I. — SALAIRES DU MOYEN AGE
Ouvriers de métiers.
Maçons : moyennes du salaire journalier pour les différentes provinces et pour l'ensemble de l'année : 4 fr. au xme siècle; 3,50 de 1300 à 1350; 4,16 de 1375 à 1400; 4,60 de 1401 à 1450; 5,20 de 1451 à 1475. Cette moyenne de 5,20 comprend des salaires de 11 fr. pour un piqueur de pierres du Roussillon et de 3,25 pour un compagnon, preuve que ces moyennes font illusion. A la même époque, un maçon anglais gagnait également 5,20, et un maçon autrichien 4,70. Nous étudions ailleurs la baisse générale des salaires au xvie siècle et ses causes : la journée des maçons tomba d'abord à 4,80, puis à 4 fr., enfin à 2,85.
Charpentiers : 3 fr. 35 de 1200 à 1350; 3,50 de 1351 à 1400; 4,60, même prix que les maçons, les couvreurs et les peintres, de 1401 à 1450; 6 fr. de 1451 à 1500; 4 fr. de 1501 à 1575; 2,80, même prix que les maçons et les peintres, de 1575 à 1600.
Peintres et couvreurs : 4 fr. de 1200 à 1350; 3,80 de 1351 à 1400; peintres, 4,60 de 1451 à 1500; 3,60 de 1501 à 1575.
Aujourd'hui, la moyenne pour la France — Paris non compris — parait être : charpentiers, 3,70; couvreurs, 3,65; peintres en bâtiment, 3,40, payes qui se rapprochent de celle du maçon, comme au moyen âge, et qui ont conservé à peu près les mêmes rapports entre elles, malgré les siècles. Le maçon gagne actuellement 36 p. 100 de plus que le journalier; de 1200 à 1600, il a gagné en moyenne 39 p. 100 de plus.
LES SALAIRES ET LA. VIE OUViîIEKE d'aUTKEFOIS 207
Voici des salaires variant suivant la condition des travailleurs. A la fin du xine siècle, en Artois, un maître peintre était payé 6,40; un compagnon peintre, 4,80; un apprenti (ayant déjà sans doute un long apprentissage), 2 fr. ; et un manœuvre broyant les couleurs, 1,60.
Au moment des plus forts salaires du xve siècle (on a remarqué que les salaires, chose intéressante, due probablement à la raréfaction de la main-d'œuvre au temps de la guerre de Cent ans, ont subi une hausse sensible au xve siècle), les boulangers et les brasseurs ne touchent pas, en espèces, — ils sont nourris, — plus de 1,80. D'ailleurs, d'une manière générale, les ouvriers de l'alimentation étaient, comme aujourd'hui encore, mal payés : au xive siècle, un boulanger nourri touche 1,30 à Poitiers; un pâtissier nourri, logé, etc., touche 1 fr., ainsi qu'un boucher de Colmar. Le journalier nourri paraît avoir gagné plus qu'eux.
Voici au contraire des privilégiés : un enlumineur touche 24 fr. par jour, à Tours, au temps de Louis XI; le tailleur des robes royales, sous Charles V, gagne 8,40 par jour; celui de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, gagne jusqu'à 20 francs, alors que le couturier d'un couvent n'a que 60 centimes. Même différence aujourd'hui : « Entre les 20 francs de cet aristocrate du ciseau et les 60 centimes du modeste confectionneur des frocs de moines normands, il y a toute la distance qui sépare actuellement le coupeur anglais des maisons parisiennes du quartier de l'Opéra à 10,000 francs par an d'appointements, de la petite cousette de nos fermes de l'Ouest, nourrie et invitée a es noces des filles » dont elle a fait le trousseau, mais payée seulement 50 centimes par jour. »
Travailleurs des champs.
Il y eut, dans le haut moyen âge, surtout parmi les travailleurs ruraux, un mode de payement des salaires très curieux. Il n'y avait presque pas de domestiques, de laboureurs ou d'ouvriers payés en espèces. Les services
étaient fieffés : on les payait en terre, avec un fief. « Les relations d'homme à homme étaient alors exclusivement féodales. » Moyennant quelques hectares labourables, on s'assurait à perpétuité les services d'un journalier, d'un boulanger, d'un charron, d'un forgeron, etc. L'emploi était héréditaire; quand l'ouvrier, possesseur du fief, mourait, c'était l'aîné du fief qui accomplissait la servitude dont il était grevé, lui qui gardait les vaches, taillait les vignes, ferrait les chevaux.
Mais, comme le prix de toutes choses subissait des fluctuations continuelles, ces contrats permanents cessaient bientôt de plaire à l'un des contractants : l'un trouvait qu'il payait trop cher, ou l'autre qu'il n'était pas assez payé. Il semble que le travail fieffé ait été largement rémunéré au xme siècle, car la terre qui en était le prix, une fois donnée, avait augmenté de valeur. Ce système eut des conséquences bizarres : on vit des bourgeois hériter ainsi d'une charge de portier ou de cuisinier. C'est pourquoi les contrats à fief disparurent peu à peu avec le moyen âge. En 1524, un « queu » fieffé se libère de la cuisine forcée par une rente en argent. Les hommes renonçaient aux rapports immuables.
Le travail rural libre, c'est-à-dire non fieffé, paraît avoir été, lui aussi, bien payé. En 1200, un faucheur gagne 5 francs par jour de notre monnaie; en 1240, les journaliers du Languedoc et de la Normandie touchent 2 fr. Sans doute, à Paris, les porteurs d'eau de Saint-Louis ne reçoivent que 1 franc, mais ils sont nourris, logés et engagés pour toute l'année.
Laboureurs, vendangeurs, bûcherons, batteurs en grange : 2 fr. 34 de 1301 à 1325 ; 2 fr. 80 de 1326 à 1350; 2 fr. 70 de 1351 à 1375; les plus heureux vont jusqu'à 4 fr. 20, les moins favorisés descendent à 1 fr. 40 : on constate aujourd'hui encore, en France, de pareilles différences.
Le xive siècle est le siècle de l'émancipation des serfs. Le serf libéré préférait cultiver sa « censive ». Gela ex pli-
querait-il les salaires relativement élevés? Les femmes, alors, gagnaient 1 fr. 80, sans nourriture, alors que la moyenne d'aujourd'hui est de 1 fr. 50. Au xive siècle, les faneuses de l'Anjou n'ont que 1 fr. 50, mais les vigneronnes de la Lorraine ont 2 fr. 10.
Au xve siècle, à mesure que le pays se dépeuple, — conséquences de la guerre de Cent ans, — le prix du travail monte : un manœuvre gagne 3 fr. 60 sous Louis XI, et une journalière 2 fr. 30.
Domestiques de fermes, charretiers, porchers, bergers, valets de charrue, etc. : de 1276 à 1325, moyenne de 180 francs par an; de 1326 à 1350, 192 francs; de 1351 à 1400, 242 francs; de 1401 à 1450, 320 francs; de 1450 à 1475, 342 francs. Donc, hausse constante du xme au xve siècle. Les domestiques s'habillent à leurs frais, comme ceux d'aujourd'hui.
Le domestique de ville, attaché à la personne du maître, gagnait moins que celui des champs, exception faite des privilégiés : le valet de chambre de saint Louis touchait la valeur de 728 francs; le barbier de Charles V, 2,000 francs ; un veneur, 1,500 fr. ; un fauconnier, 3,300 fr. Aujourd'hui, le valet personnel gagne plus que le domestique de ferme, car son travail, étant méprisé par les hommes libres, est moins recherché.
Les salaires des femmes, domestiques de ferme ou servantes de ville, ont profité de la même hausse.
Cette hausse du xme au xve siècle paraît donc être une loi générale des salaires : salaires des ouvriers de métiers et salaires des travailleurs ruraux, salaires des hommes et salaires des femmes. On aperçoit, parmi les causes, l'émancipation des serfs au xive siècle et la raréfaction de la main-d'œuvre au xve siècle par la guerre de Cent ans. Au siècle suivant, c'est-à-dire au xvie, l'or d'Amérique fit baisser les salaires et plongea le paysan dans une misère dont il ne devait plus se relever avant la Révolution.