III. — LA REVOLUTION MONETAIRE
Les trésors du nouveau monde.
Si la découverte des « nouveaux mondes » est impuissante à expliquer seule le bouleversement de l'équilibre économique de la société féodale, elle en a été cependant le facteur essentiel. L'Eldoradoperturba le vieux monde.
Dans le cours du xvi° siècle, dit M. Levasseur, pendant que la rivalité de la France et de la maison d'Autriche, puis les passions et les luttes religieuses, agitaient le monde et occupaient la scène, il s'est produit une révolution économique lente et presque inaperçue dans la première moitié du siècle, rapide et très sensible dans la seconde, préjudiciable aux uns, avantageuse aux autres, incomprise de presque tous, qui modifia profondément les conditions du marché commercial et la fortune des particuliers : la révolution monétaire.
Cette révolution monétaire fut causée par l'énorme et brusque augmentation des métaux précieux. L'Amérique était une mine d'argent, les Conquistadores se ruèrent à sa conquête.
Comme un vol de gerfauts, hors du charnier natal, Fatigués déporter leurs misères hautaines, De Palos, de Moguer, routiers et capitaines Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Gipango mûrit dans ses mines lointaines... Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré.
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans un ciel ignoré, Du fond de l'Océan, des étoiles nouvelles.
(José-Maria de Hérédia, les Trophées.)
C'est vers 1520, alors que le Mexique était aux mains
de Ferdinand Cortez et que Pizarre allait conquérir le Pérou (Cipango), que l'Eldorado fut éventré. Un fleuve d'argent ruissela sur l'Espagne et de là sur l'ancien continent. De 1520 à 1544, la production annuelle de l'argent s'éleva à 90,000 kilogrammes. Dans le premier quart du siècle, les mines n'avaient fourni qu'une moyenne de 47,000 kilogrammes d'argent et d'environ 6,000 kilogrammes d'or. A partir de 1545, les mines d'argent de Potosi au Pérou, de Guanaxato et de Zacatecas au Mexique versèrent en Espagne 100 à 120 millions par an. -Il tomba chaque année plus de 300,000 kilogrammes d'argent et environ 7,500 kilogrammes d'or sur les marchés d'Europe. En un siècle, de 1500 à 1600, la valeur totale du numéraire circulant en Europe monta de 800 millions à 3 milliards 300 millions. D'après M. d'Avenel, « il n'est pas exagéré de le chiffrer à 5 ou 6 milliards dans les premières années du xviie siècle ».
Ces trésors excitèrent les imaginations et les convoitises; vers le milieu du xvie siècle, il souffla un vent de folie; l'Espagne avait la fièvre de l'or, et l'Europe faisait un rêve des Mille et une Nuits.
L'extrême cherté.
Ce rêve ménageait de tristes lendemains.
Quand on se réveilla, ce fut pour gémir sur Y « extrême cherté qui estaujourd'huy en France ». Dès 1527, les fonctionnaires espagnols des Pays-Bas recevaient un supplément de traitement, « à cause de la cherté des vivres qui est à présent ». Au milieu du siècle, les Francs-Comtois, sujets du roi d'Espagne, déplorèrent la cherté « qui règne partout et principalement dans le comté de Bourgogne ».
Que se passait-il donc? Un phénomène économique bien simple, auquel on ne comprenait rien, puisque les rois essayaient d'arrêter la hausse par des ordonnances : par suite de leur abondance, les métaux précieux perdaient de leur valeur, et le pouvoir de l'argent diminuait.
Le pouvoir de l'argent, c'est-à-dire de la monnaie
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d'or aussi bien que d'argent, c'est, dit un spécialiste, M. d'Avenel, « le rapport de la valeur de l'or ou de l'argent d'une, époque à la valeur de l'or ou de l'argent fin d'une autre époque prise pour terme de comparaison. Quelle somme de richesses représentait le kilogramme d'argent de 1300, de 1500, de 1700? Quelle est celle que procure aujourd'hui le même kilogramme d'argent? »
Question difficile, « quadrature du cercle de l'économie politique », a dit Jean-Baptiste Say. Et cela se comprend aisément, car il n'y a point de commune mesure. La journée du manœuvre? La paye du soldat? Le prix du blé? Mais ces valeurs ne sont pas des « constantes », et si l'on table sur le blé, on doit se souvenir que l'homme ne se nourrit pas seulement de pain. Or, les prix des denrées n'ont pas varié dans les mêmes proportions. « Par exemple, le blé vaut à peine aujourd'hui plus du double de ce qu'il coûtait en France dans la période 1351-1375 (9 francs l'hectolitre). Mais le lard vaut maintenant quatre fois, et la viande de bœuf six fois plus. En revanche, le poisson se vendait alors moitié plus cher. Le salaire des manœuvres s'élevait à 90 centimes par jour, c'est-à-dire à plus du tiers de ce qu'il est en 1895, où on l'estime communément à 2 fr. 50, mais le revenu de la terre était six fois moindre, et s'a valeur dix-neuf fois plus basse qu'aujourd'hui. » (D'Avenel.)
Au xvie siècle, le blé valait approximativement 4 francs l'hectolitre en monnaie actuelle dans le premier quart, 7 francs dans le second, 12 dans le troisième, et 20 dans le quatrième. D'autre part, en un temps où les communications étaient difficiles, sa valeur variait beaucoup plus qu'aujourd'hui suivant la région : ainsi en 1527 il valait, d'après M. d'Avenel, 4 fr. 50 l'hectolitre à Marseille, 7 fr. 25 à Albi, 9 fr. 30 à Orléans, et 16 francs à Fontenay- Îe-Comte. Dans les années de grande cherté (1523, 1531, 1551, 1563), il est beaucoup moins cher à Paris que dans le reste de la France. En 1587 il coûte 37 fr. 75 à Paris, et 42 fr. 50 en moyenne dans les provinces. Au
contraire, en 1591, année du siège, il est plus cher à Paris (52 fr. 53) que dans le reste de la France (35 fr.). « Le pouvoir particulier de l'argent sur le blé n'est pas le même que le pouvoir particulier de l'argent sur telle ou telle marchandise, ni que le pouvoir général de l'argent sur l'ensemble des marchandises. Ce pouvoir général n'est autre chose qu'une moyenne de tous les pouvoirs particuliers : chacun d'eux n'étant admis, bien entendu, à influer sur la moyenne qu'à raison de son importance, que dans la proportion même de son rôle dans l'existence du commun des hommes. Il est clair qu'une baisse de moitié sur l'indigo ne compense pas une hausse d'un dixième sur le charbon de terre. » (D'A-
VENEL.)
Malgré les difficultés considérables que présentait ce travail, M. d'Avenel, en tablant sur 60,000 prix (terres, denrées, salaires), a pu établir avec une vraisemblance qui n'avait pas encore été atteinte les variations du pouvoir commercial de l'argent de l'an 1200 à l'an 1800 *.
Voici, d'après ses calculs, les différents pouvoirs de l'argent au xvie siècle, le pouvoir actuel étant pris comme
Unité' De 1501 à 1525 5
Donc, dans le dernier quart du xvie siècle, on achetait
1. Voir son Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général, depuis l'an 1200 jusqu'en l'an 1800, résumée dans la Fortune privée à travers sept siècles.
2. De 1200 à 1500 il avait été de : Et de 1600 à 1760 il sera :
De 1200 à 1225 4 1/2 Del601àl625 3
Voir la Fortune privée, p. 37, et le chap. Ie1', le Pouvoir de l'argent, très intéressant à consulter pour se reconnaître dans les prix d'autrefois.
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en général deux fois moins de marchandises que dans le premier quart avec le même poids de métal précieux. Si l'on compte par livre tournois, les chiffres changent, car l'altération des monnaies au cours du siècle diminua de près de moitié la quantité d'argent fin contenue dans la livre, à tel point que la livre pesait 21 gr. 25 d'argent fin et valait 28 fr. 26 en 1497, alors qu'en 1602 elle ne pesait plus que 9 gr, 84 d'argent fin et ne valait plus que 5 fr. 45; de sorte qu'en l'an 1600 on achetait cinq fois moins de marchandises avec une livre tournois d'argent qu'en l'an 1500. On conçoit quel bouleversement se produisit dans les fortunes pendant le siècle de l'or.
Voilà ce qui explique pourquoi les ordonnances royales se plaignent « du prix excessif à quoy sont venues toutes choses ». Ce n'est pas seulement le prix du blé qui a augmenté, c'est tous les prix.
Un chapeau qui se payait quatre sous en 1501 en vaut 5 en 1598; une pinte de vin passe de 4 deniers à 3 sous, d'un bout du siècle à l'autre; la voie de bois passe de 18 sous 4 deniers à 4 livres 15 sous. En 1402-, la livre de chandelle valait 1 sou; elle en vaut plus de 5 en 1589, 7 à la fin] du siècle. A Soissons, les souliers d'hommes valaient 1 fr. 25 (monnaie du temps traduite en monnaie actuelle) en 1492, 1 fr. 35 en 1531,. 2 fr. en 1563, 2 fr. 62 en 1571, 4 fr. 75 en 1598. A la fin du siècle on paye deux fois plus qu'au commencement pour le transport d'une pièce de vin d'Orléans à Paris. L'or et l'argent des mines du nouveau continent augmentaient le prix de la vie dans le vieux monde. En moins d'un siècle, en Espagne, il était devenu sept fois plus élevé qu'au temps de Colomb.