CHAPITRE IX
LES CORPORATIONS DE l'hABILLEMENT
Parmi les industries du moyen âge, celles de l'habillement sont les plus importantes et, dans le groupe très divers qu'elles forment, il en est une qui se classe sans conteste en première ligne, c'est l'industrie de la laine. Le drap était le principal objet d'échange que TOccident offrait à l'Orient, d'où il tirait tant de choses.
Il semble que les Florentins aient commencé par fabriquer des draps grossiers, bons pour des serfs, des vilains et une population qui n'avait encore rien de raffiné. Au reste, durant les premiers temps de leur histoire, le travail de la laine se faisait dans les cloîtres, dans les ateliers de femmes faisant partie de la maison seigneuriale ou encore dans les ménages où mères et filles tricotaient des bas, des justaucorps, des bonnets, etc. Les procédés de fabrication paraissent avoir été plus avancés dans le Nord,
et cela se comprend : la laine convient surtout aux pays froids. C'est alors que les marchands de Galimala achetaient aux foires de Champagne ce qui leur manquait dans leur patrie ; ils en rapportaient des étoffes mieux tramées, plus fines, plus chères que les produits florentins. Mais ils ne se bornaient pas à les revendre telles quelles; ils avaient des procédés pour les calandrer, les teindre de brillantes couleurs, leur donner plus d'apprêt et d'éclat. Ils les finissaient, je dirais presque qu'ils les raffinaient. Ils les accommodaient au goût de l'Italie et de l'Orient auxquels on les destinait. Peut-être même quelques pièces retournaient-elles sur les marchés d'Occident, où elles réussissaient sous leur nouvel aspect. Ces opérations donnaient de beaux bénéfices. Ceux qui les pratiquaient raillaient les gens du Nord de leur laisser ainsi le plus clair du gain qu'on pouvait faire. Ils se piquaient d'embellir ce qu'ils empruntaient aux étrangers, et je suis fort tenté de croire que ce ne fut pas chose inutile pour la formation du goût florentin, pour l'avenir artistique de la ville, que son industrie la plus florissante ait été dès l'abord une industrie de luxe et d'affinage. Mais l'envie devait venir naturellement à ces demi-fabricants d'augmenter leurs bénéfices en prenant à leur charge la fabrication totale. Seulement là se présentait une grosse difficulté. La laine fournie par les moutons indigènes était médiocre; ceux du Gafargnana, qui l'été paissaient dans la montagne et l'hiver dans les maremmes, en donnaient
une dont la qualité était meilleure, mais la quantité fort insuffisante. Il fallait faire venir de loin la matière première. Les plus hardis le tentèrent, et dès l'an 1212, se détachant de YArie cli Calimala, se constituait VArte délia lana, qui voulait être, avant tout, une corporation industrielle. La nouvelle corporation avait dès lors son individualité, ses consuls, ses statuts, ses armes : elle arborait sur champ d'azur un agneau auréolé de jaune et de rouge, un agnus Dei portant une croix dont le bâton servait de hampe à la bannière du peuple (croix rouge sur fond blanc ). Elle avait son siège social près de Or San Michèle (1). Un fait vint accélérer ses progrès. Il existait, dans le sud de l'Allemagne, une congrégation laïque qui suivait la règle de saint Benoît et dont les membres s'appelaient les Umiliati. Ils descendaient, s'il faut en croire la tradition, de Lombards qui, au commencement du onzième siècle, avaient été bannis de leur pays, relégués en Allemagne, et qui là s'étaient faits ouvriers tisserands pour gagner leur vie. Ils avaient réussi, et même, vivant en communauté, ils pouvaient produire pour le marché à meilleur compte que les autres. Il semble qu'ils aient apporté au métier quelques perfectionnements techniques; il semble qu'ils aient déjà su organiser la production et la vente en grand; leur prieur dirigeait l'une et l'autre, et avait, en outre, sous ses ordres des ouvriers du dehors. Ces Umiliati,
(1) Il fut toujours voisin de l'emplacement où s'élève aujourd'hui la maison restaurée que décorent les fameuses armoiries.
refluant sur leur pays d'origine, avaient fondé des établissements dans la plupart des villes de la Haute- Italie; en 1239, ils furent autorisés à en créer un dans Florence, où ils s'établirent autour de l'église Ogni Sanii, agrandie, sinon bâtie, par eux.
Ces quasi-moines furent les maîtres des fabricants drapiers, et leurs leçons ne furent point perdues. UArte délia lana grandit rapidement. Son industrie se concentra dans quatre quartiers (on conventi) fort populeux et hors desquels il était défendu de vendre du drap fin. Dès les dernières années du treizième siècle, le registre des impositions nous montre qu'il paie plus à la Commune que Galimala. Il tend à passer, pour la richesse, au premier rang des corporations; il est à la fois commerçant et industriel; il va, en effet, chercher directement à la source les matières dont il a besoin. — Et il a une véritable organisation capitaliste; carie commerce y est intimement uni à l'industrie et la domine.
Pour bien connaître son activité (1), le plus simple me paraît être de suivre la série des opérations subies par la laine et d'indiquer, chemin faisant, la situation de ceux qui les accomplissent.
II sied de commencer par le marchand-fabricant , qui ne travaille plus de ses mains, mais qui ordonne et surveille tout, qid est le grand metteur en branle.
(1) Elle a été étudiée de façon remarquable dans un livre de M. Alfred Doren, intitulé : Studien aus der Florenliner Wirt/ischaflgeachichte (in- 8, Stuttgart, 1901), Je ne ferai guère qu'en condenser et en distribuer autrement le contenu.
qui a seul l'initiative, qui fait l'avance des fonds destinés à faire vivre les ouvriers pendant qu'ils travaillent, qui leur fournit la matière première et souvent l'outillage, qui règle la nature et la quantité de ce qu'il faut produire, qui se charge ensuite de l'écoulement des produits en gardant pour lui les risques et les profits, qui remplit enfin toutes les fonctions de capitaliste dirigeant.
h'Arie délia lana comprend avant tout le groupe des maîtres drapiers, qui sont ainsi les directeurs de la production. Suivant la coutume florentine, ils ont uni leurs fonds et leurs forces. Ils sont répartis en sociétés à nom collectif et à responsabilité illimitée. Plusieurs des familles qui les composent appartiennent en même temps à VArte di Calimala, Beaucoup de maisons riches (les Médicis seront du nombre) y ont de l'argent engagé.
Mais il n'est pas seulement formé de gros marchands drapiers; il se divise en membres, comme l'on dit, c'est-à-dire en sections qui sont rattachées à l'ensemble par des liens plus ou moins étroits. Ces membres ont une situation et une importance fort inégales; ils sont appelés majeurs ou mineurs, selon qu'ils ont plus ou moins de prérogatives. L'Art étend même sa juridiction sur des sujets ou suppôts auxquels on ne reconnaît plus de droits du tout. Il y a donc dans son organisation une hiérarchie compliquée, qui va se débrouiller à mesure que nous accompagnerons dans son évolution le produit qui s'exécute.
D'abord d'où vient la matière première essentielle, la laine ? Avec celle du pays, qui est courte et pelée, on ne peut guère fabriquer que des draps grossiers pour le peuple. Aussi pour les draps fins va-t-on chercher des qualités supérieures loin de l'Italie; on les trouve dans deux directions. Au midi, on s'approvisionne en Provence, aux îles Baléares, dans le Roussillon, en Espagne, aux Algarves;c'est même de cette dernière contrée que vient la laine la plus renommée, il garbo (1). On écréme toute la MéditerraLée : on se fournit au Maroc, à Alger, à Tunis, à Chypre, en Asie Mineure. Au Nord, on fait des voyages encore plus considérables : on pénètre en x\llemagne ; mais ce qu'on rapporte surtout, c'est la laine anglaise et écossaise, fournie par les couvents qui sont, dans ces pays encore tout ruraux, propriétaires de grands pâturages et de grands troupeaux. Comme on ne peut l'avoir d'abord à la source, on se la procure sur le continent, aux foires de Champagne ou de Flandre. C'est avec cette laine qu'étaient fabriqués les draps dits français que Varie di Calimala achetait et transformait et dont il garde le monopole; mais Varie délia lana en faisait bientôt des étoffes rivales et, pour avoir la matière première à meilleur marché, il tendait de tous ses efforts à l'acheter directement dans la Grande-Bretagne ; dès la fin
(1) Etrange fortune des mots ! Celui de garbo désigna par extension quelque chose de fin, de distingué, d'élégant. Il passa d'italien en français sous la forme de garbe, puis de galbe avec ce même sens général.
du treizième siècle, il commençait à y parvenir.
La laine achetée, il fallait Texpédier. On l'arrangeait en ballots ou torselli. qui pesaient 500 li^Tes florentines. Le voyage par mer était le moins coûteux, le moins périlleux aussi ; mais il n'était souvent possible qu'à demi. Quand on venait de Flandre ou d'Angleterre, on pénétrait dans l'embouchure de la Gironde, on remontait la Dordogne jusqu'à Libourne, pour gagner de là, par terre, les rives de la Méditerranée, en général au port de Narbonne ; quand on venait d'Espagne et de Portugal, il fallait se rendre à mulets et en chariots jusqu'à Barcelone; quand on venait de Champagne, on descendait la Saône, le Rhône, on atteignait Nîmes, Montpellier et de là Aigues-Mortes, qui fut longtemps le seul port méditerranéen par lequel les marchandises pouvaient sortir du royaume de France. Une fois arrivée à la mer, la cargaison s'embarquait sur des bâtiments pisans, génois, parfois florentins, jusqu'à Porto-Pisano. De là, elle remontait l'Arno et finissait par atteindre Florence. C'était, comme on le voit, une longue expédition. On a pu se demander si le commerce florentin ne s'est pas développé à la faveur même des difficultés qu'il rencontrait. Le fait est que le prix de la laine à son arrivée entre les mains des marchands était doublé, souvent triplé, quelquefois décuplé, et que cette augmentation ne pouvait être supportée que par un grand commerce de luxe.
Les laines, à leur entrée dans la ville^ étaient pesées et passaient à la douane, où elles avaient
des droits à acquitter. Dès ce moment, elles appartenaient uniquement à VArte, qui ne permettait pas qu'on les vendit à des détaillants. Elles étaient réservées aux marchands drapiers en gros et travaillées sous leur surveillance. Il fallait les huiler, les laver, les battre, les peigner, les carder avec des chardons qui furent remplacés de bonne heure par des cardes métalliques venant de Lombardie. Gela se pratiquait dans de vastes lavoirs, séchoirs et tiroirs, qui appartinrent rarement à des individus, le plus souvent à des sociétés et plus tard à la corporation entière. Le travail s'y faisait déjà en grand, dans des conditions qui sont celles de la manufacture moderne. Les ouvriers salariés étaient soumis à une discipline sévère, astreints à entrer et à sortir au son de la cloche, payés d'après un tarif fait par les maîtres et toujours en petite monnaie d'argent. Ils étaient de plus surveillés par des contremaîtres et placés sous l'autorité d'un officier étranger, sorte de podestat industriel, qui était désigné par les consuls de VArte et chargé d'infliger aux ouvriers amendes, punitions et renvois.
Les laveurs, batteurs et cardeurs de laine formaient la couche inférieure de la population travailleuse, un véritable prolétariat. 11 leur était défendu de se concerter, de se réunir, de fonder une corporation.
La laine nettoyée, préparée, il faut ensuite la filer. Cela s'opère à domicile. Ceux et celles qui veulent de l'ouvrage doivent venir le chercher et le rapporter
200 • IIIî^OIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
à la boutique du maître. C'est du moins ainsi que la chose se passe pour les travailleurs qui habitent lit ville ou les faubourgs. Mais, pour ceux qui résident plus loin dans la banlieue, des commis (fallori) sont chargés de la leur porter. Avec une voiture, une balance, une bourse, ils vont de village en village, distribuant et recueillant l'ouvrage, réglant les comptes, ne pouvant du reste traiter que pour un seul maître et donner qu'une quantité de laine déterminée. C'est déjà le système de la fabrique dispersée^ lequel isole les travailleurs à domicile et ne leur permet guère de s'entendre. D'ailleurs ce travail est surtout aux mains des femmes; et comme elles sont pieuses, faciles à terroriser, VArte recourt aux foudres de TEglise pour éviter toute malfaçon. Les consuls obtiennent des évoques de Fiesole et de Florence des lettres pastorales qu'on doit lire en chaire, — à Noël, à Pâques, à la Pentecôte, à la Toussaint, — et qui menacent les paysannes, si elles filent avec négligence, si elles gaspillent la laine à elles confiée, de la censure ecclésiastique, voire même de l'excommunication en cas de récidive. Et certes c'est une ingénieuse invention patronale que cette utilisation des armes spirituelles au profit des fî-rands industriels !
Supposons la laine filée et rapportée. On l'arrange en paquets de six livres qui sont disposés par corbeilles et marqués qui au lys, qui à la rose, qui à la couronne, etc. Puis il faut la tisser et, ici encore, nous retrouvons sous une autre forme des procédés
du capitalisme moderne, l'exploitation du travail à domicile.
Le tissage est à demi mécanique. Le métier est un engin qui mérite déjà le nom de machine. Ceux qui le fabriquent sont des ouvriers spéciaux, qualifiés, souvent venus du dehors, qu'on empêche d'élever leurs prix en leur suscitant des concurrents étrangers et en leur défendant d'exporter. L'Angleterre, au dix-septième siècle, aura recours aux mômes mesures. Mais si les instruments de travail sont ainsi maintenus à un bon marché relatif, ce n'est pas au profit des travailleurs. Ils sont encore trop chers pour eux et vont devenir à leur égard des instruments d'asservissement. Gomment? Par deux moyens différents qui aboutissent au môme résultat. Ou bien le tisserand, propriétaire de son métier, a besoin de laine pour travailler, d'avances pour vivre et faire vivre sa famille jusqu'à la livraison de son ouvrage. Or il n'a guère de capital. Chose plus grave, il n'a pas la permission d'acheter sa laine au détail. Et alors il engage son métier à un maître drapier, qui lui fournit de la laine et l'avance de l'argent. C'est à des conditions sévères. Il ne peut plus ni vendre, ni prêter, ni mettre en gages ce métier sur lequel le maître a des droits. Il ne peut plus travailler pour un autre que le maître auquel il est lié par la dette contractée. S'il essaie de se dérober à ces contraintes, le maître peut faire saisir le métier et le tisserand ne peut plus travailler du tout. Cela fait penser au procédé par lequel, au début du moyen âge, les
petits propriétaires engageaient, cédaient, recommandaient leurs terres aux gros propriétaires qui les leur laissaient conditionnellement ; on sait qu'ils devenaient de la sorte ses tenanciers, ses colons, ses sujets. De même le tisserand tombe ainsi dans la complète dépendance du marchand drapier. Ou bien — et c'est l'autre moyen que nous avons annoncé — le maître drapier loue au tisserand un métier, ou il le lui vend à terme. Alors le tisserand doit en amortir le prix par son travail, et non seulement il ne peut ni le vendre ni le prêter, mais il doit le rendre à première réquisition au propriétaire. S'il regimbe, s'il se plaint d'être mal payé, le métier lui est repris; l'ouvrier est condamné au chômage forcé.
De cette façon ingénieuse le tisserand est obligé de travailler pour le drapier à des prix minimes, et, au lieu d'être un travailleur indépendant, il devient à peu près l'égal du salarié qui esta la merci du maître. Le tisserand, ainsi ravalé, c'est l'objet, et, l'on devrait dire sans doute la victime, de précautions sans nombre. Il va chercher dans la boutique du patron, ou reçoit d'un commis la laine dont il a besoin. On lui en remet juste ce qu'il faut pour en faire une pièce de longueur déterminée et pour commencer la pièce suivante. Le délai pendant lequel la besogne doit être achevée lui est fixé. Il est surveillé durant tout ce temps. Défense lui est faite de se faire aider par quelqu'un de sa famille. Quand sa tâche est finie, il doit rapporter lui-même la pièce, la dérouler devant
le maître, y ajouter les déchets soigneusement recueillis. Après quoi il est payé, suivant un taux réglé parles maîtres, heureux quand le paiement n'est pas capricieusement dilïéré. On ne s'étonnera pas si les tisserands étaient mécontents de leur situation précaire et infinie et s'ils ont maintes fois fait acte de révoltés.
Le drap tissé a encore plusieurs opérations à subir. Il faut le fouler. Cela se fait dans des moulins à foulon qui ont l'eau pour moteur. 11 fut interdit d'en construire sur l'Arno, parce que les barrages qu'ils nécessitaient devenaient un danger en temps décrue. Mais on pouvait en bâtir sur les affluents du fleuve; situés pour la plupart à la campagne, ils appartenaient en général à la corporation et n'ont cessé de faire partie de son patrimoine jusqu'au vingtième siècle. Quant aux ouvriers, ils étaient à peu près traités comme ceux des usines modernes : leur industrie était déjà partiellement mécanique.
Venait après cela une opération plus compliquée : il s'agissait de teindre le drap. Les teinturiers travaillaient, eux aussi, dans de grands établissements qui appartenaient à la corporation ou à des sociétés et qui, moyennant finances, étaient mis par les propriétaires à la disposition de qui en avait besoin. Cette catégorie de travailleurs avait l'avantage d'avoir un • tarif, qui était renouvelé presque tous les ans par une entente avec les maîtres, et qui contenait deux taux de salaire difFérents, l'un pour l'hiver ou la vie était plus chère, l'autre pour Tété où elle était à meil-
leur marché. Ils étaient, au demeurant, soumis à des règlements sévères. La longueur de la journée était strictement déterminée. Des amendes étaient infligées à qui gâtait les étoffes par une tache ou une déchirure. Et pourtant les teinturiers avaient un rang plus élevé que les autres ouvriers. Ils avaient le droit de s'unir. Ils formaient un membre mineur de UArle. Ils jouissaient ainsi de certains droits politiques. Leur condition eut été supportable, s'ils eussent été payés régulièrement. Par malheur on avait l'habitude de traîner leurs comptes et nous les voyons se plaindre perpétuellement de ces retards.
Les teinturiers (c'était peut-être une habile précaution des maîtres) étaient divisés en plusieurs classes, suivant le genre de besogne qu'ils avaient à exécuter. Tout en haut ^ trouvaient les teintu{*iers de guède ou de pastel, qui donnaient aux étoffes toutes les nuances du bleu. Puis venaient les teinturiers en rouge écarlate, qui employaient, sous le nom de graine^ la coque d'un puceron qui s'attaque à certaines espèces de chêne vert ; on l'appelait kermès, d'un nom qui venait d'Orient comme la chose même, et c'est de là que nous avons tiré le mot cramoisi. Ces teintures, très chères, étaient réservées aux étoffes de luxe, aux laines venant d'Angleterre. Déjà moins cotés étaient ceux qui employaient Vorseille, fourni par une sorte de lichen, et le bois de Brésil ^ qui venait des Indes ; et les autres teinturiers, ayant recours à des matières encore moins précieuses, étaient regardés comme inférieurs.
La teinture était une des richesses etun des orgueils de Florence, comme elle l'avait été jadis de la ville de Tyr. Aussi VArte s'en occupait-il avec un soin jaloux. 11 veillait à ce qu'on fit dans le sud de l'Italie et même en Toscane des plantations de crocus, qui donnaient la couleur jaune safran. 11 faisait avec l'Asie Mineure le commerce de la noix de galle, qui servait à teindre en noir ; avec l'Egypte et l'Inde, celui de l'indigo. Pour fixer les couleurs il faisait venir de l'Empire grec la gomme adragant et surtout l'alun. La seule mine de Foglia, en x\sie Mineure, en fournissait par an pour 100.000 écus d'or. Les mines de Volterra, en Italie, ne pouvaient lutter avec elle, et pourtant plus tard leur acquisition sera pour Florence un suffisant motif de guerre.
Toujours pour cette teinture, qui lui tenait à cœur, VArte achetait en gros l'huile, la cendre d'où l'on tirait la potasse; il faisait fabriquer par des ouvriers spéciaux, qui étaient des moins considérés, le savon dont il avait besoin. Puis, usant de règlements minutieux dont nous avons déjà parlé, ils'efforçait d'obtenir des étoffes parfaites en leur genre, qui étaient renommées pour leurs couleurs éclatantes ou pour leur bigarrure rivalisant avec la queue des paons {paonazzi).
Il ne restait plus qu'à les vendre. L'organisation de la vente était entièrement calquée sur celle qu'avait élaborée r^lr/e di Calimala. Pour les indigènes, elle se pratiquait par l'entremise des détaillants, qui furent d'abord de petits commerçants indépendants.
mais qui descendirent peu à peu au rang de simples dépositaires, qui tombèrent ainsi sous la coupe de la puissante corporation. Pour les étrangers qui venaient en personne à Florence ou s'y adressaient par lettre, les intermédiaires étaient les courtiers et commissionnaires dont les services étaient rigoureusement réglementés et tarifés. Pour les étrangers qu'on allait chercher chez eux, l'exportation se faisait sur des vaisseaux pisans, génois ou vénitiens, en attendant qu'elle pût se faire sur des bâtiments florentins, et aussi par les colonies et comptoirs établis en Orient et en Occident.
Je néglige bien des détails: mais j'en ai dit assez pour faire comprendre que VArte délia lana a vraiment inauguré la production en grand pour des clients inconnus et aléatoires ; qu'il a travaillé déjà pour l'échange international, pour un marché aussi étendu que le permettait l'insuffisance des communications. Par suite le rôle directeur était dévolu au marchand, au capital, et ce rôle était d'autant plus considérable que les marchands-fabricants étaient étroitement unis et associés. UArle était l'organe des intérêts de ce groupe puissant ; et il les défendait avec une àpreté qu'expliquent l'insécurité des débouchés qui pouvaient être fermés à chaque instant par une guerre ou un caprice princier, la difficulté permanente des transports, la concurrence acharnée des autres villes productrices. C'était, en quelque mesure, une nécessité vitale pour lui de se maintenir contre tant de dangers par le bon marché de la main d'oeuvre.
Les travailleurs en pâtirent (1). On les tint divisés en plusieurs catégories, de façon qu'ils ne fissent pas une classe compacte. Les uns (teinturiers, détaillants) furent agrégés à Farte comme membres inférieurs. On leur concéda certains avantages, un commencement d'autonomie, tout en leur imposant des rèsflements sévères et le serment d obéissance aux consuls. D'autres (tisserands, fileurs et fileuses), travaillant à domicile, furent par là parqués dans un isolement qui les prédisposait à une complète sujétion. Beaucoup de ces derniers résidaient à la campagne, et la campagne servait dès lors, comme elle a servi bien des fois en d'autres temps, à faire baisser les salaires de la ville ; c'est même une des raisons probables pour lesquelles la bourgeoisie florentine fut favorable à l'abolition du servage qui, en détachant le paysan dii sol, le forçait de louer son travail et de chercher un gagne-pain dans l'industrie. Les travailleurs de cette catégorie étaient tenus par des tarifs maxima, par l'impossibilité de travailler pour leur propre compte (2), souvent par les obligations contractées envers le patron et dont toute la famille était solidaire. D'autres enfin — laveurs, batteurs, cardeurs de laine, foulons, savonniers — sont de simples salariés soumis au régime des grands ateliers et, de plus, privés du droit de se
(1) Voir à ce sujet Gino Arias, 1 lavoranli délia corporazione artigiana.
(2) Robert Davidsohn, Forschungen. Voir, à la date de 1297, la curieuse plainte d'un Romain à ce sujet.
concerter, de se réunir, de s'associer, de sortir du pays, assujettis par là même à des salaires très bas qu'on leur payait en une monnaie d'argent très souvent dépréciée.
Il est aisé de se figurer le mécontentement de ces travailleurs, leur désir de s'élever, leurs efforts pour conquérir une situation meilleure, mais aussi la difficulté qu'une classe ouvrière ainsi divisée aura toujours à souder ses tronçons épars. Quoique les patrons s'attachent à garder le pain à bon marché, pour avoir la main-d'œuvre à bon marché, on peut prévoir des émeutes et des soulèvements aussi bien que Finsuccès de ces révoltes qui sera dû avant tout à la différence des intérêts entre les groupes soumis à la corporation.
Nous pouvons, après cela, conclure que le système capitaliste exista — très savamment organisé — dans la Florence du moyen âge. Il fut en action — avec ses procédés essentiels — dès le milieu du treizième siècle. Dans le territoire restreint de la cité, il allait se développer avec tous les germes de lutte qu'il contenait en son sein.
Dès que l'on quitte la fabrication du drap, on rentre dans le domaine de la petite industrie. Le chanvre n'est guère utilisé que pour les cordages et la toile à voiles. Le lin reste voué au travail dômes-
tique; bien que le rouet paraisse avoir été inventé au treizième siècle, on ne sait trop en quelle contrée, le linge n'est pas encore arrivé à sa grande époque; c'est au quatorzième siècle seulement, au siècle de la chemise^ comme on l'a nommé, qu'il prend une place considérable dans l'habillement et dans la literie où, dans le Midi d'abord, il remplace peu à peu les draps, tout en laissant subsister leur nom comme un vestige d'un usage venu du Nord. Mais la lingerie ne donnera jamais lieu dans Florence à un gros trafic (i).
Ce que nous disons du lin est vrai, à plus forte raison, du coton. Son nom décèle son origine orientale. Il est alors rare en Europe et le demeurera pendant plusieurs siècles encore. Il est donc réservé aux privilégiés de la fortune. La soie, qui vient, elle aussi, d'Orient, partage la même destinée. Les mots qui désignent les différentes variétés de soieries sont révélateurs. C'est celui de satin qui est chinois, celui de taffetas qui est persan, celui de moire qui est arabe, celui de baldaquin qui s'applique à une étoffe du Bagdad ornée de figures avant de signifier un dais surmontant un lit de parade. Cela rappelle que, durant longtemps, c'est dans le monde musulman que la fabrication des soieries fut le plus développée. A Damas, puis en Espagne, à Séville, à Jaën, à Alméria, se faisaient des étoffes damassées et brochées, c'est-à-dire mêlées de fils d'or et d'argent,
(1) Les linaioli sont classés dans le dernier des arls moyens, le douzième, avec les tailleurs et les fripiers.
des brocarts qui plus tard devaient devenir une des spécialités de Florence.
L'Occident sur ce point — comme sur beaucoup d'autres — se mit à l'école de l'Orient. On sait les étapes qu'a parcourues l'industrie de la soie. Les
Byzantins ont eu l'honneur de la naturaliser en
Europe ; vers 552, sous Justinien, des missionnaires apportaient d'Asie des vers à soie ; des mûriers étaient plantés, et bientôt florissait une industrie de luxe qui fut très minutieusement réglementée par les empereurs (1) . Constantinople fut alors pour tout le monde chrétien la fournisseuse ordinaire des dalmatiques, des chasubles, des manteaux royaux ou impériaux. Le secret de la fabrication était jalousement gardé. L'exportation des précieuses étoffes était soumise à des droits rigoureux, presque prohibitifs ; elles servaient le plus souvent de cadeaux destinés à gagner les faveurs des princes de l'Eglise et des grands de la terre. Cependant l'industrie se répandait dans tout l'Empire. Thèbes en devint un des centres principaux. Or les Normands, après avoir conquis la Sicile, essayèrent de conquérir la Grèce;enll45,ilsprirentetpillèrentla ville de Thèbes. Ils emmenèrent en esclavage les plus habiles artisans en soieries. Mais ils s'aperçurent bien vite que ces ouvriers valaient leur pesant d'or et le roi Roger combla de faveurs ces hommes qui apportaient en son rovaume une source si féconde de richesses.
(\) Justin Godaht. VOavrler en soie, V' partie iin-8, Lyon-Paris, 1899).
De Sicile en Italie, il n'y a guère qu'une enjambée. Dès longtemps les tissus de soie étaient connus, appréciés, recherchés des seigneurs italiens. 11 n'en faut pas d'autre preuve que le malicieux récit où le moine de Saint-Gall nous montre Gharlemagne, vêtu de peaux de bête, s'amusant dans une partie de chasse à voir mis en loques les habits soyeux, fragiles et brillants de certains courtisans trop friands d'élégance. Malgré cette leçon de choses, le goût des habillements luxueux s'était largement répandu. Nous trouvons à Florence des importations d'étoffes qu'on appelle holosericum (tout en soie).
Puis on commence à fabriquer. Ce n'est pas tout d'abord à Florence. C'est Lucques, la ville ducale, qui donne l'exemple en Toscane. La tradition veut qu'elle ait eu, dès le neuvième siècle, ses fabriques; mais ce qui est certain, c'est qu'elle a au treizième des métiers en pleine activité. Venise, Naples, à la môme époque, sont en passe de ne plus être tributaires de l'étranger. Florence entre dans la même voie. En 1200, les documents y signalent un Napolitain, qui est marchand de soieries près de Porta Santa Maria. Les merciers, qui vendent un peu de tout, dont les boutiques ressemblent à ce que nous nommons aujourd'hui des bazars, tiennent des écharpes et des foulards de soie. Aux vendeurs succèdent les fabricants. 11 existe bientôt un Arle délia sela, que nous trouvons, à la date de 1288, en querelle avec l'Arte di Porta Santa Maria ^ dans lequel figurent les merciers. Puis, à un moment que nous
ne pouvons fixer précisément, il y a fusion entre ces deux arts : VArie délia seta devient un des membres d'une corporation mixte, qui a pour armes une porte entourée de sept petits anges et d'une guirlande de fleurs. Bientôt on fabrique des velours, témoin le nom de Vellnli, que porte une famille florentine, ^lais la nouvelle industrie est encore peu développée à la fin du treizième siècle, et il faudra, s'il en faut croire le chroniqueur Dino Compagni, une immigration d'ouvriers lucquois pour lui imprimer une impulsion décisive.
Ce qui retarde son progrès, ce sont les lois somptuaires. On est surpris de rencontrer des lois réglementant la dépense dans une ville où le commerce de luxe avait dès le début une place si considérable. Ces lois apparaissent pourtant vers la fin du treizième siècle. Elles semblent nées de l'essor rapide, vertigineux que prit, dans la seconde moitié de ce siècle, la prospérité économique de Florence. Elles reflètent un contraste violent entre deux générations élevées difTéremment. Les pères étaient économes et de mœurs simples : ils faisaient eux-mêmes la guerre; ils aunaient eux-mêmes leurs étoffes; ils amassaient peu à peu un capital qu'ils faisaient fructifier dans des entreprises commerciales ou dans des entreprises guerrières qui étaient souvent aussi des opérations de commerce. Ces fondateurs de maisons destinées à durer et à grandir étaient serrés dans leur façon de vivre; ils tenaient à cet argent qu'ils avaient eu peine à gagner; ils étaient plus enclins à conser-
ver et à augmenter leur richesse qu'à l'étaler et à la dépenser. Mais c'est le cas d'appliquer le vieux proverbe : — A père avare, fils prodigue. — Les enfants de ces parvenus aiment à faire rouler For dont ils héritent; ils veulent jouir des trésors accumulés par leurs prédécesseurs ; ils entendent ne se priver de rien; ils ont l'ambition de vivre en beauté, de satisfaire leur vanité comme leurs instincts sensuels. C'est une joie pour eux d'éblouir ces nobles qui les regardent encore de haut. Ils déploient dans les noces, les baptêmes, les enterrements une somptuosité qui les égale aux grands seigneurs. Comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, les femmes ne sont pas les dernières à les pousser en ce sens; il leur plaît d'arborer des toilettes éclatantes, d'aller vêtues comme des reines, surchargées de colliers, de bracelets, de fourrures, parées de perles, de pierres précieuses, de rubans, de broderies, hardiment décolletées et fardées, traînant après elles des aunes de velours ou de brocart, ce qui, au dire d'un poète, n'a point son pareil pour rendre plus alerte et plus légère une démarche féminine. Les moralistes tempêtent. Tout le monde connaît les imprécations que Dante a mises dans la bouche de son aïeul Cacciaguida (1). Le vieux Florentin dénonce avec amertume l'envahissement du luxe, du vice, de la corruption, les dots énormes qu'il faut donner aux filles pour les marier, l'accroissement des impôts; il
(1) Paradis, XV •chant.
regrette le temps où les femmes n'étaient point, comme c'est devenu l'usage, laissées seules durant de longs mois par leurs maris courant la France et le monde en vue de s'enrichir. Conformément à ces plaintes, les magistrats de la commune, qui ne sont pas des jeunes gens, qui ont encore Taustérité de la génération descendante, proscrivent les franges d'or et d'argent, prétendent régler la longueur des crevés et la largeur des collerettes, interdire les boutons de nacre ou de rubis, fixer le nombre des bagues qu'on aura le droit de porter, limiter ce qu'on pourra dépenser aux noces et aux enterrements. Peut-être y a-t-il au fond de ces édits un secret désir de maintenir la distinction des classes sociales. Mais, quoi qu'il en soit, l'effort est à peu près stérile. Les lois somptuaires sont aussi mal observées que rigoureuses. Florence, à la fin du treizième siècle, est emportée par un courant irrésistible. Elle nage en pleine prospérité. De même qu'elle se pare, comme une femme coquette, de monuments merveilleux (c'est le moment où l'on édifie le Palais vieux, Santa Maria del Fiore, etc.), de même ses citoyens gaspillent leurs écus en fêtes, cortèges, processions où, suivant la comparaison d'un poète plus moderne, ils portent, comme des limaçons, leur maison sur leur dos sous forme de costumes et de joyaux princiers.
Assurément cette transformation était dangereuse pour les vertus florentines, pour l'énergie civique, pour la solidité même de la république. Mais les
choses humaines ont presque toujours plusieurs faces. Qui sait si les arts n'y ont point gagné autant que les mœurs y ont perdu, si cette opulence, ce superflu largement dépensé n'ont pas été une condition de ce qui mérite encore à Florence le surnom de Florence la Belle ? N'est-ce point Renan qui a défini quelque part la coquetterie le plus charmant des beaux-arts ?
Toujours est-il que les autres métiers relatifs à la toilette vont croissant en importance. J'ai nommé les merciers^ qui sont à peu près ce que sont les marchands de nouveautés aujourd'hui et qui vendent quantité de bibelots en corne, en écaille, en ivoire,, en corail, en bois précieux. Il faut encore citer les pelletiers et fourreurs. Ceux-ci sont un rameau détaché de VArle délia lana. L'écusson de cet art figure dans un coin de leurs armoiries. C'est qu'en efïét l'on coud volontiers aux habits des fourrures de vair, de petit-gris, etc. Grands seigneurs et hommes de loi rivalisent sur ce point avec les femmes de qualité. Les peaux d'hermine, de martre, de loutre sont le principal objet d'échange avec les populations du nord de l'Europe, encore à demi barbares. Elles arrivent par Pise, mais sont travaillées à Florence môme. Cette industrie rapporte de beaux bénéfices, ainsi qu'une autre qui fut peu connue des anciens, mais qui représente bien l'influence exercée par le Nord sur le Midi au moyen âge : je veux parler de la ganterie. Le gant, dont l'origine est Scandinave ou germanique, a servi primitivement à pro-
léger les mains contre le froid ou les coups : puis ce qui était une défense devint une élégance ; il fut, pendant des siècles, l'indice de la classe noble, et l'on sait à combien de gestes chevaleresques il se prêtait : le jeter, le relever avait un sens symbolique, et l'on comprend qu'il ait donné lieu, lui aussi, à une industrie de luxe.
^lais là finit la revue rapide des arts majeurs qui travaillent pour l'habillement. En sous-ordre se présentent, dans la même partie, des métiers moins lucratifs et moins honorés. Les tailleurs^ qui ne connaissent pas encore les aiguilles d'acier ni les ciseaux, suivent, comme toujours, les variations de la mode. Seulement alors la vie a un cours plus lent qu'aujourd'hui, et par suite la mode a aussi une allure plus tranquille. Cependant la coupe des habits change de temps en temps et les jeunes gens peuvent se délecter dans la fraîcheur des toilettes neuves. On peutmôme (chose assez inattendue) noter une action française et parisienne sur le costume florentin, surtout à partir du moment où Charles d'Anjou et ses chevaliers vont, avec l'aide des Guelfes de Florence, conquérir le royaume de Xaples. Avec les tailleurs, les chapeliers, les chaussetiers [calzaioli], les tanneurs et corroyeurs, les cordonniers (dont les procédés viennent de l'Italie du Nordj figurent parmi les arts moyens et mineurs. Mais il serait peu utile d'étudier une à une chacune de ces corporations. Il suffit de mettre en relief leur caractère commun. Or le caractère essentiel qui les distingue, c'est qu'elles n'ont point une organisation
capitaliste. Les artisans qui les composent travaillent eux-mêmes, de leurs mains, dans leur boutique. Le produit commencé dans leur atelier n'en sort pas pour aller s'achever dans un autre. Us besognent pour des clients qu'ils connaissent et qui parfois leur fournissent la matière première. Ils discutent avec eux le prix, la forme, la couleur et tiennent à honneur de les contenter. A peine s'ils produisent quelque peu d'avance pour le marché où ils ont leur banc : c'est le cas, par exemple, pour les cordonniers. Ils n'ont pas grandes chances de s'enrichir, d'abord parce qu'ils opèrent sur de petites quantités, ensuite parce que, en 1290, la Commune leur défend toute coalition qui aurait pour but de faire hausser les prix de vente; c'est sa politique de maintenir à bon marché les choses nécessaires cà la vie. En revanche, ils ne courent pas grand risque de se ruiner. S'ils n'échappent pas aux crises économiques qui frappent toute une région, s'il leur arrive de faire de mauvaises affaires, iJs cherchent leur salut dans la solidarité professionnelle. Au sein môme de la corporation, ils trouvent aide, secours, soutien pour les jours de misère. Ces petits artisans sont indépendants, relativement assez heureux. Ils forment la partie non la plus brillante, mais la plus saine, la plus solide, la plus sincèrement républicaine de la population florentine.
Leurs corporations ne présentent pas non plus l'écart profond, l'espèce d'abîme que nous avons constaté dans celles du grand commerce et de la grande industrie, entre maîtres et ouvriers.
Les moyens et petits artisans n'ont dans leur ouvroir que deux ou trois aides, apprentis ou compagnons.
L'apprentissage, dont les destinées sont liées étroitement à celles de la petite industrie, a pour elle une grosse importance. L'apprenti est un enfant à qui ses parents ou tuteurs veulent faire apprendre un métier. Quand son âge leur parait convenable, ils cherchent un maître qui veuille se charger de lui. Il faut un maître pour l'instruire; mais il faut de plus que ce soit un homme de bonnes vie et mœurs, de caractère patient et humain. Les officiers de la corporation ont la mission de vérifier si le maître en question a les qualités intellectuelles et morales requises pour la fonction délicate qu'on lui confie. Supposons qu'on les lui reconnaisse. Le maître engage l'apprenti. Le contrat est souvent verbal, parfois rédigé par-devant notaire. Il nous reste beaucoup de ces contrats (1). Les conditions qu'ils stipulent sont assez différentes. La durée de l'engagement varie de un à huit ans. En général l'apprenti ne gagne rien la première année; et les parents sont souvent obligés de verser une redevance en blé, en pain, en argent. A mesure que l'enfant devient expert dans son métier il reçoit un petit salaire, ou bien il est nourri et habillé; seulement la chaussure est fréquemment exceptée, surtout quand il s'agit d'une apprentie. Logé dans la maison du maître, l'apprenti
(1) Robert Davidsohn, Forschungen, p. 28.
a envers lui des obligations; il promet de le bien servir, de lui obéir, de ne pas travailler pour un autre ; le maître, en retour, doit lui enseigner les procédés du métier, le traiter convenablement en santé et en maladie, pourvu que la maladie ne dépasse pas un mois. Comme de raison, ses devoirs envers l'enfant lui confèrent certains droits à son égard ; il peut le morigéner, le corriger, le châtier jusques au sang exclusivement, comme dit un contrat d'apprentissage conclu avec un cordier. Parfois certaines conditions sont prévues, où, avec Tassentiment des consuls, le contrat peut être résilié ; et c'est le cas où l'apprenti serait indocile, fugitif, incapable; le cas aussi où le maître abuserait de son pouvoir ou serait mis par la maladie ou la misère hors d'état de remplir son office.
Les compagnons, valets ou serviteurs {famiili en latin ) sont des apprentis montés en grade, ayant fait leur temps et leurs preuves, et restés, à titre de salariés, dans l'atelier où ils ont grandi et besogné. Ils ne logent pas, mais ils mangent chez le maître. Ils vivent avec lui en famille et en confiance, presque sur pied d'égalité. Ils partagent ses joies et ses chagrins, figurent à ses côtés dans les cérémonies publiques. Ils ne sont point parqués pour toujours dans leur situation inférieure. Ils ont l'espoir d'être maîtres à leur tour, de s'établir à leur compte; car il n'est pas besoin pour cela d'un gros capital; il suffit de prouver qu'on connaît les secrets du métier et d'avoir amassé ou hérité quelques écus.
Bref, plusieurs de ces arts moyens et mineurs répondent au type classique de la corporation, telle qu'on se la figure d'ordinaire, familiale, paternelle, protectrice, type qui n'est pas faux entièrement, mais qui n'a existé que pour les petits métiers. Sans doute là même il ne faut pas se représenter le régime corporatif comme un paradis perdu. L'égalité y était relative; l'un payait, l'autre était payé, ce qui suffit pour créer entre l'un et l'autre une distance appréciable; du moins la distance n'était-elle point assez considérable pour provoquer des haines et des luttes violentes entre ceux qui se trouvaient aux divers degrés de la hiérarchie; leurs rapports pouvaient rester pacifiques et cordiaux.
Cette organisation — que nous résumons brièvement, parce qu'elle est bien connue — se retrouve, avec quelques nuances, dans une quantité de métiers. Nous ne les étudierons pas tous : nous en nommerons seulement quelques-uns qui sont assez voisins des métiers de l'habillement. Du nombre sont ceux qui touchent à l'équipement militaire, à l'armement. Déjà, les corroyeurs, que nous avons mentionnés, fournissent des ceintures, des buffleteries, des cuirasses, des boucliers; et cela nous mène aux métiers que fait vivre la guerre.
Le milieu du moyen âge fut le temps par excellence des armes défensives. Lors des invasions, elles se bornaient au bouclier. Mais, à partir de Charlemagne environ, l'habitude s'établit de s'habiller de fer. Ce fut toute une révolution, dont l'effet fut puissant sur
les imaginations et revit encore dans un passage fameux du moine de Saint-Gall. Le fer, ce fer étincelant et résistant, qui émerveille, éblouit, épouvante le vieux chroniqueur, va se répandre dans les armées du onzième siècle. La cuirasse, faite à l'origine de cuir, comme son nom le rappelle, ou de toile rembourrée, se revêt d'anneaux ou d'écaillés de fer bruni. Le corps est caché, protégé depuis le col jusqu'au genou. Le reste est encore à découvert, excepté la tète, défendue par un casque pointu qui est en fer et se prolonge en arrière sur la nuque. A partir des croisades, par une imitation très naturelle des Orientaux, la cotte de mailles, véritable tissu de fer souple et solide^ emprisonne et défend le chevalier de la tête aux pieds. Je dis le chevalier : car il devient impossible de combattre régulièrement à pied sous ce poids formidable. 11 a fallu déjà inventer les étriers pour soutenir la masse énorme que le cheval doit porter. En ce temps-là aussi le casque s'augmente d'une visière qui finit par se fermer presque complètement et par ne plus laisser que quelques trous étroits pour voir et pour respirer. Gomme il faut pourtant pouvoir remuer et que les articulations, si elles restaient à nu, offriraient des points faibles, on imagine des pièces pour garantir sans les paralyser le genou, le coude, les mains. Le bouclier, qui, suivant sa forme, s'appelle écu, rondache, targe, pavois, avait été d'abord en bois recouvert de cuir ; il devient à son tour une plaque de fer. En parade, le chevalier apparaît vêtu de la cotte d'armes qui est en drap ou
en soie et brodée aux armes du seigneur ou de la croix emblématique. Mais dessous se meut une vraie statue de fer. Il n'est pas jusqu'au cheval qui ne soit dissimulé sous la housse ou le caparaçon. Il a, lui aussi, un commencement de cuirasse. Il a déjà sur la tête ce qu'on appelle le chanfrein. Mais, à la fin du treizième siècle, l'évolution n'est pas terminée pour lui : c'est plus tard seulement qu'il disparaîtra, comme le cavalier, sous une carapace de métal.
Dans le duel qui se poursuit d'âge en âge et jusque sous nos yeux entre les armes défensives, qui essaient d'abriter les gens, et les armes offensives, qui travaillent à percer tous les abris, la victoire est alors sans conteste aux premières. En effet, les armes qui servent à attaquer ne se sont pas renouvelées en proportion des autres. L'arme de jet la plus redoutable est toujours la flèche. Cependant l'arc est peu à peu remplacé par une combinaison de l'arc et de la baliste, par l'arbalète, qui, au moyen d'un ressort, lance des traits courts et acérés qu'on appelle des carreaux {quadrelli). Et l'arme nouvelle est considérée comme si meurtrière qu'au concile de Latran, en 1139, l'Église en proscrit l'emploi entre chrétiens. Défense qui nous paraît singulièrement naïve en un temps où l'-art de tuer à distance a fait tant de progrès, défense qui fut, d'ailleurs, parfaitement inefficace ! Nous voyons, à Florence même, l'arbalète employée contre certains cardinaux gêneurs qui menacent la ville au nom du pape. Quelques
LES CORPORATIONS DE l'hARILLEMENT 813
carreaux lancés contre leur demeure les décident à une retraite prudente.
Pour frapper de près, il n'y a non plus rien de bien nouveau. On se sert de l'épée courte ou de la grande épée à deux mains. On emploie la dague, la hache, ou de grands coutelas : Florence en fabriquait de renommés. Il faut ajouter la lance, l'arme noble par excellence, parce qu'on ne sait la manier qu'à cheval ; la hallebarde, munie de crocs qui permet au fantassin de harponner et de désarçonner le cavalier. En fait d'invention, il n'y a guère à signaler que la masse d'armes, massue en fer hérissée de pointes, admirable instrument pour défoncer les casques et les crânes, outil de mort qui a de plus l'avantage précieux d'assommer sans faire couler le sang et qui fut pour cela l'arme favorite des prélats, au temps où ils allaient en guerre.
Il faut dire encore quelques mots de l'artillerie de l'époque. Elle était plus savante, plus compliquée qu'on ne pense. Elle n'avait point oublié les inventions des anciens. On savait construire des tours roulantes qui mettaient de plain-pied assaillants et défenseurs des murailles. On menait en campagne des balistes et mangonneaux, qui, parla détente d'une corde enroulée, lançaient des pierres, des poutres ou des barils de ce feu grégeois, qui, comme son nom l'indique, était un emprunt fait aux Byzantins et qui, composé de salpêtre, de naphte, de résine, brûlait jusque dans l'eau. Avec le feu grégeois on était bien près d'une force nouvelle, dont personne ne soup-
connaît la puissance : c'est la poudre que je veux dire. Elle était usitée chez les Chinois, chez les Arabes; l'Europe en savait la composition, mais n'en connaissait guère que les effets superficiels et amusants. Roger Bacon, qui en donne la formule empruntée à ^larcus Graecus, la mentionne comme une sorte de feu d'artifice "propre à divertir les enfants et les foules. 11 ne semble pas se douter que ce joujou va faire sauter les châteaux, traverser les armures, les rendre inutiles et contribuer autant et plus que les soulèvements populaires à détruire la féodalité.
Ce rapide aperçu sur les engins guerriers du moyen âge explique qu'il y ait à Florence plusieurs corporations occupées à les fabriquer : armuriers, forgerons, fabricants de boucliers, d'arcs, d'épées, etc. Mais, quoiqu'elles travaillent parfois pour l'exportation, elles sont d'ordinaire absorbées par la consommation indigène; elles ne se sont jamais élevées au rang des arts majeurs.
Consulter :
Arias (Gino), / lavoranli délia corporazione asligiana nel medio evo (Roma, ^904).
Miss DixoN, The Florentine woll-frades in îhe middle âges {Transactions of Ihe Royal Historical Society, Xew. S. XII, London, 1908).
La Sorsa (Saverio , Gli staluti degli orefici e sellai /iorentini al principio del secolo XIV (Firenze, 1901).
DoREN (Alfred), Das Floreniiner Zunftwesen vom XIV lahrhitnderl zum XVI lahrhunderl (Stuttgart und Berlin, 1908).
On trouvera là (p. 770 et suivantes) toutes les indications nécessaires sur les statuts des corporations conservés aux Archive^ de Florence,
CHAPITIIE X
Les métiers de bouche méritent dans cette revue des corporations florentines une place à part. Quatre d'entre eux figuraient parmi les neuf arts mineurs. C'étaient les vinaîtieri, ou marchands de vin, parmi lesquels sera plus tard immatriculé Machiavel ; les albergatlori maggiori ou tenanciers de grands hôtels; les venditori di sale, olio e cacio ou marchands de sel, d'huile et de fromage (1) ; enfin les f ornai, fourniers et boulangers. Un faisait partie des cinq arts moyens, les beccai ou bouchers; un seul aussi s'était haussé jusqu'aux arts majeurs, les speziali, épiciers-droguistes. 11 va de soi que ces corporations ne comprenaient pas tous les métiers qui touchaient à l'alimentation ; elles repré-
(1) Ils ressemblaient aux fruitiers d'aujourd'hui, car parmi les denrées qu'ils vendaient nous trouvons des noix, des noisettes, des melons, des figues sèches, etç,
sentaient seulement ceux qui avaient su se grouper pour conquérir une existence politique.
J'ai déjà dit (ch. VII) pourquoi la plupart d'entre elles étaient restées dans un rang inférieur : c'est qu'elles s'étaient détachées tardivement de l'industrie domestique. Mais, de plus, pesait sur elles une législation particulière. Elles étaient surveillées, contrôlées, réglementées non plus seulement par leurs propres statuts et dans leur propre intérêt, mais parla Commune, et tantôt dans l'intérêt du public, tantôt dans celui des finances communales.
Si Ton essaie de définir l'esprit qui inspire cette législation, on peut le résumer en deux principes essentiels. L'un est que la Commune se considère comme chargée de veiller à l'approvisionnement et à la santé de ses ressortissants; l'autre, que la Commune, souvent à court d'argent, trouve une ressource commode dans les taxes imposées au va-etvient journalier des choses nécessaires à la vie. Tout découle de ces deux principes.
En vertu du premier, la Commune pratique une politique d'abondance et de bon marché. La disette était un fléau à redouter, quand l'année était trop sèche ou trop humide. Elle était déplorablement fréquente : on n'en a pas compté moins de trentetrois en cent ans. Florence y était plus exposée que mainte autre ville. Son territoire pouvait, en temps normal, fournir à sa consommation pour cinq mois seulement : elle était obligée, pour le surplus, de faire appel aux ressources de l'étranger. La vie,
chère en tout temps, devenait très difficile, quand la récolte était mauvaise. Or la cherté des vivres est en tout temps un danger pour un Etat : on peut remarquer que des crises de subsistance précèdent en général les émeutes et les révolutions. Habiles politiques, les magistrats de Florence le savaient et travaillaient à éviter ce péril. Or ils avaient la chance de rencontrer sur ce point parmi les classes de la population, une seule peut-être exceptée, une rare convergence d'intérêts. Les pauvres, ouvriers ou petits artisans, souhaitaient que les vivres fussent à bon marché : la chose est inutile à démontrer. Les grands fabricants avaient le même désir, parce que les salaires tendent à croître, quoique plus lentement, avec le coût de l'existence journalière ; le pain à bon marché est une condition de la main-d'œuvre à bon marché. Les grands commerçants ne pensaient pas autrement, parce qu'une foule qui meurt de faim jette des regards de convoitise sur des maisons regorgeantes de richesses, sur des banques pleines d'écus ; ils achetaient volontiers leur repos en maintenant à bas prix le pain et le vin. Une seule classe pouvait trouver avantage au pain cher : c'était celle des propriétaires campagnards, qui voulaient tirer de leurs produits le meilleur parti possible. Ces propriétaires, au treizième siècle, étaient encore des nobles pour la plupart; mais ils étaient divisés. Si les uns escomptaient des gains formidables en poussant à la hausse, les autres se piquaient de vendre au-dessous du cours, non pas toujours par générosité
de grands seigneurs ou par simple vanité, mais parfois pour se créer une popularité utile et des titres à la faveur de la foule.
On comprend donc que la Commune se soit efTorcée de contenter la masse des habitants qui, par un heureux hasard, avaient ici des désirs communs. Le commerce des blés fut donc sévèrement réglementé. Je ne crois pas que ce fut une réminiscence du temps, où, sous l'Empire romain, les citoyens recevaientdes distributions gratuites de froment et de pain. C'était bien plutôt la conséquence naturelle d'une nécessité économique; les villes, enfermées dans leurs murailles, isolées, menacées sans cesse dans leur approvisionnement par les intempéries du ciel, quand elles ne Tétaient point par la guerre, vivaient, pour ainsi dire, en état de siège perpétuel. C'est pourquoi, dès qu'elles se croyaient en danger d'insuffisance, elles se barricadaient de tarifs, de barrières protectrices ; elles défendaient d'exporter les objets de consommation courante ou de les accaparer ; elles accordaient des primes à qui voulait bien en importer ; et enfin, au lieu de s'en remettre aux opérations aléatoires du commerce privé, elles se faisaient elle-memes commerçantes ; elles paraient au péril par des achats collectifs ; elles faisaient hardiment du socialisme municipal. Elles emplissaient des greniers publics qu'on pouvait vider dans les moments de détresse, et cela non pas en vue d'obtenir un bénéfice, mais pour empêcher les pauvres de mourir de faim, faute d'argent. On cite des années de disette
LES METIEIiS DE BOUCHE 319
OÙ des indigents accomurent à Florence de toute la Toscane pour être nourris gratis et où la ville dépensa des sommes équivalentes à plus d'un million de notre monnaie.
Ce souci très légitime de veiller à l'approvisionnement de la cité inspire un règlement que l'on y rencontre plus tard, en 1324(1). Les briquetiers, tailleurs de pierre, charpentiers doivent tous les mois assurer le podestat qu'il y a dans la ville et les faubourgs assez de chaux et de pierres pour les besoins de la ville, et l'on a soin de vérifier l'exactitude de leur déclaration (2). Mais ce souci est doublé d'un autre, très voisin, que Ton retrouve en tout pays et en tout temps : c'est celui de veiller à la bonne qualité des vivres introduits dans l'enceinte. De là le contrôle exercé sur les marchés, surlesviandes, fruits, légumes qu'on y amenait, sur les abattoirs privés où opéraient les bouchers. Des mesures étaient surtout indispensables en temps d'épidémie ; or les épidémies étaient fréquentes, meurtrières, désastreuses. Aussi la Commune prodiguait-elle des prescriptions si minutieuses au nom de l'hygiène qu'on pourrait les croire d'aujourd'hui. Et cela comportait des visites, des perquisitions, des comparutions devant les autorités, des amendes aux contrevenants sans préjudice de la destruction de toute denrée avariée ou frelatée.
(1) Perrens.
(2) A rapprocher ce règlement qu'on rencontre à Pistoia. Quiconque possède un troupeau doit fournir vingt agneaux pour dix brebis, afin qu'on ne coure pas le risque de manquer de viande.
Mais la politique communale, en ces matières, avait une autre face, une face fiscale. La Commune avait besoin de remplir ses caisses, soit pour subvenir aux frais de ses guerres, soit pour habiller et payer ses employés qui se plaignaient parfois d'être mal vêtus et rétribués. Or les revenus dont elle disposait étaient minces. Elle recourait pour les accroître aux gabelles : c'était le nom qu'on donnait aux droits prélevés sur les marchandises qui entraient dans la ville. Cela tenait lieu à la fois de ce que nous appelons la douane et l'octroi, les limites de la ville étant, à peu de chose près, celles du territoire communal. Ici se posaient et se tranchaient des questions qui n'ont guère changé d'aspect depuis lors. Elles sont résolues en un sens ou un autre, selon la classe qui domine, qui est au pouvoir, suivant aussi les circonstances intérieures ou extérieures. Les impôts, qui frappent à l'entrée les denrées de première nécessité, frappent en apparence également le pauvre et le riche ; l'estomac de l'un est à peu près égal en contenance à celui de l'autre ; la quantité de choses nécessaires à satisfaire chacun des deux est sensiblement la même. Supposons que l'un paie cinq deniers sur le pain qu'il mange, sur le vin qu*il boit; supposons que l'autre paie un peu davantage, parce que son dîner est plus copieux ou plus raffiné ; la différence n'est jamais énorme, mais cette quasi-égalité de la somme à payer constitue un sacrifice très inégal pour les deux personnes qui Tacquittent. Cinq deniers peuvent être beaucoup pour le pauvre ; ils comptent
Ed. Ph. Alinari.
ÉcussoN DE l'Arte dei beccai (bouchers). A l'extérieur de Or San Michèle (André délia Robbia).
à peine pour le riche. C'est pourquoi l'on a dit et pu dire avec raison que les impôts sur les objets de consommation sont des impôts progressifs à rebours, légers à la classe aisée, lourds pour la classe peu fortunée.
On comprend, }>ar suite, que les gabelles rentrant dans la catégorie de ces impôts indirects, comme nous les appelons aujourd'hui, qui sont faciles à percevoir, parce qu'on les paie par petites fractions et sans presque le remarquer, aient eu la préférence de la haute bourgeoisie. Elles sont nombreuses et fortes, quand celle-ci est au pouvoir. Elles ont toute la faveur des Arls majeurs. Au contraire, il y a une tendance tout aussi naturelle à les abaisser ou à les supprimer, quand les Arts mineurs ont la prépondérance dans les Conseils de la République. C'est là tout le secret des variations par lesquelles passe à cet égard la politique de la Commune. On ne bâtit point des théories d'économie politique pour défendre Pun ou l'autre point de vue, attendu qu'il n'y a pas en ce temps-là d'économie politique raisonnée. On suit seulement, d'instinct, son intérêt de classe ; et alors tantôt on resserre ou desserre les mailles du filet qui arrête à l'entrée de la ville les vins ou les bestiaux venant de l'étranger, selon qu'il y a de gros ou de petits bourgeois en majorité au Palais Vieux, selon aussi que la récolte a été plus ou moins bonne. Il y a des moments où la Commune de Florence paraît libre-échangiste, où elle conclut des traités avec les villes voisines pour laisser entrer en franchise le blé
OU le bétail dont elle a besoin. Il y en a d'autres où elle est résolument protectionniste, parce qu'elle croit pouvoir se suffire par ses propres ressources. Au fond les choses ne se passent guère autrement de nos jours, malgré les belles phrases dont on enguirlande les oscillations de la politique commerciale.
Maintenant que nous connaissons les caractères de la législation à laquelle sont soumis les métiers de bouche, il est aisé de résumer les principaux faits qui se rattachent à leur exercice.
Commençons par le blé, en rappelant que nous ne parlons pas pour l'instant d'agriculture, mais d'industrie, non des procédés par lesquels on le fait pousser, mais de la façon dont on le transforme en farine, en pain, en gâteaux.
Nous rencontrons tout d'abord, sur notre chemin, la meunerie. Moudre le grain avait été une occupation absorbante et très fatigante pour les peuples primitifs, et encore pour les Grecs et les Romains, chez qui elle exigeait une armée de femmes ou d'esclaves. Le moulin à bras, usité dans ces temps reculés, n'a pas disparu au moyen âge ; il persiste donc en beaucoup de pays; mais un progrès définitif n'en est pas moins accompli ; le moulin à eau a été inventé dans cette période alexandrine, qui fut, toutes proportions gardées, pour le monde antique ce que notre époque est pour le monde moderne, une ère de découvertes scientifiques et d'inventions techniques. Les moulins à vent venus d'Orient (comme l'indique
le nom de moulins turquois sous lequel on les désigna) se répandent surtout dans le centre et le nord de l'Europe; ils sont peu nombreux en Italie. Mais l'art de faire mécaniquement la farine n'en est pas moins chose acquise. On sait aussi la bluter et la tamiser. Il y a sur l'Arno des moulins, dont les bar-, rages aggravent les inondations. Il y en a dans Florence, il y en a davantage hors de Florence et, en général, les meuniers ont fort mauvaise réputation. L'usage est qu'ils se paient en nature ; mais c'est un motif de contestations perpétuelles : les clients les accusent de prélever sur la mouture une part démesurée et la Commune s'épuise — sans y réussir — à réglementer cette industrie. Elle finira par avoir ses moulins à elle, ce qui est une utile précaution pour les temps de siège et même de disette. Elle a aussi ses greniers à blé : Or San Michèle, qui a subi tant de métamorphoses, tour à tour jardin, cimetière, enclos contenant plusieurs cours de justice, devient dans la seconde moitié du treizième siècle un entrepôt public et une sorte de bourse, de loggia où a lieu le trafic des grains, sous les regards d'une madone qui fait alors des miracles et en fera quelques années encore; car il y a des saisons et des modes pour les miracles et les madones. S'il en faut croire une tradition qui ressemble à un conte, les magistrats, dans les premiers siècles de Florence, montaient au printemps sur la tour de Or San Michèle; de là ils inspectaient la campagne environnante et, suivant l'aspect qu'elle présentait, ils cal-
calaient les provisions qu'il fallait faire. On ne se contente plus, au treizième siècle, de moyens aussi primitifs. De 1282 à 1284, on institue les Sei ciel bladOy six magistrats chargés de faire en sorte que la provision en blé soit toujours suffisante pour la population. Et nous les voyons empêcher les accaparements, passer des marchés considérables avec des Florentins du dehors qui importent des céréales de Naples, de Provence, souvent en acheter pour la Commune et revendre à des prix qu'ils fixent ce qu'ils ont ainsi amassé d'avance pour les jours de cherté. Faute de blé, le maïs, le seigle, l'avoine comblent les vides.
Les Florentins de ce temps-là nous apparaissent grands mangeurs de pain et déjà de pâtes. Les boulangers, quoique tardivement constitués en Arle, sont nombreux. [Niais on ne voit pas encore de pâtissiers; la pâtisserie en boutique semble être une importation française des siècles suivants, ce qui ne veut pas dire que les gâteaux soient inconnus auparavant, car on trouve mentionnées des tartières dans les inventaires de mobilier qui nous restent; cela veut dire seulement que la pâtisserie en était encore à la phase de l'industrie domestique.
Des Sei del blado dépend aussi ce qui concerne le vin. La Toscane en produit beaucoup ; c'est un gros rapport pour les propriétaires des environs de Florence, qui l'amènent dans des barils longs, encore en usage aujourd'hui. A la fin du treizième siècle, en 1290, on compte à Florence et dans un rayon
de trois milles autour de son enceinte, quatre-vingtsix vendeurs de vin au détail. Ils aiment, en général, le voisinage des églises et des couvents d'hommes, puisqu'en 1318 on devra leur interdire de s'établir à moins de trois cent brasses d'un monastère (1). Le commerce du vin est surveillé, tarifé. A certains jours de fête religieuse, la vente est défendue ; les prix, fixés par l'autorité, sont différents suivant la saison ; ils sont plus élevés du l^"" novembre au l*^i" février, probablement parce que le vin nouveau n'est pas encore sur le marché. Les prix varient encore suivant la couleur ; le vin blanc est plus estimé que le rouge. Variation aussi comme de raison, suivant la provenance : les vins de la Riviera sont plus chers; plus chers encore les vins grecs, par exemple celui de Malvoisie, véritable vin de luxe qui est coté quatre fois plus haut que les vins du pays. Défense expresse de mêler ces différentes espèces. Défense d'en avoir dans sa cave une quantité supérieure aux besoins de la famille : on retrouve ici la peur de l'accaparement, la volonté démocratique de ne point priver les pauvres au profit des riches. Les vins indigènes ne paient point d'entrée ; ils sont astreints seulement à un léger droit de circulation; mais les vins étrangers acquittent au contraire une taxe d'octroi assez forte. Nous la voyons abolie en 1293; dans un traité conclu avec Pise est stipulée la libre importation du vin grec ; et ce seul trait suf-
(1) Charles Dejob, le Marchand de vin dans les vieilles communes d'Italie (Paris, 1907, Société française d'imprimerie et de librairie).
firait à prouver qu'il y eut cette année-là prédominance à Florence de la petite bourgeoisie (1).
Nous devons citer l'huile à côté du vin. Elle était recherchée pour deux motifs. D'abord elle était nécessaire à la fabrication du savon, par conséquent à la préparation de la laine et du drap ; aussi VArte délia lana en avait-elle des quantités considérables dans de vastes citernes. Puis elle était employée beaucoup pour la cuisine et les conserves de poissons. Aussi faisait-elle l'objet d'un grand commerce avec Naples, et sur le territoire de la République imposait-on à ceux qui possédaient des terres la plantation d'un certain nombre d'oliviers.
Si nous profitons de l'occasion pour jeter un coup d'œil rapide sur les taldes florentines, nous reconnaîtrons vite qu'elles étaient encore frugales. On faisait alors deux repas par jour, un dans la matinée, un dans l'après-midi, vers quatre heures. Le pain, trempé souvent dans Thuile fine, les soupes, le lard en faisaient d'ordinaire les frais, avec les fèves et haricots qui pouvaient passer pour un mets national, avec les gâteaux faits de farine de châtaigne ou de maïs, avec les fruits et les confitures. Les Florentins mangeaient peu de viande : la volaille et le gibier étaient réservés aux jours de fête. Le mouton, considéré comme inférieur, peut-être aussi gardé plus longtemps, parce qu'il fournissait de la laine, cédait
(l) Consulter à ce sujet : lîouEnT Davidsoun. Forschungen, et GiNO Arias, / tratiaii commerciali délia Repubbhca Fiorenlina (Firenze, 1901).
LES METIERS DE BOUCHE 32i)
la [)lace dans les galas au veau et à la génisse. Le chevreau avait dans l'alimentation une part importante. Le nom des beccai, comme celui des bouchers en français (vendeurs de viande de bouc), est venu de cet usage. Boccace décrit quelque part un régal oiïert à un grand personnage par un dignitaire de la République. Qu'y trouvons-nous ? Un ventre de génisse, des perdrix bouillies, des sardines à l'huile. Ce n'est point un repas de Lucullus. Cependant la consommation de la viande et par conséquent l'importance des bouchers allaient croissant (1). Nous verrons, à la fin du treizième siècle, un boucher, Dino, surnommé Pecora (Dino- mouton), parler haut dans les Conseils, et jouer le rôle équivoque et commun de démagogue réactionnaire. Il semble que vers cette époque les bourgeois commencent à cesser de faire, comme on dit, boucherie à la maison, de tuer le porc ou le veau gras à certaines époques traditionnelles. La République conclut des traités avec Arezzo pour que cette ville laisse passer en franchise le bétail venant de la Romagne; elle fixe des tarifs à la vente de ce même bétail; elle accorde des privilèges aux marchands de bœufs, qui ne figurent point parmi les vingt et une corporations privilégiées, mais qui ont quand même des consuls et recteurs rendant la justice dans les marchés suivant d'anciennes coutumes.
Celui de Florence, fixé au vendredi dès l'an 1000,
(1) Consulter à ce sujet Peruzzi, ouv. cité.
y attirait la foule. Un emplacement spécial était assigné à chaque espèce de marchandise. Les légumes et les fruits n'y acquittaient point de droits ; mais chaque marchand payait sa place et c'était même pour la Commune un revenu honnête. 11 paraît, du reste, que l'assortiment y était remarquable : en 1300, un poète, nommé Pucci, contemporain de Dante et qui écrit, comme Dante, en tercets (c'est malheureusement tout ce qu'il a de commun avec l'auteur de la Divine Comédie), célèbre les beautés du marché de Florence et il s'écrie dans un accès d'enthousiasme : « Jamais il n'y eut jardin aussi noble que ce vieux marché qui repait à la fois le regard et le goût ! »
Au cours du voyage gastronomique que nous faisons, il faut dire quelques mots des condiments. Le sel était rare. S'en procurer était une grosse affaire. On allait en chercher à Grosseto, au bord de la mer. On exploitait à \'olterra et en Romagne des salines souterraines. Mais, en temps de guerre, il était difficile d'amener à Florence la quantité de sel dont elle avait besoin. Sienne, en 1256, en arrêtait le transport. Le sel, nécessaire au bétail comme aux hommes, était donc fort cher. Est-ce pour cela que les Toscans ont pris l'habitude, qu'ils ont conservée jusqu'à nos jours, de faire du pain presque sans sel? Et faut-il interpréter dans un sens littéral le vers fameux de Dante (1), quand il trouve un goiit
(1) Paradis, cliap. xvii.
de sel au pain étranger que mange l'exilé ? Quoi qu'il en soit, la Commune faisait venir de loin cette denrée rare, de (ienes, de Provence. Elle en gardait le monopole, et, par un mélange de politique fiscale et de politique poursuivant la vie à bon marché, elle en faisait une forme d'impôt. A chaque famille, et surtout à celles des grands, qui peut-être avaient des facilités particulières pour la contrebande, incombait l'obligation d'en acheter une quantité déterminée.
A côté du sel, il faut ajouter tout ce qui se vendait chez les speziali (épiciers-droguistes). C'était, en général, des choses exotiques, ce qu'on a nommé plus tard des « denrées coloniales ». Aussi, comme le commerce lointain est forcément du grand commerce, les speziali figuraient-ils parmi les arts majeurs. Au nombre de leurs marchandises se trouvait le sucre, qui d'abord fabriqué à Bagdad et en Syrie commençait, au treizième siècle, à se faire en Sicile et en Andalousie ; il se vendait candi ow cristallisé, raffiné aussi, mais c'était encore une denrée de grand luxe, réservée à la table des riches et remplacée ailleurs par le miel. Les mêmes boutiques fournissaient l'a/coo/, venu d'Orient, puisque le mot est arabe, et qui se présentait comme un remède à vertus merveilleuses ; baptisé eaa d'or, eaii ardente, eau de vie, il rendait la jeunesse, guérissait la colique, l'hydropisie, la fièvre quarte, la pierre, la paralysie, ainsi que font tous les remèdes nouveaux ; c'était du moins l'avis du médecin Arnaud de Villeneuve. Personne ne se
doutait du fléau qui s'introduisait ainsi en Europe. Il se classait, comme une drogue bienfaisante, près d'une multitude de sirops, juleps, sorbets, élixirs, essences, liqueurs exotiques ou indigènes, laïques ou monacales. Cela touchait aussi à la parfumerie, qui était une des spécialités de Florence. Mais la place d'honneur parmi tous ces produits appartenait sans conteste aux épices — poivre, muscade, cannelle, gingembre, etc., — qui, par navires ou par caravanes, venaient des lies voisines de l'Inde. Les Florentins, comme tous les hommes du moyen âge, en étaient très friands ; on en mettait partout, dans les gâteaux, dans les vins qu'on aromatisait encore avec l'anis, l'absinthe, le romarin, le benjoin, dans certaines boissons telles que l'hypocras ou vin d'Hippocrate, dont la saveur aurait presque réveillé un mort et paraissait si délicieuse qu'il fut défendu aux Chartreux d'v coûter.
Mais c'eu est assez sur l'art de « bien boire et de bien manger » ; et je termine cet aperçu en parlant d'une corporation qui s'en occupe et qui en vit, celle des albergatori ou hôteliers. Ils se divisaient en trois catégories : majeurs^ moyens^ mineurs. Les premiers logeaient à pied et à cheval, recevaient bétes et gens ; les seconds n'hébergeaient que les unes ou les autres ; les derniers donnaient seulement à manger et à boire ; c'étaient les traiteurs. Plus tard les cuisiniers et poulaillers (ceux qui vendaient de la viande cuite, rôtisseurs et charcutiers) leur furent adjoints, mais à un rang inférieur. Quel que fût leur
rang dans la corporation, les hôteliers étaient soumis à des règlements sévères, qui émanaient d'eux-mêmes ou des autorités. Ils étaient, en efîet, d'importants |)ersonnages. Florence attirait beaucoup de marchands, de pèlerins, et déjà même de voyageurs venant admirer la ])eauté de la ville (1). Les hôteliers devaient faire honneur à la ville, et ils avaient une renommée solidement établie. Plusieurs d'entre eux étaient en comptes avec la Commune. Tel magistrat, tel ambassadeur étranger était logé chez eux aux frais de la caisse communale.
h' A rie, plus tard, eut la fonction d'entretenir sur les routes voisines des auberges confortables. C'est pourquoi sans doute ses membres avaient de précieux privilèges. Ils pouvaient faire saisir les bagages du mauvais payeur, du client infidèle qui les quittait, sans avoir payé sa note, pour aller s'établir chez un confrère. Mais ils étaient astreints à une tenue des plus correctes : d'après leurs propres statuts, il leur était défendu (2) de racoler un client sur le pas de la porte d'un confrère ou dans la moitié de la rue qui attenait à la maison de celui-ci ; d'arrêter un passant par ses habits ou en mettant la main à la bride de son cheval ; de tromper qui que ce fût en lui laissant croire faussement qu'il était chez un autre logeur ; d'aller à domicile faire des olTres de service. Il leur était interdit aussi (et ces mesures ont été souvent reprises par la police de nos jours) de loger des
(1) ViLLANI.
(2) Ch. Dejob, ouu. cilé, p. 18, et statuts des Alberyalori grossi.
courtisanes ou de leur laisser tenir une auberge, qui aurait eu chance d'être trop achalandée, ou encore de tenir des tripots, de tolérer sous leur toit des jeux de hasard.
On voit quelle était déjà la variété des métiers de bouche, et l'on comprend les raisons qui les soumettaient à une réglementation spéciale.
Consulter encore :
Perrens, la Civilisai ion florentine du treizième au seizième siècle (Paris, in-8, 1892).
PoEHLMANN, Die Wirlhschafts polilik (1er Florenliner Renaissance und das Prinzip der Verkehrsfreiheil.
Hartwig, I principii delta cittù di Firenze {Xuoua Pdvisla internazionate, l'^'" vol.).