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A la fin du xvme siècle, il se produisait lentement une révolution économique, désastreuse pour l'ouvrier : on lui achetait son travail de moins en moins cher, et on lui

vendait de plus en plus cher ce dont il avait besoin pour vivre. « Les vivres sont renchéris d'une manière exorbitante, » constate Mercier dans son Tableau de Paris. En effet, en moins de dix ans, avant la Révolution, le pain avait augmenté de 37 p. 100; la viande, le beurre, les œufs, la plupart des denrées, étaient en hausse.

Voilà ce qui explique la misérable condition des salariés en 1789. Au xixe siècle, nous constaterons une hausse lente, mais continue, des salaires et des prix de la vie.

Il ressort également des chiffres cités que les salaires des divers métiers étaient autrefois entre eux dans le même rapport qu'aujourd'hui, et qu'ils étaient, comme aujourd'hui encore, de 30 à 40 p. 100 supérieurs à celui du journalier.

Autrefois, comme aujourd'hui, les travailleurs ruraux étaient moins payés que les travailleurs urbains, et les femmes moins que les hommes, — un tiers en moins.

Ce n'est pas dire, évidemment, que ces lois séculaires soient éternelles.

Après ces constatations, une importante question se pose : les corporations ont-elles exercé une influence sur les salaires?

M. d'Avenel dit non, et M. Hauser dit oui : « Leur influence, dit ce dernier, jointe à celle des pouvoirs publics, a eu pour effet de maintenir la stabilité des salaires, c'est-à-dire, en réalité, de les déprimer, » puisque le prix de la vie augmentait. C'est M. Hauser qui nous paraît avoir raison.

Faut-il donc oublier que les corporations étaient des syndicats patronaux, et que les maîtres usaient de toute leur puissance corporative pour empêcher les salaires d'augmenter?

A Castres, dans la première moitié du xviir' siècle, un peigneur de laines avait fait battre la caisse et publier qu'il ferait des avances et augmentations de salaires aux ouvriers qui voudraient travailler chez lui : l'intendant

le condamna à 3,000 livres d'amende! La justice du roi pesait dans la balance du côté de la bourgeoisie.

A Paris, les statuts des cordonniers leur défendaient de donner aux compagnons « un plus haut prix pour leur travail que celui porté par lesdits règlements, ni aux uns plus qu'aux autres ». En 1743, la police royale se charge de faire appliquer le règlement. Il n'est pas étonnant de voir la police et la justice royales intervenir contre les ouvriers, puisque la royauté s'est montrée généreuse, nous l'avons vu, en ordonnances de maximum dirigées contre les salaires.

Un arrêt de 1749 avait fixé les prix et salaires dans les forges et fourneaux; 35 ouvriers ayant pris, en 1767, devant notaire, « une délibération tendant à augmenter le prix du minerai », les usiniers se plaignirent d'un acte qui « anéantit la subordination qui doit régner parmi les ouvriers », et l'acte fut cassé.

En 1783, à Poitiers, le procureur du roi signale les abus du compagnonnage et des maîtres qui débauchent les ouvriers par manœuvres et promesses d'augmentation, « menées pernicieuses qui tournent au détriment du public, à qui on fait payer le surhaussement que ces maîtres avides se sont crus autorisés à donner. » L'Etat protégeait les consommateurs au détriment des producteurs.

Et pourquoi les compagnonnages ne sont-ils pas tolérés, sinon pour éviter les « menées pernicieuses » en vue de l'augmentation des salaires ?

La corporation, forteresse patronale défendue par le pouvoir royal, nous apparaît donc comme dressée, au moins d'un côté, contre les compagnons, contre la hausse des salaires.

« Faite par les maîtres, elle (la corporation) protégeait les maîtres, et, d'accord avec la police royale, elle tenait en général l'ouvrier dans une dépendance étroite. La corporation était une sorte de condition tacite et permanente contre la hausse des salaires, quoiqu'elle n'eût pas la puissance d'empêcher complètement le jeu de l'offre et de la

demande; coalition plus délicate que celle dont on accuse aujourd'hui les trusts, parce que les ouvriers, étant alors parqués par métiers, n'avaient pas la compensation d'un marché libre. » (Levasseur, Histoire des classes ouvrières.) Gomment M. d'Avenel peut-il soutenir qu'elle n'a pas « eu d'influence sur le prix du travail », alors que la volonté nette des maîtres qui la dirigeaient s'opposait à la hausse des salaires quand elle ne cherchait pas à créer la baisse? L'auteur d'un Mémoire sur les manufactures de Lyon, exprimant l'opinion patronale d'alors, explique, au contraire, l'influence malheureuse des corporations et des maîtres sur le salaire des compagnons. (V. Godart, l'Ouvrier en soie.)

Pour assurer et maintenir la prospérité de nos manufactures, disait-il, il est nécessaire que l'ouvrier ne s'enrichisse jamais... Dans une certaine classe du peuple, trop d'aisance engendre l'oisiveté et tous les vices qui en dépendent... Personne n'ignore que c'est principalement au bas prix de la main-d'œuvre que les fabriques de Lyon doivent leur étonnante prospérité. Si la nécessité cesse de contraindre l'ouvrier à recevoir de l'occupation, quelque salaire qu'on lui offre, s'il parvient à se dégager de cette espèce de servitude, si ses profits excèdent ses besoins au point qu'il puisse subsister sans le secours de ses mains, il emploiera ce temps à former une ligue... Il est donc très important aux fabricants de Lyon de retenir l'ouvrier dans un besoin continuel de travail, de ne jamais oublier que le bas prix de la main-d'œuvre leur est seulement avantageux par lui-même, mais -qu'il le devient en rendant l'ouvrier plus laborieux, plus réglé dans ses mœurs, plus soumis à ses volontés.

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