Mais le prix de la vie a augmenté, ainsi que les besoins
fin du xve siècle en Normandie, Alsace et Champagne; à partir de Louis XIV et jusqu'à la Révolution, il ne se paya plus que 1,72. La toile de « brin » de moyenne finesse était tissée moyennant 1,02 le mètre au xve siècle, 90 centimes en 1540, 75 centimes en 1590, et seulement 60 centimes en 1790. La grosse toile de chanvre était tissée à la tâche pour 70 centimes le mètre au xve siècle, 60 centimes au xvie, 50 centimes au xvne, et 40 centimes en 1790. La façon d'une chemise ordinaire de la bourgeoisie coûtait 1,80 au xve siècle, 90 centimes au xvne, et .75 centimes au xviiie.
La façon d'un kilogramme de chandelles se payait 0,45 au moyen âge, et 0,25 en moyenne aux deux derniers siècles. Le sciage du bois à brûler, qui se payait au xvc siècle 2 francs par stère, un peu plus cher qu'aujourd'hui, coûtait 1,50 sous François Ier, et seulement 0,75 sous Louis XV. La maçonnerie en moellons, qui, pour des murs communs de. 50 à 60 centimètres de large, se fait maintenant à la tâche dans nos campagnes, à raison de 2,50 le mètre carré, se payait à peu près le même prix au moyen âge. Sous Henri IV et sous Louis XIII, elle valait 1,75, et au moment de la Révolution elle était descendue à 1,20. Pour les maisons de Paris, en 1708, on payait 1,15 le mètre les murs de refend, et 2 francs les gros murs. Murs communs, cela va sans dire, et dépourvus d'ornements artistiques. La maçonnerie du Louvre et celle des Tuileries, dont Louis XIV payait le mètre superficiel, y compris la fourniture des pierres de taille, 56 francs à l'entrepreneur, réservait sans doute aux maçons et aux sculpteurs un salaire qui ne peut se comparer à celui qu'on payait pour les bâtiments ordinaires.
Ainsi la baisse des prix de façon confirme la baisse des salaires.
Ces salaires étaient si bas qu'un « ministre » des finances, Trudaine de Montigny, écrivait, dans la seconde moitié du xvine siècle : « En général, les salaires sont trop faibles. C'est un avantage pour les entrepreneurs,
mais c'est un très grand désavantage pour l'État. La multitude est sacrifiée à la fortune particulière de quelques-uns... L'Etat fait déjà beaucoup pour les maîtres en repoussant ou en gênant la concurrence étrangère. Il ne doit pas les favoriser en maintenant à bas prix les salaires des ouvriers nationaux. »
Les ouvriers étaient doublement malheureux, car, à mesure que baissaient leurs salaires, montaient les prix des objets de première nécessité.
Aussi n'est-il pas étonnant de lire dans le cahier des doléances des garçons chapeliers de Marseille (1789) : « Nous sommes malheureux, nous avons le droit de réclamer. » Mais leur plainte n'arriva point jusqu'à la Constituante.
Cette fabrique, disaient, dans leur cahier, les maîtres ouvriers de la grande fabrique de Lyon, source autrefois si féconde en richesses, qui procurait à 20,000 ouvriers une honnête subsistance, n'est plus aujourd'hui pour eux que l'objet d'un travail pénible et forcé dont le salaire ne saurait suffire aux deux tiers des besoins de la vie. » Et ils ajoutaient, dans leur détresse : « On a vu plusieurs négociants contraindre l'ouvrier à travailler à moitié prix, et forcer des pères de famille, en travaillant, eux, leurs femmes et leurs enfants, dix-sept à dix-huit heures par jour, à ne pouvoir subsister sans recevoir les bienfaits de citoyens par les souscriptions ouvertes en leur faveur.
Le Cahier des pauvres, une brochure de 89, demande que « les salaires ne soient plus aussi froidement calculés d'après les maximes meurtrières d'un luxe effréné ou d'une cupidité insatiable ».
Et les Quatre Cris d'un patriote font entendre le cri de révolte des meurt-de-faim : « Que servira une constitution sage à un peuple de squelettes qu'aura décharnés la faim? Il faut vite ouvrir des ateliers, fixer une paye aux ouvriers, forcer le riche d'employer les bras de ses concitoyens que son luxe dévore,... nourrir le peuple,... garantir les propriétaires de l'insurrection terrible et peu éloignée de 25 millions d'indigents sans propriété. »
C'est l'émeute qui fermente et qui gronde; c'est l'émeute qui éclatera au lendemain du 14 juillet contre les châteaux et qui s'en ira, en octobre, jusqu'aux grilles dorées du palais de Versailles, crier sa faim et demander du pain.