IV. — APRÈS COLBERÏ
Survivance du colbertisme.
« On dit que si M. Colbert vient à mourir, écrivait Guy Patin en 1671, il faut dire adieu à toutes les manufactures qu'il a fait établir en France. » Il en périt, mais elles ne périrent pas toutes. On en créa d'autres, dont la plus importante est la manufacture de glaces de Saint- Gobain (1693).
La réglementation à outrance continua; c'était le système industriel de la monarchie absolue. La réglementation, d'ailleurs, appelle la réglementation, car le progrès la dépasse : en 1688, nouvelle instruction générale sur la teinture, plus longue encore que celle de Colbert! Les intendants eux-mêmes élaborèrent des règlements pour les provinces. On vit M. de Basville fixer le poids maximum des couvertures de laine, et l'intendant de Provence interdire l'emploi de la poussière de cochenille. En 1686, défense d'imprimer en France des toiles blanches, sous peine de prison; interdiction, puis autorisation à la compagnie des Indes d'importer des toiles peintes : on fluctuait de la prohibition à la liberté. Les inspecteurs se lassaient d'exiger l'application des règlements : souvent les jurés annonçaient secrètement aux fabricants l'arrivée prochaine de l'inspecteur, et l'on dissimulait les produits qui n'auraient pu être brevetés parle gouvernement.
En 1700, une ordonnance créa le Conseil de commerce, dont Colbert s'était inspiré, et qui dura jusqu'à la fin de la monarchie.
Autre création très importante : les chambres de commerce. Celle de Marseille existait depuis 1650. De 1700 à 1710, huit chambres nouvelles furent ouvertes à Dunkerque, Lyon, Bordeaux, Rouen, la Rochelle, Bayonne, Toulouse, Montpellier. Les membres étaient élus ou désignés d'office. Placés sous l'autorité de l'intendant, ils devaient correspondre avec le Conseil de commerce et lui adresser des mémoires « concernant les propositions qu'ils auraient à faire sur ce qui leur paraîtrait le plus capable de faciliter et augmenter leur commerce, ou leurs plaintes de ce qui peut y estre contraire ».
Décadence de l'industrie : révocation
de l'édit de Nantes,
Deux ans après la mort de Colbert, l'industrie française était frappée d'un coup dont elle ne se relèvera pas de longtemps, par la révocation de l'édit de Nantes. Cette révocation apparaît, au point de vue économique, comme une des plus graves fautes de la monarchie absolue.
Depuis vingt ans déjà, les protestants étaient en butte à des vexations; on les avait exclus de toutes les professions libérales, de beaucoup de métiers (apothicaires, épiciers, imprimeurs, libraires, lingères, etc.). Voulaient-ils fuir la persécution et, plus tard, les dragonnades : on défendait aux gens de métier d'émigrer, sous peine de galères à perpétuité et d'amende arbitraire de 3,000 livres au moins (1682).
F Malgré ces mesures draconiennes, l'émigration se coulait aux frontières, emportant, comme l'a dit un contemporain, « les secrets de tous les métiers et manufactures de France ». Après l'édit de 1685, ce fut un véritable exode : les malheureux artisans quittèrent en masse la patrie ingrate qui leur refusait une place au soleil.
D'après Vauban, ils étaient 100,000 en 1688; d'après le pasteur Jussieu, 200,000. On a porté le chiffre jusqu'à 300,000 et même à 600,000 pour la période 1660-1675.
Il est difficile d'établir des chiffres exacts. On sait pourtant que 1,200 familles protestantes quittèrent la généralité de Paris, et un millier celle de Soissons, que Meaux et Metz se trouvèrent en partie dépeuplées, que le Dauphiné perdit environ 11,000 habitants, qu'autour de -Reims le nombre des métiers battants fut réduit de moitié, que la généralité de la Rochelle fut dépeuplée d'un tiers, que le nombre des ouvriers de Tours tomba de 40,000 à 4,000. Et ces chiffres ne sont pas suspects d'exagération, puisqu'ils ont été fournis par les intendants de la royauté. On a évalué à plus de 180,000 le nombre d'habitants que perdit la Normandie.
En tous cas, il est certain qu'un grand nombre d'industries, les soieries de Tours et les toiles d'Alençon, par exemple, furent à peu près ruinées. En 1700, le Conseil de commerce en faisait l'aveu : il signalait comme cause de la décadence commerciale « la fuite des religionnaires, qui ont emporté beaucoup d'argent, de bonnes têtes capables et de bons bras par le nombre des ouvriers qu'ils ont emmenés avec eux ». D'ailleurs l'exode continua jusqu'au milieu du xvnie siècle.
Les fugitifs s'en allèrent en Angleterre (60,000, d'autres disent 100,000), en Hollande, en Brandebourg (20,000 à Berlin), en Suisse (23,500 à Zurich), dans les pays Scandinaves, et jusqu'au Gap ou en Amérique (16,000).
La Hollande cessa bientôt de faire venir de France les chapeaux, les draps, peluches, velours1, soies, moires, dont les Français lui apprirent la fabrication.
La même chose eut lieu en Angleterre pour les papiers, les tapis, les toiles fines, les chapeaux, la soie, les taffetas.
L'électeur de Brandebourg attira les émigrants, et voici, d'après Frédéric II, le résultat de cette politique : « On ne faisait dans ce pays-ci, dit-il, ni chapeaux, ni bas, ni serges, ni aucune étoffe de laine; l'industrie
1. C'est un habitant d'Amiens qui créa le fameux velours d'Utrecht; un raffineur de Saumur créa une raffinerie à Amsterdam.
des Français nous enrichit de toutes ces manufactures; ils établirent des fabriques de draps, de serges, d'étamines, de petites étoffes, de bonnets et de bas tissus sur des métiers, de chapeaux de castor, de poil de lapin et de poil de chèvre, des teintures de toutes espèces. Berlin eut encore des orfèvres, des bijoutiers, des horlogers, des sculpteurs. »
C'est à la décadence économique delà France qu'aboutissait la politique religieuse de Louis XIV.
L'industrie et les guerres du grand roi.
Et c'est à la ruine qu'aboutissaient ses interminables et coûteuses guerres.
Trois ans après le désastre industriel causé par la révocation, éclatait la guerre de la ligue d'Augsbourg.
Les intendants ont dit dans leurs mémoires ce qu'était devenue, à la fin de cette guerre, la France de Golbert. Le Hainaut n'exportant presque plus de fers, la Flandre espagnole en achetait en Suède ; la fabrication, si importante autrefois, des sayetteries de Lille était réduite de 1,161 métiers (en 1683) à 397 (en 1697); plus de mille maîtres bourgeteurs y étaient sans travail ou étaient obligés de travailler comme ouvriers; il est vrai que dans le même temps le travail continuait à Roubaix : la fabrique des draps de Menin n'existait plus. En Picardie, la cherté des laines avait arrêté plus du quart des métiers. On ne faisait presque plus de dentelles à Alençon, ni à Aurillac, ni à Sedan. A Mézières, de 100 métiers il ■en restait 8 en activité; à Reims, de 1,812 il en restait 950; Gaen, Elbeuf, chômaient aussi...
A Lyon, à Tours, en Provence, en Auvergne, dans le Maine et le Perche, môme décadence. Les corsaires avaient presque anéanti le commerce de Marseille. Dans les campagnes, la misère était affreuse. La population diminuait, et les impôts montaient avec la dette (environ 17 milliards de notre monnaie, en 1715).
La France devint et resta longtemps le « grand hôpital désolé et sans provision » dont pariait Fénelon dans sa lettre à Louis XIV.
OlUGINES DE LA GRANDE INDUSTRIE 169
L'ouvrier de fabrique au dix-septième siècle.
Enfermé par de hauts murs coupés d'une porte monumentale et surveillée, l'ouvrier était enrégimenté dans les fabriqués comme dans une caserne.
Entrons à la suite de M. Levasseur dans la manufacture de draps d'or de Saint-Maur, où travaillaient ensemble plusieurs centaines de personnes :
Dès la pointe du jour, les ouvriers arrivaient. Ils trouvaient à la porte des seaux d'eau et des torchons, se lavaient les mains, puis se mettaient à leur métier après avoir fait le signe de la croix et adressé leur prière à Dieu. Dans chaque atelier, ou, selon l'expression du temps, dans chaque « boutique », il y avait des valets qui balayaient quatre fois par semaine et apportaient aux tisserands ce dont ils avaient besoin. Ceux-ci n'interrompaient pas leur travail. Ils trouvaient leurs outils, leurs fils d'or et d'argent sous leur main, dans un tiroir dont ils conservaient la clef. Avaient-ils quelque demande à faire : le matin ou au retour du dîner, ils étaient sûrs de rencontrer dans son bureau le commis de la manufacture. N'avaient-ils pas le temps d'attendre, il y avait dans l'atelier une sonnette pour l'appeler.
Pendant le travail, aucun blasphème, aucun propos obscène, aucune raillerie, aucune menace ne devait se faire entendre, sous peine dune amende de 5 à 6 livres ; il était même défendu de raconter des histoires qui auraient distrait les travailleurs. Celui qui frappait son voisin était puni de la peine du talion ou conduit immédiatement devant le juge. Sous aucun prétexte , on ne devait aller d'un atelier dans un autre; le tisserand ne' devait même pas se promener dans son propre atelier. C'était un valet qui faisait les commissions, qui, en hiver, allumait et entretenait le poêle avec le charbon acheté à frais communs parles ouvriers. A midi, la cloche sonnait pour le dîner; à une heure, le travail recommençait et durait jusqu'à six heures. En hiver, depuis le mois de septembre jusqu'au jeudi saint, on veillait de sept à dix heures. Les ouvriers dînaient et soupaient dehors; ils prenaient leur déjeuner et leur goûter dans la fabrique, disposant d'une demi-heure pour chaque repas.
Tout ouvrier qui s'absentait, ne fût-ce qu'une demi-journée, était passible d'une amende de 3 livres. Toute débauche était sévèrement proscrite : là, pas de bienvenue ni de conduite de compagnon. Le moindre détournement d'outil ou de matière première était traité de vol et puni par les juges. L'ouvrier devait payer tous les samedis son hôte, que les règlements autorisaient, en cas de retard,
à saisir hardes et meubles. Enfin, en devenant ouvrier de la manufacture, il devait prêter serment de garder les secrets de fabrication, que d'ailleurs il ne connaissait j amais tous, puisqu'il ne pénétrait que dans un seul atelier. Il s'engageait à avoir une bonne conduite, non seulement à l'intérieur de la maison, mais encore au dehors ; les jours de fête, à assister à la messe, à ne chercher que les divertissements honnêtes et à rentrer avant dix heures dans son logis.
Telle était l'existence, au xvne siècle, de l'ouvrier de fabrique. Il était nécessaire de jeter un coup d'œil sur sa vie, afin de pouvoir la comparer à celle du compagnon de la petite industrie d'autrefois et à celle des- travailleurs de nos grandes usines modernes. On aperçoit ainsi la vie ouvrière et industrielle à trois époques et sur trois plans différents; l'histoire mesure aux étapes de la production le chemin parcouru.
I. — Géographie industrielle; le «ventre » de la France; les tissus : lainages, lin et chanvre, fils et toiles, la soie, le coton, la tapisserie, la dentelle, la passementerie, les bas; pour le vêtement; les mines et la métallurgie; la céramique et les industries de l'ameublement; papeterie et imprimerie.
II. — Origines de la concentration industrielle; les grandes villes industrielles : Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Orléans; la mort de Versailles ; la grande industrie : une grande manufacture ; les usines à feu et les forêts ; les mines d'Anzin ; un contrat de société industrielle au xvme siècle; la petite industrie.
III. — Les premières plaintes contre les machines : curieuses doléances des ouvriers de Caen : l'écho de ces plaintes au siècle de la vapeur.