II. — ORIGINES DE LA CONCENTRATION INDUSTRIELLE
Cet inventaire très abrégé des industries françaises en 1789 permet de constater un fait curieux, bien souvent signalé par les économistes, ceux de l'école marxiste en particulier, à savoir, la concentration des industries.
Il y a deux sortes de concentrations : la concentration de la plupart des industries dans les mêmes villes, les mêmes régions, les mêmes « centres », et la concentration d'une même industrie dans des établissements de moins en moins nombreux et de plus en plus grands.
Or, ce double phénomène économique, qu'on signale principalement au xixe siècle, s'est manifesté dans le domaine industriel avant la Révolution; il y eut, d'une part, de grandes villes industrielles, de l'autre, de grandes industries, ou plutôt « la grande industrie » et des spécialités, tandis qu'au moyen âge il y avait de tout partout.
Les grandes villes industrielles, Paris. — Il ne faudrait pas croire que Paris vînt alors en tête des grandes villes industrielles. « Considéré comme ville de fabrique, disait Gournay en 1789 dans son Tableau général du commerce, Paris ne peut soutenir aucune comparaison avec Lyon, Rouen et quantité d'autres villes de France; la cherté de la main-d'œuvre s'oppose à ce qu'il s'y établisse des manufactures, hors celles, dont les matières premières sont précieuses ou dont la fabrication demande beaucoup de perfection et le concours immédiat des arts. Mais, considéré relativement aux arts, Paris est une des villes du monde qui fournissent les objets les plus précieux au commerce. »
Et, en effet, même la grande industrie est à Paris une industrie d'art : les deux manufactures royales de tapis des Gobelins et de la Savonnerie, la manufacture royale de Glaces du faubourg Saint-Antoine, qui polissait les glaces coulées à Saint-Gobain et occupait plus de 600 ouvriers, la manufacture de draps fins du faubourg Saint- Marceau, les meubles artistiques du faubourg Saint- Antoine.
Quant à l'orfèvrerie et à la bijouterie, c'étaient des industries bien parisiennes. L'horlogerie aussi : on fabriquait en France, dit-on, plus de 100,000 montres par an, et le plus grand nombre à Paris; on exportait.
Autres industries du Paris de 89 : galons d'or, gazes, passementeries, couvertures de laine, perles fausses, dentelles noires, soie, chapeaux divers qu'on exportait, bas de fil et de coton, les modes, pour lesquelles « les marchands et ouvriers de Paris sont les premiers législateurs de l'Europe », bronzes d'art, candélabres, lustres, porcelaine, papiers peints, coutellerie, fourrures et pelleteries, lingerie, tabletterie, parfumerie, instruments de physique et d'astronomie, imprimerie, gravure, etc., bref, un peu de tout.
Lyon. — Si Paris était la ville la plus peuplée (600,000 habitants), Lyon était la ville la plus industrielle. La population vivait de la soie et de l'imprimerie. Lyon fabriquait aussi la chapellerie, les indiennes, les papiers peints, la draperie, la teinturerie, la bonneterie, la cordonnerie, la quincaillerie. En 1789, la misère était grande à Lyon, car, ainsi que nous l'avons dit, la mode avait délaissé la soie pour les tissus anglais, et plus du tiers des métiers étaient arrêtés; l'impuissante charité essayait de calmer les douleurs du chômage.
Marseille. — Marseille était à la fois un grand port et une grande ville industrielle : il est impossible de séparer son commerce de son industrie. Il en est de même de Bordeaux et de Nantes. Marseille était en relations avec tout le monde méditerranéen, surtout avec le Levant.
On comptait à Marseille plus de 250 armateurs, qui assuraient les communications même avec l'Amérique. Marseille faisait un commerce de 300 millions : 150 pour l'exportation, 150 pour l'importation. Elle exportait surtout les vins de la Provence et les draps du Languedoc.
Son commerce considérable avait suscité la création, dans la ville même, de nombreuses et parfois puissantes industries. Elle avait enlevé à Gênes la fabrication du savon, à Livourne la préparation du corail; elle rivalisait avec les pays barbaresques pour les peaux et la maroquinerie. Elle fabriquait aussi de la passementerie, des étoffes de soie brochées d'or et d'argent, des toiles peintes, tapis, bas, bonnets de laine, chaussures, des produits chimiques, de l'amidon, des bouchons de liège; elle raffinait le sucre et le soufre, avait des tuileries, salaisons, verreries, faïenceries, chapelleries (la chapellerie avait occupé jusqu'à 1,200 ouvriers : 800 hommes et 400 femmes).
Dans son rapport au comité de commerce de la Constituante, le député Meynier dit que Marseille occupait 80,000 ouvriers. Cette grande activité commerciale et industrielle avait fondé des fortunes énormes, dont la bourgeoisie était fière.
Bordeaux. — Il en était de même dans le grand port de l'Atlantique à Bordeaux. Le commerce des vins et des denrées coloniales ne lui suffisait pas. Bordeaux possédait 16 raffineries de sucre de Saint-Domingue qui brûlaient annuellement près de 4,000 tonnes de charbon. Il y avait des distilleries, vinaigreries, corderies, des fabriques d'indiennes, de bas, de faïence, de verres à vitres et à bouteilles : industries fondées en général par des étrangers. L'industrie était cosmopolite comme le commerce. Il venait des producteurs de Hollande, de Flandre, d'Allemagne, de Portugal, de Venise, d'Irlande, des Cévennes, du Languedoc.
A partir de 1730, le commerce est si actif que Bordeaux se met à construire des navires avec des bois ve-
nus du Nord, de Liège, de Dantzig, de Suède. « En 1754, dit M. Camille Julian dans son Histoire de Bordeaux, il fut lancé 14 navires, et 16 en 1756. » Et il indique les noms des constructeurs et des armateurs, qui sont autant de représentants de cette bourgeoisie riche et puissante qui allait faire la Révolution.
Nantes. — Voici un autre port qui était en même temps une cité industrielle. Nantes raffinait le sucre (il faut remarquer qu'avant la fabrication du sucre de betterave les raffineries s'établissaient dans les ports, où elles étaient plus près des lieux de production du sucre de canne); Nantes avait des fabriques de cire blanche, d'eaude-vie et de bière, de bouteilles, de cordages pour la marine (1,200 ouvriers), de cotonnades et d'indiennes, de couvertures et de toiles (500 métiers), de clous (400 ouvriers), de toiles peintes (4,500 ouvriers), etc.
« Le principal commerce se faisait avec les îles de l'Amérique, où l'on expédiait annuellement 50 navires de 80 à 300 tonneaux, savoir : 25 à 30 à la Martinique, 8 ou 10 à la Guadeloupe, 1 ou 2 à Gayenne, 1 ou 2 à la Tortue, 8 ou 16 à Saint-Domingue1. »
Le commerce des nègres avait enrichi une partie de la bourgeoisie nantaise. « Quelle triste ironie dans l'histoire humaine! dit un historien récent de la Révolution française. Les fortunes créées à Bordeaux, à Nantes, par le commerce des esclaves, ont donné à la bourgeoisie cet orgueil qui a besoin de la liberté et contribue à l'émancipation générale. »
Rouen était une des métropoles de l'industrie textile : filatures, tissages, droguets, ratines, couvertures, petites étoffes de soie et coton, siamoises et indiennes, flanelles, tapisseries. Il y avait aussi des raffineries de sucre, des fabriques de bas, de chapeaux, de produits chimiques, de liqueurs et confitures, de faïence, de papier.
Lille, autre métropole du « textile », grand marché des