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Docteur Guépin, Histoire de Nantes

toiles et fils de lin, filait aussi la laine, fabriquait des couvertures, molletons, camelots, ratines, étamines, velours (façon d'Utrecht), dentelles (point de Lille et point de Valenciennes). Il y avait à Lille des huileries, faïenceries, papeteries, verreries, savonneries, amidonneries; il y avait une manufacture royale de porcelaine et des orfèvres renommés. Beaucoup de ces industries ont disparu au cours du xixe siècle. Calais et Dunkerque étaient les ports de Lille.

Orléans devait son importance industrielle à la Loire et à la proximité de Paris. A côté d'une multitude de petits ateliers, il y avait de grands établissements : 20 raffineries, au capital d'une douzaine de millions, occupant au moins 600 ouvriers; la bonneterie de Benoît Héry, qui employait 800 personnes dans ses ateliers urbains et près de 2,000 dans la campagne ; une fabrique d'indiennes où travaillaient 150 ouvriers, sans compter les travailleurs à façon du dehors.

Versailles, aujourd'hui ville morte, était, sous l'ancien régime, grâce à la cour, un grand centre de consommation. On a évalué à 407 millions de livres le total des ventes faites à Versailles par les corporations d'arts et métiers. La Révolution devait condamner à mort ce commerce considérable en ramenant le roi à Paris, en proclamant la république et en fixant pour toujours à Paris la capitale de la France : grandeur et décadence parallèles de la monarchie et des affaires...

La grande industrie.

Ainsi, la géographie industrielle de la France en 1789, la création de la manufacture au xvnc siècle, mettent en relief l'erreur que l'on commet parfois en considérant le xixe siècle comme le siècle où naquit et se développa en France le régime capitaliste et industriel. Sans doute, le xixe siècle est le siècle de la grande industrie, mais, on l'a vu, celle-ci existait à la veille de la Révolution1. Il

1. On voit sous s réserves de fait il faut accueillir des affirma-

n'est pas nécessaire de citer à nouveau les grandes manufactures, principalement celles de l'industrie textile, où l'on employait déjà, rassemblés dans les mêmes ateliers, ■des centaines d'ouvriers.

Une grande manufacture.

On peut considérer comme la manufacture type d'alors celle de Van Robais à Abbeville, où 1,200 ouvriers et ouvrières étaient soumis à un véritable « encasernement industriel » ; ils étaient logés dans la fabrique; aux quatre portes monumentales, des concierges à la livrée du roi (c'était une manufacture royale) montaient la garde sévèrement; l'eau-de-vie ne pouvait pénétrera l'intérieur, où la plus sévère discipline maintenait dans une obéissauce peureuse le personnel ouvrier. Le système des amendes y fonctionnait, et le corps de ville, intervenant parfois en faveur des prolétaires « emmurés », rappelait au grand patron que ces amendes devaient tomber dans la caisse de secours des ouvriers, et non pas dans la caisse patronale.

Les usines à feu et les forêts.

La grande industrie existait si bien, qu'elle suscitait déjà les premières doléances du prolétariat (le mouvement ouvrier de Lyon en 1744 en est une preuve) et les premières doléances des milieux ruraux.

Ainsi, dans l'Est, les usines à feu dévoraient une si grande quantité de bois que la noblesse et le clergé, les deux grands ordres fonciers, jetaient leur cri d'alarme et demandaient une limitation de l'industrie. « La cherté excessive du bois vient des usines à feu, qui sont trop multipliées, disait dans ses cahiers le clergé de Sarreguemines; il convient de prescrire la mesure de la consommation du bois qui peut être tolérée. »

Et l'on trouve dans le cahier de Bouzonville, en Lor-

tions comme la suivante : « Le fait capital, le grand événement qui domine le xix° siècle, c'est la naissance de la grande industrie... » (Jules Méline, le Retour a la terre, 1905.)

saine : « Le pays est couvert d'usines, forges, verreries, qui non seulement consomment énormément, mais encore administrent si mal les cantons de forêts qui leur sont attribués, qu'ils sont convertis en friche. Aussi la cherté du bois augmente, au point que si Sa Majesté ne défend pas l'exportation des bois de chauffage au moins et n'ordonne pas la réduction des usines, l'habitant de la campagne sera dans peu réduit à l'impossibilité physique de pourvoir à son chauffage ainsi qu'à la cuisson tant de ses aliments que de ceux de ses bestiaux. »

Chose remarquable : la noblesse, le clergé, les populations rurales, élevaient la voix contre la bourgeoisie industrielle; les deux ordres privilégiés faisaient ainsi une œuvre doublement rétrograde, l'une politique, l'autre économique, car la bourgeoisie a été sous l'ancien régime Y institutrice industrielle de la France et de l'Europe, et, par conséquent, un des facteurs séculaires du progrès économique et social.

Les mines d'Anzin.

Mais l'usage de la houille devait bientôt étouffer les plaintes de la région de l'Est. Voici ce que disait Mirabeau à l'Assemblée constituante dans son discours du 21 mars 1791 :

Un exemple fera mieux connaître les dépenses énormes qu'exige la recherche des mines. Je citerai la compagnie d'Anzin, près de Valenciennes. Elle obtint une concession, non pour exploiter une mine, mais pour la découvrir, lorsque aucun indice ne l'annonçait. Ce fut après vingt-deux ans de travaux qu'elle toucha la mine. Le premier filon était à trois cents pieds et n'était susceptible d'aucun produit. Pour y arriver, il avait fallu franchir un torrent intérieur qui couvrait tout l'espace dans l'étendue de plusieurs lieues. On touchait la mine avec une sonde, et il fallait non pas épuiser cette masse d'eau, ce qui était impossible, mais la traverser. Une machine immense fut construite; c'était un puits doublé de bois; on s'en servit pour contenir les eaux et traverser l'étang. Ce boisage fut prolongé jusqu'à neuf cents pieds de profondeur. Il fallut bientôt d'autres puits du même genre et une foule d'autres machines. Chaque puits en bois, dans les mines d'Anzin de quatre cent soixante toises à plomb (car la mine a douze cents pieds de profon-

deur), coûte 400,000 livres. Il y en a vingt-cinq, et douze aux mines de Fresnes et de Vieux-Gondé. Cet objet seul a coûté 12 millions. Il y a douze pompes à feu de 100,000 livres chacune. Les galeries et les autres machines ont coûté 8 millions ; on y emploie 600 chevaux, on y occupe 4,000 ouvriers. Les dépenses en indemnités accordées selon les règles que l'on suivait alors, en impositions et en pensions aux ouvriers malades, aux veuves, aux enfants des ouvriers, vont à plus de 100,000 livres chaque année... On sait avec quelle jalousie les mineurs de Mons ont toujours vu l'exploitation de cette mine; ils fournissaient, avant qu'elle fût découverte, jusqu'à trois millions de mesures de charbon à 5 livres 10 sous de la mesure du poids de 250 livres; et la compagnie d'Anzin, qui donne aujourd'hui le même poids à 25 sous, fournit à la consommation de 5 provinces.

Tout, dans cet exposé, annonce la grande industrie du xixe siècle : énormes capitaux, grande exploitation, milliers d'ouvriers, grande production, baisse des prix, secours aux ouvriers.

Un contrat de société industrielle

au dix-huitième siècle.

Voici d'ailleurs un exemple de la formation de sociétés industrielles au xvme siècle.

Lorsque en 1701, une compagnie nouvelle se forma pour l'exploitation du privilège accordé à la manufacture royale de Saint-Gobain, elle porta son capital à 2 millions 40,000 livres, réparti en vingt-quatre parts ou sols de 85,000 livres, chaque sol étant lui-même divisé en douze deniers. Les associés devaient, sans emprunts, subvenir aux besoins par des appels de fonds proportionnels aux mises et conserver toujours un million comme fonds de roulement dans la caisse. Les actionnaires avaient droit à un intérêt de 10 p. 100 de leur argent et, en outre, à des honoraires fixes de 1,000 livres par sol et à un jeton de deux écus par séance. C'était une grosse charge pour l'entreprise.

Pour l'obtention de son privilège (de trente ans), la compagnie avait dû verser 50,000 livres à un maréchal de France. Toutes les semaines elle devait donner un écu

aux religieux de la Charité de Charenton, et tous les mois un écu aux religieux de Picpus du faubourg Saint- Antoine.

Le conseil d'administration était composé des plus « gros » actionnaires. Nul ne pouvait entrer dans la société sans être agré^par les actionnaires : le nouveau venu devait faire à chacun des intéressés un cadeau de soixante jetons d'argent et de 20 livres de bougie!

La petite industrie.

Bien entendu, les métiers de la petite industrie restaient les plus nombreux et, dans l'ensemble, les plus importants, malgré la transformation économique due à l'accroissement des capitaux mobiliers et à la création des manufactures»

Quelques exemples : il y avait, en 1721, à Paris, pour 500,000 habitants, 757 boulangers, un pour 660 habitants; en 1890, époque ou l'on se plaignait du trop grand nombre de boulangers, il y en avait 1,522 pour 2 millions 447,957 habitants, un pour 1,608 habitants.

En 1767, à Sens (6,000 habitants), il y avait : 21 épiciers ou merciers, 11 marchands de draps, 24 menuisiers, 25 cordonniers; en 1890, pour 11,000 habitants, il n'y avait plus que 14 épiciers, 12 merciers, 8 marchands de draps, 8 menuisiers, 13 cordonniers. Et dans la plupart des villes on pourrait faire les mêmes constatations.

Sans doute il ne faut pas grossir les obstacles opposés par les corporations aux progrès de l'industrie; néanmoins, à Lyon, jusque vers la fin de l'ancien régime, un maître ouvrier ne pouvait pas faire battre plus de quatre métiers; à Rouen, les statuts de la communauté des amidonniers punissaient d'une amende de 300 livres tout maître qui aurait plusieurs ateliers : un sieur Simon qui en avait trois fut obligé d'en fermer un, ce qui n'empêcha point la communauté de réclamer la suppression de l'un des deux autres (1780).

Dans les campagnes, plus encore que dans les villes,

dominait la petite industrie, Y industrie domestique. Les campagnes travaillaient pour elles-mêmes ou bien pour les villes, à façon.

Nous savons que ce travail à façon était la règle dans l'industrie de la dentelle et dans celle de la soierie, à Lyon, où il y avait les maîtres fabricants et les maîtres ouvriers, ceux-là commandant le travail à ceux-ci1.

Ainsi, à la veille de la Révolution, presque tous les systèmes industriels étaient représentés en France. Viennent la vapeur et les machines, et la grande industrie prendra des proportions énormes, laissant loin derrière elle, comme un reste du passé, la petite industrie, condamnée à une mort lente.

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