III. — LES PREMIERES PLAINTES CONTRE LES MACHINES
L'outillage est encore rudimentaire. Le travail se fait souvent à la main : il y a très peu de machines, il n'y a que des outils. « On est encore peu avancé, dit M. Levasseur, dans l'art de grouper les ouvriers de manière à économiser la place et le temps, et il semble que les fabriques servent à rassembler sous le même toit des travailleurs, plutôt qu'à unir systématiquement leurs efforts pour l'accomplissement d'une même œuvre.
Entrez, par exemple, dans la fabrique d'épingles dont l'Encyclopédie donne le dessin. Les ouvriers n'y sont pas disposés de la façon qui rendrait leur travail le plus régulier, le plus prompt et le moins coûteux possible. Ici, l'un tourne la roue pendant que l'autre appointit à la meule un paquet de six épingles. Là, deux autres passent à la filière le fil de laiton qu'ils amincissent, et embarrassent un vaste espace de leur personne et de leurs rouleaux. Au milieu de l'atelier, des enfants accroupis coupent avec des cisailles les morceaux de fil qui vont se changer en épingles et en remplissent une sébille, mais ils n'ont que l'œil et l'habitude pour régler
1. Encore aujourd'hui les grands négociants en soieries de Lyon donnent leurs soieries à façon à Lyon même ou dans la région, à Vizille, à Voiron, dans l'Ardèche, etc. Il en est de même pour les dentelles si renommées de la région du Puy.
les longueurs. Ce n'est pas qu'on manque positivement d'outils : on en a imaginé beaucoup qui servent aux opérations de détail; mais on manque de bonnes machines qui ménagent les bras, et d'un plan d'organisation qui facilite la surveillance.
Néanmoins, on emploie des moteurs hydrauliques, des roues mues par des animaux, des manèges actionnés par des chevaux, etc. Dans l'industrie textile, les progrès de l'outillage préparent le machinisme du xixe siècle. Depuis trente ans on employait le métier à fabriquer les bas, avec l'appréhension de jeter dans la misère les pauvres tricoteurs; on fabriquait du velours à la machine; en 1744, Vaucanson avait commencé à perfectionner les métiers de soieries. C'est vers 1774 que l'Anglais Àrkwright, imitant, dit-on, un Français, inventa la machine à filer le coton. Ce métier mécanique se répandit vite en Angleterre et passa en France. Mais il aurait déséquilibré l'industrie cotonnière (à quoi bon filer rapidement si l'on tisse lentement?) si, en 1785, Cartwright n'avait inventé la machine à tisser le coton. En 1780, l'Anglais Price, établi à Rouen, avait inventé une machine à filer indistinctement le lin, le coton et la laine.
Mais ces machines sont encore peu connues en France en 1789. C'est pourquoi le mot du célèbre socialiste allemand Lassalle : « La machine à filer d'Arkwright a été le premier événement de la Révolution française, » n'est qu'une « boutade inexacte ».
Cependant les premières protestations des travailleurs se firent entendre contre les machines qui les menaçaient du chômage et de la misère. Ecoutez les doléances des ouvriers de Caen exposées dans une brochure qui parut à l'époque de la convocation des Etats généraux :
Plusieurs cahiers, on pourrait même dire tous,... ont demandé la suppression des méchaniques de filature... L'humanité, la sainte humanité, réclame, et les riches qui regorgent de tout, qui nagent dans l'abondance, et qui ne peuvent sentir les maux qu'ils n'éprouvent pas, se portent en foule dans l'arène pour lutter contre le pauvre dénué de tout, qui demande à genoux du pain! Ah! tous les
sophismes de l'intérêt personnel doivent se briser contre cet argument irrésistible : du pain!... Les rnéchaniques de filature anglaise, qu'on cherche à naturaliser en France, ont encore augmenté la somme des maux... On ne craint pas de dire qu'elles ont paralysé tous les bras et frappé de mort l'industrie des fileuses. En effet, le peuple, qui n'a d'autre propriété que ce genre d'industrie, se voit tout à coup dépouillé du seul travail qui assurait son existence. Les rnéchaniques à filer le coton ne ruinent pas seulement la classe des fileurs et fileuses, tant dans la ville que dans les campagnes, elle ruine encore le commerce de la fabrique. Les cotons de ces rnéchaniques sont mous, cassants et pesants, difficiles^ à teindre et à fabriquer. Enfin, cette espèce de filature donne beaucoup de perte pour le travail préparatoire et pour toute la fabrication...
Éternelles récriminations, plaintes poignantes, préjugés mêlés de vérités, du prolétaire en lutte avec la science qu'il ne comprend pas, avec la machine qui le dépasse et qui le plonge dans la misère, alors qu'elle accomplit l'œuvre de progrès en « fabriquant » pour tous un peu plus de bien-être. La vapeur et le machinisme prolongeront l'écho de ces plaintes tout au long du siècle suivant.
L'éloquence des vieux chiffres.