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IV. — RÉVOLUTION SOCIALE

Il résulta de la révolutiou monétaire une véritable révolution sociale, favorable aux uns, douloureuse aux autres.

C'est la noblesse qui fut atteinte, et parmi elle surtout les gentilshommes propriétaires qui n'exploitaient pas ou

ne faisaient pas exploiter eux-mêmes, ceux qui vivaient de leurs terres censives ou qui les avaient affermées « à vie ou à trois vies ». Au moment même où leurs revenus diminuaient par la dépréciation et l'altération du numéraire, leurs dépenses s'accroissaient non seulement par la hausse des marchandises, mais encore par les habitudes de luxe et de bien-être qui envahissaient les classes riches. Les revenus de cette noblesse tombèrent au cinquième de leur ancienne valeur relative. Ce fut la ruine.

C'est alors que la haute noblesse de France, d'Espagne, d'Angleterre, où il y avait beaucoup de fermages séculaires, essaya de compenser ses pertes en se vendant à la royauté pour des pensions, des charges, des bénéfices ecclésiastiques; ainsi, par le jeu admirable des causes économiques, Christophe Colomb a servi les intérêts de la monarchie absolue en disposant l'ancienne féodalité à vivre dans une « domesticité dorée » à l'ombre de la royauté. Il a fait mieux : les mines du Pérou ont aidé la Réforme, car, en Allemagne, la haute noblesse, afin d'éviter la ruine, passa dans le camp luthérien pour « séculariser les biens de l'Eglise », c'est-à-dire pour s'en emparer.

Mais la petite noblesse ne put échapper au désastre. Elle dut se résigner à disparaître : en Espagne, à s'en aller chercher fortune au pays de l'or; en Angleterre, à se confondre avec la bourgeoisie, à faire du commerce, en dépit de son amour-propre; en Allemagne, à vivre dans la domesticité des princes et des grands seigneurs; en France, à vendre des terres, qu'acheta la bourgeoisie enrichie.

La bourgeoisie recueillit tous les bénéfices de la révolution qui s'opérait. D'abord, sur les ruines mêmes de la petite noblesse s'éleva une nouvelle bourgeoisie rurale de fermiers, de tenanciers, d'acquéreurs; d'autre part, l'abondance de l'argent et l'extrême cherté des marchandises stimulèrent les affaires et enrichirent commerçants et fabricants.

De grosses fortunes s'édifièrent dans le négoce. Le

LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DU XVIe SIÈCLE 139

commerce d'argent était un des plus lucratifs; c'est pourquoi Fuggerd'Augsbourg, le célèbre banquier de Charles- Quint, laissait après lui la plus grosse fortune du xvie siècle : 6 millions d'écus d'or, ou 2k0 millions d'aujourd'hui, autant que Mazarin un siècle après.

En France, le chevalier de Prat, dont la fortune territoriale s'élait accrue par la hausse des propriétés foncières, laissait environ 36 millions de francs de notre monnaie, qui pouvaient rapporter — à 8,33 p. 100, taux ordinaire de l'époque — trois millions de francs de rente1,

Donc l'accroissement de la fortune mobilière, du capital, et le déplacement de la fortune immobilière se produisaient en général en faveur de la bourgeoisie. Elle marchait vers la puissance et vers sa révolution.

Baisse des salaires.

« Le xvie siècle marque le triomphe des propriétaires fonciers et la déroute des travailleurs, » dit M. d'Avenel; et il appuie cette affirmation sur des chiffres.

1. Les Grandes Fortunes d'autrefois. Dans un chapitre très intéressant intitulé : la Ruine des anciens capitalistes, M. d'Avenel aboutit à cette constatation singulière : que les fortunes anciennes ont toutes été forcément anéanties, mais qu'elles ont été remplacées par des fortunes beaucoup plus grandes, et il cite chemin faisant les plus célèbres fortunes d'autrefois.

« La fortune de Rothschild (plus de 800 millions) demeurera proverbiale, dans les siècles à venir, comme sont demeurées célèbres celle de Salimberni, de Sienne, qui faisait le commerce de l'argent au xin8 siècle, exploitait des mines de métaux précieux, vendait dans de nombreux magasins situés en diverses villes une foule d'objets et d'étoffes en gros et en détail; celle de Philipot, armateur de. Londres sous Richard II, au xive siècle, qui s'emparait en un jour de 15 vaisseaux espagnols; et, à la même époque, celle de Renier Flamand, d'Enguerrand de Marigny, de Marche des Marches et de Pierre Remy, général des finances, pendus tous les quatre à tour de rôle, le dernier laissant à sa mort 1,200,000 livres, ou 52 millions de francs d'aujourd'hui. Elle sera fameuse comme au x\e siècle celle du surintendant Montaigu et de Jacques Cœur, au xvie siècle celle du chancelier du Prat de Fugger, banquier de Charles-Quint et de Henri VIII; ou dans les temps modernes celle de Montauron de Lambert, de Mazarin., de Samuel Bernard -et des frères Paris; comme l'ont été enfin, sous Napoléon et Louis XVIII, celles d'Ouvrard et de Laffitte. » (La Fortune privée à travers sept siècles, p. 140-141.) Il faudrait ajouter que le milliardaire est un produit américain qui n'est pas des plus rares aujourd'hui.

Le journalier qui gagnait 3 fr. 60 (en monnaie actuelle) sous Charles VIII ne gagna plus que 2 fr. 90 sous François Ier, 2 fr. 25 sous Charles IX, et 1 fr. 95 à l'avènement de Henri IV. Le laboureur, à la fin du xvi6 siècle, n'avait ainsi, pour vivre, que la moitié de ce qu'avait eu son aïeul cent ans auparavant. Il n'avait guère plus des deux tiers de ce dont avait joui le moins fortuné de ses pères depuis le milieu du xvi° siècle. Nourri, le manœuvre doit se contenter en moyenne de 90 centimes (sous Henri III), tandis qu'un siècle plus tôt il recevait 1 fr. 80 et que 50 ans avant il touchait 1 fr. 20. Une paye quotidienne de 1 fr. 60, encore assez ordinaire en 1510, est tout exceptionnelle en 1545 pour un journalier nourri; le seul à qui nous la voyons accordée à cette date doit, en retour, un service particulièrement pénible : il soigne les pestiférés à Montélimar.

Le domestique de ferme qui gagnait 306 francs en 1500 n'en gagne plus que 150 en 1600; celui de la ville, 120 au lieu de 282. Les vignerons ne gagnaient plus que 2 fi\ 50 par jour sans nourriture en 1600, après avoir gagné 3 fr. 85 en 1550, 3 fr. 50 au xive siècle et 4 fr. 50 au temps de Louis XI. Le salaire des jardiniers à la journée avait passé de 3 fr. 50 au xne siècle à 2 fr. 10 au xvie siècle.

A la fin du xve siècle, le salaire annuel du journalier pour 250 journées de travail équivalait au revenu de

32 hectares de terres labourables; en 1600 il ne représentait plus que le revenu de 9 hectares et demi. De 1451 à 1475, ledit journalier aurait pu acheter avec le prix de sa journée 18 litres 40 de blé ou 25 litres de seigle : il n'en achetait plus que 3^190 ou 5 en 1576-1600, de même qu'il ne pouvait plus acheter que 1 kilo 8 de bœuf au lieu de 3 kilos 3. Mais l'ouvrier ne mangeait ni pain blanc ni bœuf; il mangeait du pain noir et du porc.

Tous ces chiffres, calculés par M. d'Avenel d'après le pouvoir d'achat de la monnaie, indiquent la baisse du salaire réel. Or, le salaire nominal avait augmenté, intrinsèquement, d'un bon tiers. Mais pendant qu'il montait de

33 p. 100, le prix de la vie doublait. C'est là une preuve historique de ce que le salaire réel n'est qu'un quotient; c'est le rapport du salaire exprimé en monnaie au coût de la vie suivant le lieu et l'époque. Au xvic siècle, le salaire nominal montait sans doute, mais beaucoup moins vite

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