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Baudrillart, Histoire du luxe, III, 39ô

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était toute transformée. Les châteaux élégants et les hôtels « Renaissance » s'élevaient de toutes parts, sur les bords de la Loire, à Paris et dans les environs, dans les grandes villes : Amboise, Blois, Chaumont, Chambord, Fontainebleau, le Louvre, Gaillon, Chenonceaux, Ecouen, Anet, Azay-le-Rideau, construits pour le plaisir, remplacent les vieux donjons, les manoirs féodaux, construits pour la guerre.

A l'architecture nouvelle correspond un mobilier nouveau. Le menuisier ne fait plus de bahuts gigantesques, de coffres bardés de fer, d'escabeaux et de sièges massifs; il varie les formes, les rend plus élégantes : au chêne du moyen âge il ajoute le noyer et même l'ébène, les incruste d'ivoire, de pierres et d'émaux.

C'est toujours, dans l'intérieur et dans la parure, le même luxe d'orfèvrerie : coupes, coffres, bijoux gracieux, chaînes d'or et de pierreries, bracelets, petits miroirs que Ton portait suspendus au cou et qui servaient de médaillons, bagues, boucles d'oreilles, etc. Quand l'argent du nouveau monde afflua sur les marchés d'Europe, les orfèvres en firent le commerce en concurrence avec les juifs et les Lombards; la fabrication des grosses pièces d'argenterie fut favorisée par l'abondance du métal. On sait que le saint Eloide François Ier fut le Florentin Benvenuto Gellini, qui excellait dans la ronde-bosse et l'arabesque : le roi l'avait installé dans l'hôtel de Nesles, où les orfèvres, jaloux, vinrent plusieurs fois l'assiéger à main armée! C'est dans la seconde moitié du xvi° siècle que lesdits orfèvres vinrent s'établir sur le quai qui prit désormais le nom de quai des Orfèvres.

Emailleurs et verriers appartenaient à la famille des orfèvres et de ces artistes-artisans ou de ces artisansartistes qui caractérisent la Renaissance. Les émaux de Limoges bénéficiaient toujours de leur vieille renommée. A la fin du siècle,- cette industrie s'installe à Nevers, où elle jouira d'une grande réputation au xvne siècle. Quant aux verriers, ils substituèrent aux verrières d'autrefois la

peinture sur verre se détachant sur fond blanc ou coloré. Les miroirs étaient de Venise. Bien qu'on commençât à mettre des vitres aux fenêtres, l'industrie de la verrerie était encore rare.

Les industries textiles prenaient une importance croissante à cause du luxe des vêtements. Aux costumes sombres du temps de Louis XI avaient succédé les robes et les pourpoints aux couleurs éclatantes, les velours et les satins, les draps d'or et d'argent. Sous François Ier, le luxe de la cour éclipsait celui des cours italiennes. Ce n'était pas seulement les princes et les grands seigneurs qui portaient sur leurs épaules leurs prés, leurs moulins et leurs forêts, mais aussi la noblesse provinciale, qu'imitaient le marchand enrichi et la simple bourgeoise. Celleci porte, comme une châtelaine, le corsage étroit, les paniers et les vertugadins, les belles étoffes, les riches bijoux. Le luxe du costume devint folie. « Les nouveautés dans l'habillement, disait un ambassadeur vénitien qui vo}<ageait en France sous le règne de Henri III, se succèdent de jour en jour et d'heure en heure. Un homme de la cour n'est pas estimé riche s'il n'a pas vingt-cinq à trente habillements de différentes façons, et il doit en changer tous les jours. » Aussi, même au temps où les guerres de religion semaient dans les campagnes les ruines et la misère, la cour se grisait de luxe.

C'est ce qui explique pourquoi on vit s'ouvrir des fabriques de velours de Gênes, de taffetas de Florence, de damas vénitiens et lucquois, d'étoffes passementées d'or et d'argent, de tapis, etc. La soie, acclimatée à Tours par Louis XI, fut définitivement « naturalisée » en France (8,000 métiers en 1546). Henri II est le premier qui ait porté des bas de soie; on dit qu'il les montrait avec orgueil; trente ans plus tard, suivant un contemporain, cinquante mille personnes en mettaient. A la fin du siècle, la soie était d'un usage courant parmi les riches1.

1 . « Au xiv siècle, le mobilier d'une reine de France, Clémence de Hongrie, était estimé 17,004 livres 16 sols 7 deniers parisis; au commencement du>

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Le luxe de table n'était pas moins grand que tous les autres. Le siècle se mit à l'école de Gargantua : il dévora, il dévora, prenant les viandes à pleines mains : l'ère de la fourchette n'était pas encore ouverte, puisqu'un pamphlétaire du temps de Henri II dénonçait comme une dépravation l'usage de ce « petit instrument fourchu » ! On mangeait mal, et pourtant on mangeait bien : la bonne chère qu'on faisait en France étonnait beaucoup les étrangers : « La chose à mes yeux la plus remarquable, disait en 1577 le Vénitien Lippomano, c'est la grande abondance des vivres... Le tiers de la population, dans tous les lieux habités, s'occupe de ce commerce-là, comme taverniers, pâtissiers, hôteliers, rôtisseurs, bouchers, fruitiers, revendeurs... Tout ouvrier, tout marchand, si chétif qu'il soit, veut manger, les jours gras, du mouton, du chevreuil, de la perdrix, aussi bien que les riches... » Les « métiers de bouche « n'étaient pas assez nombreux : en 1513, les charcutiers formèrent une corporation séparée des bouchers.

S'ils mangeaient beaucoup, peut-être les contemporains de Rabelais buvaient-ils plus encore. Les cabarets durent compter avec la police. Ordre fut donné aux hôteliers de fermer le soir à sept heures en hiver et à huit heures en été, de tenir registre de tous les voyageurs qui descendraient chez eux, de ne recevoir aucun des habitants de leur ville ou bourg « pour banqueter, boire, manger et loger », de ne s'établir qu'après autorisation royale et d'afficher sur leur enseigne : « Hôtellerie, cabaret ou taverne par permission du roy. » En dépit de ces ordonnances, « il se commettoit, dit une autre ordon-

xvi8 siècle, celui du cardinal d'Aniboise, le ministre de Louis XII, valait deux millions de livres, sans compter la vaisselle et les œuvres d'art. En 1480, le compte des dépenses de l'hôtel du roi s'élevait à 45,000 livres tournois. En 1515 il est de 80,000 livres, et en 1556 de 114,000. En 1487-88, la dépense ordinaire et extraordinaire de l'argenterie royale n'est que de 83,000 livres tournois; en 1540 elle dépasse 107,000 livres, et les ambassadeurs vénitiens estiment à plus d'un million et demi d'écus par an la dépense totale de la maison du roi, de la reine et de leurs enfants. » (Pigeonneau, Histoire du commerce, II, 27-28.)

nance qui constatait ainsi la faillite des précédentes, une infinité de scandales outre la despence et desbauche de la jeunesse ».

J'ai gardé pour la fin de cette rapide étude sur l'industrie de la Renaissance le portrait de Bernard Palissy, parce que Palissy est « un des plus mémorables exemples de ces artistes-artisans du xvie siècle qui ont poussé la passion de leur art jusqu'au génie et triomphé des difficultés que leur opposaient les barrières'corporatives et les secrets de fabrique ». (Levasseur.)

Avant d'être le potier de génie dont l'histoire a conservé le nom, Palissy (1510-1589) avait été peintre et géomètre. Un jour, il vit une belle coupe de faïence, venue sans doute d'Italie. Aussitôt il se mit à l'œuvre pour en faire de pareilles. Sans avoir jamais appris l'art du potier, le voilà qui construit lui-même un fourneau, broie et mélange des couleurs, les applique sur des tessons et chauffe nuit et jour, désormais parti à la conquête de l'émail blanc. Echecs et découragement. Il revient à la peinture et à l'arpentage. Mais ce n'est pas pour longtemps, son idée fixe le reprend : il porte des échantillons à une verrerie, croyant que les fours de potiers n'étaient pas assez chauds. Bonheur! il aperçoit un commencement de fusion, il croit tenir le succès, il continue. Deux ans de travail acharné se passent en vaines tentatives. Enfin, sur une dernière fournée de trois cents épreuves, il s'en trouve une qui était couverte d'une couche unie d'émail parfaitement blanc. « Elle me causa une joie telle, dit-il, que je pensais estre devenu nouvelle créature. » Il était temps, plus de cinq ans avaient été dévorés par les recherches et l'insuccès.

L'émail était trouvé, mais le plus difficile restait à faire : l'appliquer sur des vases. Palissy, « avec un labeur indicible », construit un fourneau semblable à celui des verriers, passe neuf mois à modeler ses vases, à broyer sa couleur, enfourne et chauffe, chauffe pendant six jours et six nuits. Hélas ! l'émail ne fondit pas. « J'étais, dit-il,

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comme un homme désespéré. » Il recommence, et, ruiné, alimente le feu avec les palissades de son jardin, ses meubles, et même le plancher de sa maison. Nouvel échec! Une troisième fois il recommence, ayant trouvé le moyen de se faire prêter du bois et des matériaux, abandonnant ses vêtements en payement des gages du compagnon potier qui travaillait sous ses ordres. « Que lui importe? Il a pris toutes ses précautions, et, cette fois, il compte tenir dans son fourneau la fortune et la gloire. »

Cruelle déception! L'émail avait fondu, mais la violence du feu avait rompu les briques, dont les éclats s'étaient incrustés sur tous les vases. « Je me couchay de mélancolie, dit-il, car je n'avais plus de moyens de subvenir à ma famille. » Tout l'accablait : les cris de ses enfants, les insultes de ses voisins qui le prenaient pour un faux monnayeur ou pour un fou !

Dans son petit traité De l'Art de la terre, il a conté ses misères :

... J'ay esté plusieurs années que n'ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j'estois toutes nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours, aide ny consolation, sinon des chats-huants qui chantoyent d'un costé et des chiens qui hurloyent de l'autre; parfois il se levoit des vents et tempestes qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux, que j'estois contraint quitter là tout avec perte de mon labeur, et je me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoient tombées, je m'en allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoustré de telle sorte comme un homme que l'on auroit traisnépar tous les bourbiers de la ville ; et en m'en allant ainsi retirer, j 'allois bricollant sans chandelle, en tombant de costé et d'autre, comme un homme qui seroit yvre de vin, rempli de grandes tristesses, d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu.

Seize ans dura cette lutte héroïque. Palissy triompha. Il arracha à la nature ses secrets un à un : émail blanc, émail marbré, peintures, sujets en relief; il reçut en 1562 le brevet à? inventeur des rustiques ftgulines du roy, quitta

Saintes pour s'établir à Paris, décora le château d'Ecouen et plusieurs résidences royales, eut enfin la satisfaction de voir ses plats et ses vases recherchés comme œuvres d'art, et ses leçons de géologue sur la- formation des terrains suivies par les savants de l'époque.

Cet homme admirable devait expier à la Bastille le crime d'être protestant. Sa gloire lui a survécu. Il est resté populaire et, comme on l'a dit, « le type le plus pur du génie industriel au xvie siècle ».

Une industrie nouvelle et révolutionnaire :

l'imprimerie.

Parmi les industries nouvelles du xvie siècle, la plus révolutionnaire est celle de l'imprimerie, née au milieu du siècle précédent. Son histoire est trop connue pour qu'elle soit rapportée ici.

C'est en 1470 que l'art de Coster et de Gutenberg pénétra en France. La première presse à bras fut installée dans une cave de la Sorbonne par trois ouvriers d'Allemagne qui firent paraître vingt-trois ouvrages en trois ans (1470- 73). En 1474, ils furent naturalisés Français, etl'année suivante ils éditèrent la première Bible imprimée à Paris. En 1481 sortait d'une autre presse de Paris le premier livre illustré. En 1487, Pierre le Rouge éditait en deux volumes la Mer des Hystoires, le plus beau volume illustré du xve siècle. Vers la même époque paraissaient les Chroniques de France, le premier ouvrage imprimé en français à Paris. Et l'industrie nouvelle alla sans cesse en se développant dans la capitale, où ses produits côtoyaient ceux de Schœffer, de Mayence, qui avait un dépositaire à Paris.

A Lyon, qui devait être un des plus grands centres de l'imprimerie française, le plus ancien livre imprimé date de 1473. En 1478 paraissait le Mirouer de la Rédemption, orné de 256 figures sur bois. Le plus ancien livre de Tours est de 1479; ceux de Poitiers et de Chablis sont de 1478; celui de Troyes, de 1483. A la fin du siècle, plus de quarante villes françaises avaient édité des incunables,

ainsi baptisés par les bibliophiles parce que ces livres étaient sortis du « berceau de l'imprimerie ».

Au xvie siècle, la presse ruina le métier des copistes, qui ne firent plus que des travaux de luxe; la main reculait devant la machine. L'art d'imprimerie illustra la famille d'Estienne, dont un des membres fut obligé de fuir à Genève devant les persécutions religieuses, et dont un autre, après une vie errante, alla mourir misérablement à l'hôpital de Lyon.

Si l'imprimerie n'enrichissait pas toujours son homme, elle était tenue en grande estime. On la comptait parmi les arts libéraux. A la fin du siècle, la royauté exemptait les imprimeurs de certains droits sur les artisans, parce que jamais « ledit art n'avoit esté mis au nombre des mesliers méchaniques ». Les métiers mécaniques étaient alors métiers de roturiers, ils étaient dédaignés.

De tous temps la machine a fait baisser le prix des produits. C'est ce qui arriva pour les livres. Un Tacite ne se vendait plus que 8 sous, et un Virgile 3 sous; un Montaigne valait 6 sous. Pourtant on cite un imprimeur qui hasardait GO, 000 livres (valeur intrinsèque, 186,000 fr., peut-être plus de 1,100,000 fr. d'aujourd'hui) dans l'édition d'une glose de la Bible en sept volumes. On n'était pas encore au livre à 3 fr. 50 !

Le privilège royal d'imprimer, faveur au début, resta une obligation jusqu'à la Révolution1.

Profondément transformée par l'application de la machine, l'industrie du livre à son tour modifia complètement les conditions intellectuelles de la vie. L'invention de Gutenberg devait avoir une portée incalculable.

1. C'est sous François Ier, dès 1521, que le nombre des imprimeries, lut limité. Une foule de règlements restrictifs entrava cette industrie jusqu'en 1791. Elle ne jouit pas longtemps de la liberté. Un décret du 5 février 1810 fixa le nombre des imprimeurs et rétablit les brevets, le ministre de l'intérieur pouvant à son gré les accorder ou les retirer. Ces restrictions ont duré jusqu'à la troisième république. Ce n'est que par la loi du 29 juillet 1881 que la liberté complète de l'imprimerie a été proclamée. Elle exige simplement que tout imprimé porte le nom et l'adresse de l'imprimeur.

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