandre, ils fréquentent les foires de Thourout, de Lille, de Messines; on les rencontre à Ypres, à Douai, à Léau. en maint autre lieu. Ils sont en relations d'affaires avec les seigneurs qui partent pour la croisade ; Jeanne, comtesse de Flandre, dès l'année 1220, contracte auprès d'une maison siennoise un emprunt pour racheter son mari prisonnier du roi de France. Mais c'est surtout vers la fin du siècle que ces rapports deviennent plus nombreux et plus étroits. Les Lombards, persécutés en France, inquiétés aux foires de Champagne, refluent sur les pays flamands; en 1290, Jean de Florence est, en Flandre, receveur général des finances; et à mesure que la conquête française s'avance vers le nord, les marchands et banquiers italiens, reculant devant elle, s'implantent dans les villes qui lui échappent. Ils auront leurs comptoirs principaux à Bruges, qu'ils peuvent atteindre par mer, et qui devient alors un grand entrepôt international, où les étrangers peuvent faire librement le commerce de gros, et la première place de banque dans l'Europe occidentale (1).
(1) Paul Morel, les Lombards dans la Flandre française et le Hainaul (Lille, 1908, in-8j. — Pirenne, Histoire de Belgique (2 vol. in-8, Bruxelles, 1900j.
Ils vont, dès le treizième siècle, beaucoup plus loin. En 1246, la couvent de Middelborg, dans le diocèse d'Utrectit, est débiteur d'un Alberti et d'un Acconcii. Puis, après qu'en 1288 le pape Nicolas IV a donné comme une espèce de formulaire qui permet aux prélats d'emprunter aux maisons de banque et qui en môme temps fournit aux prêteurs une garantie du capital engagé, ces créances se multiplient. En 1296, l'évoque de Brixen a pour créanciers les Alfani, et, auprès d'autres seigneurs ecclésiastiques ou laïques, les Abbati, les Avogardi, les Canigiani joueront plus tard le môme rôle.
Dans les villes du bassin du Danube et du Rhin, à Ratisbonne, à Fribourg-en-Brisgau, àMayence, du onzième au treizième siècle, parfois môme auparavant, les relations commerciales avec l'Italie sont régulières (1). Le Saint-Gothard est ouvert depuis 1230 environ. Le Tyrol est envahi et conquis de très bonne heure (2). A Constance en 1282, à Berne en 129/i, à Zurich, à Baie, à Fribourg vers la môme époque, les Lombards, rivaux et successeurs des Juifs et des Cahorsins, apparaissent en une quantité de documents. Ils aideront à la naissance et surtout à la consolidation de la Confédération suisse (3).
(1) Schneider, Die finanziellen beziehungen der Florenliner Bankiers zur Kirche, von 1285 bis 1304 (Leipzig, 1899, in-8).
Aloys SciiULTE, Geschichte des Miltelalterlichen Handels und Verkehrs zwischen Deutschland und Italien (2 vol. iii-8, 1900, Leipzig).
(2) Davidsohn, Forschungen.
(8) Amiet, dans le lahrbuch fiir Schweizerischegeschichie, vol. I, p. 179 (in-8, Zurich, 1876).
Il est inutile de prolonger cette énumération monotone. Gomme prêteurs sur gages, banquiers, collecteurs d'impôts, percepteurs de douanes, autant que comme importateurs et fournisseurs de toute espèce de denrées précieuses, les Italiens, et beaucoup de Florentins parmi eux, pénètrent, passent ou résident dans toutes les parties du monde alors connu et abordable où il est possible de faire des aflaires. Florence est ainsi un centre commercial et financier équivalent, toutes proportions gardées, à ce que peut être aujourd'hui Londres, Paris ou Francfort. Sa puissance économique rayonne sur un cercle immense, et, si l'on pense que la ville avec sa banlieue ne comptait guère alors plus de 100.000 à 150.000 habitants, l'on ne peut s'empêcher d'admirer, en ces hommes d'argent et d'initiative, leur intelligence, leur énergie, leur audace; mais l'on comprend aussi comment leur grandeur reposait sur une base étroite et peu solide.
Il reste encore quelque chose à retenir de leur multiple activité : c'est ce fait primordial, essentiel, qu'à Florence le commerce devance et domine l'industrie, ce qui est un des traits caractéristiques du régime capitaliste. Le développement industriel de la ville va nous montrer ce que fut ce capitalisme urbain.
J'ai cité, chemin taisant, les sources essentielles. On peut y ajouter :
RoDOLico, Esîradizione e polilica commerziale (Arch. slor. ihiL, V, 38).
Arias (Gino), Dociimenli di sloria del dirillo (Firenze, 1901).
Carabellese, Un niiovo libro di mercanli ilaliani aile fiere di Sciampagna [Arch. slor. ilal., V, 13, 1894).
Rambaldi, Una minaccia di rappresaglia contro il comiine di Firenze {Arch. slor. ilal., V, 17).
Del Vecchio e Casanova, Le rappresaglie nei comiini ilaliani e specialmenle in Firenze (ibid., Y, li).
FiLippi (Giovanni), Li aggiiinli allô slalato di Caliniala (ibid., V, 3).
Levi (Guido), Bonifacio VIII e le sue relazioni col coumne di Firenze (Roma, 188:2).
Heyd, Le Commerce du Levanl au moyen âge (traduction française, Paris, in-8, 1885).
Davidsohn, Geschichle von Florenz, 3® volume.