I. — L'APPRENTI
Le premier acte du travailleur.
L'apprentissage — qui n'était pourtant pas absolument obligatoire dans tous les corps de métier — était le premier échelon de la hiérarchie corporative, l'antichambre où devait stationner l'enfant, sauf quand il était privilégié, c'est-à-dire fils de maître, afin d'avoir le droit, plus tard, d'ouvrir la porte de la maîtrise. C'était la première phase de la vie du travailleur, et le contrat d'apprentissage en était le premier acte.
Le futur apprenti ne devait pas être marié, ni trop âgé, ni trop jeune non plus : il devait avoir, en moyenne, de dix à dix-huit ans, mais l'âge variait beaucoup suivant les métiers. Les conditions d'âge étaient à peu près les seules. Cependant, les libraires-imprimeurs exigeaient, chose assez naturelle, que l'apprenti sût lire et écrire, et parfois même le latin. Et après les guerres de religion, on n'admettra, dans certaines corporations, que des apprentis élevés dans la religion « catholique, apostolique et romaine ».
Un contrat d'apprentissage.
Le contrat était soit verbal devant témoins, soit écrit sous seing privé, soit même notarié. A mesure qu'on s'éloigne du moyen âge, les contrats notariés sont de plus en plus nombreux, sans doute parce que les contrats
ordinaires étaient souvent violés. Parfois, avant de signer, On fait subir à l'apprenti un temps d'essai.
Voici l'acte notarié par lequel, en 1581, à Lyon,
Pierre Gribolly, maître menuisier, loue et afferme pour lui et les siens, à Jean Joly, maître imprimeur, Abraham Gribolly, son fils ici présent et volontaire, pour servir ledit Joly en l'art de la composition de l'imprimerie pour le terme et temps de sept ans consécutifs... Pendant lequel temps ledit Joly promet bien et dûment apprendre, et en outre de le nourrir de dépens de bouche, coucher et chauffer honnêtement. L'apprenti promet de le servir en toute fidélité et prudhomie. P. Gribolly promet entretenir son fils de chausses et habillement, et en outre s'engage à donner à la femme dudit Joly, à chaque fête de Pâques, un costume de serge.
Le contrat porte le nom des contractants et des témoins. L'apprenti étant le plus souvent mineur, il a des répondants : son père, son frère, une institution charitable, telle la Grande Aumône de Lyon, etc.
Ledit contrat est signé pour une durée de deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, quelquefois même dix et douze ans. Dans les métiers libres, la durée de l'apprentissage est variable, alors qu'elle est fixe dans les métiers jurés.
Les charges des répondants étaient stipulées : ici, le père doit entretenir son fils « de chausses et habillement » et payer un costume de serge à la femme du maître; parfois la redevance était de blé, pain et argent, le plus souvent d'argent seul : en 1559, l'Aumône de Lyon paya trente livres tournois, moitié comptant, moitié à la fin de la première année, pour l'apprentissage d'un de ses pupilles chez un libraire-relieur.
Puis, c'étaient les obligations réciproques du maître et de l'apprenti.
Devoirs du maître.
Les obligations du maître sont de deux sortes : 1° bien traiter, c'est-à-dire nourrir, coucher, chauffer, quelquefois vêtir son apprenti; 2° bien lui apprendre son métier. Alexandre Marcilly, libraire à Lyon, a les mêmes obliga-
tions, ou à peu près, à l'égard de son nouvel apprenti que Jean Joly : « Sera tenu le nourrir et alimenter d'habits et nourriture de bouche, et lui apprendre son état. »
Or, les maîtres s'acquittaient, semble-t-il, assez mal de cette dernière obligation. Aussi, en 1566, les pâtissiers de Paris défendent-ils d'envoyer les apprentis vendre des gâteaux par la ville, car « c'est la perdition des apprentis, qui ne peuvent apprendre leur métier ». Ici, les apprentis étaient des vendeurs; ailleurs, ils étaient de véritables domestiques, et il y avait des maîtres qui craignaient de s'en faire des concurrents redoutables en les instruisant trop vite et trop bien. D'autres, les imprimeurs surtout, se déchargeaient sur leurs compagnons du soin d'instruire les apprentis.
C'était peut-être pour que l'enseignement professionnel fût mieux donné, et c'était à coup sûr pour empêcher certains maîtres de spéculer sur le travail gratuit, que les règlements limitaient à un ou deux à la fois, en général, le nombre des apprentis. De fortes amendes (100 livres chez les joueurs d'instruments, 20 écus d'or chez les huchiers) frappaient les maîtres qui osaient dépasser le nombre statutaire.
Devoirs de l'apprenti.
D'abord, il devait très souvent payer un droit d'entrée au roi et à la confrérie. Ce droit, variable du reste, augmentait avec les besoins d'argent des corporations. A la grande fabrique de Lyon, on le voit passer, du xvne au xvme siècle, de 30 sous en 1619 (valeur intrinsèque, 4 francs), à 15 livres, puis à 20 livres en 1707 (valeur intrinsèque : 31 fr. 60). On cite des apprentis imprimeurs qui ont payé, à la fin du xvine siècle, de 100 à 600 livres de droit d'entrée : chiffres exceptionnels sans doute, ou qui représentent le prix de la complaisance patronale faisant grâce à l'apprenti d'une partie de son temps. Fréquemment il y avait une livre de cire pour la chapelle de la confrérie.
Outre les droits payés au maître, au roi, à la corpora-
tion, un usage lointain avait imposé au jeune travailleur des dépenses supplémentaires, dîner, aumône, bienvenue aux compagnons. Cette bienvenue se « liquidait » : dans les fabriques de Picardie, l'apprenti était taxé de cinq pots de cidre par les compagnons; et les compagnons papetiers d'Auvergne, qui étaient de grands buveurs, faisaient payer à chaque nouvel apprenti cinq livres, qu'on dépensait en buveries, souvent agrémentées d'une journée de chômage.
Une fois « entré », l'apprenti avait pour devoir de « bien servir et obéir, servir en toute fidélité et prudhomie ». Voici, d'après un texte de la fin du xvne siècle, quels étaient les « rôle et devoir de l'apprenti » :
Tous les apprentis doivent, lorsqu'ils sont engagés , bien nettoyer et balayer1 la boutique et le devant de la porte; bien ramasser tous les outils des compagnons et tout ce qui se trouve traîner d'un costé ou d'un autre, tant au maître qu'aux compagnons, bien servir les compagnons et leur donner tout ce qu'il faut pour leur ouvrage, leur aller quérir à manger et à boire, si c'est eux qui se nourrissent; les servir promptement et se faire aimer d'eux, car souvent c'est d'eux plus que du maître qu'ils apprennent leur métier, et, ayant leur amitié, ils ne leur cacbent rien et les rendent capables en fort peu de temps. Il faut aussi que les apprentis se lèvent tous les jours les premiers et se couchent les derniers, car ce sont eux qui ouvrent et ferment la boutique; ce sont eux aussi qui font les lits des compagnons, et ils doivent en tout n'être point paresseux ni désobéissants, car sans cela ils voient souvent leur temps fini et n'estre encore que des ignorants... Si les apprentifs donnent de l'argent pour leur apprentissage, ils ne doivent point souffrir qu'on leur fasse rien faire qui ne soit point de leur métier, qui est
1. Il est curieux de constater qu'aujourd'hui encore on recommande de commencer sa carrière dans les affaires par prendre le balai. C'est, il est vrai, un symbole : on veut dire qu'il faut commencer par le commencement. « Beaucoup des hommes qui sont à la tète des affaires à Pittsburg se sont trouvés chargés d'une sérieuse responsabilité, dès le seuil de leur carrière. On leur remit un balai, et ils employèrent les premières heures de leur vie commerciale au balayage des bureaux... Le jeune homme qui a en lui l'étoffe d'un futur associé n'hésite pas à mettre la main au balai. Cela ne fait pas de mal au dernier venu de balayer le bureau, quand cela est nécessaire. » Je cite ces conseils, à titre de curiosité, parce qu'ils se trouvent dans un livre peu banal : l'Empire des affaires, du milliardaire américain Carnegie « roi e l'Acier ».
comme de ne point laver la vaisselle, promener ni amuser d'enfans, ni autres choses que les maistres et maistresses leur font faire, attendu cpie cela n'est point ni dans leur engagement, ni dans les statuts du métier ou de l'art dont ils veulent faire profession. Et s'ils ne donnent point d'argent, ils s'engagent pour plus longtemps.
Si l'apprenti prenait la fuite, nul ne pouvait lui donner asile; on le faisait rechercher et ramener de force à l'atelier, où il était tenu de travailler le double du temps de son escapade. Souvent, après trois évasions, il cessait pour toujours de faire partie de la corporation. On le frappait d'amende. Les drapiers exigeaient qu'il restituât tout ce qu'avait coûté son instruction. Les boîtiers de Paris lui interdisaient même d'exercer tout autre métier dans la ville.
Mais si l'apprenti avait bien rempli ses engagements, il avait droit à un certificat de sortie délivré par son maître, certificat qu'on exigeait quand il voulait être maître ou simple compagnon.
Vie morose d'un apprenti.
On a tracé des tableaux idylliques de la vie de l'apprenti au bon vieux temps. En admettant qu'il ait trouvé parfois chez son patron la douce atmosphère d'une seconde famille, rude, en général, était son existence. Un apprenti imprimeur nous raconte ses peines1. Il arrive dans une cour où « cinq ou six malotrus ressemblant à des ours » travaillent ou apprêtent de l'encre; le prote lui fait porter « au plus haut magasin » des rames de papier sous le poids desquelles il plie. Aussitôt descendu, on l'envoie à la cave chercher du charbon; on lui fait allumer le feu. La nuit, il couche, au rez-de-chaussée, dans un réduit obscur « où l'on voit sur le plancher et sur les murs les escargots courir ». Avant l'aurore, un coup de sonnette le fait sauter de son dur grabat : il va à tâtons ouvrir la porte aux compagnons. Ceux-ci lui font
allumer le feu, apporter de l'eau. Ils l'envoient chercher du vin.
Celuy-ci veut du blanc, celuy-là du bourgogne. Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne. Sans songer que souvent pour leurs demy-setiers Il faut aller quêter chez dix cabaretiers. A l'un faut du gruyère, à l'autre du hollande. Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande. Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
A peine rentré, il court porter des épreuves en ville, faire des emplettes, réclamer des fournitures au fondeur, au marchand de papiers, au parcheminier. Le dimanche même, il doit tout nettoyer; il prépare la colle et rogne le papier. Sans repos, sans répit, il s'écrie avec découra-
On voit qu'il n'est esclave ou forçat de galère
Qui soit dans son malheur plus travaillé que moy1.
Dans la Farce du couturier*-, Esopet, le jeune apprenti du couturier, se plaint de travailler pour rien, à quoi son patron répond :
Aussi ne me sers-tu de rien.
En place d'argent, il paraît lui donner du bâton.
Les apprentis maintenant sont Maintenant plus fiers que les maîtres.
Et si j'empoigne un bâton rond, Bien te ferai tirer tes guêtres...
Et il se plaint de l'appétit d'Esopet, qui est « tant friand et tant gourmand » qu'
En son habit ne peut tourner, Tant il est gras.
1. Richard Leaoir commença par être commis chez un négociant de Rouen. Il faisait les courses et balayait le magasin, mais il servait avec répugnance à table, et il sortit de chez son patron parce que celui-ci voulait l'obliger à monter derrière son cabriolet. (Ernouf, Histoire de trois ouvriers.)