‹ Histoire du travail et des travailleursChapitre 11 sur 100 · I. — CROQUIS D'UNE VILLE COMMERÇANTE A LA FIN DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

I. — CROQUIS D'UNE VILLE COMMERÇANTE A LA FIN DU MOYEN AGE

C'est un curieux spectacle qu'une ville commerçante au moyen âge finissant, aperçue à travers les siècles et la poussière des vieux textes.

A travers les rues.

Les rues étaient étroites, tortueuses, obscures. La charrette grinçante du paysan y circulait avec peine. Elles étaient rarement pavées, souvent boueuses, rayées d'ornières, marbrées de trous, — véritables fondrières, — pleines d'immondices, encombrées par les étaux et les auvents, par les crieurs, les poules, les bœufs ou les pourceaux2 errants, parfois barrées de chaînes, semées de bornes qui servaient de rempart aux maisons et de refuge aux passants.

De chaque côté, irrégulièrement, avec « pignon sur rue » comme aujourd'hui encore en Flandre, les maisons s'élevaient, serrées les unes contre les autres, avec deux

1. Ainsi trois études, trois époques : 1° la ville et les métiers (moyen âge); 2° l'artisan chez lui (xvne et xvme siècle); 3» vie collective des artisans, les confréries (du moyen âge à la Révolution). Par artisans, il faut entendre les producteurs, mais il est impossible de séparer toujours le producteur du négociant, surtout quand il s'agit des métiers dans une ville. Voilà pourquoi on y parle un peu des marchands.

2. On sait que l'un de ces pourceaux occasionna dans Paris la mort d'un fils de Louis VI le Gros, en se jetant dans les jambes de son cheval. Alors défense fut faite d'élever des cochons dans Paris : cette défense fut si mal observée qu'il fallut la renouveler bien des fois, du xmeau xvie siècle; d'ailleurs les religieux de Saint-A.ntoine conservèrent pendant tout le moyen âge le privilège de nourrir des cochons et de les laisser vaguer dans les rues!

ou trois fenêtres où le papier huilé remplaçait souvent les vitres (le verre, alors, était un luxe très cher), avec leur rez-de-chaussée très bas, au-dessus duquel surplombait le premier étage. Quand il y avait deux étages, le deuxième surplombait également au-dessus du premier, si bien que les pignons des deux côtés de la rue étroite menaçaient de se rencontrer là-haut, formaient un entonnoir renversé empêchant l'air de se renouveler, les rayons du soleil de pénétrer, la lune et les étoiles de jeter leur « obscure clarté » dans les insidieuses profondeurs de la nuit.

C'est là que l'artisan coulait sa vie monotone, sans échappée sur la mélancolie du nuage qui passe ni sur l'espoir d'un coin de ciel bleu.

Les enseignes.

C'était triste, mais pittoresque. Point de glaces avec devantures, mais de larges baies grillagées, ou fermées par un double volet qu'on ouvrait, non pas à droite et à gauche, mais en haut — où le volet formait Y auvent — et en bas, — où il formait Vétàl. Les auvents descendaient jusqu'à hauteur d'homme, et les étaux s'avançaient vers le milieu de la rue. Ainsi obstruée, la rue forçait le passant à s'arrêter, à regarder, à choisir, à acheter : l'obstruction était un moyen de réclame!

C'est qu'on ne connaissait guère alors les réclames écrites, ni les affiches, presque personne ne sachant lire. Cependant, il y avait des enseignes qui parlaient à l'œil : un morceau d'étoffe pour les drapiers, une chaussure pour les « cordouanniers », des chapeaux énormes, des habits taillés dans la tôle, des armures complètes avec la lance en arrêt, des animaux fantastiques, etc., enseignes flottantes, se balançant au vent, grinçant sur la tête des passants, pour lesquels elles étaient une menace suspendue dans les airs; enseignes qui ont donné leur nom à des rues entières : rue du Pot-de-Fer, de l'Homme-Armé, de la Clef, de l'Eperon, du Sabot, de la Licorne, etc., ensei-

gnes comme on en voit encore aujourd'hui à la porte des coiffeurs, des cordonniers, des chapeliers, des bureaux de tabac.

Les crieurs de Paris, Les enseignes n'empêchaient point le marchand de « faire crier » sa marchandise dès la pointe du jour : les crieurs jurés, corporation riche et considérée, constituaient la meilleure publicité. Ils allaient de rue en rue, de carrefour en carrefour, annoncer telle chose à vendre, en tel lieu, à tel prix. Ils étaient chargés aussi de crier les choses égarées, « comme enfants, mules, chevaux et autres» ! Alafin duxme siècle, le Livre de la taille mentionne un crieur des aveugles! Les crieurs jurés criaient également les morts : en 1415, ils eurent le monopole des pompes funèbres, comme ils avaient le monopole de la vente du vin à la criée. C'était le gosier qui faisait les frais de la réclame.

Le matin, à Paris surtout, les rues étaient envahies par des nuées de crieurs, de colporteurs et de petits marchands ambulants qui poussaient des cris divers et bizarres. C'étaient les crieurs de vin, qui s'installaient au coin des rues, le broc et le gobelet en mains, versant aux curieux et répétant : « Bon vin fort à 32, à 16, à 12, à 8, à 6! » C'étaient des fripiers, des regrattiers, le sac ou la hotte sur l'épaule, qui chantaient leurs refrains : La cote et la chape ! — Qui vend le vieux fer? — Qui vend vieux pot? — Raccommodez manteaux et pelisses ! criaient encore les fripiers ; d'autres poussaient une note brève et plaintive : Gaigne-pain ! gaigne-pain ! tandis que le marchand

Remouleur,

de bois répondait, à l'écho : La bâche bonne! A deux oboles vous la donne!

Nombreux étaient les métiers, petits ou grands, représentés dans celte colonie errante et hurlante qui encombrait les rues et les emplissait de son charivari : depuis les regrattiers ou revendeurs, ancêtres lointains de nos « marchands des quatre-saisons », depuis les cuisiniers qui vendaient de la sauce à l'ail, jusqu'aux étuveurs qui annonçaient l'ouverture des bains [Les bains sont chauds, c'est sans mentir !)-, jusqu'aux marchands à' oublies, dont se régalaient les « escholiers » du quartier latin; jusqu'aux harengères dont le cri retentit encore aujourd'hui tel qu'autrefois : Harengs frais!... rengs frais!.., rengs frais !. . . sans compter tous ceux qui lançaient dans le bruit leurs modulations variées : Qui a à moudre? — J'ai jonc paré pour mettre en lampes (les mèches de coton étaient alors un luxe). — J'ai savon d'outre-mer, savon! — Cerciaux de bois! — Chaume, ia, chaume! — Chapiaus, chapiaas ! — Chandelle de coton, chandelle!...

Les cris de Paris ! cris du travail, du négoce ou de la misère, que les siècles n'ont pas étouffés, cris mélancoliques des petits, dont un artiste puissant et vrai a jeté sur la scène la note pittoresque et comme chargée des tristesses imprécises montant du fond du moyen âge...

Du matin au soir.

A l'aube, les marchands ouvraient leurs auvents, préparaient leurs étalages. Peu à peu, la ville sortait du sommeil et du calme. Dans l'ombre, on voyait passer de misérables chiffonniers, ancêtres de ceux qu'on voit errer dans les grandes villes à la pointe du jour. Après la dernière ronde du guet, la ville se mettait au travail.

Mille bruits retentissaient, se mêlant au son des cloches, au carillon du beffroi, aux cris des ambulants. Quel tapage dans la rue des chaudronniers, quel bruit clair d'enclume dans la rue des maréchaux et des serruriers,

quel fracas de barres de fer dans la rue de la ferronnerie ! On s'installait souvent dehors : la rue était la succursale de l'atelier.

Les artisans d'un même métier avaient coutume de s'installer dans le même quartier, sur la même place, sur le même quai. Le souvenir nous en est resté : on dit encore rue des Bouchers, rue de la Sellerie, rue des Couteliers, quai des Orfèvres, etc. Aujourd'hui encore les bouchers de Limoges sont groupés dans la même rue, par une habitude séculaire. Le Pont- au- Change rappelle que les changeurs de Paris ne pouvaient s'établir ailleurs que sur le Grand-Pont. A Rouen, la rue de la Cornoiserie avait le monopole de l'orfèvrerie comme, plus tard, à Paris, le Palais-Royal aura presque le monopole de la bijouterie. A Reims, le propriétaire d'une maison de la rue de la Cordonnerie avait établi devant sa porte, à l'exemple de tous ses voisins, une petite boutique volante; mais il y vendait de la graisse et du suif, alors que les autres n'y étalaient que des chaussures. On lui fit un procès; il le perdit : ça lui apprendrait à vendre du suif dans la rue des cordonniers!

Il ne faudrait pas croire cependant qu'au moyen âge chaque métier fût parqué dans un quartier déterminé. Beaucoup de rues offraient comme de nos jours un mélange de professions les plus diverses. Les boutiques aimaient le voisinage recueilli des églises. C'est qu'elles étaient très pieuses, nos grand'mères du temps jadis, et le commerçant, « né malin », cherchait à les happer au sortir des chapelles.

L'ombre des cathédrales gothiques pénétrait dans ces boutiques déjà obscures. Ce demi-jour ne déplaisait pas au marchand, et l'on dit que le client naïf n'avait pas toujours lieu d'être aussi satisfait.

Quand le soleil avait disparu à l'horizon, on sonnait le couvre-feu, et le guet faisait sa ronde pour s'assurer que chacun s'était retiré chez soi et qu'on ne voyait aucune lumière aux fenêtres. Alors la ville retombait dans le

silence de la nuit, pour se réveiller à l'aurore aux premiers cris des métiers ambulants.

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