M. d'Avenel, Paysans et Ouvriers depuis 100 ans
France de 30,10 (monnaie actuelle) pour 1301-1325. La période 1351-1375 est -la plus chère des temps féodaux : moyenne de 9 francs l'hectolitre (valeur intrinsèque). Ce prix diminue de moitié de 1375 à 1400.
Quinzième siècle : il augmente de nouveau dans la période suivante (1425); il monte à 31 francs de notre monnaie. C'est l'époque de la guerre de Cent ans, celle des plus fortes variations d'une province à l'autre, celle où la famine se promène à travers le pays. Ce sont les famines dont souffrit le Languedoc de 1418 à 1428 qui y firent monter le blé au chiffre fantastique de 212,50 l'hectolitre, alors qu'à Paris le prix extraordinaire de 6,40 était motivé, dit le chroniqueur, « par la crainte de la venue des gens de guerre ».
Vers le milieu du xve siècle, les prix baissent. Le blé vaut 19,50 de 1451 à 1475, 24 francs de 1476 à 1525. En l'année 1464, qui paraît une année d'exceptionnelle abondance, l'hectolitre descendit à 7,50 à Amiens, 4,20 en Normandie et 3,40 à Soissons.
Seizième siècle : à partir de 1525, nouvelle hausse continue des prix : la moyenne passe de 16 à 28, puis à 36 fr. de 1526 à 1575. En 1555, l'hectolitre coûte 90 fr. à Lille. L'année de la Saint-Barthélémy, en 1572, il ne coûtait que 4 fr. à Caen, mais 99 fr. à Tulle. Les énormes différences de prix continuaient. De 1576 à 1600, toujours la hausse, sans doute à cause des guerres civiles. Les prix de 75 et de 100 francs ne sont pas rares. On voit même le blé monter à Marseille à 165 francs l'hectolitre. « Le xve siècle, qui avait vu à son début les prix les plus bas de la monarchie, vit à son déclin les prix les plus hauts. ». Et ces derniers étaient pour l'ouvrier des prix de famine.
Dix-septième et dix-huitième siècles. — De 1600 à 1800, le blé se maintient dans les hauts prix. Il coûte, en moyenne, 64 francs en 1608, 74 francs en 1624, 85 francs en 1631, 70 francs en 1636 et 1637, 55 francs en 1660, 1661 et 1662, 67 francs en 1710 et 1714, 62 francs en 1793.
Ces moyennes cachent de grandes différences de prix, puisque en 1605 le blé vaut 114 francs à Agen et 22,50 à Strasbourg; en 1630, 102 francs à Tulle et 27,50 à Châteaudun; en 1686, 4,70 à Rouen et 40 francs à Uzès. Pourtant, vers la lin du xvme siècle, grâce au développement des routes, une certaine tendance au nivellement se manifeste.
Le salaire et le blé.
Le travailleur manuel se procure aujourd'hui, avec les 750 francs que produisent ses 300 jours de labeur, 37 hectolitres et demi de froment. Le même travailleur, avec les 125 francs équivalant aux 250 jours de son année « servile », en obtenait 30 hectolitres sous saint Louis; il n'avait plus que 23 hectolitres sous Philippe le Bel- Au xive siècle, il gagnait successivement 19 hectolitres, montait à 30, puis à 42 hectolitres, au commencement du règne de Charles VI, pour redescendre à 24 dans le demi- siècle suivant. Au contraire, de 1451 à 1525, le manœuvre gagne 46 hectolitres, puis 36 hectolitres et demi par an. Sa situation est donc meilleure, à tout le moins égale à ce qu'elle est en 1899 (ou 1904). Mais cette ère fortunée ne dure pas. En 1526-1550, il ne se procure plus que 25 hectolitres, puis 15 seulement en 1551-1575, enfin 9 hectolitres trois quarts en 1575- 1600. Il est donc, sur ce chapitre si important de l'alimentation, quatre fois moins riche que notre ouvrier contemporain.
Le salaire du manoeuvre contemporain représente 21 litres de seigle et 1 2 litres et demi de blé, en adoptant pour ce grain le prix de 20 francs l'hectolitre, supérieur à la moyenne des dernières années. Le journalier de 1789 ne gagnait que 5 litres 70 de blé et 7 litres de seigle. Pour l'ensemble des xvne et xvme siècles, la journée de travail, évaluée en froment, représente seulement 5 litres 25 de cette céréale1. Il est clair que la consommation d'une denrée aussi coûteuse était interdite au paysan et à l'ouvrier, puisque sa valeur eût absorbé, dans les familles nombreuses, le total du salaire. (D'A-
VENEL.)
Le pain quotidien.
Et, en effet, l'ouvrier du temps jadis ne mangeait pas le bon pain blanc de pur froment. Ce pain-là était un pain de luxe réservé à l'estomac des grands et des riches. Aujourd'hui les indigents mangent le pain blanc des
1. On peut évaluer, croyons-nous, à 5 hectolitres de blé la consommation annuelle d'une personne, ce qui fait environ 1 1. 40 par jour.
princes d'autrefois, et même il est meilleur, car autrefois il contenait souvent beaucoup de seigle.
L'ouvrier mangeait du pain de seigle, d'orge, d'avoine, de sarrasin ou de millet. Suivant les époques, il était gris, le pain quotidien du travailleur, ou brun, ou noir. Dans les bonnes années, c'était le pain bis, et, dans les mauvaises, le « pain noir de l'adversité ». C'est à peine si le meunier séparait le gros son de la farine. Si l'on servit un jour au dauphin, le futur Louis XIII, du pain bis qu'il jeta parce qu'il était pourri, beaucoup de bourgeois et d'artisans grignotaient du pain rassis qui n'était pas meilleur, puisqu'ils ne chauffaient guère leur four qu'une fois par mois; et quant aux montagnards du Dauphiné, ils faisaient en octobre le pain de tout l'hiver; ce pain devenait si dur que ces malheureux devaient le couper à la hache comme le bois de leurs forêts. Enfin, il y avait le pain sans farine, horrible mélange des années de disette. C'est un morceau de ce pain-là que le duc d'Orléans posa un jour sur la table du conseil, devant Louis XV, en disant : « Voilà, Sire, de quel pain se nourrissent aujourd'hui vos sujets ! »
Encore le travailleur manquait-il fréquemment de ce pain odieux. Le riche souffrait rarement de la disette, mais le laboureur mourait de faim près des champs qu'il avait semés.
Quand il y en avait, combien coulait le pain? 35 centimes la quantité correspondante à notre kilo, en 1350; mais quel était ce pain si bon marché? Quelques années plus tard, le pain « claret » valait 1,05 le kilo, le pain « tourte » 1,15, et le pain « seminel », presque du gâteau, 1,45. En 1421, à Paris, on trouvait du pain blanc à 1,15, du « pain brun » à 72 centimes, et du « pain de labour », sans doute du gros pain balle, qui contenait tout le son, à 55 centimes. Alors le « pain complet » était le pain de misère. En 1631, le pain noir coûtait 50 centimes, et le pain « bourgeois » 72 centimes.
L'ancien régime apparaît donc comme le régime du
« pain cher ». C'était bien « à la sueur de son front » que l'ouvrier gagnait son pain quotidien.
La table ouvrière.
Faut-il croire, avec M. d'Àvenel, que la viande fut, du xme siècle au xve siècle, un aliment de consommation journalière et qu'elle améliorait fréquemment le pain de l'ouvrier, et que le compagnon et le paysan auraient fréquemment fait « bombance » de 1450 à 1475? Problème! Toujours est-il que si le bétail était bien plus maigre, la viande était bien moins chère qu'aujourd'hui, — jusqu'à dix et onze fois moins.
A partir du xvie siècle, le travailleur est obligé de renoncer à la viande, parce qu'elle a renchéri et qu'il gagne moins. « Du temps de mon père, écrit un auteur de 1560, on avait tous les jours de la viande, les mets étaient abondants. Mais aujourd'hui, tout a bien changé; la nourriture des paysans les plus à leur aise est inférieure à celle des serviteurs d'autrefois. » En 1584, on plaint « le pauvre peuple de Normandie, réduit à telle extrémité qu'il n'a pas moyen de manger chair », et qu'il se nourrit « de fruitages et de laitages ». A Nîmes, la consommation de la viande était tombée de 55 kilos par tête et par an à 1 kilo et demi, en 1590 : est-ce l'origine du mot languedocien : « Ail et viande, repas de richard; ail et pain, repas de paysan? »
Et la hausse continue jusqu'à la Révolution, jusqu'à nos jours. La viande est une des denrées qui ont le plus renchéri depuis les temps lointains du moyen âge. Une fois disparue de la table du prolétaire, elle n'y reparut plus qu'en des circonstances exceptionnelles. Le paysan aisé cachait son jambon et son lard, par peur des collecteurs.
Peut-être le bon marché des œufs compensait-il en partie la cherté de la viande : on pouvait en avoir, il y a deux siècles, pour 45 centimes la douzaine. Mais le beurre était cher, le lait aussi.
Le sel, à cause de la gabelle, atteignait des prix énormes. Un kilo valait, en 1576-1600, les quatre cinquièmes de la journée d'un manœuvre.
Les pois, fèves, haricots, lentilles, ont tenu sur la table ouvrière la place de notre pomme de terre. Les légumes étaient plus chers qu'aujourd'hui
L'ouvrier buvait du vin, plus souvent de l'eau. M. d'Avenel prétend que le vin a été « la boisson usuelle du moyen âge ». Il était pourtant bien cher, quoique la vigne fût alors cultivée sur tout le territoire de la France d'aujourd'hui, même dans le Nord et dans l'Ouest. D'une province à l'autre, Je prix du vin était aussi variable que le prix du blé. Après avoir haussé de 1275 à 1375, il baissa de 1375 à 1525 (valant 60 francs l'hectolitre au temps de Louis XI et 35 au temps de François Ier), remonta de 1526 à 1600, ne dépassa guère 100 francs l'hectolitre de 1601 à 1700. Il était trop cher, quoique souvent taxé, comme le pain, comme la viande.: les paysans buvaient de la piquette. « Sur 1,000 habitants de mon village, dit un curé de Picardie, je suis convaincu que 950 n'ont jamais bu de vin. »
L'intérieur d'un compagnon tisserand.
Le drame du pain nous a découvert un coin de la vie
ouvrière au temps jadis. Entrons chez un compagnon
pour mieux voir comment il vit : c'est à Troyes, en 1776.
Viéville habile une chambre haute, qu'il loue moyennant 32 fr. par an1. La cheminée est garnie de tous les ustensiles nécessaires, deux chenets, une pelle, une pincette, une crémaillère, un gril, et une broche à rôti, un soufflet de bois. Au-dessus, deux lampes et un chandelier d'étain, une lanterne de fer-blanc avec sa queue de bois. Ailleurs, un petit broc, un petit fourneau portatif, deux pots de fer et une échelle.
1. Les loyers n'étaient pas chers au temps jadis, pas plus aux temps modernes qu'au moyeu âge; le bois de chauffage non plus, à cause de l'abondance des forêts; pourtant il augmente au cours des derniers siècles de la monarchie. Bon marché aussi étaient le cuir et les souliers : la chaussure valut jusqu'à 13 fois moins cher qu'aujourd'hui. Mais l'éclairage (huile, cire, bougie, chandelles) revenait à un prix élevé. Le peuple était peu éclairé!...
Le couvert est mis sur la table de bois blanc : cinq cuillers d'étain, huit fourchettes d'étain, 6 bouteilles de verre, deux plats et quatre assiettes de faïence. Il y a aussi, dit l'inventaire, d'autres vieilles ramanances qui ne méritent description.
La chambre contient deux lits, l'un à quatre colonnes, garni d'une paillasse, d'un petit lit et traversin de plumes, de deux draps de grosse toile, d'une couverture de laine blanche, de deux oreillers et de rideaux de serge verte. Le second, propre à coucher les enfants, est une petite couchette, à bas piliers, sur laquelle se trouvent un petit lit de plumes, un traversin, une paillasse et deux petits draps, et une couverture de laine blanche. Le compagnon tisserand a deux filles mineures.
Les vêtements sont contenus dans un coffre de cuir bouilli monté sur son pied : c'est un habit fort usé et une veste de ratine rouge ; vieille culotte rouge, une autre de colon; ce sont dix chemises, une paire de bas de coton, un chapeau et une paire de souliers.
Les vêtements de la femme sont renfermés dans une armoire de bois blanc, très mauvaise; on y conserve trois jupons, l'un de toile à raies bleues, le second de rase à raies, le troisième de flanelle; deux serviettes de batiste, cinq mouchoirs, dont un de mousseline et un de crespe, deux tabliers de toile à carreaux et quatre chemises, dont deux vieilles. L'armoire renferme aussi quatre paires de draps.
Le mobilier, qui est estimé à 140 livres, n'annonce pas la misère ; il n'indique pas non plus l'aisance. Il n'y a ni bijoux, ni tableaux, ni provision de vins, mais le grenier contient trente fagots de bois1.