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I. — GÉOGRAPHIE INDUSTRIELLE

Avant d'entrer dans la période révolutionnaire qui ouvre le siècle de la vapeur, faisons un voyage rapide à travers la France industrielle de 1789. Gela nous permettra de mesurer le chemin parcouru depuis le moyen âge

1. V. Levasseur, État de l'industrie au dix-huitième siècle, Géographie industrielle de la France en 1789; Tableau général du commerce (1789-90), par Gournay. G. Martin, la Grande Industrie en France sous le règne de Louis XV, où l'auteur a donné une intéressante statistique de l'industrie au xvme siècle. On trouvera au Conservatoire des arts et métiers la carte industrielle de la France en 1789, qui a figuré à l'Exposition universelle de 1889. Il y a également la carte industrielle de la France en 1889.

et d'apprécier plus tard les progrès considérables réalisés par l'industrie française au cours du xixe siècle.

Le ventre de la France.

La France mangeait beaucoup. Si le peuple mourait parfois de faim, s'il vivait « de pain noir, d'eau et de racines », les riches bourgeois adoraient les repas plantureux, les grands, les fins soupers, et la cour, les festins succulents. Le temps n'était pas bien loin où Louis XIV, dont le royal appétit est demeuré célèbre, engloutissait négligemment la part du lion.

Aussi les « métiers de bouche » occupaient-ils, alors comme aujourd'hui, un très grand nombre de personnes qui vivaient de l'appétit des autres. L'agriculture était toujours la « mamelle de la France » ; elle fournissait les produits que transformait l'industrie : céréales, viande, légumes, fruits, vin, cidre, huile, etc. Parmi les industries alimentaires, les unes étaient rurales (moulins à farine, moulins à huile, laiteries, fromageries, etc.), les autres urbaines, exercées par les boulangers, bouchers, charcutiers, cuisiniers, pâtissiers, hôteliers, etc. Les fines bouches d'autrefois affectionnaient les viandes rôties. Nous avons parlé des rôtisseries. Elles étaient nombreuses. Ces petites industries locales très florissantes avaient enrichi bien des maîtres.

On fabriquait de la bière dans le Nord, à Metz, Charleville, Lunéville, Caudebec, etc., du vinaigre à Orléans, de l'eau-de-vie dans tous les pays vignobles où l'on pouvait tromper les ordonnances qui interdisaient la distillation du marc de raisin.

On avait déjà la moutarde de Dijon, le pain d'épices de Reims, les confitures de Paris, Rouen, Bar-le-Duc, Verdun; le chocolat de Paris et des ports (Nantes, Bayonne).

Le sucre de canne, importé de la Martinique et de Saint- Domingue, était raffiné sur les côtes (Nantes, la Rochelle, Rouen, Dunkerque, Bordeaux, Marseille), et à l'intérieur dans le Nord, à Lille, à Paris, surtout à Orléans, d'où

sortait le tiers du sucre raffiné en France (valeur totale, 30 millions de livres). Il était très cher : dans les armoires de la petite bourgeoisie, on le conservait précieusement comme un médicament.

L'art des conserves n'était pas poussé, comme aujourd'hui, jusqu'au raffinement. Les paysans salaient du lard, les ports salaient de la morue, les hôteliers fumaient d'appétissants jambons; ceux de Mayence sont restés célèbres, célèbres aussi ceux de la Calabre, dont l'histoire héroï-comique de l'un d'eux sera contée plus tard par Paul-Louis Courier.

Le Havre, Dieppe, Dunkerque, Strasbourg, Lille, etc., possédaient des manufactures de tabac. Priser, au xviir9 siècle, était un geste aristocratique.

Tous ces produits étaient consommés en grande partie sur place, car les transports étaient lents et rares. Pourtant on expédiait au loin des grains, des légumes secs et même de la marée. Paris et la cour absorbaient beaucoup de poissons de mer : on sait que le fameux Vatel de Fouquet s'était passé une épée au travers du corps parce que « la marée » qu'il attendait du Havre n'arrivait pas à temps.

Les tissus.

Au xvme siècle, l'industrie textile était, comme aujourd'hui encore, la reine des industries françaises, exception faite des industries alimentaires. On tissait la laine, le lin, le chanvre, la soie, le coton; on faisait des filés, de la tapisserie, de la dentelle, de la bonneterie, de la corderie.

Lainages. — Parmi les industries textiles, celle des lainages était la plus ancienne et l'une des plus importantes. Une statistique officielle de l'an III établit qu'avant la Révolution la fabrication des étoffes de laines occupait plus de 594,000 ouvriers, faisait battre près de 68,500 métiers et fournissait près de 2,607,000 pièces, dont les quatre cinquièmes en laines de France (de Picardie, Flandre, Normandie, Champagne, Brie et Beauce,

Berri, Dauphiné, Quercy, Languedoc) et un cinquième en laines étrangères (espagnoles ou anglaises).

Ces étoffes étaient de qualités bien différentes et portaient des noms divers, dont le souvenir s'est transmis jusqu'à nous : le droguet (pure laine, ou laine et fil) croisé ou non croisé; la serge, le cadis, serge légère en usage dans le Midi; le molleton, le cordelat, la tiretalne, lainages à bon marché; le tricot, grosse serge fabriquée au village de Tricot, en Picardie; la sayette, étoffe de laine peignée^ parfois mêlée de soie; le bouracan, étoffe assez grossière pour manteaux; le camelot, avec chaîne de fil et trame de laine, etc.

Près de 200 villes fabriquaient des draperies, et dans presque toutes les provinces, dans presque toutes les campagnes, l'hiver, les métiers battaient dans les chaumières.

Principaux centres de production : 1° la Normandie, avec Elbeuf (dont les 80 fabricants faisaient annuellement près de 10 millions d'affaires en draps ordinaires), Louviers (3,000 à 4,000 pièces de draps fins par an), les Andelys, Rouen, Darnétal, etc.

2° La Picardie, où la valeur totale des lainages était estimée à près de 18 millions et demi de livres et dont les grands centres étaient : Abbeville avec la célèbre manufacture royale de Van Robais, Amiens, le groupe d'Aumale, Grèvecœur et Tricot, etc., en tout 15,200 métiers produisant 140,000 pièces environ (un peu moins d'une pièce par métier et par mois).

3° Le Nord avec Lille, Roubaix, Tourcoing, Douai, Baiileul, etc.

4° La Champagne avec Châlons , Reims, Rethel , Troyes, et surtout Sedan, qui était la plus célèbre fabrique de draps fins en laine d'Espagne et qui possédait 25 fabriques employant plus de 10,000 personnes et faisant battre plus de 700 métiers. On disait que les Ardennes occupaient, Sedan compris, plus 40,000 personnes.

6° Le Languedoc, pays de moutons, était toujours une des patries des lainages. Il exportait dans le Levant (57,838 pièces en 1786).

Donc, en 1789, la France était encore « fondée sur draperie », comme la Flandre du moyen âge.

Lin et chanvre ; fils et toiles. — Si la draperie avait la palme de l'ancienneté , l'industrie du chanvre et du lin avait celle de la quantité. Le lin et le chanvre étaient cultivés en Flandre, en Picardie, en Bretagne, dans le Maine, l'Anjou, le Dauphiné, le Languedoc, l'Auvergne, la Gascogne, alors qu'aujourd'hui le lin a presque entièrement disparu du Nord et que le chanvre s'est cantonné dans l'Ouest, d'où il disparaît d'ailleurs peu à peu.

On filait à peu près dans toutes les campagnes : chaque bergère avait sa quenouille, et chaque chaumière avait son rouet. Certaines régions (la Flandre, la Picardie, la Normandie, le Dauphiné) filaient non seulement pour l'usage local, mais encore pour le commerce.

On tissait les toiles de lin en Flandre, Picardie, Béarn; celles de chanvre dans l'Ouest, qui était au premier rang, dans le Dauphiné, l'Auvergne, etc., en général dans tous les lieux de production.

La Bretagne était couverte de métiers; le voyageur d'aujourd'hui les entend battre encore dans des caves ou des maisons très pauvres. Laval était le grand marché de l'Ouest. Cholet était renommé pour ses mouchoirs, la Normandie pour ses rubans de fil, Rouen et sa banlieue pour la quantité et la variété de ses toiles (il passait annuellement aux bureaux de visite de la généralité entre 120,000 et 670,000 pièces de toile). En 1756 on évaluait à 5 millions de livres la valeur des toiles tissées dans le Maine, à près de 650,000 livres dans l'Anjou.

Dans la région du Nord, Saint-Quentin occupait 60,000 fileuses et 6,000 tisserands, excellait dans les batistes, les linons, les gazes, la blanchisserie; Noyon fabriquait surtout le linge de table; Guise possédait la manufacture royale de l'Echelle (1769); Lille vendait

pour 8 à 9 millions de livres de fils, un million et demi de toile. Le vert des prés flamands était piqué de blanc par les tissus qui blanchissaient : toiles fines de Hollande, batistes et, linons en lins fin-s de Hainaut, tissus fabriqués à Cambrai, Douai, Menin, Hazebrouck, Bailleul, Valenciennes, Merville (manufacture royale de linge de table), Armentières, qui n'était pas alors, comme aujourd'hui, la reine du monde entier pour la toile.

En dehors de ces grands centres : Troyes et Bar-sur- Aube en Champagne; Bar-le-Duc, Epinal en Lorraine, Colmar en Alsace (Alsace-Lorraine, 200,000 pièces par an); Tarare en Beaujolais; dans le Dauphiné, Grenoble, Saint-Marcellin, Bomans, Voiron, qui fabriquaient pour 1,400,000 livres de toile, vendues dans la Provence et le Languedoc1, etc.

La soie. — Parmi les industries textiles, la soierie occupait le troisième rang. Lyon était la cité de la soie. Pour elle, la vallée du Bhône, la Provence et le Languedoc, l'Italie et le Levant élevaient les vers à soie. Il faut renoncer à citer le nombre des métiers : les chiffres varient de 7,500 métiers (en 1739) à 16,000 indiqués par un Lyonnais, ou bien 18,000 ou 19,000 suivant d'autres. - D'après M. Godart (l'Ouvrier en soie), Lyon employait dans la soie 21,866 personnes en 1786 et 18,821 en 1788. Là s'affirment les mêmes différences, puisqu'un mémoire de la chambre de commerce accuse 48,500 personnes pour l'année 1739 et 60,000 pour l'année 1753 ; il est vrai que cette époque était l'âge d'or des soieries. Mme de Pompadour n'avait pas encore lancé la mode des toiles peintes, et la grande fabrique était en pleine activité pour satis-

1. Voici un aperçu des prix d'après le tarif maximum : à Paris, la toile de chanvre valait de 1 livre 18 sous à 2 livres 13 sous l'aune; la toile de ménage, de 2 livres 3 sous à 3 livres 3 sous; la toile fine de Laval, 5 livres 8 sous; la toile de chanvre de Guingamp, 1 livre 10 sous; celle de Saint-Brieuc, 2 livres 10 sous; le linon de Péronne valait jusqu'à 20 livres; la douzaine de serviettes, de 24 à 75 livres, suivant la qualité. (Biollay, les Prix en 1100 • Levasscur, t. II, 686.)

On voit que les prix, grâce a la grande industrie, ont considérablement diminué au cours du dix-neuvicme siècle.

faire aux exigences du luxe de la cour et des bourgeois cossus. On a pu évaluer à 86 millions de livres la valeur des soieries lyonnaises au milieu du xviii6 siècle. En 1786, on l'estimait à 60 millions, et à 60 millions également la valeur des teintures et apprêts. Ces chiffres énormes mesurent l'importance qu'avait conservée, à la veille de la Révolution, la brillante industrie des soieries lyonnaises.

Dans la région de Lyon, les paysans des environs de Saint- Etienne et de Saint -Chamond fabriquaient des rubans de soie pendant huit mois; ils ne travaillaient que quatre mois aux champs. Un nouveau métier importé de Suisse permettait de tisser plusieurs rubans à la fois. L'industrie des rubans produisait annuellement une valeur d'environ 10 millions de livres.

Enfin, Tours, où Louis XI avait acclimaté l'industrie de la soie, où l'on avait compté jusqu'à 6,000 métiers au temps de Louis XIII, gardait encore, avec 1,000 à 1,500 métiers, un reste de son ancienne importance.

Industrie de luxe, soumise aux fluctuations de la mode, à la concurrence des toiles peintes pour les vêtements, à celle des papiers peints pour les tentures d'appartements, l'industrie de la soie, quoique en décadence, n'en restait pas moins, en 1789, une des richesses de la France, rapportant 125 millions de livres s'il faut se fier à d'incertaines évaluations, et plus nettement localisée que l'industrie du chanvre et du lin *.

Le coton. — L'industrie cotonnière était la plus jeune des industries textiles. Elle est vraiment née en France au xvme siècle, car il faut compter pour rien les cotons du Levant, que filaient mélancoliquement les fuseaux et les rouets du temps jadis, et pour peu de chose les

1. Quelques prix : à Lyon, l'aune de soie peluche coûtait 18 livres en 1790; le velours coupé, 15 livres; le taffetas, de 5 livres 10 sous à 7 livres 3 sous; le satin, de 3 livres 10 sous à 6 livres 10 sous.

La toile de coton coûtait de 1 livre 10 sous à 6 livres; le coutil, de 1 livre 10 sous à 2 livres 10 sous; le drap de coton, de 4 livres à 7 livres 15 sous; la siamoise, de 2 livres 2 sous à 12 livres; le velours de coton, de 5 livres à 8 livres 10 sous; les mousselines de Chaumont, de 4 livres à 20 livres. (Biollxy, les Prix en 1190.)

vieilles futaines à trame de coton que Rouen, Lyon et Troyes tissaient depuis le xvi9 siècle.

La fabrication des siamoises (du nom des ambassadeurs de Siam, qui, paraît-il, en portaient), à chaîne de fil ou de soie et à trame de coton, à raies et à carreaux, employées pour mouchoirs, rideaux, tabliers, s'était répandue rapidement autour de Rouen au début du xvme siècle. Et Rouen devint le grand centre des cotonnades, des rouenneries. De là, vers 1760, l'industrie cotonnière passa en Picardie et se répandit dans tout le Nord.

La fabrication des indiennes (imitées des cotonnades de l'Inde), ces toiles peintes dont la mode fut lancée par la Pompadour, consomma de grandes quantités de coton. C'est en 1759 que le célèbre Oberkampf établit petitement dans une chaumière, près de Versailles, au bord de la Bièvre, sa manufacture de toiles peintes où il dessinait et imprimait lui-même. Il dut sa vogue à sa curieuse habileté : une dame de la cour avait gâté une robe de l'Inde à laquelle elle tenait beaucoup ; pareil à ce fripier chinois qui reproduisit un jour dans un vêtement neuf la reprise qui illustrait le dos du vieux modèle, Oberkampf fut assez heureux pour copier exactement la robe d'Inde tant regrettée. La renommée fit le reste. ; L'indienne essaima : il y avait trois fabriques à Lille en 1789, il y en avait à Saint-Denis, à Orléans, en Lorraine, en Alsace, à Dijon.

Toutes ces fabriques, celles de fils, de nankins et de velours (Amiens), dévoraient 11 millions de livres de coton, chiffre de l'importation française en 1786.

La tapisserie. — Les tapisseries issues des grandes manufactures des Gobelins , de Beauvais, d'Aubusson (760 ouvriers), de Nancy, de Felletin (300 ouvriers), de Rouen, de Flandre, etc., étaient estimées à une valeur globale de 1,600,000 livres vers 1789. Cette industrie artistique subissait pourtant la concurrence des papiers peints pour les tentures et de la perse préférée par la mode.

La dentelle. — Répandue autrefois dans les campagnes par Colbert, employée à la toilette des nobles et des riches bourgeois, autant qu'à la toilette des élégantes, la dentelle, en 1789, était l'objet d'un commerce actif (production totale, 10 millions de livres tournois environ).

Grands centres : le Velay, qui occupait, dit-on, 40,000 à 70,000 dentellières et qui exportait en Espagne; la Normandie, où le « point de France » d'Àlençon était resté célèbre, fin, ricbe et coûteux; le Nord, où la valenciennes rivalisait avec la dentelle de Bruges; où Bailleul, Armentières, imitaient la valenciennes; où Lille et ses environs occupaient à cette imitation près de 15,000 ouvrières, qui, pour 15 à 20 sous par jour, travaillaient de cinq heures du matin à huit heures du soir1.

La passementerie. — Fabriquée à Lyon, Paris, Sedan, Saint-Chamond, Abbeville, Beauvais, Lunéville, Metz, Thiers, etc., elle produisait, elle aussi, environ 10 millions de livres tournois.

Les bas. — Au moyen âge, ils étaient inconnus; on portait des chausses en drap, analogues au pantalon d'aujourd'hui, et que l'on fabriquait encore en 1789. Ce n'est qu'au xvie siècle que les bas furent mis à la mode. Au xvne et au xvme siècle, où l'on portait des culottes, ils faisaient l'objet d'un commerce plus considérable qu'aujourd'hui, où l'on porte des pantalons et des chaussettes. On avait commencé par les bas de soie, et continué par les bas de laine et les bas de coton. Les bas de laine ou bas d'estame étaient les plus répandus. En 1789, on estimait à 8,500 le nombre des métiers à bas en Picardie, à 50,000 le nombre de personnes employées dans cette industrie, et à 5,200,000 livres la valeur des bas produits dans cette province. La Normandie, l'Artois,

1. Aujourd'hui on peut voir à Bruges et à Ostende des cols en dentelles de 300 francs, des garnitures de robes de 1,500, 2,000, 6,000, et jusqu'à 12,000 et 15,000 francs, dont les malheureux artistes ont gagné, dans les campagnes flamandes, 15 sous pour une longue journée de travail. C'est, comme autrefois, une industrie rurale commandée par des « urbains ».

les Ardennes, la Lorraine, la Champagne, la Beauce, le Poitou, Paris, etc., fabriquaient aussi des bas de laine1.

Pour le vêtement. Il faudrait signaler également la bonneterie de fil, de coton, de soie, et les fabriques de gants et de mitaines, répandues par toute la France; la chapellerie de Paris, la tannerie, la mégisserie, les fabriques de chaussures, disséminées, elles aussi, par toute la France, dans des villes où le commerce des cuirs et peaux subsiste encore actuellement malgré la concurrence étrangère, comme à Moulins, Parthenay, etc. Dans les campagnes, on portait des sabots de bois qui se fabriquaient surtout dans les régions forestières; les fabriques de galoches, près des forêts de Normandie, occupent encore de nombreux ouvriers1.

Les mines et la métallurgie.

En 1789, on estimait à 250,000 tonnes l'extraction de la houille, à 450,000 tonnes la consommation, donc à 200,000 l'importation. Anzin, Maubeuge, Valenciennes, Saint-Etienne, Formigny, Rive-de-Gier, Angers, Graissessac, Garmaux, Alais, la Grand'Combe, possédaient des mines de houille où les procédés d'extraction étaient encore primitifs. On se servait toujours du tour à bras pour monter le charbon. Cependant à la mine de Carmaux (250 pieds de profondeur) on employait une machine à molette mue par deux chevaux. Cette machine montait un seau pendant qu'elle descendait l'autre. Ces grands seaux contenaient environ 800 kilos de charbon. Il y avait aussi une « machine à air » qui marchait à l'aide d'un énorme

1. Quelques prix en 1790 : bas de laine pour hommes, à l'aiguille, 40 livres 13 sous la douzaine; pour femmes, 26 livres 5 sous; bas de métier, pour hommes, 36 livres 9 sous; pour femmes, 26 livres 5 sous; bas de fil, de 44 à 50 livres la douzaine; bas de coton, la douzaine, 43 livres 10 sous. (Levasseur, II, 693.)

2. Prix : bottes, 18, 36 et jusqu'à 60 livres; souliers de Paris pour hommes, 4 ou 5 livres; pour femmes, 3 ou 4 livres; pour enfants, 1 livre 10 sous à 2 livres 10 sous; les gros souliers de province, 8 à 9 livres. Les sabots, à Paris, valaient 6 à 9 sous. (Levasseur, II, 695.)

réchaud qu'on allumait à l'orifice d'un tuyau d'aération pour y déterminer un courant d'air.

On extrayait également les métaux : du plomb à Pontpéan, à Paillaouen, à Pontgibaud, à Sainte-Marie-aux- Mines,àMonistrol-sur-Allier; du cuivre à Saint-Bel, etc.

On traitait le minerai de fer par la méthode catalane, avec le charbon de bois. C'est pourquoi les industries métallurgiques étaient situées non seulement près des mines, mais près des forêts. Principaux centres : la Normandie (Breteuil, Condé-sur-Noireau), le Maine et l'Anjou, le Nord (Hardinghem, Jeumont) , la Champagne (Joinville, Langres, Sainte-Menehould, Saint-Dizier, Vaucouleurs; au total, près de 40 millions de livres de fonte et de 29 millions de livres de fer), les Trois-Evêchés, la Lorraine (une soixantaine de forges), l'Alsace, qui produisait à elle seule presque la moitié de la fonte française, le Nivernais (Imphy, la Charité, Cosnes), le Berri, où les trois forges de Châtellerault appartenaient au comte d'Artois, la Franche-Comté (Baume-les-Dames, Ornans, Poligny), le Lyonnais et le Forez (Firminy, Saint-Julien-en- Jarret), le Dauphiné (Beaucroissanl : fer doux, onze fabriques d'acier), la région des Pyrénées (comté de Foix, Roussillon, Béarn), le Périgord avec Bergerac, le Limousin avec Limoges, la Bretagne, etc.

D'après une statistique officielle, il y avait en France 600 forges qui produisirent, en 1789, 282 millions de livres de fonte, desquelles on tira 196 millions de livres de fer brut.

La fonte ordinaire valait, d'après M. Biollay, 114 à 141 francs la tonne; le fer marchand, 177 à 215 livres; le fer martiné, 230 à 280 livres; la tôle, 320 à 380 livres; l'acier, 172 à 460 livres.

Des aciéries fonctionnaient dans les Vosges, en Alsace, en Lorraine, près de Nemours, à Nantes, à Amboise, où une manufacture royale avait été établie en 1784. Mais la France ne produisait pas assez d'acier pour sa consommation; l'Angleterre et l'Allemagne lui fournissaient le reste.

Autres industries métallurgiques : coutellerie de Langres, Chaumont, Beaune, Moulins (d'où elle a disparu, laissant la rue des Couteliers comme trace de son passage), Thiers, Châtellerault, etc. ,1a serrurerie d'Eu, Abbeville, Escarbotin, Monistrol, Saint-Etienne, Rugles, Saint-Dizier; la clouterie de Condé-sur-Noireau, Limoges, Firminy, Maubeuge, Valenciennes, Briançon, etc. ; la quincaillerie de Saint-Etienne et Charleville, les deux principaux centres, de Lille, Dunkerque, Lyon, Laigle, la Charité, Paris, etc. ; la ferblanterie de Nevers et de Bains (Lorraine); la fabrication des épingles et des aiguilles de Laigle, Rugles (depuis le xne siècle), Limoges, Orléans, le Puy, etc.; les fabriques d'armes de Saint-Etienne, Charleville, Sedan, Maubeuge, Tulle. En 1787, Saint- Etienne avait livré près de 14,000 fusils, 5,000 canons et 9,000 pistolets; les fonderies de cuivre de Romilly, Saint-Bel, Bergerac; la chaudronnerie de Villedieu et de Falaise, etc.

Rattachons à ce groupe d'industries les industries chimiques, les marais salants de l'Océan et de la Méditerranée, la fabrication de la soude (Calais, le Croisic), du vitriol (Honneur, Bolbec, Javel), du vert-de-gris (Montpellier), de l'amidon (Calais, Dunkerque), des parfums et des savons (Lille, Menu, Calais, Rouen, Marseille, qui vendait pour 18 millions de savon vers 1750, etc.).

La céramique et les industries de l'ameublement.

C'est par la petite industrie, en bien des endroits, qu'étaient fabriqués les articles de ménage, la poterie commune, les briques, les tuiles.

Les faïenceries étaient plus localisées. Rouen était renommée pour sa poterie et sa faïence au grand feu, blanche, brune ou bleue, pour ses décors jaunes, verts, violets sur émail blanc, et, depuis la seconde moitié du siècle, pour ses chinoiseries. Il y avait des poteries et faïenceries à Nevers, la Charité, Auxerre, Dijon, Saintes, Marseille (imitation de porcelaine), Moustiers, Ram-

bervilliers, Lille, Bailleul, Armentières, qui imitaient Rouen ; le Havre, qui exportait en Amérique; la Rochelle, qui exportait aux Antilles, ou vendait aux alentours ses faïences à dessins originaux, ou bien imitées de Hollande ou de Saxe; Lu.néville, qui possédait une manufacture royale de faïence et de terre de pipe; Sarrebourg, où se trouvait l'importante manufacture de faïence et porcelaine de Niederwiller, etc.

L'industrie de la porcelaine ne date réellement que de la seconde moitié du xvme siècle. C'est en 1751 que fut créée la manufacture royale de porcelaine qui fut transportée à Sèvres en 1756 et qui devait, par la finesse et le caractère artistique de ses produits, acquérir une renommée universelle. Sèvres eut le monopole exclusif des porcelaines « en d'autres couleurs qu'en bleu et blanc et en camayeu d'une seule couleur » ; il était défendu aux autres fabriques a d'employer de l'or appliqué ou incrusté, comme de faire aucune statue, figure et ornement de ronde-bosse avec de la pâte de porcelaine en biscuit ».

Mais la « manufacture royale de porcelaine de France » ne fabriquait alors que la porcelaine tendre. Ce n'est qu'en 1768 que fut découvert près de Limoges le gisement de kaolin qui permit à la manufacture qu'on installa dans la ville d'imiter la porcelaine dure de Saxe. Vers 1789, la manufacture de Limoges était en pleine activité et jouissait d'une réputation européenne que lui méritaient la solidité de sa pâte et la délicatesse de son décor.

Outre ces deux célèbres manufactures, il y avait encore en 1789 la manufacture royale de Lille (110 ouvriers), les fabriques de Sceaux, Paris, Bourg-la-Reine, Chantilly, Niederwiller, Nancy, Lunéville, Marseille, Bordeaux, etc.

Les verreries, comme les forges, étaient situées près des forêts, car elles brûlaient du bois. C'est pour quoi on trouve les verreries près des forges, dans le Bocage normand, dans le Maine et l'Anjou, dans les Vosges surtout (Baccarat existait déjà), en Franche-Comté (l'Isle,

Champagney). Dans les Cévennes, Epinac, Givors, Rivede-Gier, Oullins, et, plus au sud, la Grand'Combe, brûlaient de la houille. On trouvait également des verreries dans le Midi (Marseille, Béziers, Carmaux), et l'on en trouvait dans le Nord (Lille avait une verrerie royale; Dunkerque fabriquait des vitres et des bouteilles).

Dans cette industrie , la manufacture des glaces de Saint-Gobain mérite une place à part. Fondée en 1693-95 avec un privilège pour la fabrication des grandes glaces, elle pratiquait le coulage à Tourlaville et à Saint-Gobain, le polissage à Paris. Mais, avec les tristesses de la guerre et la misère du royaume, le temps des splendeurs avait disparu; la célèbre galerie des Glaces, à Versailles, était finie. Les glaces étaient un luxe. La vente alla si mal qu'en 1702 la compagnie, qui devait 2 millions, éteignit ses fourneaux. Une compagnie nouvelle racheta les établissements, reçut un nouveau privilège pour trente ans et reprit la fabrication. C'est cette compagnie transformée, dont le privilège avait été plusieurs fois renouvelé, qui assurait en 1789 la fabrication des glaces « à la mode de Venise ». Malgré son privilège, il existait à Rouelles, en Bourgogne, une autre manufacture de glaces, patronnée par le prince de Condé.

L' 'orfèvrerie, la bijouterie, Y horlogerie, étaient localisées à Paris, particulièrement au Palais-Royal. Cependant il y avait à Ferney, dans le Jura, une manufacture royale d'horlogerie, et l'on travaillait aussi l'or, l'argent et les pierres précieuses dans quelques grandes villes, comme Lyon, Bordeaux, Nantes, Rouen, Nancy. On estimait à 10 millions de livres environ la valeur de l'or et de l'argent consommés par ces industries d'art et de luxe.

Le meuble de luxe était également une industrie artistique, surtout depuis le célèbre Boulle. Le faubourg Saint- Antoine, à Paris, en était le centre le plus renommé avec le Louvre. Lyon, Bordeaux, Rouen, Lille, fabriquaient aussi le meuble de luxe. On cotait cet article à l'exportation. L'ébe'nisterie (terme du xvme siècle) pratiquait le

placage d'ébène ou d'acajou, la marqueterie avec des bois de couleur, l'incrustation de nacre et de laque, l'ornementation en cuivre, en argent ciselé. Quant à la menuiserie ordinaire, c'était une industrie locale dont les artisans étaient, en général, organisés en corporation. Quelques villes cependant, Metz et Grenoble, par exemple, étaient réputées pour la fabrication des meubles communs.

On fabriquait des chandelles de suif dans les pays d'élevage, des chandelles de résine dans le Maine et la Bretagne, des bougies au Mans, à Dijon, à Marseille, à Paris, de la cire blanche aux pays des abeilles. L'éclairage avait réalisé quelques progrès. Dans les maisons riches, les lampes perfectionnées remplaçaient la chandelle d'autrefois. En 1766, on usait de la mèche tressée; les lampes d'Argand, à mèche circulaire et double courant d'air, avec cheminée de verre, apparurent à la Comédie française en 1784.

Papeterie, imprimerie.

Le mouvement des idées au xvme siècle favorisa les progrès de la papeterie et de l'imprimerie.

La papeterie fut émancipée en 1763 par la suppression des règlements minutieux qui l'entravaient. Elle s'était établie au bord des eaux pures, à Angoulême, à Limoges, en Auvergne, à Thiers, à Ambert et dans les environs, où l'on comptait plus de 60 moulins à papier; à Annonay, où les frères Montgolfïer, avec des cylindres perfectionnés, fabriquaient du papier qui rivalisait avec le célèbre papier de Hollande; à Bourgoin, à Vizille, à Voiron, en Dauphiné, à Marseille et en Provence (56 moulins en 1770), en Champagne, en Lorraine (Epinal, 26 papeteries), dans l'Ile-de-France, en Brie, à Montargis, à Rouen, en Bretagne, à Rennes, Fougères, Morlaix, etc.

La mode des papiers peints avait suscité une industrie prospère, produisant annuellement une valeur d'environ 8 millions de livres. Il y avait des fabriques de papiers peints à Lyon et aux environs de Mulhouse.

Il serait trop long de citer les villes où les presses d'imprimerie étaient disséminées, car elles étaient très nombreuses. Paris venait en tête, ayant dépassé Lyon, qui, au xvie siècle, était au premier rang et restait alors au second; venaient ensuite Lille, Rouen, Toulouse, etc.

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