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LES CONFRÉRIES

Il n'est pas rare aujourd'hui de trouver au fond de certaines campagnes des sociétés de paysans qui s'intitulent Confréries de Saint-Roch et qui fêtent, à l'église d'abord, au cabaret ensuite, leur métier des champs le jour de la Saint-Roch, — saint Roch étant le « patron des laboureurs ». Dans les villages et dans les villes, les forgerons fêtent encore la Saint-Eloi , les maçons la Saint- Biaise, et les musiciens la Sainte-Cécile. Vieille coutume qui remonte aux Confréries du moyen dge.

Origines et caractères des confréries.

Les confréries sont nées au moyen âge, au temps des communes et des corporations, quelques-unes avant, le plus grand nombre après. Elles se sont multipliées à partir du xve siècle. Si, dès le xme siècle, elles paraissent avoir été dans le Midi la forme ordinaire des associations professionnelles, dans le Nord elles semblent l'exception, puisque dans le Livre des métiers, où Etienne Boileau a consigné 101 statuts de corporations, il n'y en a que 17, — et parmi eux ceux des orfèvres, des drapiers, des tisseurs de soie, des tailleurs, des cuisiniers, des cordonniers, des gantiers, etc., — dans lesquels il soit fait mention d'une boîte, c'est-à-dire d'une caisse de confrérie.

Une fois créées, les confréries ont traversé les siècles sans guère changer de caractères jusqu'à la Révolution. Il en est même qui ont franchi tout le xixe siècle et sont venues s'échouer au seuil du xxe.

Qu'étaient donc ces confréries dont le nom est un peu mystérieux et pique la curiosité? Elles étaient, peut-on dire, le prolongement du corps de métier.

Les statuts du corps de métier, dit M. Levasseur dans l'admirable ouvrage que nous avons cité, ne s'adressaient en quelque sorte qu'à l'artisan et au citoyen. Ceux de la confrérie s'adressèrent à

l'homme et au chrétien. Ils s'inquiétèrent de son bonheur, implorèrent pour lui dans le danger l'assistance divine, ordonnèrent des prières et des messes « pour le salut de son âme, de celle de ses parents, de ses amis et de ses bienfaiteurs »; ils réglèrent ses fêtes. La confrérie se proposait un but qu'elle n'atteignait toujours qu'imparfaitement : c'était de faire de tous les hommes du même métier comme, une seule famille unie par la foi sous le patronage d'un même saint, et par le plaisir dans de joyeuses assemblées.

Apparentée au collège romain et à la ghilde germanique, la confrérie nous apparaît dans le lointain, bien qu'il y ait eu des confréries de compagnons1 et des confréries non professionnelles, comme une association de maîtres, comme une sorte de syndicat patronal (le compagnonnage étant le syndicat ouvrier), avec sa « boîte », c'est-à-dire ses cotisations et ses revenus, son saint, sa chapelle à l'église, son cierge et sa bannière, ses processions solennelles, ses messes et ses prières, ses « charités » et ses festins. Pieux et joyeux, les maîtres du temps jadis ne craignaient point de passer de l'église à l'auberge, de la sainte table à table.

Le saint, la chapelle, le cierge et le drap.

Pas de saint ni de chapelle, pas de confrérie. Les orfèvres avaient pour « patron » saint Eloi; les charpentiers et les menuisiers, saint Joseph; les maçons, saint Biaise; les cordonniers, saint Crépin; les- libraires, saint Jean l'Evangéliste, etc. Chaque confrérie choisissait le saint qui convenait le mieux à sa profession. Quelques métiers invoquaient sainte Anne, et beaucoup d'autres, les marchands de vin de Paris, notamment, s'étaient placés sous la protection de la Vierge Marie.

Le saint avait sa niche dans la chapelle que les confréries mettaient souvent leur orgueil à entretenir luxueusement. En 1490, la chapelle de Saint-Eloi des orfèvres de Paris possédait un calice en or, un calice en argent doré, deux riches chasubles, deux beaux chandeliers, un pupitre,

t. C'est la confrérie des compagnons imprimeurs qui soutint la grande grève de Lyon da 1539 à 1542. — Voir chapitre des grèves.

Lapidaire.

deux burettes d'airain, plusieurs coffres, tout le linge nécessaire au service de l'autel, — et encore les orfèvres, cette même année, achetaientils de nouveaux ornements.

Ces chapelles étaient fréquemment décorées de belles verrières représentant les arts et métiers : les vitraux de la cathédrale de Chartres constituent à cet égard d'intéressants documents.

Les messes en l'honneur du saint patron, le baptême d'un enfant, le mariage ou l'enterrement "d'un « confrère », rassemblaient les artisans à la chapelle de leur confrérie. La présence était obligatoire ; nul ne pouvait s'abstenir sans excuse légitime ni sans avoir prévenu les jurés avant la cérémonie. N'oublions pas que la confrérie était, en quelque sorte, une association de piété, quelque chose comme une coopéra tive de prières.

Trois objets étaient indispensables dans le mobilier d'une confrérie : la bannière, le cierge et le drap.

La bannière était comme le drapeau de la confrérie. Elle portait l'image du « patron », les emblèmes du métier, et parfois de riches ornements. La confrérie la déployait fièrement pendant les processions.

La confrérie était peut-être encore plus orgueilleuse de son « cierge ». C'est au nom du « cierge » ou bien au nom du « drap » que la confrérie réclamait de l'argent. On disait : « Il est du cierge des boulangers, du drap des gantiers. » Le cierge était l'objet d'une sollicitude puérile. Les métiers rivalisaient à qui aurait le plus gros, le plus orné, le plus riche. On l'entourait de bandelettes multicolores; pendant les processions, les gens de la

confrérie lui faisaient avec satisfaction un cortège de torches ou de petits cierges.

Le « drap » servait aux enterrements. On entourait les morts d'un profond respect. Un maître de la confrérie venait-il à mourir, on désignait un certain nombre de compagnons pour veiller sur le corps pendant la nuit. Souvent le travail s'arrêtait dans toute la corporation. En tous cas, on ne pouvait guère travailler dans la matinée, et il était rare qu'on se remît à l'ouvrage dans la soirée1.

Le pain bénit.

Il y avait de grandes solennités : la fête du patron, les processions générales, l'entrée d'un roi , l'entrée d'une reine, leur enterrement, etc. La confrérie y assistait tout entière, en habits de fête, revêtue des insignes du métier, bannière au vent, en grande pompe. Il fallait soutenir en public l'honneur de la corporation ! On faisait de grandes dépenses, et longtemps à l'avance on se préparait à ces fêtes, qui se terminaient presque toujours par quelque festin. On aimait la vie joyeuse au bon vieux temps...

Parmi les beaux jours, le jour du pain bénit était l'un des plus beaux. Ledit pain était payé sur les deniers de la confrérie ou sur la cassette d'un maître. A tour de rôle, chaque maître devait l'offrir, sous peine d'amende.

1. Quand on revenait du cimetière, où les confrères en habits de fête, parés des insignes delà corporation, avaient porté sur leurs épaules le corps du défunt (comme cela se fait encore dans certaines campagnes), souvent on allait finir la journée au cabaret : la mort était une occasion de chômage, de fête et quelquefois de débauche !

Le vin était même obligatoire : l'usage obligeait la famille du défunt à payer à boire aux invités, et certains statuts de confréries allaient jusqu'à consacrer cette obligation et à réserver pour la « boîte » la moitié de l'argent donné par la famille.

Les plus joyeux, c'étaient les criears de vin de Paris. Quand ils accompagnaient un des leurs à sa dernière demeure, ils allaient de la maison mortuaire jusqu'au cimetière avec chacun une cloche à la main et sonnaient tout le long du chemin. Autour du cercueil, deux crieurs, « l'un tenant un pot de vin et un beau hanap », versaient du vin aux porteurs « et à tous autres qui boire voulaient ». Mieux : à chaque carrefour, on s'arrêtait pour boire : c'était la confrérie qui payait. Joyeuse confrérie !

On ne se le faisait pas dire, et même on tenait à honneur d'offrir les plus gros et les meilleurs pains bénits.

Il se faisait en cette solennité, « de jour et de nuit, plusieurs masques, mômeries et déguisements d'habits, qui causaient de grandes débauches et dépenses superflues à plusieurs personnes » ! En effet, les porteurs s'affublaient, comme aux jours de carnaval, de masques et de costumes bizarres, et promenaient les pains à travers les rues jusqu'à l'église. Ces pains, qu'ils portaient triomphalement sur leurs épaules, étaient décorés de petits drapeaux de toutes couleurs, avec écussons, devises et banderoles flottantes. La confrérie suivait, portant des hallebardes ou de vieilles épées, des tambourins ou des fifres, et jouant des marches militaires. Messe en grande pompe. La cérémonie, commencée à l'église, s'achevait au cabaret par un festin. On dit même que dans certaines villes, à Lyon par exemple, ces mascarades se prolongeaient toute la nuit et occasionnaient des désordres.

Processions et protocole.

« C'était assurément , dit M. Levasseur, un spectacle curieux, dans une procession générale, de voir toutes les confréries réunies passant, sur deux longues files, dans les rues tortueuses de la ville, les artisans en habits de fête, les maîtres et les jurés en grand costume, les cierges allumés, les bannières au vent. Tout le monde prenait plaisir à ces fêtes; mais nul n'y trouvait autant de charme que l'artisan lui-même, pour qui elles avaient le double attrait de la curiosité satisfaite et de la vanité triomphante. »

Toutes les confréries n'avaient pas des ornements aussi somptueux que celle des orfèvres, mais toutes avaient des armoiries qu'elles étaient fières d'étaler aux jours de processions sur leurs bannières flottantes. Les coupes et les châsses des orfèvres, la hache et les chevrons des charpentiers, l'alêne et le tranchet des cordonniers, ressortaient en or ou en argent sur des écus de gueules ou d'à-

zur, dont ces artisans étaient aussi orgueilleux que les grands barons de leurs panonceaux. C'était le blason du métier : or, seuls avec lui, au moyen âge, les nobles et les communes avaient des armoiries. Voilà pourquoi les confréries portaient leurs bannières « haut et ferme » pendant les processions.

Ces processions étaient réglées suivant un véritable protocole. L'ordre des métiers était déterminé à l'avance. Au commencement du xvie siècle (1504), lorsque la reine Anne fît son entrée dans Paris, les jurés de pelleterie, d'orfèvrerie , de draperie , de mercerie et d'épicerie avaient été mandés à l'hôtel de ville et avaient reçu « commandement d'eslire chacun en son estât quatre gens de bien, et qu'ils soient honnestement habillez d'escarlate pour porter le poésie sur la reyne... et qu'ils nomment vingt-cinq ou trente de leurs corps pour accompagner les gouverneurs, prevost et eschevins ».

Le cortège avait été réglé de la façon suivante : deux sergents de l'hôtel de ville ouvraient la marche; derrière eux, les vendeurs, les crieurs de vin, les hénouards; puis, à la suite du prévôt, des échevins, des conseillers de la ville et des seize quarteniers, habillés tous d'une robe de velours ou de damas, venaient les représentants des corps de métier. Au premier rang, les drapiers, représentés par soixante-dix marchands et par les quatre gardes, avec, devant eux, le doyen, à cheval, son bâton à la main; au second rang, les épiciers, représentés par les quatre gardes, par deux courtiers et vingt-quatre marchands; au troisième rang, les pelletiers; au quatrième, les merciers; au cinquième , les changeurs ; au sixième , les orfèvres. « Et après, dit le procès-verbal, plusieurs autres bourgeois et marchands de tous estats et divers habits allèrent à cheval et en bon ordre et deux à deux jusques à ladite chapelle, où ils trouvèrent ladite dame. » Les costumes étaient magnifiques : robes de satin cramoisi, de damas gris cendré, de drap écarlate sur fond violet. Le dais, qu'ils portèrent alternativement de la porte Saint-

Denis jusqu'à Notre-Dame, et qu'ils avaient fait faire pour cette solennelle circonstance, était de drap d'or broché, semé de lis et de roses.

Les six corps de marchands :

aristocratie industrielle et querelles de préséance.

A Paris, l'honneur de figurer en tête des cortèges, ou même d'y figurer seules , appartenait à six confréries privilégiées : la draperie, l'épicerie, la pelleterie, la mercerie, les changeurs et les orfèvres, qui se distinguaient des autres sous le nom orgueilleux de six corps des marchands. C'était une sorte à' aristocratie industrielle enrichie par le commerce, fière de ses richesses et de s^s prérogatives, et qui vivait tranquillement à l'ombre de la royauté. En général, comme le travail était « servile » et paraissait une déchéance, les marcJîànds ne voulaient rien avoir de commun avec les artisans. Les merciers se vantaient de s'être détachés des tapissiers; parce que ces derniers n'étaient que des artisans !

Entre les « six corps », des querelles de préséance avaient éclaté : elles durèrent plusieurs siècles. C'était à qui passerait avant l'autre. Le prévôt avait beau rendre arrêt sur arrêt, il ne parvenait pas à fixer les rangs. Le protocole fut sur les dents tout au long du xvie siècle. L'écho de ces querelles arriva même jusqu'au Parlement, qui dut légiférer sur les vanités de ce monde. En 1625, une ordonnance de police réglait encore les préséances que n'avait pas pu fixer la sentence du corps de ville de 1571. On regardait comme des intrus les bonnetiers qui, en 1514, avaient remplacé les changeurs, en partie ruinés par les nouvelles habitudes commerciales; et l'aristocratie des grands corps refusait d'admettre parmi elle les marchands de vin, auxquels, en 1585, était échu le septième rang. Ces querelles protocolaires faillirent aller jusqu'au sang...

La part du pauvre.

Pourtant, l'argent et l'activité des confréries n'étaient

Horloger.

pas complètement absorbés par les longues beuveries, la vanité de l'ostentation et les querelles de préséance.

On réservait l'heure des soucis plus graves, le budget de la solidarité, la part du pauvre.

Avant de se mettre à table, les drapiers de Paris, le jour de la fête de la confrérie, commençaient par envoyer du pain, du vin et de la viande aux pauvres de l'Hôtel-Dieu et aux prisonniers du Châtelet, ainsi qu'un pain à chacun des moines cordeliers et jacobins de la ville. Pendant le banquet, on distribuait du pain à tous les pauvres qui se présentaient à la porte; le lendemain, les restes du festin étaient encore utilisés en œuvres pieuses et charitables : les graisses étaient données aux religieuses de Val-Profonde, le pain et le vin aux Hôtels-Dieu et aux maladreries de la banlieue de Paris. « Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »

Au milieu du xvine siècle, la corporation des orfèvres consacrait plus de 11,000 livres à ses aumônes, sur une dépense totale de 46,000 livres. Depuis le commencement du xve siècle, les orfèvres entretenaient leur hospice particulier, dit de Saint-Eloi.

Sans être aussi riches ni aussi généreuses, la plupart des confréries faisaient de fréquentes aumônes. C'était le budget de la charité.

Il y avait aussi le budget des secours mutuels. On assistait les vaincus du métier. A Saint-Omer, au xve siècle, le maîtres couteliers donnaient 10 livres pour « aider les pauvres compagnons » ; les parmentiers donnaient vingt

sous aux « pauvres maîtres malades ou trop vieux » ; les mesureurs de grains et les déchargeurs de vin donnaient leur salaire d'une journée pour secourir les mesureurs et déchargeurs malades ou blessés. A la fin du xvie siècle, les statuts des tailleurs d'habits de Bourges disaient : « S'il advient, par fortune de maladie, vol, feu ou larcin ou autre accident, aucun maistre venait à mendicité ou grand nécessité, chacun des autres maîtres sera tenu lui aumosner chacune semaine selon ses possibilités et facultés, tant pour le recouvrement de sa santé que pour sa nourriture et entretien, et, venant à mourir sans biens, bailler aux dicts procureurs douze deniers tournoys tant pour le convoi que pour le service qu'ils feront chanter, etc. » Ici la confrérie se confond avec la corporation des maîtres, et elle ne soulage que la misère des maîtres.

Très rares, en effet, étaient les confréries de maîtres où l'on admettait et où l'on secourait les compagnons. Cependant les pâtissiers de Toulouse, comme les maîtres couteliers de Saint-Omer, assistaient non seulement « les maîtres de bonne vie tombés dans la pauvreté, mais aussi les compagnons qui, après avoir servi fidèlement plusieurs maîtres, ne pouvaient plus gagner leur vie ».

Ainsi, la confrérie nous apparaît encore comme une pieuse association de charité et même comme une sorte de société de secours mutuels.

Une société bien curieuse à cet égard est celle que formèrent dès 1319 les fourreurs de vair de Paris. Le droit d'entrée était de dix sous parisis (valeur intrinsèque, 8 fr. 40), plus six deniers pour le clerc, la cotisation hebdomadaire d'un denier. Les fonds étaient employés à. secourir les membres en cas de maladie ou d'infirmité : il leur était alloué trois sous (valeur intrinsèque, 2 fr. 50) par semaine pendant la maladie, et six sous en tout pour la convalescence. Retenons qu'il existait à Paris, au début du xive siècle, une véritable société de secours mutuels.

Le budget des confréries.

La part du pauvre coûtait cher parfois, et cher les festins, cierges, châsses, cérémonies. Aussi les confréries avaient-elles un budget, qui s'alimentait à différentes sources.

Il y avait d'abord les cotisations, — annuelles ou hebdomadaires, — recueillies de maison en maison par le sergent de la confrérie : un sou ou deux par an, deux ou trois deniers par semaine.

Il y avait le produit des troncs : à Paris, chaque marchand drapier avait près de son comptoir un tronc de la communauté dans lequel il versait son obole après chaque vente, en invitant l'acheteur à en faire autant.

Il y avait les amendes, très nombreuses : amende pour avoir manqué à une procession, à une noce, à un enterrement, à une messe solennelle; amende pour avoir quitté la cérémonie avant la fin; chez les tailleurs de Soissons, amende à qui ne fermait point l'atelier certains jours de fête, à qui travaillait à la chandelle à certaines époques, amende à qui ne comparaissait pas à la première sommation du maître, à qui refusait de veiller un compagnon mort, etc. Ces amendes étaient une des sources les plus abondantes où s'alimentait la « boîte ».

Le droit d'entrée en était une autre : droit d'entrée payé par les apprentis, par les compagnons, par les maîtres, et dont le produit allait sonner dans la caisse de la confrérie. On appelait cela donner « au cierge ». On payait en monnaie (1, 2, 3, 4, 5 sous, 1 écu) ou en cire (1, 2, 3 livres).

Enfin, la confrérie recevait des legs parfois obligatoires, et, si elle était riche, elle touchait le revenu de ses immeubles.

En 1750, la corporation des orfèvres avait une recette de 45,964 livres et une dépense de 45,792 livres. On trouve dans ce compte au chapitre dépenses : prêtre et chapelle Saint-Eloy : 6,598 livres; aumônes, 11,319 li-

vres; milice, 2,087 livres; dépenses pour le maintien des privilèges ; frais de poursuite des affaires litigieuses, frais pour les opérations d'essais d'or et d'argent; étrennes et gratifications; réparations aux immeubles, etc.

Vains anathèmes.

Telles sont ces confréries auxquelles l'Eglise, par la voix du concile de Sens, en 1524, jetait à nouveau l'anathème : « Ces confréries, disait-elle, ne semblent estre establies que pour favoriser les monopoles et les crapules de la débauche; qu'au lieu par les confrères d'employer les fêtes des patrons qu'ils ont choisis à l'assistance du service divin, ils les passent dans l'excès de leurs repas, et employent à cet usage profane et criminel les deniers destinés aux oeuvres de piété. » Déjà, à la fin du xne siècle, l'Eglise, sans perdre de temps, avait défendu « pareilles associations ou confréries » sous peine d'excommunication.

Cependant, si l'Eglise officielle voyait dans les confréries des foyers de paganisme, le clergé voyait d'un œil agréable ces mêmes confréries, car elles étaient pour lui une source de revenus. Et c'est pourquoi l'Eglise finit par vivre en paix avec elles.

L'attitude de la royauté fut la même : défiante d'abord, conciliante ensuite. L'édit célèbre de Villers-Cotterets (1539) n'avait-il pas anéanti les compagnonnages et les confréries? Or, il est plus facile de faire des ordonnances ou des lois que de les faire appliquer; dix confréries de supprimées, vingt de créées !

Ces associations qu'avait prétendu tuer le roi du « bon plaisir » se portaient assez bien. Elles continuèrent à vivre et même à prospérer jusqu'à la fin de la monarchie, et nous avons vu que leurs traditions, échappant à la tourmente révolutionnaire, sont venues se perdre jusqu'au seuil du xxe siècle, si grande est la force de l'union, et si lentement marche le monde...

XIIIe, XIVe ET XVe SIÈCLES

Origines de la bourgeoisie : la vie féodale du haut moyen

âge; le fief se suffit a lui-même; réapparition de la vie industrielle et des échanges; le travail, père de la bourgeoisie.

Construction des Cathédrales : l'œuvre anonyme des églises gothiques; les merveilles de ce travail ancien; les franCSmaçons, le concours du peuple : la foi et la faim.

Châteaux, beffrois, maisons et chaumières.

La décoration : les imagiers; les fresques, les « verriers »;

l'art du vitrail.

Petites industries d'art : l'orfèvrerie et le luxe, carillons,

œufs de Nuremberg, ivoires; les émaux se suivent et ne

se ressemblent pas.

Les industries du mobilier : vieux meubles, coup d'œil dans

les châteaux.

Le travail des métaux : métallurgie,- serrurerie, les cloches,

les métiers de la guerre, artilleurs, armuriers et division

du travail.

Les tissus : toiles de lin, lainages, broderie et tapisserie;

naturalisation de la soie en France.

Le vêtement et la mode : caprices de la mode ; une cotte de

170,000 francs ; tailleurs d'autrefois ; toilettes des « dames

du temps jadis »; souliers à la poulaine ; histoire de la

chemise, mère du papier; les merciers.

Les manuscrits : découverte du papier de chiffe; suppôts

de l'Université; un manuscrit de 36,000 francs; cartes à

jouer et gravures sur bois.

Conclusion : ce qu'il faut penser de la « nuit du moyen âge ».

Les invasions, d'où la féodalité sortit tout armée,

avaient ramené la civilisation gaMo-romaine à la vie agricole. Pendant les premiers temps du moyen âge, la vie industrielle et commerciale fut interrompue. Dans le chaos féodal, le fief isolé se suffisait à lui-même. Le paysan travaillait la terre pour le seigneur. Le sol était à peu près l'unique source de la production. Les serfs qui exerçaient les arts et métiers primitifs et indispensables ne travaillaient que pour les besoins du fief. La vie terrienne et violente consolida le système féodal, né de la conquête et du partage.

Mais la marche de la civilisation ne fut pas arrêtée pour toujours, dans l'Europe occidentale, après l'écroulement de l'Empire romain. « Gomme la marche naturelle des sociétés est de croître sans cesse en population et en industrie, a dit Barnave, l'établissement des manufactures et du commerce doit nécessairement succéder à la culture1. » C'est ce qui arriva au moyen âge.

Peu à peu, obscurément, sans qu'on puisse préciser les origines, la vie industrielle et les échanges réapparurent. Alors se forma lentement, à l'ombre de la féodalité oisive, une classe nouvelle de travailleurs qui devait, de longs siècles après, briser le régime féodal qui l'étouffait.

Cette classe était celle des artisans et des marchands, ancêtres lointains des grands bourgeois qui firent la Révolution française. Et c'est sur cette bourgeoisie naissante, sur les produits de son industrie déjà si remarquables à la fin du moyen âge, que nous allons maintenant jeter un rapide coup d'œil.

Construction des cathédrales.

Voici d'abord ces églises merveilleuses, poèmes de granit, dentelles de pierre, bijoux d'architecture gothique, qui surgirent du sol au xme siècle surtout, X époque des cathédrales, et que le xx° siècle admire encore à Paris

1, Barnave, Introduction à la Révolution française, 1792.

(Notre-Dame et la Sainte Chapelle), à Reims, à Amiens, à Beauvais, à Soissons, à Chartres, à Noyon, à Laon, à Langres, à Bourges, à Lisieux, à Rouen, à Metz, à Strasbourg, etc.

Pas une pierre qui ne soit fouillée et tourmentée. Aux portails, un triple et un quadruple rang de statues, sur leurs socles sculptés, sous leurs dais ciselés, suit les lignes de l'ogive. Plus haut, le front de l'ogive est mis à jour par le dessin compliqué de la rosace. A l'intérieur, les piliers sont décomposés en fines colonnettes; leurs chapiteaux ne sont qu'un fouillis de feuillages ; la voûte, souvent azurée et semée d'étoiles d'or, dissimule la puissance de sa structure sous les nervures enluminées et dorées qui s'entre-croisent. Ces hauts clochers qui supportent le poids de cloches énormes, ces flèches hardies qui bravent l'effort des ouragans, sont si curieusement découpés qu'ils paraissent fragiles. Toute la force est cachée sous la grâce, et ces prodigieux monuments semblent un défi aux lois de la pesanteur, une gageure avec l'impossible, un rêve irréalisable qu'un souffle des vents devrait faire évanouir et qui, depuis sept cents ans, reste debout. (Rambaud.)

L'œuvre est anonyme. C'est à peine si l'on peut citer, sur des centaines de monuments, quelques noms d'architectes : Jean de Chelles et Jean Ravin, qui bâtirent Notre- Dame de Paris; Robert de Luzarche, Thomas et Renaud de Cormont, la cathédrale d'Amiens; Robert de Coucy, celle de Reims; Pierre de Montereau, la Sainte Chapelle^; Enguerrand le Riche, Notre-Dame de Beauvais; Erwin et Jean de Steinbach, qui commencèrent, Ulrich d'Ensingen et Jean Hultz, qui finirent la cathédrale de Strasbourg. Mais pour quelques noms connus, combien d'autres resteront à jamais ignorés !

L'œuvre est anonyme, car elle est collective. C'est l'œuvre des francs-maçons, corporations ou confréries des travailleurs de la pierre et du bois1, qui se transmettaient

1. Autrefois ceux qui travaillaient le bois étaient des charpentiers (de char, chariot). On distinguait les charpentiers de grande cognée, qui ont conservé le nom de charpentiers, et les charpentiers de petite cognée, qui sont devenus les menuisiers. La division du travail sépara ainsi de la corporation les bûcherons et les scieurs de long (anciens charpentiers de haute futaie), les charrons (anciens charpentiers en voitures) et les charpentiers de navires (anciens charpentiers des eaux).

mystérieusement les secrets de l'art de bâtir. Ils allaient par pays, où quelque évêque, quelque roi les appelait. Ils s'installaient en camp volant, formaient des villages provisoires au pied des cathédrales qu'ils élevaient, travaillaient pendant de longues années, émigraient quand l'église était achevée ou quand l'argent manquait pour la terminer, et s'en allaient planter leurs tentes au pied d'une église nouvelle. Car très peu de cathédrales ont été construites par la même équipe de francs-maçons : l'une montait les murs, puis, les ressources faisant défaut, s'en allait ailleurs; dix ans, vingt ans plus tard, une autre élevait les tours; cinquante ans, parfois un siècle après, une troisième dressait la flèche dans les airs. Il en est que les siècles ont laissées inachevées, la foi n'ayant pu faire ce que l'argent n'avait pas fait.

Pourtant, c'est la foi qui bâtit les églises du xiv9 siècle, car alors la foi c'était toute la vie, l'éternel espoir et le pain quotidien. Elle souleva des foules entières qui vinrent spontanément aider le « maître de l'œuvre ». et ses maçons. C'est ainsi que furent édifiées l'église de Saint- Denis, la cathédrale de Chartres et la cathédrale de Rouen.

L'abbé de Saint-Denis, Suger, tirait de Pontoise la pierre de son église. « Chaque fois, écrit-il, qu'on extrayait avec des cordes des colonnes taillées dans la carrière, non seulement nos hommes, mais les habitants du voisinage, nobles et roturiers, s'attelaient aux cordes comme des bêtes de somme et, laissant leurs propres occup€fuons, aidaient.au transport dans les passages difficiles. »

A Chartres, non seulement les habitants de la ville, mais des villages entiers d'alentour vinrent travailler à la cathédrale. A Rouen et en Normandie, même concours de peuple. On dit que des chevaliers et des châtelaines quittaient leurs riches habits pour s'atteler aux chariots à côté des serfs et traîner d'énormes blocs de pierre.

Détruisaient-ils les lois de l'économie sociale en même temps qu'ils construisaient des cathédrales, ces travail-

leurs bénévoles? En tous cas, ces manœuvres fervents comptaient sincèrement toucher leur ce salaire » dans un autre monde, sous forme de félicité éternelle.

Châteaux, beffrois, maisons et chaumières. Il était naturel qu'à une époque où la société était profondément religieuse', l'art ogival s'appliquât d'abord aux églises. Mais si les lourds donjons du xine siècle gardent l'aspect sombre, glacial et massif des châteaux féodaux, l'art ogival renouvelle au xve siècle l'architecture des demeures seigneuriales, qui commencent à devenir des châteaux de plaisance. Les cours s'élargissent, les fenêtres gothiques se multiplient, les appartements s'éclairent , ils sont décorés avec plus de recherche, les cheminées1 s'enrichissent d'ornements. Goucy et Pierrefonds (celuici merveilleusement restauré par Viollet-le-Duc) caractérisent les deux époques.

Dans les villes, ce sont les magnifiques hôtels des grands seigneurs et des riches bourgeois.

Ces hôtels ont une coquetterie dans leur ameublement que le siècle de saint Louis n'avait pas connue. Le gothique est le fond de ces constructions; mais l'architecte a appris à se plier aux besoins

Serrurier.

1. « La cheminée a été inventée vers le xme siècle. Les anciens n'ont guère connu que ces brasiers portés sur des trépieds, qu'on appelle encore aujourd'hui brasero en Espagne et brasiere dans le midi de la France. Nos ancêtres gaulois, en guise de cheminée, avaient un trou à la toiture de leurs huttes. Jusqu'au xne siècle, une cuisine de château ou de monastère n'était qu'une vaste cheminée, la fumée n'ayant pour issue qu'un ou plusieurs trous dans la toiture. » (Rambaud, Histoire de la civilisation.)

d'une existence plus confortable. Les portes sont en arc brisé, et surtout en arc en accolades, dont la forme élégante et simple prêtait à l'ornementation; les fenêtres en anse de panier sont carrées ou amorties en accolades. Des meneaux de pierre partagent les croisées, comme dans les églises. Le pignon se dresse sur la rue et monte dans les airs comme la toiture d'une cathédrale. Les escaliers sont souvent, comme dans les temps antérieurs, enfermés dans des tourelles. Des charpentes en saillie, ornées de sculptures, des festons en pierre, ornent ces demeures somptueuses. L'intérieur est plus agréable à habiter que par le passé. Parfois encore, il y fait sombre, et la commodité des aménagements laisse beaucoup à désirer; mais il y a des boiseries, des plafonds peints, des tentures de vastes cheminées, qui sont parfois elles-mêmes de véritables monuments. (Levâsseur.)

Deux chefs-d'œuvre du genre sont l'hôtel de Cluny à Paris et la maison de Jacques Cœur à Bourges, qui datent tous les deux du xve siècle et peuvent donner une idée des beaux hôtels de cette époque. On dit que Jacques Cœur, qui était immensément riche, n'a pas dépensé moins de 6 millions de notre monnaie pour construire sa célèbre maison.

Les villes, Paris en tête, s'embellissent; il s'y élève ces magnifiques hôtels et ces monuments tels que le Louvre et la Bastille, dont l'étude appartient à l'histoire de l'art. Il s'y élève aussi, dans le Nord, dans les Flandres surtout, lorsque grandit le Tiers Etat, enrichi par le travail et le négoce, ces hôtels de ville aux fenêtres ogivales, aux toits aigus, à la crête dentelée, aux tourelles en poivrières, aux cages d'escalier élégantes, aux façades fouillées par le ciseau du sculpteur, aux fiers beffrois qui symbolisent, au-dessus des villes, la richesse, la puissance et la liberté de la bourgeoisie. Il faut avoir vu l'hôtel de ville de Bruges (xve siècle) pour rester confondu d'admiration au souvenir d'une merveille aussi ancienne.

Ces travaux étaient exécutés à Y entreprise . M. Fagniez [Documents relatifs à l'histoire de l'industrie au quatorzième et au quinzième siècle) a publié un compte de travaux exécutés en 1387 au collège de Beauvais à Paris, qui nous renseigne sur les entreprises de bâtiments dans

la capitale. L'entrepreneur établit un devis; ce devis est lu aux ouvriers sur la place de Grève; on procède par adjudication : la maçonnerie est adjugée à un maçon et à un tailleur de pierres qui ont consenti le plus fort rabais; on procédera de même plus tard pour la charpente, et l'on procède ainsi déjà pour la démolition des vieux bâtiments, qui est faite à la toise carrée (il est à remarquer que les constructions se font encore aujourd'hui à la toise carrée dans certaines campagnes, en Bourbonnais notamment). Auxive siècle, le propriétaire fournissait les matériaux : plâtre, sable, chaux, carreaux, etc. Au cours des travaux, il offrait plusieurs fois aux ouvriers à boire et à dîner. A la fin, il y avait même souvent un petit festin. Alors les travaux étaient toisés, vérifiés, et le compte de chacun réglé. C'est ainsi que l'on procède encore dans les campagnes du Bourbonnais au xxe siècle : curieuse survivance d'un passé lointain.

Dans les villes, les maisons des commerçants ont «pignon sur rue » : le premier étage fait saillie sur le rez-dechaussée; le second étage est rare, les fenêtres aussi; la bâtisse est en solives enchevêtrées dont les interstices sont remplis de plâtras; quelques motifs de sculpture ornent parfois la façade.

Dans les campagnes, la chaumière du paysan n'a pas changé d'aspect depuis le xine siècle. Mais elle n'appartient guère à l'histoire de l'industrie; car il la construisait souvent lui-même, la maçonnerie étant l'exception, et nous parlons ailleurs du toit de paille et des murs d'argile qui abritaient la misère du paysan d'autrefois.

La décoration.

Le gros œuvre terminé, le château ou l'église était livré aux décorateurs, humbles artisans qui étaient des artistes.

C'étaient les « imagiers » qui sculptaient la pierre des rosaces, le bois des stalles, les saints des niches, les scènes bibliques des portails, les feuillages et les animaux des chapiteaux, les monstres grimaçants des gargouilles.

Ils sculptaient même des scènes étrangement profanes et caricaturales : processions d'ânes et de porcs, moines grotesques, singes revêtus du froc ou coiffés de la mitre, ânes qui braient en s'accompagnant sur la lyre, truies et ours jouant de l'orgue ou du biniou, chiens pinçant de la harpe, renards vêtus en moines et prêchant des poules, sujets erotiques!

Les peintres avaient orné les murs des églises romanes de fresques à la mode byzantine ; dans les églises gothiques, ils ont peint surtout les colonnes, les chapiteaux, les frises, les statues; ils les ont peints de couleurs vives tranchant sur le fond sombre; ils les ont dorés, et les siècles ont souvent respecté leur travail d'art primitif.

Il y avait aussi les verriers, peintres sur verre qui nous ont légué ces vitraux aux couleurs éclatantes qui décorent aujourd'hui encore tant d'églises du moyen âge. L'art du vitrail a été décrit par le moine Théophile : le dessin d'abord, puis, sur les traits de ce dessin, une carcasse en plomb, enfin, dans les compartiments, des morceaux de verre coloré, rouges, violets, bleus, avec, pour les ombres, des hachures au pinceau : long et difficile travail de mosaïque, aux verres et aux plombs épais, aux contours durs, aux allures raides, à la perspective absente, aux tons crus, d'abord, mais qui s'améliora plus tard, au xve siècle, adoucit les tons, harmonisa les teintes, assouplit les attitudes at les draperies, encadra les sujets dans de gracieuses arabesques, et révéla un art avancé dans le fini des figures. Ces travaux d'artistes1 sont restés anonymes comme tous ceux des artisans : et c'est là une des caractéristiques sociales du travail d'art au moyen âge.

1. Ces artisans artistes étaient aussi de véritables entrepreneurs, ainsi qu'en témoigne le marché passé, au xve siècle, par le chapitre de l'église de Troyes avec Brisetout (singulier nom pour un verrier !) pour le vitrail du portail d'un transept de la cathédrale. Le verrier Brisetout devait fournir verres, peintures et plomb. On lui donnait 3 sous 4 deniers au pied carré, moitié pour la matière, moitié pour son travail. Il reçut 35 livres comptant. S'il ne tient pas ses engagements, dit le contrat, il sera mis en prison!... et il restera responsable sur tous ses biens présents et à venir.

Petites industries d'art.

L'orfèvrerie. — Parmi les décorateurs des églises, il faut compter les orfèvres, qui faisaient les calices, les croix, les chaînes, les ciboires, les devantures d'autel, les chapes passementées d'or et d'argent, les reliures d'or et de pierreries pour évangéliaires. Mais ils ne travaillaient pas seulement pour l'ornementation religieuse, et tous les membres de la corporation des orfèvres devaient savoir faire aussi les ornements pour demeures seigneuriales, les parures pour châtelaines et riches bourgeoises, les couronnes, coupes, bagues, bracelets, colliers, bijoux divers.

Le luxe était lourd. Dans les églises, de somptueux ouvrages d'orfèvrerie avaient fait oublier, depuis longtemps, l'étable de Bethléem. L'abbé Suger, au xne siècle, fit employer à Saint-Denis 42 marcs d'or pour la table de l'autel, et 80 marcs pour le grand crucifix, en tout 25 kilogrammes d'or environ, sans compter un grand nombre de pierres précieuses enchâssées dans le métal.

Ce qui nous intéresse avant tout, c'est la curieuse technique du métier : pas de division du travail; l'orfèvre faisait tout, même ses outils, filières, tenailles, marteaux, limes, échoppes, etc. Il fondait lui-même et alliait les métaux précieux; il les laminait; il fondait les pièces à la cire perdue ou assemblait des morceaux fondus séparément; il repoussait, ciselait, parait; il appliquait les émaux, sertissait les pierres, polissait les objets terminés. C'était presque un artiste universel : voilà pourquoi, dans ce métier, l'apprentissage était si long.

Mais c'était un métier florissant, car le luxe allait croissant dans les classes riches. On étalait de l'or. Les grands seigneurs s'endettaient, les orfèvres s'enrichissaient (en mourant le duc d'Orléans redevait 6,000 livres à son orfèvre), le travail s'affinait, des réputations se créaient : l'orfèvrerie, au xve siècle, était sortie de l'anonymat.

Emaux et ivoires. — Ces deux petites industries d'art venaient de Byzance. Elles avaient été pratiquées pendant tout le moyen âge. Au xnie siècle, l'art de Yivoirier était sorti des couvents. Il s'était, comme beaucoup d'autres, sécularisé. A Paris, six corporations travaillaient l'ivoire : statuettes, figurines, chapelets, peignes, manches de couteau, etc. (Voir les musées du Louvre et de Cluny.)

Les émaux étaient cloisonnés à la mode byzantine (cloisons métalliques soudées sur le fond et formant dessin, entre lesquelles on versait la poudre d'émail, qu'on fixait par fusion), ou champlevês en taille d'épargne (on burinait dans le métal des creux qu'on remplissait d'émail). Dans son Dictionnaire du mobilier, Viollet-le-Duc fait observer le phénomène social de la division du travail : au xiie siècle, le même artiste traçait le dessin et burinait le métal; au xme siècle, il se contentait de tracer le dessin à la pointe, laissant à un artisan le soin de « champlever » le métal, or, argent ou cuivre, près du trait.

Les émaux se suivaient et ne se ressemblaient pas. Il y eut aussi les émaux translucides du xive siècle, qui laissaient apparaître au fond les ciselures du dessin, et, au xve siècle, les émaux peints. (Il était bien défendu d'appliquer frauduleusement du verre peint au lieu d'émail.) Les émaux sur cuivre de Limoges étaient renommés dès le xie siècle. Au xive siècle, Limoges fabriquait des éma«ux en « taille d'épargne, » et, au xve, cette ville avait presque le monopole de l'art nouveau des émaux peints. On fabriquait aussi des émaux à Chartres, à Troyes, à Toulouse, à Paris; les émailleurs de Paris ne devaient travailler que sur « bon or et bon argent ».

Avec les émaux, on faisait des tableaux religieux, des châsses, des reliquaires, des ciboires, des crucifix, des crosses, des coffrets pour objets précieux, etc. Aujourd'hui, ces travaux délicats du passé enrichissent les collections de nos musées.

Les industries du mobilier.

Vieux meubles. — On ne pourrait pas en dire autant des vieux meubles, dont il nous reste très peu d'échantillons. Le meuble fut d'abord la spécialité des huc/iiers-menuisiers, qui fabriquaient des huches, des lits sculptés, des plafonds à compartiments ouvragés, des coffres, des tables, des escabeaux, des fauteuils ou « chaires », des boiseries sculptées, des bahuts, comme celui qu'on peut voir au musée de Gluny, etc. Puis, au xive siècle, les huchiers -menuisiers se séparèrent des charpentiers huchiers: aux premiers étaient réservés les meubles d'art, aux seconds les meubles grossiers des chaumières. G'est un nouvel exemple de la division du travail rendue nécessaire par les progrès jde l'industrie et l'augmentation de la production : au xive et au xve siècle, les classes riches faisaient faire beaucoup plus de meubles fins qu'aux siècles précédents.

Coup d'œil dans les châteaux.

Jusqu'aux croisades, dit M. Rambaud, l'ameublement, même dans les châteaux des seigneurs, fut des plus simples : tables de bois en fer à cheval, pour les festins; barres et escabelles de bois; lits étroits remplis de paille; grands coffrets en osier, en bois, recouverts d'une peau de vache, pour serrer les vêtements et les objets précieux. Le seul luxe consistait dans les pièces d'orfèvrerie ou d'argenterie d'un assez grand poids, mais d'un travail grossier.

Après les croisades, les murailles des appartements sont tendues de cuirs vernissés, gaufrés et dorés, dits cuirs de Gordoue, d'étoffes d'Orient, de toiles peintes, auxquels succéderont les tapisseries de haute lisse. Dans les fenêtres ogivales s'encadrent les vitraux coloriés comme ceux des églises et réunis par des soudures de plomb ou d'étain. Les chaires ou chaises, qui sont des fauteuils, se recouvrent de riches étoffes, sur lesquelles on a brodé des armoiries; elles sont surmontées de dossiers et de dais et prennent des proportions monumentales. L'architecture ogivale prête ses motifs à l'ameublement. Sur les tablettes des grands dressoirs s'étalent la vaisselle précieuse, les aiguières, les flacons, les drageoirs à épices, les salières monumentales en or ou en vermeil, ornées de figures d'hommes ou d'animaux, enrichies de diamants et de pierreries. D'autres buffets plus petits s'élèvent près de la table : la crédence

pour recevoir les plats et les assiettes de rechange, Vabace pour les hanaps,les verres et les coupes. Les anciens coffres deviennent des bahuts richement travaillés. Sous les hautes cheminées à manteau sculpté sont les grands landiers ou chenets en fer forgé et ouvragé, sur lesquels s'entassent les bûches énormes. Les lits sont entourés de courtines ou rideaux, surmontés de baldaquins, garnis d'oreillers, couvre-pieds , courtepointes, couvertures. Ils sont parfois larges de six pieds. Chez les paysans et les petits bourgeois, souvent les parents et les enfants couchaient dans le même lit; chez les seigneurs, on invitait parfois les nobles hôtes à y prendre place aux côtés des châtelains; les chiens mêmes, ces inséparables du maître, y trouvaient place... Au moyen âge, chez les grands, on dressait souvent, dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, des lits de parade où personne ne dormait... L'éclairage est fourni surtout par des lampes à pied ou suspendues, avec des mèches de chanvre, comme on en voit encore dans nos campagnes. Pourtant il existe déjà des corporations qui fabriquent des cierges de cire, des chandelles de suif : c'est le luxe des grandes maisons. Enfin, pour ajouter à l'éclat des festins, souvent des serviteurs ou des hommes d'armes se tiennent debout autour de la table avec des torches de résine, comme de vivants candélabres.

Ce coup d'oeil dans les châteaux nous a permis d'apercevoir de nouveaux produits de l'industrie du moyen âge. Dans les chaumières, rien ou presque rien.. .

Le travail des métaux.

La métallurgie du xme siècle ne paraît pas en progrès sur celle de la Gaule romaine. Mais, au xve siècle, les exigences de la consommation activent les forges de la basse Normandie, du Roussillon, du Languedoc, du Forez, du Dauphiné, surtout celles du Lyonnais, les plus renommées. Cependant beaucoup de fers étrangers venaient concurrencer les fers de France. Lespro-

Fondeur de cloche

priétaires de mines s'en plaignirent si vivement que la royauté leur accorda l'exemption de la taxe de douze deniers par livre sur les premiers fers tirés de chaque mine, des avantages pour leurs ouvriers et quelques autres privilèges : c'était déjà l'actuel système des primes!

On travaillait le bronze (plaques tombales, pieds de candélabres, décors de tombeaux) et l'étain, dont on faisait des poteries ornementées. On exploitait quelques mines d'argent, on cherchait l'or dans les sables de quelques rivières.

La serrurerie d'art fit des progrès au xve siècle : on faisait en fer forgé des grilles, des serrures au mécanisme encore primitif, des ornements plaqués sur les portes et sur les meubles.

La fabrication des cloches était alors toute une industrie : aux xive et xve siècles, on en a fondu un nombre considérable pour les églises et les beffrois du Nord. Pourtant l'outillage était encore rudimentaire, et le prix de revient très élevé. Quand on refondit une des cloches de Notre-Dame de Paris, en 1397, il fallut construire un fourneau spécial et réquisitionner les soufflets des forgerons de Paris. L'entrepreneur employa plus de cent vingt travailleurs, auxquels il donna, outre leur salaire, un déjeuner à l'arrivée, un dîner après le coulage. Bien qu'on n'ait acheté qu'un millier de livres de métal, la dépense monta à 410 livres 15 sous 6 deniers (valeur intrinsèque, environ 3,645 fr. , peut-être 15,000 fr. d'aujourd'hui).

Les armes et les armures constituent une industrie caractéristique du moyen âge, favorisée par les combats et les tournois. Leur description appartient à l'histoire militaire. L'histoire économique n'a qu'à noter l'apparition des canons vers le milieu du xivc siècle et la création delà corporation des artilleurs, dont les statuts, en 1411, se substituèrent à ceux des anciens archers; les progrès de l'industrie d'artillerie au temps des frères Bureau, qui donnèrent à Charles VII la plus belle artillerie de l'Eu-

rope (gros canons, bombardes, coulevrines, etc.), la complication du travail des armuriers, qui devaient couvrir chevaux et chevaliers d'une carapace en écailles de fer savamment imbriquées et fabriquer les armes les plus diverses : écus, badelaires, braquemarts, fauchons, dagues à rognons, masses d'armes, becs de faucon, marteaux d'armes, haches d'armes, fléaux d'armes, lances, corsecques, plançons, faux de guerre, langues de bœuf, faucharts, hallebardes, vouges, arbalètes avec leur trousse et leur crochet, arquebuses à mèche, etc.

On comprend pourquoi le métier d'armurier exigeait, comme celui d'orfèvre, un long apprentissage.

Les armuriers se subdivisèrent en fourbisseurs, batteurs et monteurs d'épées, heaumiers, forgeurs de casques et d'armures; chaînetiers qui faisaient des défenses de mailles; lormiers , monteurs de selles et de ceinturons arquebusiers qui devaient faire établir les fûts de leurs armes à feu par les huehiers-menuisiers, etc. Là encore ap-

Heaumier-armurier.

paraît le phénomène économique de la division du travail.

Les tissus.

Presque à toutes les époques de l'histoire, les industries textiles ont été en France ce qu'elles sont [encore aujourd'hui, c'est-à-dire les plus importantes de notre pays.

L'origine du tissage remonte aux temps préhistoriques. Il occupait une grande place dans la société du xiue siècle. On tissait dans les chaumières et l'on tissait dans les

châteaux; l'industrie des tissus était alors ce qu'elle est restée pendant de longs siècles, jusqu'à l'invention des machines, une industrie domestique.

On tissait aussi dans les villes, où il y avait des tisserands de profession, qui formaient dans certaines localités les corporations les plus importantes. Au xme siècle on travaillait surtout le lin et la laine.

Toiles de lin. — Ce n'est guère qu'au xve siècle que se répandit l'usage du chanvre pour les toiles. Avant, on ne l'employait que pour les cordages et quelques grosses toiles, et l'on tissait du lin. On en faisait des tissus grossiers pour les pauvres gens du peuple qui ne pouvaient acheter des lainages. On en faisait aussi des toiles fines. Quand on usa des toiles de chanvre, les beaux tissus étaient toujours de lin. Au xve siècle, les plus fins venaient de Flandre, où ils étaient renommés depuis deux siècles; ils venaient aussi de Champagne, de Reims et de Troyes.

C'est de cette époque (1485) que datent les premiers statuts des lingères de Paris, qui, depuis saint Louis, avaient une place à la Halle.

Lainages. — Mais la première des industries textiles était la draperie. La Flandre, l'un des principaux centres, était « fondée sur draperie ».

C'est en 1469 qu'une charte de Charles le Téméraire accordée sur les instances de Pierre, de Roubaix, seigneur du village féodal fortifié qu'était alors Roubaix, autorisait « les manants et les habitants de la ville et paroisse à licitement draper et faire

drap de toute laine portant scel ou fabrique ». La ville de Lille s'opposa de toutes ses forces à ce que cette charte, qui la lésait dans ses prérogatives, fût suivie d'exécution, mais elle succomba après plusieurs tentatives infructueuses. Ainsi débuta, à la fin du xve siècle, le centre lainier de Roubaix, qui est aujourd'hui le plus considérable d'Europe, sinon du monde entier.

Il y avait aussi des draperies, dès le xine siècle, en Normandie, Picardie, Champagne, Brie, dans les villes de Provins (3,200 métiers), Lille, Bruges, Ypres, Arras, Beauvais, Bernay, Limoges, Toulouse, Montpellier. C'est dans les mêmes villes que s'approvisionna le xve siècle.

On fabriquait des draps de diverses couleurs, des futaines, des serges. Chose curieuse, pendant longtemps le cardage de la laine fut interdit comme une malfaçon : ainsi, à Troyes, l'usage de la carde ne fut autorisé que par ordonnance de 1377. Pourtant, à Provins, on s'en servait déjà à cette époque : preuve de l'anarchie industrielle, d'une part, et de l'autre, au contraire, de l'étroite et oppressive réglementation corporative.

En effet, dès le xme siècle il y eut des statuts de corporations qui réglaient, aussi minutieusement que plus tard Colbert, les opérations du tissage, du foulage, de la teinture et du ramage. Les procédés étaient et sont restés longtemps primitifs. Sur les vitraux des cathédrales, on voit parfois des tisserands à l'œuvre. Ils sont debout derrière leur métier sans pédales. Ils lancent la navette d'une main et la relancent de l'autre; si l'étoffe est large, il y a deux ouvriers qui se renvoient la navette : travail lent et monotone.

Broderie et tapisseries.

La broderie est un travail de patience et de goût auquel suffisent l'habileté de la main, l'agilité des doigts; elle n'exige pas d'outillage mécanique. Aussi les broderies du moyen âge sont-elles bien supérieures à ses tissus.

Au xine siècle, on tendait déjà beaucoup de tapisseries dans les églises et dans les châteaux. La tapisserie était

depuis longtemps une distraction pour les châtelaines et les bourgeoises, puisque la célèbre tapisserie de Bayeux est un échantillon curieux du travail féminin à la fin du xie siècle. Cette immense tapisserie (35 mètres carrés), attribuée à la reine Mathilde, femme du Conquérant, représente, en laines de différentes couleurs, la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie. Mais la tapisserie n'était pas seulement une distraction, elle était une industrie déjà importante au xme siècle à Arras, à Limoges, à Paris, et qui prit une extension de plus en plus grande. Tous les tapis ne venaient pas de Turquie!

Naturalisation de la soie en France.

Au xme siècle, les soieries étaient très rares : elles venaient d'Orient en passant par l'Italie. Comme elles coûtaient très cher, il y avait des parfileuses qui retiraient le fil des vieilles étoffes et le filaient à nouveau : on en faisait ensuite des tissus, des ceintures de dames, des ornements sacerdotaux. Néanmoins, au xve siècle, les soieries étaient encore importées d'Italie ou d'Orient. Beaucoup d'argent sortait ainsi de France : au siècle précédent, en 1345, Philippe VI de Valois avait fait acheter à Nîmes de la soie pour la reine, à raison de 400 fr. (de notre monnaie actuelle) la livre.

C'est à Louis XI que revient le mérite d'avoir naturalisé française l'industrie de la soie. Inquiété par la sortie d'argent qu'occasionnait le commerce de ce produit rare et cher, il accorda, en 1470, de grands privilèges à des tisserands italiens venus près de sa résidence, à Tours, pour « ouvrer de leur métier et apprendre l'art aux habitans ». Quatre ans auparavant, une tentative analogue, faite à Lyon, avait échoué à cause de l'opposition des négociants en soieries, qui, faisant venir leurs produits de l'étranger, s'étaient plaints de la concurrence. Mais à Tours elle eut un tel succès, qu'au milieu du xvie siècle 8,000 métiers battaient dans la ville. Désormais la soierie était une industrie française.

Brodeur.

Le vêtement et la mode.

Caprices de la mode. • — Pendant tout le moyen âge proprement dit, c'est-à-dire du xe à la fin du xiv9 siècle, dit un spécialiste, la mode se plaît à faire subir au costume les variations les plus extrêmes; les vêtements longs et flottants succèdent aux vêtements étriqués et collants. Les robes amples et à queue qu'il fallait porter sur les bras, les longs pelissons , les bliauds, les surcots , les houppelandes , alternent avec les robes raccourcies au point d'en scandaliser les contemporains, avec les pourpoints serrés à la taille et lacés sur la poitrine, avec les cottes-hardies, s'ouvrant chez les femmes pour laisser voir la co^e'ajustée de dessous, et chez les hommes, écourtée au point de découvrir les chausses et les braies. Puis, l'Eglise perdant de son influence, la foi allant s'affaiblissant, on voit apparaître les excentricités et les bizarreries les plus extravagantes : les haut -de -chausses ridiculement étriqués, les braguettes , les vêtements mi-partis et blasonnés , les hennins, les immenses robes à queue1.

Une cotte de 110,000 francs! — Le luxe que nous avons signalé dans l'orfèvrerie s'étale, au xve siècle, dans le vêtement des grands. On recherche les étoffes voyantes, enrichies de broderies, de perles, et même de pierres précieuses. Les vêtements de parade coûtaient des sommes folles, en attendant que les nobles missent, comme au temps de François Ier, « leurs prés et leurs moulins

1„ Exposition de 1900, rapports du jury, classe 85.

sur leurs épaules » : le duc de Bourbon, envoyé comme otage de Jean le Bon, vendit à un marchand de Londres une de ses cottes, couverte de rubis, de perles et de saphirs, pour la somme coquette de 5,200 écus d'or (valeur intrinsèque, environ 47,000 francs d'aujourd'hui, et en valeur relative peut-être 170,000 francs!) Un habit d'écarlate pour un duc ou un baron revenait à 20 livres l'aune (valeur intrinsèque, 400 francs). Le drap d'or coûtait 90 livres l'aune (valeur intrinsèque, 1,800 francs). Le peuple devait se contenter d'étoffes grossières1.

Tailleurs d'autrefois.

Nos couturiers et tailleurs d'aujourd'hui étaient alors représentés par différents corps d'état qui, tous, tiraient leur nom du vêtement qu'ils fabriquaient spécialement. Il y avait alors : 1° les doubletiers, faiseurs de doublets, sorte de large camisole commune aux deux sexes et qui recouvrait la chemise; 2" les hoquetonniers, faiseurs de hoquetons, doublets spéciaux destinés aux hommes d'armes; 3° les giponniers, faiseurs de gipons, tuniques ajustées sur le buste et qui en dessinaient les formes; 4° les braaliers de fils, faiseurs de braies, sortes de culottes, vêtements essentiellement masculins; 5° les pourpointiers, faiseurs de pourpoints, sortes de justaucorps se laçant par devant; 6° les chaussetiers, faiseurs de chausses, partie du costume qui couvrait les jambes et que nous nommons aujourd'hui les bas (les chausses du xnie siècle avaient la forme des pantalons à pied portés sous la Restauration); 7° les tailleurs de robes, faiseurs de robes et autres vêtements à l'usage des deux sexes; 8° les pelletiers , qui eurent à fournir, jusqu'à la fin du xive siècle, une quantité inconcevable de fourrures.

A ces métiers, il faut ajouter encore : 9° les couturiers, simples couseurs de vêtements; 10° les fripiers, revendeurs d'habits ayant déjà été portés; 11° les rafreschisseurs ou raccommodeurs.

Cette subdivision multiple du métier de tailleur subsista longtemps. Cependant, elle eut forcément à subir les contre-coups des variations de la mode, faisant disparaître certains vêtements et en créant de nouveaux.

Les couturiers, simples assembleurs de pièces coupées par les lingères, les gantiers et les tailleurs, empiétèrent peu à peu sur le domaine de ces différents corps d'état et se fondirent si bien ensem-

1. Il portait une cotte serrée à la taille par une ceinture, une surcotte, sorte de manteau tombant jusqu'à mi-jambe, des chausses ou culottes; il était chaussé de sabots, de souliers ou de houseaux, espèces de bottes, et coiffé d'un feutre ou du capuchon de la surcotte.

ble, que dans le langage populaire les mots tailleur et couturier étaient souvent pris l'un pour l'autre et devinrent à peu près synonymes. Nous voyons donc peu à peu la corporation des tailleurs de robes, ou simplement tailleurs, absorber les corporations rivales et prendre une importance qu'elle n'a jamais perdue depuis1.

Cette « absorption » constitue un phénomène économique bien curieux, contraire à la « division du travail » que nous avons déjà plusieurs fois constatée.

Toilettes des clames du temps jadis. — D'autre part, il est intéressant d'observer l'influence des caprices de la mode, qui faisaient ou défaisaient certains corps de métiers. La mode! On la croyait récente. Ceux qui remontaient le plus loin dans le passé citaient les frivolités d'Isabeau de Bavière. Et voici qu'on s'aperçoit que la mode a régné à toutes les époques.

La coiffure des dames riches, vers la fin du moyen âge, en est une preuve. Première moitié du xne siècle : vogue des grandes nattes de cheveux, naturels ou faux; sous Charles VI, les atours, sortes de hennins bas et à cornes dont Isabeau de Bavière apporta probablement la mode en France, coiffure noble, alors que les bourgeoises portaient le chaperon; à la même époque, à la fin du xive siècle, les gonelles ou grandes voilettes, les bonnets de velours richement décorés, les cornettes garnies sur les côtés d'une profusion de dentelles; enfin, du commencement jusqu'au milieu du xve siècle, les hennins, longs cônes garnis d'une riche étoffe, d'un long voile de mous-. seline et parfois de grandes oreilles, ce qui faisait dire à Juvénal des Ursins : « Les dames et demoiselles menaient grands et excessifs états et cornes merveilleuses, hautes et larges, et avaient de chaque côté de ces grandes oreilles si larges que, quand elles voulaient passer l'huis d'une chambre, il fallait qu'elles se tournassent de côté ou se baissassent! » Faut-il s'étonner que des prédicateurs aient dénoncé dans le hennin une « invention du

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