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IV. — LA VIE OUVRIÈRE

Salaire réel.

Essayons maintenant d'apercevoir, par delà les chiffres qui précèdent, quelques coins de la vie ouvrière.

Pour juger des salaires, rien n'est plus trompeur que les chiffres — quand ils ne font qu'indiquer le prix de la journée ou les prix de façon. En regard, il faut placer les chiffres, qui mesurent le prix de la vie, c'est-à-dire ce que coûte la satisfaction des besoins inéluctables de l'ouvrier.

Car le salaire réel n'est pas un chiffre unique, c'est un rapport, — c'est le rapport du prix du travail au prix de la vie. De ce qu'un maçon américain gagne aujourd'hui 25 francs par jour et un tisseur japonais 50 centimes, il n'en résulte pas que le maçon américain est 50 fois plus « heureux » que le tisseur japonais, d'abord parce que le Japonais est plus sobre que l'Américain, ensuite parce que le riz dont il se contente et sa petite maisonnette en bois lui coûtent beaucoup moins cher qu'à l'Américain ses beefsteaks et son logement au quinzième étage.

Le drame du pain.

Ainsi le Japonais ne mange pas de pain, tandis qu'en France le pain absorbe un bon quart des recettes, et parfois plus des neuf dixièmes du budget de nourriture de la classe ouvrière. C'est une denrée à ce point nécessaire que l'effroi de la disette et de l'accaparement des céréales a été le cauchemar du moyen âge et de l'ancien régime.

Et cet effroi explique pourquoi les autorités d'autrefois, poussées par l'opinion publique, suivaient le blé « d'un œil soupçonneux » à travers toutes les phases de son existence. Il n'était pas permis de vendre, et par suite d'acheter les blés en vert; les tribunaux ecclésiastiques assimilaient à l'usure de pareils achats, prohibés plus tard par la Convention, qui devait assurer la nourriture des soldats et des sans-culottes. Il n'y a pas si longtemps que ces mesures ont été abrogées et que le cultivateur peut « manger son blé en herbe ».

On surveille le blé en herbe, on le surveille en grain, on lui interdit de sortir de la province, comme de nos jours on a voulu l'empêcher d'entrer en France. Il sort quand même, malgré le manque de communications et malgré les lourds péages (au xve siècle, le transport de Rouen à Amiens d'un hectolitre de blé coûtait plus cher qu'il n'en coûte aujourd'hui pour transporter au Havre la même quantité de blé du Far-West américain). Il sort, il s'en va par eau (jusqu'au xvne siècle, la France et la

Pologne étaient les greniers à blé de l'Europe) ; mais souvent, au moment de partir, il excite une sédition populaire. On ne badine pas avec le blé. Et il faut une escorte de sergents pour lui permettre de s'en aller ailleurs fournir de pain blanc la table des grands1.

Souvent les communes avaient des greniers d'abondance pour assurer les approvisionnements et tranquilliser les habitants. Elles écoulaient ces énormes réserves quand la disette était venue, traînant derrière elle la faim et la cherté. On prétend qu'en 1633 il y avait encore dans la réserve de Strasbourg des blés de 1525 et même de 1439 ! Sans doute le blé se conserve admirablement, puisqu'on en a pu faire pousser qui avait été recueilli dans des sarcophages égyptiens. Mais fallait-il qu'au temps jadis le souci du pain quotidien fût angoissant pour que l'on conservât du blé pendant plusieurs siècles pour tempérer les effets des disettes futures!

Ce serait une histoire bien intéressante que celle des blés d'autrefois. Et ce ne sont pas les documents qui manquent. Ce sont les historiens qui manquent aux documents. 11 y avait toute une police des grains.

La correspondance administrative, dit M. d'Avenel, est pleine de notes, de rapports, de craintes exprimées et de calculs multipliés pour savoir comment la population mangera l'an prochain, voire l'année courante. Les lettres patentes, les ordonnances royales, les décisions des échevins, s'ajoutaient les unes aux autres pour permettre la sortie des blés et l'interdire quand elle avait été permise, pour fixer le prix du blé, la taxe du pain, pour traquer les boulangers récalcitrants et donner la chasse au froment qui se cachait chez les accapareurs. On obligeait ceux-ci à le revendre à bon marché quand il était cher, ou à le garder quand il était bon marché...

Le blé, le pain, sont choses si. respectables que l'échevinage ne s'en occupe jamais trop : le grain arrive-t-il sur le marché, défense d'ouvrir les sacs avant l'heure fixée; tout acheteur doit justifier que ses emplettes ont pour but exclusif sa propre consomma-

1. Au dire d'un contemporain de Louis XV, il n'y avait pas en Europe plus de 2 millions d'hommes mangeant du pain blanc. C'était du pain de luxe.

tion : défense d'acheter pour revendre, ni d'absorber plus qu'une quantité déterminée. Toute infraction est punie du fouet, d'amende ou de prison. Au meunier, ordre exprès de rendre tant de boisseaux de farine pour tant de blé; au boulanger, ordre de fabriquer ses pains de tel poids, de les faire marquer et poinçonner avant de les mettre en vente, et parfois de ne les vendre qu'en un lieu unique ; aux boulangers, injonction de se bien tenir, « de ne filer ni faire autre acte immonde en débitant leur pain ». L'année a-t-elle été bonne, permission du maire « de faire à volonté des beignets de farine à l'huile, attendu la vileté du blé ». La récolte est-elle mauvaise, ordre aux mitrons « de laisser de côté les brioches et les gâteaux, de renoncer au pain mollet », — pain blanc à croûte dorée, — et de ne plus faire que du pain bis ou noir.

Le prix du blé l.

Toutes ces mesures étaient impuissantes. La disette se promenait à travers la France et les pays voisins. C'était une maladie, une sorte d'épidémie intermittente qui frappait tantôt une province, tantôt une autre; quand l'une avait trop de blé2, l'autre n'avait pas de pain, car le blé était prisonnier, attendant que Turgot le délivrât. 11 est ici à des prix exorbitants, et là-bas à des prix dérisoires. Une année, il est bon marché; l'année suivante, il est très cher. C'est le chaos et c'est la misère. Oh! la sombre histoire que celle de tous les pactes de famine et de toutes les guerres de farines!...

Treizième siècle3 : le prix moyen de la quantité correspondante à un hectolitre d'aujourd'hui aurait passé de 17 fr. 15 à 25,(30 (monnaie actuelle). De 1251 à 1300, il aurait varié en Franche-Comté de 16 à 52 fr., en Normandie de 3,70 à 46,40, dans l'Ile-de-France de 88 fr. à 4,70. Est-il nécessaire d'insister sur ces énormes différences?

Quatorzième siècle : le blé hausse; prix moyen en

1. Tous ces prix sont empruntés à M. d'Avenel, qui les a donnés en valeur intrinsèque; nous les traduisons pour faciliter la comparaison, et sous toutes réserves, en valeur actuelle, d'après ses propres calculs.

2. Mmo de Sévigné écrivait de Bourgogne à sa fille : « Tout crève ici de blé, et je n'ai pas un sol. J'en ai 20,000 boisseaux à vendre, je crie famine sur un tas de blé! »

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