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I. — LA TERRE QUI NAIT

Pourtant l'histoire de la terre et du paysan avant la Révolution n'est pas l'histoire toujours lamentable de la misère perpétuelle. Il y eut des heures de délivrance.

Abolition du servage.

L'histoire ne répond pas avec précision quand on l'interroge sur le moment où sonna la délivrance des serfs.

Il semble que le mouvement de libération des campagnes soit contemporain des communes et des corporations.

De lentes et profondes révolutions sociales ont marqué les derniers siècles du moyen âge. L'affranchissement des Serfs en est une. Encore faut-il remarquer que cette révolution avait été précédée d'affranchissements au cœur du moyen âge, voire même au temps des Mérovingiens, et qu'elle se prolongea à travers les temps modernes jusqu'à la chute bruyante, en 1789, de toutes les servitudes féodales. On affranchit des serfs au xme siècle, on en affranchissait encore à la veille de la Révolution : tels les serfs du monastère de Saint-Claude, dont Voltaire coupa les liens.

Il y eut des serfs qui reçurent la liberté pour des motifs religieux et encore intéressés, les propriétaires es-

comptant les félicités éternelles. L'un d'eux, vers le milieu du xe siècle, disait : « Au nom du Christ, convaincu que le Seigneur affranchira de leurs péchés ceux qui affranchissent, et leur accordera en compensation les grâces de la vie future, je donne la liberté à un de mes serfs, nommé Darem, et à une serve nommée Pergo... » Et le brave homme avait peut-être cinquante autres serfs qu'il n'affranchissait pas.

Mais ce n'est pas seulement pour « s'affranchir de leurs péchés » et ce n'est point par humanitarisme que les seigneurs ont affranchi leurs serfs : c'est pour des causes économiques beaucoup plus terre à terre à la fois et beaucoup plus profondes.

La cause principale qui adoucit d'abord et fît disparaître ensuite le servage, c'est le manque de bras : l'agriculture a toujours « manqué de bras » ! Au xne siècle, le nombre des habitants était si petit et, en comparaison, le pays rural était si grand, que la terre n'avait par ellemême aucun prix réel ni certain. Le fonds n'était rien, les hommes pour l'exploiter étaient tout. Alors il fallait garder les hommes. Devenu rare, le serf avait une grande valeur, et le prix que le seigneur le paya fut la liberté. Aussi les chartes d'affranchissement contiennent- elles l'obligation pour le colon de ne pas quitter le domaine. Quand, par la charte de liberté, le seigneur fait du serf « taillable et corvéable à merci » un homme « franc », tenancier soumis à redevances fixes, il paraît conclure une mauvaise affaire. Mais, au contraire, l'affaire est bonne. Menacé de tout perdre par le manque de bras et l'inculture perpétuelle, le seigneur sauve ses revenus, il se les assure quoi qu'il arrive, il les fixe pour un avenir indéfini, il les augmente même : ne sait-il pas qu'un homme libre travaille plus qu'un serf, que le laboureur craint moins les lourdes taxes que les taxes arbitraires, et que des redevances limitées peuvent rapporter plus que des redevances illimitées?

Voilà pourquoi les serfs reçurent la liberté avec, par-

fois, la terre qu'ils cultivaient, la terre sur laquelle pesait encore l'ombre épaisse du château féodal.

Mais il y eut d'autres causes. « Une fois le mouvement commencé, la liberté dut faire éclore la liberté, » car ceux qui étaient restés serfs , voyant « s'enrichir » leurs anciens compagnons de servitude, exigeaient de leurs maîtres une liberté que celui-ci n'osait leur refuser, de peur de perdre ceux qui semaient et qui récoltaient.

Faut-il compter parmi les causes d'affranchissement la célèbre ordonnance de Louis X le Hutin, qui vendait la liberté à tous les serfs du domaine royal, proclamant que, « selon le droit de nature, chacun doit naître franc » ?

Remarquons d'abord que c'était une bonne spéculation, puisque le « droit de nature » permettait au roi de battre monnaie. Ensuite, si le besoin d'argent poussa quelques seigneurs à imiter le roi, il n'est pas possible que l'édit de 1315 ait eu la vertu libératrice que certains historiens lui ont attribuée.

La royauté a plus fait que l'ordonnance de Louis le Hutin pour la disparition du servage, en créant des « communes » libres, des villes franches et des villes neuves, où, grâce au droit d'attrait, il suffisait aux serfs des campagnes de se réfugier pour respirer immédiatement l'air de la liberté.

On a dit quelquefois que les serfs, enrichis par le travail, construisaient eux-mêmes le « pont d'or » qui les conduisait sur les rivages de la liberté. Ce n'est guère soutenable. 11 n'y eut souvent aucune somme versée, et quand il y en eut, sait-on si cet argent payait l'affranchissement ou bien la terre?

Quoi qu'il en soit, du moyen âge à la Révolution, principalement du xine au xvie siècle, plus ou moins lentement selon les provinces, avec des différences de degrés suivant les régions, le mouvement d'affranchissement des serfs libéra la terre en libérant le paysan.

La terre censive.

Au moment même où le serf devenait libre, il devenait en quelque sorte propriétaire par le bail à cens ou acensèment; les révolutions économiques se suivent et s'enchaînent les unes les autres.

Le « bail à cens » n'était ni une location ni un fermage, c'était une vente conditionnelle; le seigneur cédait sa terre au paysan, sans cesser d'en être propriétaire, puisqu'il avait droit à une rente fixe, perpétuelle, imprescriptible même pendant des siècles, et dont le paysan ne pouvait jamais s'affranchir. Cette rente perpétuelle, payable en argent ou en nature, était indivisible; la terre ainsi cédée ne pouvait être morcelée.

Curieuse propriété que la propriété du moyen âge ! Elle s'étend sur plus de choses que la nôtre, sur les fleuves, sur la mer, sur les hommes (serfs), mais elle est beaucoup moins profonde, beaucoup moins entière. Est-il vraiment propriétaire, ce paysan, qui tient sa terre à cens?

Et ce seigneur, l'est-il encore, malgré la rente perpétuelle, lui qui vient d'aliéner son bien avec des paroles solennelles, des pléonasmes, lui qui a « livré, cessé, quitté, transporté et octroyé, à toujours et à perpétuité, au preneur et à ses successeurs », la terre qui fait l'objet du contrat? lui qui « s'en est démis', dévêtu et dessaisi », en « a vêtu et saisi le preneur », l'en « a mis en bonne possession et fait vrai seigneur, comme sa propre chose et domaine » ?

Rien n'est plus compliqué que le droit et la propriété du moyen âge et de l'ancien régime. La terre censive a deux propriétaires : en elle apparaît la transition entre l'antique propriété collective de tribu, de clan, de famille, de commune (au moyen âge), et la propriété individuelle de nos jours. La propriété actuelle n'est donc pas un vestige du passé, c'est une conquête du présent, c'est un aspect, si l'on veut, de l'incessante évolution qui transforme le régime propriétaire

Le tenancier d'une terre censive en est si peu l'entier, le seul propriétaire, que le seigneur conserve souvent son droit d'achat et qu'il fait défense au paysan « de la céder à personne ecclésiastique ou gens privilégiés », afin de ne pas compromettre la rente perpétuelle, qui se trouverait alors due à deux propriétaires nobles. Mais le tenancier a droit de vendre la terre censive à un non-noble ou roturier, à charge par l'acquéreur d'en payer la rente et les lods et ventes au seigneur.

Ces « lods et ventes » correspondent aux droits de mutation que l'on paye aujourd'hui à l'enregistrement et que percevaient, avant 1789, les héritiers des possesseurs primitifs sur la terre dont ils avaient la directe ou censive à perpétuité.

La terre au paysan.

Est-il possible de conclure, après cela, comme l'a fait M. d'Avenel, que « l'aliénation, ou location à cens, fut un système offrant au preneur du moyen âge des avantages inouïs, tels que l'ouvrier ou le paysan de nos jours ne peut ni ne doit en espérer d'analogues d'aucune réforme sociale, d'aucune révolution économique » ?

Convenons d'abord que la terre censive, grevée d'une rente fixe, quoique perpétuelle, marque un progrès sur la terre servile grevée de redevances qui, elles aussi, étaient éternelles, mais n'avaient pour limites que le caprice seigneurial.

Convenons aussi que le cens fixé en un moment où la terre était bon marché, perdit beaucoup de sa valeur à mesure que la terre défrichée et cultivée rapporta davantage et augmenta de prix.

Sans doute encore , le censitaire profitait de la plusvalue qu'acquéraient les 10 ou 150 hectares de terre qu'il possédait « à cens », si bien que quelques-uns de ses descendants, enrichis, montèrent vers la bourgeoisie et pénétrèrent même dans la noblesse.

Mais d'autres, au contraire, se ruinèrent. Si le cens resta fixe, il pesa sur la terre jusqu'à la Révolution. Elle

fut bien des fois payée, valeurs et revenus, la terre censive vendue au xnie siècle et sur laquelle, en 1789, l'héritier du seigneur d'autrefois exerçait encore son droit d'inaliénable propriété. Vingt fois, cent fois, elle avait été vendue, le seigneur la possédait encore, après avoir touché vingt fois, cent fois, les « lods et ventes », après l'avoir grevée du surcens ou arrière- cens quand elle était revenue entre ses mains.

Les droits féodaux.

La terre d'autrefois était si peu « au paysan », qu'elle était grevée d'une multitude de droits domaniaux ou « féodaux », rançon de l'affranchissement.

Ces droits variés : cens, lods et ventes, cliampart (part du champ), parcière sur les vergers, carpot sur les vignes, banalités, corvées, banvin, blairée, droit de garenne et de colombier, droit de chasse, etc., représentaient les avantages que le propriétaire noble tirait sans fin de la terre qu'il avait cédée à cens, affermée, baillée « à métairie », « à champart », « à tenage », « à la gerbe ». Ils ne pèsent pas tous sur la même terre. Ils sont postérieurs à l'abolition du servage, et l'on ne doit pas les confondre avec les droits de l'époque servile (mainmorte, formariage, déshérence, coutumes, tailles, aides, etc.), également appelés ce féodaux », mais qui- existaient avant l'affranchissement des serfs, et vécurent, eux aussi, jusqu'à la Révolution. La différence des uns et des autres, c'est que les anciens étaient arbitraires, et que les nouveaux étaient fixés, limités par contrat.

Ces derniers, dont quelques-uns, ceux qui étaient payables en argent, étaient devenus dérisoires et que la bourgeoisie révolutionnaire supprima comme odieux, avaient marqué un progrès, jadis.

Fermages modernes.

Le paysan d'autrefois n'apparaît pas seulement sous les traits d'un serf, d'un valet ou d'un demi-propriétaire censitaire, mais encore sous ceux d'un fermier presque moderne.

Du xnie au xvic siècle, presque tous les baux sont à cens; sous la monarchie absolue, au xvne et au xvnie siècle, ils sont à ferme; mais il y eut des baux à cens après et des baux à ferme avant lé xvie siècle. Dans le premier cas, le propriétaire vend, — nous savons sous quelles réserves; — dans le second, il prête sa terre.

Les conditions de ce prêt sont variables suivant la nature du bail.

Certains baux ont quelque parenté avec le bail à cens. Ainsi, en Bretagne, le domaine congéable était affermé pour un temps indéfini à une famille de cultivateurs; mais le propriétaire conservait le droit de donner « congé », c'est-à-dire de rentrer dans son bien. Quand il était resté trop longtemps sans exercer son droit, et qu'il prétendait congédier les laboureurs, on vit des communes entières se révolter contre l'audacieux. Le paysan était fixé au sol par le travail et par le temps.

Des coutumes analogues existaient entre Péronne, Cambrai, Saint-Quentin et Laon. Là, depuis des siècles, les pa}rsans jouissaient du droit de marché ou de mauvais gré. Dès qu'ils acquittaient la redevance, la terre leur était comme louée à perpétuité.

Même ils étaient libres de la transmettre à leur gré, de la vendre, de la donner en dot. Le fermier résiste à toute augmentation de loyer. Reçoit-il son congé, alors il ne résiste plus, il se retire; mais personne ne se présente pour lui succéder, et la terre demeure en friche. Si le propriétaire se détermine à faire valoir lui-même, ou s'il parvient à faire venir de loin un nouveau fermier, à l'un ou à l'autre la vie devient impossible. C'est un ennemi public, auquel on n'épargne aucune vexation. Charron, maréchal, ouvriers, refusent de travailler pour lui. On scie ses arbres, on détériore ses instruments, on incendie ses granges, on tue ses bestiaux. Et le mutisme des ruraux fait échouer la justice. C'est la conspiration du silence, succédant au syndicat de la violence.

A l'est, en Luxembourg, on pratiquait les fermages à

peu près perpétuels; en Alsace, il y avait le waldrecht , le preneur pouvait transmettre à ses héritiers directs, mais il ne pouvait vendre.

Uemphytéose, en usage clans nos différentes provinces, était un bail pour , quatre-vingt-dix-neuf ans. Au bout de ces quatre-vingt-dix-neuf ans, la terre revenait aux anciens maîtres, s'ils n'avaient vendu, au cours du bail, leur droit de rachat à l'usager.

Quant aux baux ordinaires, identiques aux nôtres, leur durée va en diminuant du moyen âge à la fin de l'ancien régime. Au xvne siècle, il y avait encore des baux à vie, ou « à trois vies ». Il y en a de cinquante-neuf ans, de vingt-sept ans. Dans les pays riches, ils étaient moins longs. Au xvne siècle, dans tous les pays du Nord ils sont réduits à six et à neuf ans. En Flandre ils ne dépassent pas douze ans. C'est presque les trois-six-neuf d'aujourd'hui.

Comme aujourd'hui, l'ancien régime connut le système des fermes générales, qui se développa parallèlement à l'absentéisme des nobles, au xvme siècle. A la veille de la Révolution, la plupart des grandes terres étaient louées en bloc à des fermiers généraux, qui les souslouaient à des métayers, comme aujourd'hui en Irlande et même en France.

« Dans presque tout l'Autun, on fait exploiter les domaines par des cultivateurs qui ont, ou qui du moins devraient avoir la moitié de tous les fruits et profils du bétail; le propriétaire a l'autre moitié. Mais, pour éviter les ennuis de la gérance, presque tous les propriétaires amodient leurs domaines, et ce sont les fermiers qui choisissent les cultivateurs et traitent avec eux. Seulement, au lieu de leur donner la moitié des produits, ils les surchargent de manière qu'à peine ils ont le quart. Ils obligent les cultivateurs à leur donner chaque année une somme plus ou moins considérable, selon la valeur du domaine. Ils les chargent de rentes et de vingtièmes; ils se réservent plusieurs morceaux de terre que les métayers sont tenus de cultiver sans y rien prendre. En un mot, ils leur

font des conditions telles, qu'à la fin du bail leur ruine est toujours consommée. C'est une véritable usure, puisque le bail à métairie est une espèce de société où chacun des associés devrait avoir la moitié. » (Cahier rural de l'Aatunois, 1789.)

S'il fallait en croire Arthur Young, le métayage, d'après lequel le cultivateur partage les produits du domaine avec le propriétaire ou le fermier général, aurait été, en 1789, le mode d'exploitation usité dans les sept huitièmes de la France. En l'absence de statistiques, on ne peut fixer un chiffre exact, mais celui de Young est évidemment exagéré.

Ce qui n'est pas contestable, c'est que, métayage ou fermage, la part du cultivateur dans le produit de la terre a continuellement diminué du xvie siècle à la Révolution, comme elle a diminué de la Révolution à nos jours. Gela s'explique aisément : à mesure que la terre se défrichait, à mesure que la culture et l'accroissement de la population en augmentaient la valeur et les profits, le propriétaire ou le fermier général devenait plus exigeant; ce n'était plus le vingtième, le quinzième, le dixième, le septième des produits qu'il réclamait, mais le sixième, mais le quart, mais le tiers, en attendant la moitié que les métayers d'aujourd'hui doivent céder à leurs propriétaires, sans compter leur redevance annuelle. Pourtant, si la part du travailleur est moins grande qu'autrefois, le nombre et la quantité des produits a beaucoup augmenté; mais ce n'est plus aujourd'hui, avec la crise agricole, avec la concurrence étrangère, une compensation suffisante pour la peine qu'ils se donnent.

Droit d'usage et vaine pâture.

La détresse du paysan, au xvne et au xvme siècle, était rendue plus douloureuse encore par la disparition progressive des droits à' usage et de vaine pâture dont avaient joui ses ancêtres du moyen âge.

Au moyen âge, la France était encore « chevelue »,

couverte de forêts comme la Gaule antique. Les forêts s'étendaient, immenses, entre les terres cultivées comme la mer entre les continents. Les chênes séculaires et les sapins n'avaient sans doute guère plus de valeur que les flots de l'Océan. Le seigneur féodal avait désigné d'un geste large de conquérant cette étendue « vaine et vague » et dit : « Ceci est à moi. » Alors ce qui était à tout le monde n'était à personne, et ce qui n'était à personne était à l'homme d'épée, par le droit du plus fort.

L'immense forêt n'était qu'une propriété nominale, conventionnelle et illusoire dont le maître fut heureux de céder « l'usage » aux riverains, moyennant d'infimes redevances. L'usage, c'était le droit d'envoyer le bétail paître sous la feuillée, les porcs manger les glands, le droit d'abattre les arbres pour le chauffage, pour la charpente, pour les outils, pour les meubles grossiers de la chaumière.

C'était même le droit d'abuser, puisque, à la fin du xive siècle, de vastes forêts, en Roussillon, sont concédées aux riverains, avec autorisation de les incendier, pour tuer et mettre en fuite les bêtes sauvages. Dans le Midi, de vastes forêts furent ainsi dévorées par les flammes. On portait la torche contre les sangliers, les loups, les ours et autres bêtes : chasse ardente, défrichement éclatant et sommaire que légitimaient l'immensité forestière et la nécessité de livrer à la culture de nouvelles terres dépouillées. Nos ancêtres étaient prodigues de leurs bois autant que nous en sommes avares. En 1346, le roi de France fait cadeau au duc de Bourgogne de quatre hectares de la torêt de Crécy-en-Brie « pour la construction d'une nouvelle salle de son château » ; politesse bien na* turelle, dit M. d'Avenel, « puisque ce duc, recevant l'année précédente le roi Philippe de Valois, lui avait offert une série de festins, dont la cuisine avait consommé 14 hectares de taillis. »

En 1319, dix-sept paroisses de la région d'Avallon acquièrent le droit d'usage dans la forêt d'Hervaux, avec

faculté d'y couper « tous bois qui leur seront nécessaires », moyennant un cens annuel de 10 deniers par feu. Ces dix deniers valaient alors en monnaie actuelle 1 fr. 75, moins d'une journée de travail; au xvme siècle, ils ne vaudront plus que 8 centimes. Pour une poule et 5 deniers par tête et par an, les paroissiens de Parassy, en Berri, obtiennent la libre possession de la forêt qui les entoure. A partir du xvie siècle, quand la terre et les bois acquirent plus de valeur, quand la population augmenta, il devint difficile aux ruraux de conserver leur droit d'usage dans les forêts royales et seigneuriales. Désormais, c'est par des procès, parfois interminables, que ce droit se révèle à l'historien. On reproche aux usagers d'user de leur droit, on cherche à les cantonner, ils résistent; pourtant la forêt cesse d'être à la disposition du premier venu, et les procès, quand ils ont une fin, se terminent « au profit général de l'agriculture et au préjudice particulier des usagers ».

L'écho des doléances paysannes parvint jusqu'aux Etats généraux par l'intermédiaire des Cahiers de 1789. Dans celui de Brétigny, les habitants de cinq ou six paroisses, voisines de la forêt de Séquigny, réclament leurs droits « d'une antiquité immémoriale, confirmés par beaucoup de rois et par un arrêt du Parlement en 1318 » ! Depuis vingt ans, « ces malheureux ne peuvent plus avoir que le quart des bestiaux dont ils ont besoin, parce que les seigneurs puissants qui possèdent la forêt les intimident par des vexations et des procédés violents ». « Mes pauvres, disait, en 1774, un bon curé normand, avaient la faculté de faire un fagot de bois mort dans la forêt, mais elle leur est totalement ôtée. »

Dès le début du xvne siècle, l'avocat général Talon avait, au Parlement, protesté avec véhémence contre les rigueurs de l'administration forestière à l'égard des riverains des forêts royales : « Cela va contre la liberté publique, s'écriait-il. Il n'y a ordonnance ni règlement qui autorise cette rigueur. Au contraire, ce serait priver le

pauvre peuple de son vivre et le réduire à la mendicité; d'autant plus que, chargés de tailles et d'impôts, ils n'ont d'autres subsistances que les pâtures... » Mais la philanthropie ne pouvait rien contre un mouvement économique : la propriété collective rurale du moyen âge disparaît peu à peu, pendant les temps modernes, malgré les regrets et les misères qu'elle laissait derrière elle.

Cette espèce de « communisme rural » englobait aussi le droit de vaine pâture, non seulement dans les forêts, mais dans les prairies, les landes et les jachères. Son histoire est la même que celle du droit d'usage : période d'épanouissement, période de déclin.

Au temps où régnait le droit de vaine pâture, le propriétaire d'une prairie n'avait droit qu'à la récolte du foin; il n'était chez lui que du mois de mars au mois de juin; avant et après cette époque, la prairie était ouverte à tout venant : c'est pour cela qu'elle ne devait jamais être complètement enclose.

La jouissance collective du sol s'imposait alors si fortement pour la nourriture du bétail, qu'il était interdit de remettre en culture « une terre qui avait été une fois en nature de pré », parce que le propriétaire qui labourait un pré frustrait tous les habitants d'alentour; chose remarquable , la propriété individuelle disparaissait dans la propriété collective.

Vint l'époque où, la population s'étant accrue, il fallut du pain, du blé, par suite des champs. Les pâtures banales durent reculer devant les terres de labour et les prairies artificielles.

Cependant la « vaine pâture » disparut plus lentement que le droit d'usage. En 1789, dans beaucoup de paroisses, où le sol était en « coutume générale », subsistait le « droit de parcours ». Ce droit résista à la Piévolution et vécut jusqu'à la fin du xixe siècle. Il n'a été aboli qu'en 1889 (loi du 9 juin); encore la transhumance, reste de l'ancien « droit de parcours », n'a-t-elle pas

plus disparu des Alpes, ou du Jura, qu'elle n'a disparu des plateaux espagnols ou des Abruzzes.

Le travail des champs au temps jadis.

Comme on voit, rien n'est plus traditionnel que le monde rural. Le travail des champs en fournit une autre preuve. 11 est, dans certaines régions, des travaux agricoles, comme le labourage et la fauchaison, qui n'ont pas varié depuis des siècles et qui se font aujourd'hui à très peu près comme au moyen âge. Là même où l'on emploie les machines, le travail agricole a beaucoup moins varié que le travail industriel. Ainsi n'y a-t-il

pas lieu de s'attarder longuement à étudier les travaux

champêtres.

D'ailleurs, les détails de l'histoire agricole, jusqu'ici, sont inconnus. Il semble que des étapes parcourues dans son lent voyage, l'humanité n'ait gardé le souvenir que de quelques défilés périlleux, de quelques sommets ou de quelques précipices, oubliant la suite monotone des plaines... qu'elle a traversées.,. La surface des champs est silencieuse, ses révolutions se font à petit bruit, par petits coups. On a peine à retrouver sur le sol l'empreinte d'une ville défunte; comment y marquer la place d'une forêt abolie, ou d'un carré de bruyère remplacé par un carré de choux? Le passé rural est plein non seulement des changements de culture d'une même terre à travers les âges, des partis successifs que l'on a su en tirer, mais aussi des vicissitudes causées par des concurrences nouvelles, par des séparations ou des réunions de provinces, etc. (D'Avenel.)

Meunier

Outre cela^ pas de statistiques, pas de cadastres, du

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moins pour les trois quarts de la France. On avait toujours reculé devant la dépense. L'exécution du plan cadastral du duché de Richelieu avait coûté une somme correspondant à 100,000 francs de notre monnaie. Seules quelques provinces, Languedoc, Gascogne, Provence, Dauphiné, Bretagne, Bourgogne, possédaient des cadastres ou terriers très anciens, plusieurs fois revisés.

Malgré les obscurités de l'histoire, on sait qu'il y avait, au moyen âge, d'immenses territoires incultes, et l'on sait aussi qu'à partir du xine siècle, jusqu'à la Révolution et même jusqu'à nos jours, l'homme se livra à la conquête du sol contre les forêts, les landes et les marais, contre les loups et autres bêles sauvages, conquête ardente, délaissée quelquefois pendant les ravages de la guerre, mais toujours reprise et poussée si loin qu'aujourd'hui il n'est peut-être pas un pouce de territoire français qui, étant utilisable, ne soit utilisé. Le défrichement, le dessèchement, la chasse même, ont donc été parmi les travaux les plus importants du paysan d'autrefois.

Après le pic, la charrue ou plutôt Y araire, primitif outil de bois qui ne faisait que gratter le sol, traîné par des chevaux ou des bœufs. Même à la fin du xvme siècle, la véritable charrue n'était en usage que dans quelques contrées. Le fer coûtait très cher, même après la baisse qu'il subit au xvin0 siècle. Aussi la plupart des outils étaient-ils en bois au xvne siècle.

Après la charrue passaient la herse et quelquefois le rouleau, mais fréquemment en guise de herse on traînait des échelles.

Puis, à la volée, on semait le blé, l'avoine, l'orge ou le seigle. Quand la moisson était mûre, on la coupait, ou plutôt on la sciait avec la faucille. L'usage de la faux, réservée pour l'herbe, était interdit par la coutume et par la loi. Des arrêts du Parlement — le dernier en 1756 — défendaient, sous peine de fortes amendes, de couper les blés avec la faux, « dont l'usage prive le pauvre de la

ressource du chaume, qui sert dans sa cabane à le couvrir et à réchauffer ses membres engourdis ». En effet, dans certaines localités, on ne pouvait couper la paille de blé plus bas qu'à moitié de sa hauteur. Un jour franc après l'enlèvement des gerbes, le champ appartenait aux glaneurs , qui coupaient le chaume et ramassaient les épis laissés.

Le paysan rentrait sa récolte sur des charrettes grossières, petites, à essieu de bois, prompt à la rupture à cause des cahots dans les chemins semés de fondrières. On battait les céréales sur l'aire de la grange ou dehors, au fléau. Le fléau, comme l'araire, comme la faucille, est encore en usage de nos jours dans les petites exploitations. Dans quelques centres du Midi, on faisait fouler les céréales par le bétail.

Après l'avoir battu, on vannait le blé, en le jetant contre le vent avec une pelle, ou bien on ne le vannait pas et l'on mangeait tout, baie et grain. A la fin du xvme siècle, les exploitations étaient très rares qui possédaient un tarare ou ventilateur à grains; mais le van était en usage.

Ainsi, à la veille de la Révolution, le matériel agricole était encore très primitif. Or, à cette époque, l'Angleterre employait les hache-paille, les hache-navets, les herses et les charrues de fer, les semoirs. Elle connaissait jusqu'à la machine à battre, inventée, vers le milieu du xvme siècle, par Swellington, qui avait repris l'idée présentée à l'Académie des sciences par le Français Meiffren en 1737. Aucune de ces machines perfectionnées ne fonctionnait en France, a Ne change point de soc, ayant pour suspecte toute nouveauté, » avait dit Olivier de Serres au paysan français; et le paysan français n'avait point changé son soc de bois. Aussi l'Anglais Young, dans son célèbre Voyage en France, déclare que l'agriculture française en est encore au xe siècle.

Les procédés de culture n'étaient guère plus perfectionnés que les instruments. Longtemps le sol travaillait

un an, puis se reposait l'année suivante : c'était le système que Xénophon, vingt-deux siècles auparavant, recommandait aux Grecs ! En Provence, il était formellement défendu de restoubler (redoubler?), c'est-à-dire d'ensemencer deux ans de suite le même champ. Il était des terres, dans le Morvan, que l'on ne labourait que tous les six ou sept ans. Il est vrai qu'elles étaient peu fertiles. C'est pour la même raison que, vers le milieu du xvine siècle, on vit en Limousin des chaumes se reposer pendant des six, des quinze ans, et des bruyères qui se reposaient toujours sont aujourd'hui condamnées à la production, après avoir subi la pioche, l'eau et le fumier.

Ce ne fut que vers le milieu du xvine siècle que la jachère recula devant les assolements transformés; le repos commence à n'être plus permis à la terre fertile qu'au bout de la troisième ou de la quatrième année. Après le blé, on sème l'avoine, et sous l'avoine pousse le trèfle de l'année suivante. L'ère des prairies artificielles est ouverte; c'est un grand progrès dont souffre la vaine pâture, obligée de battre en retraite.

On ne saurait en dire autant à propos des engrais. La science des engrais est encore jeune d'ailleurs, et peutêtre nous réserve-t-elle des surprises. Autrefois, le fumier était peu abondant, parce qu'on n'y- consacrait pas assez de paille; les municipalités édictaient sans cesse des peines contre ceux qui en mettaient dans les rues pour la faire pourrir. Outre le fumier, on employait, depuis le moyen âge, la marne, la chaux et le sablon, que les paysans allaient puiser librement sur les grèves ou le bord des cours d'eau.

Cultures d'autrefois : le blé, la vigne.

On a défini le Français : « Un homme qui mange du pain et qui boit du vin. » De tous temps, en effet, la France a été une terre à blé et une terre à vigne. Au xvne siècle, le blé était un de nos principaux articles d'exportation. Pourtant il rapportait peu, beaucoup moins

Vigneron.

qu'en Angleterre, — cinq pour un, dans la riche province de Toulouse. Gomme céréales, on cultivait encore l'orge, l'avoine, le millet, le seigle, le méteil (mélange de seigle et de blé), l'épeautre, dont on était obligé de consommer la baie, puisqu'elle ne se séparait pas du grain, le'blé noir ou sarrasin, importé d'Orient au temps des croisades.

Au moyen âge, si curieux que cela puisse paraître aujourd'hui, la vigne était cultivée dans toute la France, dans le Nord comme le Midi. Elle l'était même en Angleterre et dans l'Allemagne du Nord. Faut-il croire que la température générale se soit abaissée au cours des siècles, puisque les vignobles ont complètement disparu des pays septentrionaux, ou bien les raisins de la Normandie et de la Flandre ne donnaient-ils qu'une mauvaise piquette à laquelle on a dû renoncer pour le cidre et la bière ? L'habitude, contraire à la nôtre, de préférer le vin nouveau au vin vieux tendrait à le faire croire.

Dans le Midi, le soleil mûrissait mieux les raisins; pourtant les crus du Bordelais, aujourd'hui si renommés, ne l'étaient pas alors : ils ne le furent qu'à la fin du xvme siècle; et le vin de Saint-Pourçain, en Bourbonnais, si apprécié au temps des premiers Valois, n'a plus conservé qu'une renommée locale. Est-ce le goût qui a changé ? Nos crus célèbres ne l'étaient pas autrefois, et ceux qui l'étaient autrefois ne le sont plus aujourd'hui.

Il y avait, comme de nos jours et comme pour le blé, des bonnes et des mauvaises années, qui influaient considérablement sur les prix, parce que les transports d'une

province à l'autre étaient difficiles et grevés de droits. Dans les années d'abondance, les vignerons du Midi furent réduits plus d'une fois, faute de débouchés, à laisser perdre leurs raisins ou leurs vins. Mais ne sont-ils pas obligés parfois, au xxe siècle, d'en faire autant, ou plutôt de céder leur vin à des prix dérisoires ?

Grâce à son abondance, le vin fut la boisson du moyen âge. On le consommait en fûts. Seuls les vins précieux, « vins de présent » et a d'honneur », par exemple ceux de Beaune, déjà renommés, très appréciés du pape et des cardinaux d'Avignon, étaient mis en « flacons ». Rien n'est plus ordinaire aujourd'hui que la mise en bouteilles, mais alors le verre était très cher.

A partir du xvie siècle, la terre à blé empiéta sur les vignobles. Les ordonnances du temps exprimaient la crainte de voir faire « plant excessif de vigne ». Mais il n'était pas besoin d'ordonnances pour faire reculer le vignoble; les ceps se retiraient d'eux-mêmes; ils ne produisaient pas assez et coûtaient trop de peine. Le climat fut sans doute aussi un facteur de déroute. Cependant, sous Louis XV, on condamnait encore au chiffre exorbitant de 200 livres d'amende des habitants d'une paroisse voisine de Bourges pour avoir, sans permission , transformé quelques-unes de leurs terres en vignobles.

A la fin du xvme siècle, les vignes étaient moins nombreuses et moins étendues qu'au moyen âge, mais le vin était meilleur, car le vigneron avaitperfeclionné ses procédés. La célébrité

des grands Crus actuels Tonnelier.

commençait à s'affirmer : on goûtait le Ghambertin et autres bourgognes, on fabriquait du Champagne mousseux ; parmi les bordeaux, le Ghâteau-Laffitte et le Château-Latour remplaçaient les vieux noms de « blaye » ou de « libourne ». Néanmoins, il était réservé au siècle suivant de multiplier les richesses vinicoles de la France ; mais il n'a pas inventé l'art de frauder, tremper, couper, sophistiquer les vins, art connu depuis le moyen âge!

Histoire de la pomme de terre et des légumes.

Outre les céréales, la vigne et, plus tard, les plantes fourragères, le paysan d'autrefois cultivait les légumes. Du xnie au xvie siècle, on n'a connu ni l'artichaut, ni l'asperge, ni la tomate, ni la betterave (1775), l'aubergine, le melon, etc. Par contre, les farineux : pois, fèves, haricots et lentilles, ont tenu dans les champs, parce qu'ils tenaient sur la table des petites gens, la place qu'y tient aujourd'hui la pomme de terre.

L'histoire de la pomme de terre est bien connue. Originaire de l'Amérique du Sud, le précieux tubercule apparaît en Europe ver-s 1534, en Espagne naturellement. De là, elle passa en Autriche (1588), puis en Allemagne et en Suisse. Elle avait été importée en Angleterre vers 1585, et en Belgique vers 1620. Ce ne fut que vers 1766 qu'elle commença à se répandre en France. Mais alors elle ne servait qu'à la nourriture du bétail. Parmentier réussit à l'introduire dans la nourriture humaine et à vulgariser sa culture. En 1771, l'Académie de Besançon avait mis au concours la question de « substances alimentaires qui pouvaient atténuer les calamités d'une disette ». Parmentier obtint le prix avec un mémoire où il disait : « La pomme de terre doit être parmi nous le puissant auxiliaire du blé; avec elle on ne doit plus craindre les famines qui ont affligé l'Europe, au moyen âge. Trop longtemps dédaignée et réservée à la pâture des bestiaux, il faut qu'elle devienne aussi la nourriture de l'homme; il faut qu'elle apparaisse sur la table du riche,

comme sur celle du pauvre, et qu'elle y occupe le rang que sa saveur, ses qualités nutritives et la sanité de sa nature devraient lui avoir acquis depuis longtemps. » Parmentier ensemença de pommes de terre la plaine des Sablons, à Versailles, et, en 1781, à la Saint-Louis, le roi, la reine et les courtisans arborèrent la fleur violet pâle. La pomme de terre allait devenir une des plus importantes cultures du sol français.

Autres cultures : le lin et le chanvre, pour les toiles; l'olive, l'œillette (xvie siècle), les noyers,- le colza (vers 1750), pour les huiles; pour les teintures, le safran, la gaude, la guède ou pastel, la garance; le houblon pour la bière; le mûrier pour les vers à soie; le chardon à carder, dont les règlements des métiers prescrivaient l'emploi à l'exclusion des cardes de fer.

Bétail famélique.

Quant à l'élevage, le paysan du moyen âge l'avait totalement ignoré. Il se contentait d'expédier dans la vaine pâture ses porcs, ses moutons et ses bœufs, animaux étiques n'ayant que les os et la peau et qui traînaient sous la feuillée et sur les landes une existence famélique. Ce bétail produisait un revenu aussi maigre que lui.

Le bétail paraît avoir été nombreux au moyen âge, eu égard à la population. Il n'en fut pas toujours de même. Ainsi, au temps de Henri IV, — ce qui s'explique après tant de pillages et tant de ruines, — le bétail manquait. Son prix augmenta. Grâce à la vaine pâture, le paysan pouvait nourrir des animaux sans posséder de terres; mais il n'eut pas toujours à cette époque de quoi en acheter. C'est pourquoi on vit du bétail en location : « un laboureur de vignes », près de Paris, prend à bail, d'un receveur de la cour des aides, à Paris, « une vache sous poil brun » moyennant un loyer annuel de 17 francs (1600). C'était un loyer énorme, si les vaches avaient, comme le dit M. d'Avenel, une valeur moyenne de 56 francs. Quatorze ans après, ce loyer n'était plus que de 8 francs : le bétail s'était multiplié. Il y avait des locations de bes-

264 HISTOIHE DU TItAVAIL ET DES TKAVAILLEURS

tiaux en plein moyen âge, et il y en eut encore dans les périodes de calamité telles que la fin du règne de Louis XIV.

Au début du xvii0 siècle, la paix favorisa la « renaissance agricole ». On songea à l'amélioration du bétail. En Normandie, en Poitou, dans les Gharentes, on éleva des flandrincs, vaches laitières importées de Hollande.

Mais les progrès de l'élevage furent très lents. A la fin du xvme siècle, on ne savait bien engraisser les bœufs que dans le Nord et en Normandie. Le Berri, le Roussillon, les Flandres, étaient les rares provinces où l'on trouvât de bons moutons, bien soignés. Les chevaux ne suffisaient pas à notre cavalerie. On ne renouvelait pas la race des porcs ou des animaux de basse-cour. Cependant le gouvernement cherchait à prévenir les épizooties, sur les indications des Sociétés agricoles qui tendaient à se multiplier.

Superstitions du bon laboureur.

Mais le bon laboureur ignore ce que disent les savants. Depuis le fond du moyen âge, il a ses façons à lui de traiter les animaux. Il a des recettes empiriques, il est un peu sorcier; il emploie des remèdes surnaturels. Veut-il guérir un agneau du bouchet, il fend en croix un bâton de sureau, le laisse un instant dans la bouche de l'animal et le pose ensuite en un lieu sec : à mesure que le bâton sèche, l'agneau doit guérir.

A tout acte de la vie agricole correspondait une superstition. Quand on sevrait les veaux, il fallait les faire sortir à reculons. On ne commençait à labourer qu'après avoir promené trois fois du pain et de l'avoine, avec un cierge allumé, autour de la charrue; on ne devait filer ni coudre le jeudi et le vendredi : cela faisait pleurer la sainte Vierge. « Tracer une croix dans la cheminée empêchait les poules de s'égarer; jeter du pain dans un puits l'empêchait de tarir; placer du buis bénit sur le fourrage éloignait les insectes; mettre les os d'une tête de jument dans le jardin faisait mourir les chenilles. » On criblait

les semences sur une peau de loup percée de trente trous, pas un de plus, pas un de moins, ou bien on les touchait avec l'épaule d'une taupe. Pour éloigner les oiseaux maraudeurs, on dressait au milieu du champ des épouvantails où pendaient par la patte quelques-uns des gourmands; ou bien on arrosait le champ avec de l'eau dans laquelle avaient trempé des écrevisses ou de la corne de cerf; ou encore on écrivait çà et là le mot « Raphaël », ou enfin on enterrait dans le champ un vase dans lequel était enfermé un crapaud; seulement, avant de moissonner- il fallait déterrer le vase, autrement le blé aurait eu un goût d'amertume. Pour avoir beaucoup de raisins, il fallait tailler la vigne avec une serpe enduite de graisse d'ours, le vigneron étant couronné de lierre, etc., etc. On n'en finirait pas si l'on voulait conter toutes ces superstitions, si vivaces qu'aujourd'hui même encore elles n'ont pas entièrement disparu du fond de certaines campagnes.

Pourtant, malgré la misère et malgré la routine, l'histoire de la terre, du moyen âge à la fin de l'ancien régime, c'est vraiment, avec ses révolutions propriétaires, avec l'extension des cultures et le recul des forêts, des landes et des marais, l'histoire de la « terre qui naît ». Mais tournons la page, voici la « terre qui pleure ».

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