III. — LES « BÉQUILLES » DE GOLBERT
Le colbertisme.
Un historique, même très rapide, de l'industrie française au temps de Colbert ne peut garder le silence sur ce que l'on a appelé le colbertisme. Or, le colbertisme, relatif d'ailleurs au commerce comme à l'industrie, n'est pas seulement caractérisé par le système des manufactures royales, mais encore par celui de la réglementation industrielle et de la protection douanière.
Le colbertisme — qui existait avant Colbert, puisque ni la manufacture royale, ni les règlements de fabrication, ni les douanes, n'étaient des nouveautés — paraît avoir été défini par Colbert lui-même dans un mémoire adressé en 1653 à Mazarin : « Il faut rétablir ou créer toutes les industries, même de luxe, établir le système protecteur dans les douanes, organiser les producteurs et les commerçants en corporations, alléger les entraves fiscales nuisant à la population, restituer à la France le transport maritime de ses produits, développer la marine militaire pour protéger la marine marchande. »
Telle fut, en effet, la politique économique de Colbert. Le colbertisme n'est donc pas, comme on se le figure en donnant au mot un sens péjoratif, la protection à outrance et la réglementation minutieuse, tatillonne et étouffante, c'est un vaste plan économique, sur lequel reposent, avec l'industrie, les finances, le commerce, la marine et les colonies.
Les règlements de fabrique.
Colbert était convaincu que, pour favoriser les progrès de l'industrie et de l'exportation, il fallait assurer la bonne fabrication contre la fraude, la négligence ou l'ignorance, par des règlements précis et sévères, établissant, surtout pour les tissus, l'uniformité des produits du même nom.
C'est ce qui apparaît dans le préambule de l'ordon-
nance sur la fabrication des étoffes : « Nous désirons remédier autant qu'il est possible aux abus qui se commettent depuis plusieurs années aux longueurs, largeurs,, force et bonté des draps, serges et autres étoffes de laine et de fil, et rendre uniformes toutes celles de même sorte, nom et qualité, en quelque lieu qu'elles puissent être fabriquées, tant pour en augmenter le débit dedans et dehors notre royaume, que pour empêcher que le public ne soit trompé. »
Voilà pourquoi la royauté absolue, voilà pourquoi YÉtat-Providence se mit à mesurer la longueur et la largeur des pièces d'étoffe, les dimensions des lisières, à compter le nombre des fils de la chaîne, à surveiller le mode de fabrication. Un petit exemple : « Tous les draps, façon d'Espagne, blancs, gris et meslez, seront faits de la largeur d'une aulne et demie avec les lizières, lesquelles lizières ne pourront excéder deux pouces de large, et la pièce aura vingt-une aulnes de long. »
Même esprit, quoique un peu moins minutieux, dans la réglementation de la soierie et des toiles. Les fabricants, sous peine d'amende et de confiscation, durent changer leurs métiers pour les adapter aux nouvelles conditions de fabrication.
Golbert a poussé si loin la manie de la réglementation, qu'après deux ordonnances sur la teinture, il publia en 1671 une Instruction générale en 317 articles a pour la teinture des laines de toutes couleurs et pour la culture des drogues et ingrédiens qu'on y emploie », véritable « manuel du teinturier », où les teinturiers sont distingués en « teinturiers de grand et bon teint » et « teinturiers de petit teint », où les couleurs sont classées et analysées, où se mêlent à la technique du métier, minutieusement exposée, des hypothèses bizarres et des rêveries d'alchimiste. « Le noir, disait V Instruction, peut être comparé à la nuit et à la mort, puisque toutes les autres couleurs se brunissent et s'ensevelissent dans le noir; mais comme la mort donne la fin à tous les maux de la vie,
il est aussi nécessaire que le noir donne la fin à tous les défauts des couleurs qui arrivent par le manque de teinturier ou de l'usage qui change suivant le temps et le caprice des hommes... ! »
Inspecteurs du travail.
Pour assurer la publication et l'exécution des règlements, Colbert institua des « commis généraux des manufactures », véritables « inspecteurs du travail » chargés, comme ceux d'aujourd'hui, de faire appliquer les lois de l'Etat, avec cette différence qu'autrefois c'étaient des lois de fabrication, tandis qu'aujourd'hui ce sont des lois <( ouvrières ».
Ces inspecteurs devaient indiquer les industries à créer ou à perfectionner, encourager les fabricants, provoquer la formation des métiers en communauté, visiter les étoffes sur les foires et rédiger des rapports sur les questions industrielles. Ils avaient sous leurs ordres les préposés à la marque.
La marque.
La marque était obligatoire. Elle était apposée après visite. La visite avait lieu à domicile, à la halle, au siège de la communauté ou à l'hôtel de ville, au bureau des gardes-jurés. Un sceau de plomb indiquait que l'étoffe était conforme aux règlements.
' Le sceau portait ordinairement d'un côté le nom et les armes de la ville, de l'autre : « Louis XIV, restaurateur des manufactures de France. »
La marque officielle n'était pas la seule qui figurât sur une pièce d'étoffe : il y avait aussi celle du tisserand, celle du teinturier et celle du fabricant.
La « marque foraine » était imposée aux forains, soit en foire, soit au bureau des gardes-jurés.
Un règlement autorisa les gardes-jurés à pratiquer des saisies hors des villes, chez les tisserands des campagnes. Il ne faudrait pas croire, pourtant, que le droit de visite fût alors exercé partout.
Au carcan!
Quand il y avait contravention, les « visiteurs » dressaient procès-verbal. Ordinairement, l'affaire était portée ensuite devant le maire et les échevins; cependant la juridiction variait suivant les localités. On faisait appel des jugements rendus, soit au Parlement, soit au conseil d'Etat.
Les pénalités étaient sévères : à chaque ligne, l'amende et la confiscation. On alla jusqu'au pilori, jusqu'au carcan, inclusivement. Un fabricant fut mis au pilori comme un voleur pour avoir fabriqué, selon le goût de sa clientèle sans doute , un genre d'étoffe non prévu par les règlements !
Et c'est en 1670 que fut rendu le fameux arrêt du carcan : « Le^ étoffes manufacturées en France qui seront défectueuses et non conformes aux règlements, seront exposées sur un poteau de la hauteur de 9 pieds, avec écriteau contenant le nom et le surnom du marchand ou de l'ouvrier trouvé en faute; lequel sera posé devant la principale porte où les manufactures doivent être visitées et marquées, pour y demeurer les marchandises jugées défectueuses, pendant deux fois vingt-quatre heures;... ensuite Coupées, déchirées, brûlées ou confisquées... Le marchand ou l'ouvrier qui seront tombés pour la seconde fois en faute, seront blâmés par les maîtres et gardes ou jurés de la profession en pleine assemblée du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau... et pour la troisième fois mis et attachés audit carcan avec des échantillons des marchandises sur eux confisquées, pendant deux heures»
Il est douteux que cette peine ait été appliquée aux hommes; il était déjà assez grotesque de condamner au carcan des pièces d'étoffe !
D'ailleurs des infractions étaient tolérées, quand elles ne nuisaient pas à la bonne fabrication, et les pénalités, comme les règlements, souvent inapplicables, restaient inappliquées. On dit que ce n'est pas sans chagrin qu'à la fin de sa vie Golbert apprit que dans presque toutes les provinces les étoffes n'avaient pas la qualité prescrite par les règlements, — preuve qu'on ne fabrique pas plus
des tissus avec des ordonnances qu'on ne fabrique « du pain avec des lois ».
Telle est l'histoire, très abrégée, des béquilles de Colbert. C'est ainsi qu'il désignait les règlements et les privilèges « temporaires » de l'industrie : il sentait peutêtre que le caporalisme industriel est en marge de l'évolution économique.