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L INDUSTRIE AU TEMPS DE NAPOLEON

Une conséquence directe du blocus continental fut la fabrication du sucre de betterave. Le blocus privait le continent du sucre de canne; celui-ci valut jusqu'à 6 fr. la livre. On chercha le moyen d'en fabriquer avec d'autres produits; on essaya de tout : miel, châtaignes, fruits divers, betterave enfin. La betterave triompha. Les premières fabriques françaises furent installées en 1810 à Lille par Crespel, dans le Doubs par Scié, plus tard à Rambouillet et sur divers points du pays.

Mais ces fabriques furent emportées par la débâcle impériale. Débutantes, organisées pour vendre à près de 6 francs la livre, elles succombèrent toutes après la réouverture des frontières; cependant la nécessité, « mère de l'industrie », avait provoqué une invention qui devait être la source d'une industrie très importante et qui, en diminuant le prix du sucre, devait mettre cet excellent aliment à la portée des classes populaires.

Le rôle de Napoléon, La personne même de Bonaparte a été une cause partielle de ce réveil industriel. L'homme de brumaire fut l'homme extraordinaire que les soucis d'une guerre incessante, les charges du gouvernement, les satisfactions des jours de triomphe, les angoisses des heures tragiques, n'ont empêché ni de faire jouer tous les ressorts de la merveilleuse machine de despotisme et de centralisation administrative qu'il avait montée, ni de se mouvoir dans le domaine industriel.

Par abus de la réglementation. Napoléon fut l'homme qui mêla, dans sa législation autoritaire, les résurrections du passé aux créations modernes, la corporation des boulangers et celle des bouchers, la police des charcutiers, des débits de boissons et des théâtres, la limitation des industries du livre, le livret d'ouvrier, l'impôt sur les boissons et la gabelle, à la création des conseils de prud'hommes, de la propriété des marques de fabrique, des chambres consultatives des arts et manufactures, à

la publication des codes, aux lois sur les mines et carrières et sur les établissements insalubres, etc.

On le vit parcourir les ateliers, questionner les fabricants, les réunir et les consulter, écouter les doléances du commerce et de l'industrie, doter certaines usines, ouvrir des concours industriels et des expositions, inviter les préfets à envoyer des ouvriers d'élite apprendre dans un tissage modèle le maniement de la navette volante, subventionner les inventeurs, secourir des manufacturiers embarrassés, faire des commandes officielles pour animer l'industrie, réveiller des foires endormies, essayer de diriger la mode et stimuler, exiger le luxe de la cour au profit du travail national1.

La Société d'encouragement

pour l'industrie nationale.

Il prit pour son compte cent actions de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale. Gréée en 1801, cette société comptait parmi ses fondateurs des hommes comme Ghaptal, Berthollet, Conté, Foucroy, François de Neufchâteau, Monge, Guyton de Morveau, Montgolfier, Ternaux, etc. Ces savants et ces industriels se donnaient pour mission de recueillir et de répandre partout les découvertes utiles à l'industrie, de propager l'instruction technique, de provoquer et diriger les expériences, susciter des découvertes en distribuant des récompenses,

Dès la première année, la société mit au concours six questions qui trahissent quelques-unes des préoccupations du moment : fabrication des filets de pêche , du blanc de céruse, du bleu de Prusse, des vases de métal recouverts d'un émail bon marché, des vis à bois. Elle

1. « Napoléon poussa ses courtisans et la nation au luxe, qu'il considérait comme le stimulant de l'industrie. On raconte qu'ayant remarqué qu'un sénateur, richement doté, venait en fiacre aux Tuileries, Napoléon lui envoya un beau carrosse. Le sénateur, s'imaginant que c'était un présent de son maître, s'empressa de le remercier; mais peu de temps après il recevait la note du carrossier, qu'il lui fallut payer. » (Bénard, Mémoires d'un nonagénaire. )

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réussit à faire inventer les vis à bois et les machines à fabriquer les filets de pêche.

Et parmi les prix les plus importants qu'elle proposa et les principales récompenses qu'elle accorda jusqu'à 1820, on relève : la fabrication du fer-blanc, les ouvrages en fer fondu, le métier à fabriquer les étoffes façonnées et brochées, la fabrication des fils de fer et d'acier pour aiguilles à coudre, les cardes à laine et à coton, la fabrication de l'acier fondu, les fours à chaux, les machines à feu, les machines à peigner la laine, à la filer, à la carder, la fabrication du vernis, des cuirs imperméables, les lampes de sûreté ou à courant d'air, les serrures de sûreté, la simplification du métier à bas, etc.

Toutes ces inventions ou améliorations mesuraient les progrès de la technique et les services rendus à l'industrie par la Société d'encouragement.

Les machines.

Les mécaniques commençaient à envahir les manufactures. Mais il leur manquait la force, c'est-à-dire la vapeur.

Depuis Watt, la machine à vapeur était pourtant connue. Les Américains et les Anglais1 employaient des machines à haute pression : en 1800, Ewans, constructeur mécanicien de Pittsburg, avait fait circuler dans les rues de Philadelphie une espèce de chariot a vapeur. Fulton, suivant les traces de Papin et du marquis de Jouffroy, se livrait à des expériences de bateau a vapeur. En 1803, il

1. « L'Angleterre a précédé la France dans le domaine de la machineoutil, de la machine à vapeur et de la grande industrie moderne. Watt lui avait donné la machine à vapeur; Kay, la navette volante; Hargreave, en 1768, la Spinning Jenny (Jenny la fileuse); Arkwright, la Mull-Jenny (le moulin Jenny, 1769), qui ruina l'invention d'Hargreave et le fit mourir dans la misère; Cartwright, la machine à peigner et à tisser la laine. L'Angleterre exploitait activement ses mines de fer et de houille, plus précieuses pour elle que pour l'Espagne les mines d'or du Pérou. Davy introduira bientôt (1815) dans les houillères la lampe du mineur. La grande industrie se développe; le blocus continental va la plonger dans un douloureux état de

remontait la Seine, effrayant les habitants des rives; mal accueilli par Bonaparte, qui le regretta plus tard, il s'en alla dans son pays, en Amérique, et, s'il n'est pas sûr qu'il ait inventé le sous-marin, en 1807, il remonta et descendit réellement l'Hudson sur le Clermont, le premier bateau à vapeur construit dans des conditions pratiques. C'est vers cette époque, en 1803, que l'Amiénois Dallery inventait l'application de l'hélice à la propulsion des navires, invention que devaient reprendre, trente ans plus tard, le Français Frédéric Sauvage et l'Anglais Smith.

Mais la machine à vapeur n'entrait que très lentement dans les manufactures; en 1820, il n'existait encore qu'une machine à haute pression et une quinzaine au plus de machines à basse pression employées pour élever l'eau. C'est en 1812 à Mulhouse, dans la célèbre fabrique des Dollfus, qu'un moteur à vapeur, de 10 chevaux, fut appliqué à la filature.

C'est dans les ateliers de l'industrie textile que pénétraient les mécaniques nouvelles importées d'Angleterre. Elles étaient mues par des manœuvres ou par des chevaux; elles se détraquaient facilement; c'étaient de gros outils compliqués plutôt que des machines automatiques. Néanmoins elles rendaient des services : une machine à lainer faisait autant de travail avec deux ouvriers qu'autrefois avec vingt (c'est déjà l'élimination de la maind'œuvre ouvrière); les forces dune machine à tondre étaient mues par une manivelle; il y avait des métiers à filer de 30 à 60 broches.

Aussi le gouvernement impérial faisait-il des efforts pour répandre les machines. Une circulaire aux préfets signalait en 1807 « l'économie considérable de la maind'œuvre » procurée par le nouveau système des mécaniques propres à la fabrication des draps. Il y avait déjà des ateliers spéciaux pour la construction des machines à filer la laine à Vervins, Orléans, Marly, Sedan (Ternaux), dans l'île des Cygnes, près de Paris, où Chaptal avait établi l'Anglais Douglas.

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Mais la France s'affranchit de la tutelle technique de l'Angleterre par le génie inventif de ses nationaux, stimulé par la grande industrie, très jeune encore.

Les grands inventeurs.

Jacquard (1752-1834) est le plus célèbre. Fils d'un ouvrier tisseur, il inventa un nouveau métier à tisser. En 1790, il en concevait l'idée, que, faute d'argent, il ne réalisait qu'en 1800. Son métier, quoique imparfait, obtint une médaille de bronze à l'exposition de 1801.

Vers la même époque, il inventait aussi une machine à fabriquer les filets de pêche. Mandé à Paris par Carnot, il fut installé au Conservatoire des arts et métiers pour réparer les métiers de lindustrie textile. Il obtint, en 1804, la grande médaille d'or de la Société d'encouragement. C'est au Conservatoire que Jacquard mit la dernière main à son « métier » nouveau, que l'usage devait perfectionner jusqu'à nos jours.

Les métiers à la Jacquard sont une des plus belles inventions de la mécanique industrielle. A un attirail de cordages et de pédales nécessitant le concours de plusieurs ouvriers, ils ont substitué un mécanisme simple et ingénieux, au moyen duquel on obtient la levée automatique des fils de la chaîne et qui permet de tisser une étoffe au dessin le plus compliqué.

Non seulement le métier de Jacquard permettait d'exécuter avec facilité des articles qu'il aurait été impossible de fabriquer avec les anciens métiers, mais du coup il supprimait trois ouvriers et deux ouvrières. C'est pourquoi son invention fut d'abord mal accueillie par les ouvriers de Lyon, qui brisèrent publiquement un de ses métiers. On dit même que Jacquard fut jeté dans les eaux du Rhône. Encore une fois, l'ouvrier, victime innocente du progrès industriel, s'en prenait brutalement à la machine inconsciente qui le réduisait à la misère : il ne voyait pas, il ne pouvait pas voir plus loin que son logis sans pain. Néanmoins, l'invention triompha de la résis-

tance ouvrière. En 1812, il y avait à Lyon 12,000 métiers à la Jacquard, et quand mourut l'inventeur, en 1834, il y en avait 30,000.

Moins connu aujourd'hui que Jacquard, Philippe de Girard (1775-1845), tour à tour émigré, professeur et industriel, fut le grand inventeur du temps. A Marseille il fonda des savonneries, des usines de sel; à Paris, une fabrique de soude artificielle, une manufacture de tôle vernie. En 1805, il imagina des lampes hydrostatiques à niveau constant. Il fabriqua, pour l'éclairage privé, les globes en verre dépoli, inventa une nouvelle lunette achromatique, construisit la machine à vapeur à cylindre unique et à mouvement rotatoire, sans balancier, machine qui fut aussitôt adoptée en Angleterre.

En 1810, soixante-sept jours après le décret impérial qui, pour opposer à l'industrie britannique du coton une industrie française du lin, promettait un million à quiconque inventerait la meilleure machine à filer le lin, Girard prenait son brevet. Il fit construire à Paris une première machine de 12 broches tirant d'un kilogramme de lin 100 à 150 kilomètres de fil. En 1813, il avait deux filatures de lin, l'une à Paris, l'autre à Charonne.

La débâcle de l'Empire emporta son million, qu il n'avait pas touché. Mal soutenu par le gouvernement de Louis XVIII durant la crise commerciale de 1815, un instant même arrêté pour dettes, il s'en alla fonder près de Vienne, en Autriche, puis aux environs de Varsovie, des filatures bientôt prospères. Cependant il mourut dans la misère, sort commun à beaucoup d'inventeurs.

Richard Lenoir (1765-1839) ne fut pas précisément un inventeur, mais un pionnier hardi de l'industrie textile. Il débuta garçon de café, il finit grand industriel avec 14 millions.

Dès son association, en 1797, avec Lenoir-Dufresne, d'Alençon, qui mourut bientôt et dont il prit le nom par amitié, il s'était lancé dans de vastes entreprises de filature de coton et de laine. Pour remplacer le coton d'A-

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