LE PAIN NOIR. — UNE GRANDE V E I N
de kilos); le pont Mirabeau (Paris, 1898), est en acier; les palais de l'Exposition de 1900 ont employé 38,000 tonnes d'acier contre seulement 2,000 tonnés de fer, tandis que la carcasse des palais de 1889 était en fer1. On s'explique ainsi comment la production française est tombée de 900,000 tonnes en 1869 à 745,000 tonnes en 1900, tandis que la production des aciers a monté de 110,000 tonnes seulement en 1869 au chiffre considérable de 1,624,000 tonnes en 1900. C'est pourquoi xm a pu dire avec raison que notre époque inaugure IV. âge de l'acier ».
La production de la fonte a également augmenté; elle a doublé en 1900 son chiffre de 1869, ayant passé de 1,380,000 à 2,700,000 tonnes. Pourtant le nombre des hauts fournaux diminue sans cesse (288 en 1869, 107 en 1896), mais ils produisent bien plus qu'autrefois, 160 ou 170,000 kilos par jour dans l'Est2.
L'extraction des minerais de fer s'est naturellement accrue à peu près dans les mêmes proportions : 3 millions de tonnes environ dans la période 1876-1885, et près de 5 millions de tonnes en 1899. C'est le bassin minier de Meurthe-et-Moselle qui fournit la plus grande quantité de ce minerai. Ce sont les briques réfractaires, à base de chaux et de magnésie , dont on a revêtu intérieurement les convertisseurs Bessemer et les fours à
1. La magnifique Galerie des Machines et la tour Eiffel, le plus haut monument du monde, construites par les usines Cail et celle de Fives-LiU'e, ont employé chacune 7 millions et demi de kilos de métal.
2. On sait que l'industrie des hauts fourneaux a réalisé deux progrès sensibles : 1° captation des gaz chauds qui sortent des hauts fourneaux pour les brûler dans des récupérateurs, chauffer l'air insufflé sur le mélange de minerai, de coke et de fondant, ou produire la vapeur utilisée par les machines soufflantes ; 2° l'utilisation des laitiers (résidus) pour la fabrication de ciments et de briques à grande résistance; les voûtes du Métropolitain de Paris sont en briques provenant de nos usines de l'Est, De même, dans les aciéries, on utilise les scories produites par la déphosphoration de la fonte. D'ailleurs, le traitement des sous-produits est un des caractères généraux de l'industrie contemporaine : on sait quels merveilleux résultats a donnés ce principe appliqué à la distillation de la houille pour la fabrication du gaz d'éclairage.
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puddler qui ont facilité l'utilisation des minerais phosphores de l'Est. Dans les statistiques du ministère des travaux publics, on ne compte que pour 97,000 tonnes en 1849 la production des mines et minières de cette région, alors qu'on avait extrait dans le reste de la France un million de tonnes. Mais, à partir de 1860, alors que les autres bassins s'épuisent, celui de l'Est prend d'année en année une importance plus grande : il donne 1,110,000 tonnes dans la période de 1866-1875, et atteint 4,106,000 tonnes en 1899, 470 p. 100 du reste de la France. Aussi le département de Meurthe-et-Moselle produit-il 60 p. 100 de la fonte française; en vingt ans ses mines et sa métallurgie ont pris un développement inouï : la France s'est refait une Alsace industrielle sur sa frontière mutilée.
Les dernières années du xixe siècle ont été marquées par une hausse considérable des prix du fer, de la fonte et de l'acier. Cette hausse avait deux causes : 1° l'augmentation de la consommation métallique à la veille de l'Exposition universelle; 2° l'incapacité des usines françaises à livrer en temps utile le matériel commandé par les compagnies de chemins de fer.
En effet, au cours des années 1898 et 1899, ces compagnies ont adressé aux ateliers de construction des commandes colossales : il y avait en cours de livraison et de construction, du 1er janvier au 15 septembre, 484 locomotives, 2,372 voitures pour voyageurs et 9,198 wagons pour marchandises, plus qu'il n'en avait été livré au cours des cinq années précédentes !
Or la France ne peut guère construire plus de 350 locomotives par an : 50 dans les ateliers particuliers des compagnies, 300 dans les six grands établissements de constructions mécaniques. Il arriva ce qui devait arriver : l'Etat dut commander aux Etats-Unis 10 locomotives à grande vitesse dont il avait besoin pour l'Exposition. L'Ouest, qui avait besoin de 20 machines pour ses express, fut obligé d'en commander 10 à l'Autriche et de construire les dix autres dans ses ateliers de Sotteville. La
Ceinture n'a pu se procurer dans l'industrie privée les 15 locomotives qui lui étaient nécessaires : c'est la compagnie du Nord qui les lui a construites dans ses ateliers de la Chapelle et de Hellèmes.
On peut s'étonner que, malgré l'activité fébrile des années qui ont précédé l'Exposition de 1900, l'industrie française n'ait pu construire 484 locomotives, alors que l'Allemagne peut en fournir chaque année de 1,200 à 1,500, qu'un seul de ses quatorze ateliers de construction peut en livrer autant que les six grands constructeurs français, et qu'aux Etats-Unis une seule maison possède une puissance de fabrication annuelle de 900 à 1,000 locomotives par an.
Mais on ne s'étonne plus quand on sait que si.la construction française est plus finie que la construction étrangère, elle est aussi plus lente et plus chère; le fini, la lenteur et la cherté sont les trois caractères de toute la production métallurgique en France.
L'étranger est mieux outillé : aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre, quand une machine-outil est primée par un type plus parfait, on la déclasse, et on peut le faire, parce que l'on a des commandes. En France il n'en est pas ainsi : on conserve longtemps le vieux matériel, car on redoute les frais d'outillage.
Tout se paye, le fini, la lenteur comme les matériaux. Et voilà pourquoi, en 1897, la Russie, qui venait de nous emprunter près de 13 milliards dans les dix années précédentes et voulait nous payer sa dette de reconnaissance, ne put commander que 50 locomotives en France, alors qu'il lui en fallait beaucoup plus pour le Transsibérien; les prix français dépassaient de 12 p. 100 les prix allemands. Une machine à voyageurs à simple détente et deux essieux couplés, pesant 44 tonnes, coûte 58,450 fr. chez nous et 49,750 francs en Alsace; une machine à marchandises à simple détente, à trois essieux couplés, pesant34 tonnes, coûte 44,550 francs chez nous et 38,100 fr. en Alsace; la première coûte d'un côté 1 fr. 42 le kilo, et
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de l'autre 1 fr. 13; la seconde, 1 fr. 31 et 1 fr. 12; c'est un majoration de 26 p. 100 ou de 17 p. 100 au détriment de la métallurgie française. Une des locomotives compounds à grande vitesse , achetée par l'Etat en Amérique, revient en France à 75,000 francs, 1 fr. 47 le kilo, 18 p. 100 de moins que les compounds livrées par les constructeurs français.
Une société, raconte M. Yillain, avait besoin d'un vapeur pour un service régulier de voyageurs. Elle s'adressa à quelques établissements, et voici les réponses qu'elle reçut : maisons anglaises : dépenses, 1,500,000 fr. et trois mois de délai de livraison; maison belge : 1,800,000 fr. et treize mois; maison française: deux millions et délai de deux ans. Ce fut une maison française qui eut la commande. Quand le paquebot fut en service, on le montra au représentant de la maison anglaise, qui reconnut très loyalement que le navire livré par lui n'aurait pas eu le même fini que le produit de la maison française.
Ainsi s'affirment, dans l'évolution générale de la métallurgie, la supériorité et la cherté des produits français, ainsi que la redoutable concurrence que font à notre industrie l'Allemagne, l'Angleterre et les Etats-Unis.
Pourtant, quand la France peut fabriquer « en grand » des spécialités, elle triomphe sur le marché industriel international.
Il existe en France, dit encore M. Yillain, une très grande usine qui, produisant en énorme quantité des objets tout faits, — ce sont des tuyaux de fonte de tous modèles et de tous calibres, — peut exporter dans tous les pays du monde et Lutter victorieusement contre la concurrence étrangère.
Une usine du Nord a la spécialité des chaînes de fer : aussi a-t-elle fourni à l'Allemagne elle-même presque toutes les chaînes qui ont servi à perfectionner la navigation intérieure sur les fleuves et les canaux allemands.
L'avenir industriel est donc dans la fabrication des spécialités par quantités énormes, et l'explication des échecs de la France sur le marché international ainsi que
le caractère général de notre production se trouvent résumés dans cette formule : a En France l'industrie tend à travailler en petit sur mesure. En Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, on fait de la confection en grand1. »
Histoire du Creusot2.
Au xviii8 siècle, le Creusot n'était qu'un hameau perdu dans un creux des collines du Morvan. Non loin se trouvait la Charbonnière, petite agglomération qui tirait son nom du charbon de terre qui affleurait parmi les roches.
En 1784, il se fonda au Creusot, dans le but d'exploiter les gisements de la Charbonnière et de créer une fonderie, une société industrielle au capital de 10 millions et qui comptait le roi parmi ses actionnaires. La fonderie « de fer au coak » (coke) était, comme il est écrit sur une plaque commémorative, « la première de ce genre en France » : on sait qu'en effet on fabriquait alors la fonte par le procédé catalan, en traitant le minerai de fer au charbon de bois. La nouvelle usine fabriqua des bombes, des boulets et des canons pendant vingt ans. En 1785., la société employait dans ses mines, ses hauts fourneaux et sa fonderie 1,500 personnes.
Deux ans après, la manufacture de cristaux de la reine
1. « Pour produire d'une manière économique, dit un industriel, il faut procéder par grandes masses. Dans ce cas, les machines sont montées pour fabriquer sans discontinuer le même produit. C'est ainsi que l'on a le maximum de rendement économique et, par conséquent, le minimum de prix de façon. En Allemagne, aux Etats-Unis, par exemple, les forges ont des trains de laminoirs qui fabriquent des fers et des aciers, en barre ou profilés, par milliers de tonnes, sans qu'on ait à changer le diamètre ou la forme des rouleaux compresseurs. En France, c'est tout autre chose : les types sont beaucoup plus nombreux, et les quantités élémentaires de fabrication sont moindres. De là des arrêts fréquents des machines, des changements nombreux de matériel et de mises en train qui impliquent des frais de personnel comme des arrêts prolongés dans la production, et finalement une baisse de prix. » (G. Villain, le Fer, la Houille et la Métallurgie à la fin du dixneuvième siècle.)
2. V. d'Avenel, Mécanisme de la vie moderne, lre série: G. Villain, le Fer, la Houille et la Métallurgie à la fin du dix-neuvième siècle; J. Huret, Enquête sur la question sociale en Europe, et Schneider et Cie, Description du Creusot, histoire, plan, etc.
fut transférée de Sèvres au Creusot. La verrerie fut annexée à la fonderie. Elle dura jusqu'en 1834, date de son rachat par une cristallerie des Vosges. Il en est resté deux fours, dont l'un sert de temple protestant, l'autre de réservoir, et les bâtiments d'habitation, le château, qu'on appelle encore « la Verrerie », où réside l'administration actuelle.
Avec la houille qu'il tirait de la Charbonnière et les minerais de fer peu éloignés de Ghalencey et de Varennes, le Creusot fabriqua de l'artillerie pour les armées de la Révolution et de l'Empire. Vivant de la guerre, la société disparut avec la guerre : en 1815 elle suspendit son exploitation : elle avait englouti 14 millions. Ainsi se termina la première phase industrielle du Creusot, qui depuis...
En 1818, l'usine passe aux mains de M. Chagot, qui paye les forges 900,000 francs et rallume les feux. Deuxième échec. Huit ans après, des Anglais rachètent le Creusot pour un million. Troisième échec. La faillite éclata en 1833; 11 millions avaient encore été engloutis. Etait-ce la fatalité?
Enfin le Creusot d'aujourd'hui fut créé en 1836 par MM. Adolphe et Eugène Schneider, qui rachetèrent les établissements 2,680,000 francs. C'est Adolphe Schneider, ancien maître de forges à Bazeilles, qui fut le véritable fondateur du Creusot, dont sa famille a conservé jusqu'à ce jour la direction.
L'époque était heureuse : on construisait alors les premiers chemins de fer et les premiers bateaux à vapeur, débouchés qui allaient ouvrir d'eux-mêmes d'autres débouchés au Creusot. Aussi en dix ans, de 1837 à 1847, l'extraction de la houille à la Charbonnière passa de 58,000 à 100,000 tonnes; la production de la fonte, de 5,000 à 18,000 tonnes; celle du fer, de 2,500 à 16,000 tonnes, et le poids des machines construites, de 1,000 à 4,500 tonnes. En 1847, le montant de la vente était de 10,800,000 francs, et le nombre des ouvriers de 3,000.
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L'usine avait besoin de matières premières : la société acheta les mines de fer de Mézenay et du Change, à 20 kilomètres au nord du Creusot, puis les houillères de Montchanin, de Longpendu et de Decize. Placé au cœur delà France, avec des transports assurés par le canal du Centre (depuis 1793) et les chemins de fer, le Creusot pouvait rayonner dans toutes les directions et profiter de la révolution industrielle qui agitait l'Europe occidentale.
A l'Exposition de 1855, le Creusot apparut comme le premier établissement métallurgique de France et l'un des plus puissants du monde. La société occupait dans ses ateliers du Creusot et de Chalon-sur-Saône 9,500 ouvriers qui extrayaient 170,000 tonnes de houille, fabriquaient 35,000 tonnes de fonte, 35,000 tonnes de fer et 9,500 tonnes de machines. Les ventes atteignaient 22 millions.
Douze ans plus tard, en 1867, le chiffre d'affaires montait à 35 millions. La société extrayait 300,000 tonnes de minerai de fer, 230,000 tonnes de houille, et fabriquait 133,000 tonnes de fonte, 100,000 tonnes de fer et 16,200 tonnes de machines. Ces chiffres traduisent d'une manière précise la révolution industrielle du siècle.
Après la guerre, le Creusot s'outilla pour livrer l'acier et les plaques de blindage que réclamaient les arsenaux de la guerre et de la marine. Aussi l'Exposition de 18-78, où s'affirma le relèvement de la France par le travail, fut-elle l'occasion d'un nouveau triomphe pour le Creusot. A cette époque, il employait 572,000 tonnes de combustible, 400,000 tonnes de minerai; ses treize hauts fourneaux élaboraient 155,000 tonnes de fonte, sa forge travaillait 63,000 tonnes de fer, ses aciéries produisaient 62,000 tonnes d'acier, et ses ateliers de construction utilisaient près de 25,000 tonnes de métal. Le total des ventes s'était chiffré par 526 millions pour les dix dernières années (1868-1877). Le nombre des ouvriers était de 14,200, disséminés dans les mines de fer de Saône-et-
Loire, de l'Isère et de la Savoie, dans les houillères de Saône-et-Loire, de la Nièvre et de la Loire, dans les ateliers du Greusot et de Chalon-sur-Saône, etc.
Le personnel des forges et des ateliers de construction avait diminué, ayant passé de 6,000 en 1869 à 4,850 en 1878; c'était l'effet du machinisme; les machines-outils avaient remplacé les bras humains.
Vers 1885, le Greusot eut à subir les premiers effets •de la concurrence que ne devaient plus cesser de lui faire les établissements sidérurgiques de Meurthe-et- Moselle. L'Est fit tomber le prix des fontes de 103 francs la tonne en 1875 à 50 francs en 1886; le prix des rails d'acier, de 350 francs en 1868 à 136 francs en 1886. Alors le Greusot abandonna presque totalement la fabrication des rails d'acier et substitua peu à peu aux travaux à petit usinage les travaux à grand usinage compliqué, sur le prix desquels la concurrence n'avait guère d'influence. On vit le service d'artillerie, qui ne comptait encore que 130 ouvriers en 1890, en employer 555 en 1899. La société ajouta une corde à son arc en ouvrant un atelier d'électricité (1896). La succursale électrique du Creusot est actuellement à Champagne (Côte-d'Or). L'atelier de Chalon-sur-Saône a pris une extension nouvelle par la construction fluviale et maritime (chalands, vapeurs des rivières, torpilleurs).
Toujours en vue de s'armer contre la concurrence, le Creusot déplace peu à peu le centre de production de sa fonte. Il a monté une succursale à Cette, à proximité des minerais de fer des Pyrénées, d'Espagne ou d'Algérie. Il est possible que les conditions de la production industrielle amènent le Creusot à déplacer ses aciéries comme il avait, à un moment, remplacé ses hauts fourneaux de la Loire par ceux de Givors (Rhône) et de Chasse (Isère).
Aujourd'hui, l'ancien hameau est devenu ville de 30,000 habitants; l'usine couvre 400 hectares, possède 300 kilomètres de voies ferrées, 30 locomotives, 1,500 wagons et paye encore annuellement 9 millions pour
transports à la Compagnie P.-L.-M. Ses machines ont une force de 15,000 chevaux-vapeur. Elle a été la première à installer un marteau-pilon de 100,000 kilos, gigantesque monstre dont les coups font trembler la terre et qui « monte et redescend sans cesse avec une facilité gracieuse, mû par un homme qui appuie doucement sur un frêle levier. » (Guy de Maupassant.) Il y aune grue roulante de 150,000 kilos, mue à l'électricité, qui transporte en se jouant des fardeaux énormes. A la mine, il y a une pompe d'épuisement qui a coûté 2 millions et qui puise à chaque coup de piston 1,000 litres d'eau à 400 mètres de profondeur. C'est au Creusot que se trouve le plus gros laminoir du monde, entre les rouleaux duquel on peut passer automatiquement un lingot d'acier de 50,000 kilos destiné à la fabrication d'une plaque de blindage; cette plaque est cintrée ensuite par une presse colossale de 6,000 tonnes, 6 millions de kilos!
L'usine fabrique presque tout ce qui est en fer ou en acier : fils, tôles, plaques, rivets, boulons, bandages de roues, ressorts, locomotives, rails, canons, cuirassés, navires, ponts, coupoles, machines -outils, machines électriques, etc., etc. Seules l'usine allemande Krupp à Essen et l'usine américaine Carnegie à Pittsburg égalent ou dépassent le Creusot, fournaise où l'on peut voir toutes les industries métallurgiques.
Plus de cent ingénieurs dirigent les travaux. C'est à la fois puissant et minutieux; il faut, par exemple, « manier » des canons de 15 mètres pesant 120,000 kilos1,
1. Les canons de 32 centimètres que les vaisseaux de guerre japonais ont utilisés contre les cuirassés russes étaient de fabrication française. La pièce principale pesait 66,000 kilos et coûtait 400,000 francs. Avec l'affût et les mécanismes de charge et de pointage (500,000 fr.), avec la tourelle (300,000 fr.), •chacun de ces canons revenait à 1,200,000 francs. Il tirait à 18 kilomètres un projectile de 450 kilos, coûtant 3,000 fr., avec une charge de 140 kilos de poudre sans fumée à 10 fr. le kilo. Chaque coup revenait donc à 4,400 francs! Encore faut-il compter 4,000 francs d'amortissement, attendu que ces canons ne peuvent tirer que 100 coups, après quoi « l'âme » est usée. Cela met à 8,400 francs — à peu près le prix d'une torpille — le coup d'un canon de 32 centimètres.
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il faut les fraiser au centième de millimètre, la tolérance appréciée par la « roue Palmer », d'une précision inimaginable, n'excédant pas 4 ou 5 centièmes de millimètre. Voilà où en sont arrivés le génie et le travail de l'homme ! Et tel est ce « royaume du fer où règne Sa Majesté le feu », tel est le Creusot.
Le ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil; là-bas devant nous un nuage s'élève, tout noir, opaque, qui semble monter de la terre, qui obscurcit l'azur clair du jour, un nuage lourd, immobile. C'est la fumée du Creusot... Cent cheminées géantes vomissent des serpents de fumée; d'autres, moins hautes et haletantes, crachent des haleines de vapeur; tout cela se mêle, s'étend, plane, couvre la ville, emplit la rue, cache le ciel, éteint le soleil... Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache la peau, macule le linge. Les maisons sont noires, comme frottées de suie; les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une odeur de cheminée, de goudron, de houille, flotte, contracte la gorge, oppresse la poitrine, et parfois une acre saveur de fer, de forge, de métal brûlant, d'enfer ardent, coupe la respiration, vous fait lever les yeux pour l'air libre, l'air sain du grand ciel, mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre... Un bruit sourd et continu fait trembler la terre, un bruit fait de mille bruits que coupe d'instant en instant un coup formidable, un choc ébranlant la ville entière... C'est le Creusot. (Guy de Maupassant.)
L'industrie à l'Exposition universelle de 1900.
Cédons maintenant la parole à M. Lévy, ingénieur, rapporteur général de l'industrie à l'Exposition de 1900. Nul n'est plus qualifié pour résumer à grands traits les progrès généraux de l'industrie en ' France et dans le monde à la fin du xixe siècle 1 :
Nous résumerons en quelques mots, dit-il, les faits les plus saillants, propres à caractériser l'Exposition de 1900, et c'est naturellement dans les industries en voie de modification rapide qu'il conviendra de les chercher.
En mécanique, l'extension croissante des machines à explosion, ou plus généralement à combustion, est un fait acquis et digne de la plus sérieuse attention; le poids extraordinairement réduit de cer-
1. V. Rapports sur l'Exposition de 1900, Introduction générale : l'industrie (Imprimerie nationale).
taines de ces machines explique les succès de Y automobilisme et lesrécentes tentatives de direction des ballons ; mais on assiste en outre à des essais de machines de ce genre à consommation très réduite et à grande puissance, qui permettront la meilleure utilisation des gaz des hauts fourneaux et des fours à coke, des benzols et des huiles de schistes, bientôt peut-être des alcools industriels, et plus généralement de tous les genres de combustibles.
Il est naturel que l'augmentation de pression des gaz et vapeurs employés dans l'industrie soit intimement liée aux progrès de la métallurgie. Les machines à vapeur montent à des timbres de 25 kilogrammes par centimètre carré; l'air comprimé est accumulé à 80 kilogr. ; les gaz liquéfiés sont couramment utilisés dans des récipients susceptibles de résister à des pressions supérieures à 200 kilogrammes ; les canons lancent leurs projectiles à des vitesses trois fois supérieures à celle du son, ce qui suppose des pressions initiales formidables.
En électricité, les courants polyphasés provoquent une véritable révolution dans le transport de la force et de la lumière à distance; quelques données numériques permettront d'en mesurer la portée. Un courant polyphasé à 5,000 volts permet le transport facile et économique de la force et de la lumière dans un rayon de 15 kilomètres. Or, on utilise de pareils courants à des tensions de plus de 20,000 volts et à plus de 100 kilomètres de distance. La science a armé les nouveaux courants de tous les engins de détail nécessaires;, l'isolement des conducteurs, les précautions pour manier les interrupteurs et rendre les courts-circuits inoffensifs, la transformation simple et économique des courants à haute tension en courants maniables et sans danger, le démarrage relativement facile des moteurs, tous ces problèmes ont été résolus; à peine étaientils posés. En môme temps, grâce au perfectionnement des balais et à d'ingénieux agencements, les dynamos à courant continu arrivent à lutter avec les alternateurs pour la transmission de l'énergie à grande distance. Ici la vitesse d'évolution du progrès est à son maximum, et nous devons nous attendre à de nouvelles surprises et à un essor extraordinaire des industries électriques,. Aussi assiste-t-on à des efforts intéressants pour l'utilisation et l'aménagement de chutes d'eau en pays de montagnes et le long des grands fleuves. En France, on compte actuellement environ 250,000 chevaux ainsi utilisés, représentant à peu près un vingtième de la force disponible1. On est fondé à croire que cette utilisation
1. On peut évaluer à 10 millions de chevaux- vapeur la force utilisable des chutes d'eau clans les Alpes françaises, le Jura, les Vosges, l'Auvergne et les Pyrénées [Revue générale des questions économiques, 5 juin 1901).
Une statistique récente du ministère du commerce donne les chiffres suivants : 48,000 établissements français utilisant 50,000 chutes d'eau, représentant 575,000 chevaux-vapeur fournis par la houille blanche (pourquoi
combattra, tôt ou tard, efficacement la cherté croissante du combustible minéral, dont nos descendants auront à se préoccuper plus •encore que nous-mêmes.
En chimie industrielle, le progrès est, lui aussi, patent et rapide. L'électro-cbimie tient la tête avec l'électrolyse, le four et l'effluve électrique; le carbure de calcium, générateur d'acétylène; l'aluminium, qui naguère, en 1864, coûtait 90 francs le kilogramme et qui est en passe de descendre au-dessous de 3 fr. ; le chlorate dépotasse, la soude, le chlore liquide, l'ozone et l'hydrogène, produits abondamment et industriellement, tels sont les premiers résultats d'efforts encore très récents...
La synthèse des composés organiques, et notamment des carbures d'hydrogène, a continué ses conquêtes éclatantes ; couleurs, parfums, produits thérapeutiques, elle multiplie ses créations, guidée et pour ainsi dire prévenue par une nouvelle branche de la science, la thermochimie, fondée par notre illustre compatriote Berthelot.
En métallurgie, les dix dernières années n'ont vu éclore aucune méthode révolutionnant l'industrie, si toutefois on met à part certaines applications du four électrique et de l'alumino-thermie, qui dérive de la production économique de l'aluminium. Mais l'expansion et le perfectionnement des fours et cornues à grande production d'acier n'ont porté tous leurs fruits que durant la dernière décade; les aciers se substituent définitivement au fer et commencent à remplacer même la fonte, depviis que l'acier dit basique, obtenu au moyen des minerais usuels plus ou moins phosphoreux, peut lutter avec les aciers provenant des minerais les plus purs... On peut dire désormais que Y âge du fer a cessé d'être et a fait place à l'âge de l'acier.
Du reste, dans cette revision rapide de toutes les branches de l'activité humaine, même pour les industries qui n'ont pas renouvelé leurs procédés depuis 1889, nous devons constater le progrès rapide vers la machinerie automatique et de proportions de plus en plus gigantesques, la tendance à la production intensive, avec une main-d'œuvre de plus en plus réduite.
La puissance des locomotives des chemins de fer progresse d'une façon presque ininterrompue, et l'Exposition nous en présente une de 1,700 chevaux, destinée à remorquer un train de 200 tonnes, à une vitesse de 120 kilomètres en palier.
Les papeteries modernes exposent des machines à pâte de bois susceptibles de produire 20 tonnes de papier par 2ï heures; en
M. Lévy n'en indique-t-il que 250,000, puisqu'il cite également l'autre chiffre?) : Isère, 37,000 chevaux; Savoie, 31,000; Haute-Savoie, Hautes-Pyrénées, Basses-Pyrénées, chacun 20,000; Vosges, 13,000; Doubs, 11,000. L'Italie •utilise 300,000 chevaux sur 750,000 disponibles ; la Suisse, 200,000 sur 600,000. On estime à 6,800,000 chevaux-vapeur la force utilisée actuellement par l'industrie française et provenant de la houille noire.
1867, on s'enorgueillissait, dans les mêmes usines, de posséder des machines capables de produire une tonne. Les celluloses de bois mécaniques et surtout chimiques tendent de plus en plus à se substituer aux autres matières premières; actuellement la consommation du monde civilisé est évaluée à 900,000 tonnes de papier par an, dont la moitié sert à l'impression et le sixième à l'écriture.
De pareils chiffres donnent une notion nette de l'importance croissante de tout ce qui a trait à l'art de Yimpression ; les presses à grande production, les machines à composer (linotypes) et même ;à clicher automatiquement, dans le genre des claviers de machines à écrire, montrent, à divers point de vue, l'effort souvent heureux des inventeurs. La reproduction des clichés photographiques par voie d'impression a fait des progrès décisifs, en même temps que la vulgarisation des procédés instantanés prêtait aux négatifs une vie et un attrait imprévus. Désormais les reproductions en photogravure, intercalées au milieu même du texte typographique, atteignent toute la perfection désirable; paysages d'après nature, reproduction de dessins originaux, scènes animées... défilent sous nos yeux, leur apportant l'impression vraie1.
En filature, même tendance au mécanisme se substituant de plus en plus à la main-d'œuvre virile et assurant la grande production (suivent des exemples très techniques)... Il y faut joindre le progrès qui consiste à substituer aux anciennes transmissions la commande de chaque machine-outil par un ou plusieurs moteurs électriques. Sans doute une partie de ces inventions n'a pas encore subi la sanction des essais pratiques prolongés. Mais il nous paraît évident qu'elles présagent le triomphe définitif des métiers continus à grande production, à emplacement restreint, à main-d'œuvre moins laborieuse, à produits nécessairement résistants.
Le tissage en tous genres devient de plus en plus automatique; les Etats-Unis, qui sont les grands innovateurs en matière de machinesoutils, nous ont précédés dans l'utilisation des métiers Northrop2 :
1. Une curieuse industrie s'est greffée sur celle du papier : c'est la fabrication du carton-pâte ou des cartons-pierre. On mélange à la pâte à papier de la colle, de l'argile, de la craie ou autres substances chimiques. On obtient alors une matière dure comme le bois ou la pierre. On en fait des masques poupées, bougeoirs, moulures, boîtes laquées, etc. Aux Etats-Unis, de nombreuses usines fabriquent ainsi des rails en papier! des roues de wagons, des bicyclettes, des pièces de machines, des bouteilles, des planchers, cloisons, toitures ! On en a fait des maisons entières ! On porte des vêtements complets en papier! L'armée japonaise porte depuis longtemps des caleçons et des chemises en papier! Fabriques françaises dans le Dauphiné (spécimens au musée industriel de la Chambre de commerce de Grenoble), à Lyon, à Pont-à-Mousson (maison Adt).
2. Un seul ouvrier peut surveiller jusqu'à 20 métiers Northrop à la fois. Ces métiers paraissent destinés à révolutionner le tissage de la toile
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certains appareils, notamment les métiers à dentelles, prennent des proportions gigantesques et atteignent des poids de 10 à 12 tonnes. En verrerie, l'emploi généralisé des fours à bassins, contenant jusqu'à 400 tonnes de produits fondus, a déterminé une surproduction dont la crise date de 1896.
Une des manifestations les plus éclatantes des progrès de l'industrie et aussi des besoins nouveaux qu'ils développent, a consisté dans la distribution de Yéclairage à l'Exposition. Indépendamment des divers modes de lumière électrique, l'Exposition a fait large place aux procédés d'incandescence et d'utilisation de l'acétylène... Nous sommes appelés à une rénovation prochaine des lampes électriques à incandescence ; quant aux manchons utilisant les becs Bunsen; ils s'appliquent non seulement au gaz d'éclairage, mais dès à présent à l'alcool plus ou moins carburé et aux pétroles lampants.
L'art des mines a, lui aussi, profité dans une large mesure des progrès du mécanisme. Il est désormais tributaire de tous les moyens de transport pratiques de l'énergie; eau et air comprimés, courants électriques continus et triphasés, pénètrent à l'envi dans les exploitations souterraines. Les mines de houille à grisou sont particulièrement délicates à traiter à ce point de vue; les outils des fronts d'attaque n'y sont guère actionnés que par l'eau et l'air comprimés; ce sont eux qui font mouvoir les fleurets, les perforatrices et les haveuses, dont l'usage se généralise partout.
L'emploi des courants triphasés, dont les réceptrices, sans balais; présentent moins de dangers d'étincelles que les dynamos, se développe également d'une façon continue; déjà les alterno -moteur s apparaissent dans les puits et les galeries d'entrée d'air, actionnant des pompes, des compresseurs, des A-entilateurs, des treuils de plans inclinés, et donnant en outre la vie à tous les outils de préparation mécanique au jour.
La lutte contre le grisou a provoqué et provoque journellement encore, dans le monde entier, les efforts les. plus louables; grâce à notre Commission française du grisou, les mineurs possèdent désormais des détonants froids, capables de produire les dislocations mécaniques désirables sans provoquer l'inflammation des mélanges grisouteux. La question de l'éclairage est moins avancée; non pas que la lampe Davy n'ait été notablement perfectionnée : son intensité lumineuse est plus que doublée; il est désormais loisible de la rallumer sans l'ouvrir, les fermetures et l'isolement de la flamme sont généralement efficaces. Mais, en somme, la lumière ainsi obtenue est encore très insuffisante1.
1. Les travaux de forage pour recherches ont bénéficié des progrès de la métallurgie. En 1895, à Paruschowitz (haute Silésie), a été pratiqué le plus profond sondage du monde : 2,003 mètres de profondeur.
Les procédés du génie civil et des travaux publics ont profité des progrès de la métallurgie de l'acier et commencent à utiliser en grand le ciment armé, qui participe à la fois des avantages des métaux et de la pierre. Ici encore, l'Exposition de 1900 a servi de champ d'application, et son étude détaillée a déjà fourni de précieuses indications à la pratique. Citons seulement l'emploi des voussoirs en acier moulé du pont Alexandre III, à la fois d'une robustesse et d'une légèreté incomparables, et l'utilisation, sur une vaste échelle, des poutres en ciment armé, supportant notamment la plupart des palais étrangers.
L'industrie des transports fait usage de rails de plus en plus longs et lourds, et les voies ont acquis la continuité et la solidité qui permettent saijs danger l'emploi des vitesses croissantes, auxquelles il convient de plier désormais le matériel roulant lui aussi, en généralisant l'emploi des boggies, des suspensions élastiques perfectionnées, et en réalisant à la fois le minimum de poids et le -maximum de stabilité. Au reste, là encore l'usage de l'acier se généralise et s'applique aux pièces de choix elles-mêmes1.
1, A propos des transports, il convient de signaler l'industrie des cycles et automobiles, qui occupe des milliers d'ouvriers habiles.
L'ancêtre de la bicyclette est le bicycle, et l'ancêtre du bicycle est le celérif'ere que M. de Sivrac inventa en 1790 et que le baron de Sauerbron perfectionna eu 1823; les pieds alors, frappant le sol, communiquaient la célérité aux célérifères.En 1855, un apprenti forgeron de quatorze ans, Ernest Michaux,, invente les pédales et les applique à la roue d'avant; c'est le bicycle. Le bicycle passe en Angleterre, où on le construit en métal. En 1869, naissance delà bicyclette; application des roulements à billes, le mouvement passe de la roue avant à la roue arrière. Enfin l'usage des pneumatiques démontables avec chambre à air (inventés par Thomson dès 1848) compléta la bicyclette. A partir de 1889 seulement elle commence à se vulgariser. Depuis, divers perfectionnements y ont été apportés : frein sur jantes, jantes en bois, roue libre, changement de vitesse, etc. La bicyclette est devenue populaire. En 1900, l'impôt a été perçu sur près de un million de cycles. Il existe aujourd'hui une bicyclette pour 40 habitants.
En 1895, naissance des bicyclettes à pétrole, origine des motocyclettes; en 1896, tricycles Léon Bollée et de Dion-Bouton (à essence), issus des tricycles à vapeur (1882).
L'ancêtre des automobiles, c'est la voiture à feu de Cugnot (1771), qui est au Conservatoire des arts et métiers. En 1828, O. Pecqueur applique la transmission par chaînes, le différentiel et la direction par roues d'avant. En 1835, des voitures à vapeur circulent entre Paris, Versailles et Saint-Germain. On vit plus tard les locomotives routières, et le célèbre omnibus la Mancelle de Bollée (1870).
L'industrie actuelle a débuté par les tricycles et voitures à vapeur de Dion- Bouton (1883) et le tricycle à vapeur Serpolet (1889). Mais déjà on appliquait les moteurs à explosion. On perfectionna ces derniers, et l'automobile fila sur les routes, dépassant 130 km. à l'heure.
L'industrie des cycles et automobiles, stimulée par ses succès de courses,.
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Les phares ont utilisé dans la pins large mesure les progrès de la lumière, de l'optique et de la mécanique : arcs électriques, manchons incandescents au pétrole, lentilles perfectionnées à éclipses rapides, suspensions de la partie mobile sur des bains de mercure supprimant tout frottement; les appareils exposés faisaient honneur à nos ingénieurs et à notre industrie, qui en a conservé à peu près entièrement le monopole.
La navigation a continué son évolution vers les tonnages gigantesques et les machinés formidables. Ici le progrès est nettement accentué et lié encore à celui de la métallurgie. Les chaudières multitubulaires avec leurs engins de sûreté perfectionnés, porte se fermant automatiquement, trappes d'échappement de la vapeur, en cas de rupture d'un tube; les machines à multiple expansion; la réduction générale du volume des appareils moteurs, corrélative de l'augmentation de moins en moins dangereuse de la pression maximum et de la détente, tels sont, avec évidence, les chemins définitifs dans lesquels s'engagent la marine marchande ainsi que la marine de guerre.
La télégraphie sans fil a commencé à relier les navires à la terre ferme, à plus de 1,000 kilomètres de distance; peut-être permettrat-elle l'intercommunication pratique entre navires et rendra-t-elle plus rares les terribles collisions en pleine mer.
Nous avons rapidement parcouru les principaux domaines de l'industrie tels que l'Exposition de 1900 nous les a montrés ; mais la plus éclatante manifestation du progrès industriel a été sans contredit l'Exposition elle-même, avec ses puissants générateurs d'éner» gie, son admirable distribution de force et de lumière, ses moyens de transports originaux, les nouveaux procédés de construction qu'elle a mis en pratique et vulgarisés. A tous les points de vue, aucun chapitre de l'histoire industrielle du siècle qui vient de finir ne sera plus instructif que l'étude détaillée, depuis sa naissance jusqu'à son plein épanouissement, de cette vaste et incomparable usine dont les façades ont servi de parure à l'avenue Alexandre-III, aux quais des nations étrangères. Au Palais de l'électricité, ses soussols, ses ateliers, ont abrité les chaudières, les machines, les conduites d'eau, de vapeur et d'électricité, les dynamos et les alternateurs représentatifs de plus de 36,000 chevaux-vapeur, donnant la vie à 677 machines-outils, alimentant avec une profusion de lumière 3,348 lampes à arc et 39,859 lampes incandescentes. Et le plus bel éloge que l'on puisse faire du plan d'ensemble qui a présidé à cette œuvre grandiose, c'est que nulle part l'effort n'était apparent, si grande qu'en fût la somme. C'est d'une façon presque insensible et silencieuse que les nouveaux engins distribuaient partout la vie, la lumière et l'énergie.
est très prospère en France. Elle a produit plus de 400 millions en 1903, 240 millions en motocyclettes et bicyclettes, 171 millions en automobiles.
Esclaves de fer.
Qu'est-ce à dire devant ce tableau de l'industrie à la fin du xixe siècle? En trois quarts de siècle, la vie économique a été complètement bouleversée par la vapeur et l'électricité. Les révolutions politiques ne sont rien à côté de cette « révolution industrielle » qui porte en elle un monde nouveau, parce qu'elle a modifié et modifie profondément les rapports des hommes entre eux. C'est comme un torrent qui descend en grondant les pentes de la montagne et que rien ne saurait arrêter.
Au point de vue spécial « du travail et des travailleurs », cette révolution met en relief un fait de la plus grande importance : le règne de la machine. De plus en plus, les bras de chair sont remplacés par les bras de fer. Dans l'antiquité, les machines étaient de chair et d'os, c'étaient les esclaves ; tout le travail permettait au patricien de vivre dans l'abondance et la liberté, de goûter aux joies profondes des arts. Aujourd'hui encore, il y a des esclaves, mais ils sont en fer et ne souffrent pas : ce sont les machines, les machines à la fois puissantes comme des forces de la nature et délicates comme des doigts de femme.
« Le temps n'est pas éloigné, dit le grand statisticien américain Edouard Atkinson, où, même dans l'industrie textile, régneront les mêmes conditions que dans les usines métallurgiques aujourd'hui ; c'est à peine si l'on verra un ouvrier dans un atelier. Les ouvriers deviendront de plus en plus rares dans les usines, où tout se fera de plus en plus automatiquement, jusqu'à ce qu'en fin de compte ces usines ne soient plus que de grandes combinaisons mécaniques où quelques hommes experts veilleront à l'entretien et à la bonne marche des machines1. »
1. Déjà les Américains sont habitués à faire ou voir faire presque tout à la machine. Consulter, parmi tant d'autres ouvrages, côté amusant, les Transatlantiques, d'Abel Hermant ; côté sérieux, l'Ouvrier américain, d'E. Levasseur, et le récent récit de Jules Huret, De New-York à la Nouvelle- Orléans.
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La concentration capitaliste.
Pendant que l'industrie continuait sa marche aux merveilles, la concentration capitaliste opérait une transformation économique tous les ans plus profonde. L'enquête officielle de 1866 relevait 1,450,223 établissements industriels. Trente ans après, il n'y en avait guère plus de la moitié; 784,240 d'après l'enquête de 1896. Qu'estce à dire, sinon qu'une exploitation de 1896 réunit deux exploitations de 1866? Et l'on a tenu compte de la perte de l'Alsace-Lorraine, on a fondé la comparaison sur des données identiques.
Même les industries les plus réfractaires à la concentration, à cause du rôle secondaire qu'y joue l'outillage mécanique, comme l'alimentation; à cause du rôle important qu'y joue le goût personnel, comme l'habillement; même ces industries-là ont été touchées. En 1866, il y avait 355,812 maisons d'habillement et 374,558 maisons d'alimentation; en 1896 il n'y avait plus que 245,281 maisons d'habillement et 194,181 maisons d'alimentation.
Dans la métallurgie et les industries textiles, où les plus gros capitaux sont engagés, la diminution du nombre d'établissements est d'une rapidité stupéfiante. Ainsi, de 1866 à 1896, le nombre des établissements métallurgiques est tombé de 1786 à 171; il a fléchi de 90 p. 100, et le nombre des établissements textiles a fléchi de 75 p. 100, passant de 151,267 à 37,235.
D'autre part, l'enquête de 1896 constate que plus du tiers des ouvriers de l'industrie, 36 p. 100, sont occupés dans les grands établissements. Sur 3,106,000 ouvriers, l'enquête en a compté 1,112,000 dans la grande industrie, dans les exploitations de plus de 100 personnes, 861,000 dans celles de 10 à 100, et 1,133,000 dans celles de 1 à 10. Il y avait en France, en 1896, 3,668 fabriques occupant plus de 100 personnes, et 457 seulement occupant plus de 500 personnes.
Ces grandes exploitations se trouvent dans les mines,
la métallurgie (700,000 ouvriers, 1,800 établissements) et l'industrie textile (815,000 travailleurs).
On noterait dans le commerce une concentration analogue : les magasins d'habillement sont tombés de 83,346 en 1866 à 31,003 en 1896. Gomment le petit commerce résisterait-il d'ailleurs à la concurrence de ces immenses magasins de nouveautés, de ces gigantesques bazars qui font des centaines de millions d'affaires1? Le Bon Marché fait 150 millions d'affaires par an depuis 1893. Ses actions, émises en 1880 au prix de 50,000, rapportent aujourd'hui 18,000 francs et sont cotées 320,000 francs à la Bourse intérieure de l'établissement. Le huitième d'action rapporte 2,250 francs et coûte 40,000 francs. Le Louvre fait 120 millions d'affaires; il rapporte annuellement 3,325,000 francs de dividendes à chacun de ses deux principaux actionnaires. Il dépense pour 40,000 francs de ficelle par an. Gomment le petit commerce résisterait-il à la concurrence d'un magasin qui dépense annuellement pour 40,000 francs de ficelle? d'autant qu'il subit encore celles du Printemps, de la Samaritaine et de quelques autres qui font de 30 à 50 millions d'affaires annuelles.
Le commerce de l'alimentation doit subir la concurrence de la maison Potin, qui fait 45 millions d'affaires, et de nombreuses sociétés par actions qui envahissent le domaine de l'alimentation comme elles ont envahi celui du vêtement et de l'ameublement. Que serait-ce donc si la France était, comme le nouveau monde, la proie des trusts ?
Enfin, la concentration capitaliste éclate à tous les yeux dans le tableau des fortunes françaises dressé par un statisticien, M. Alfred Neymark. D'après lui, il y aurait en France :
1. V. d'Avenel, Mécanisme de la vie moderne, l,e série, les Grands Ma~ gasins de nouveautés.
10 fortunes de 100,000,000 et au-dessus.
100 — 10,000,000 à 50,000,000 fr.
En tout, 14,267,710 personnes possédant quelque chose. Or il serait dérisoire de compter comme propriétaires les 4 millions et demi d'individus qui possèdent de 1 à 500 francs. Il y a donc à peine 10 millions de personnes en France possédant quelque chose. Restent plus de 28 millions d'individus qui ne possèdent rien, les trois quarts de la population. A côté de ces 28 millions de gueux qui ne possèdent que leur force de travail, il n'y a que 18,710 millionnaires, il n'y a que 94,710 personnes « riches », attendu qu'on ne saurait classer parmi les personnes vraiment riches les 163,000 qui possèdent de 100,000 à 250,000 fr., soit en moyenne 175,000 francs de capital, c'est-à-dire, à 3 p. 100, un revenu moyen de 5,250 francs. La fortune totale de la France est évaluée à 250 milliards. Or, si l'on prend la moyenne des chiffres de M. Neymark, on trouve que les 18,710 millionnaires possèdent ensemble plus du tiers de la fortune nationale. Et, alors qu'il y en a 28 millions ne possédant rien, 94,710 possèdent ensemble plus de 126 milliards et demi, soit plus de la moitié de la fortune de la France.
Cette concentration prodigieuse des capitaux (argent, moyens de production et d'échange), jointe à l'effroyable concurrence qui caractérise le monde économique d'aujourd'hui, rend très précaire non seulement la situation des 10 millions de salariés de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, mais celle des classes moyennes, celle
du petit propriétaire rural accablé sous le poids de l'impôt, de la crise agricole, de la dette hypothécaire (27 milliards dont 15 pour les campagnes) et celle du petit commerçant et du petit industriel ruinés par les grandes sociétés commerciales et industrielles, par le manque de capitaux et l'impossibilité de renouveler leur matériel pour se mettre à l'unisson de la production mécanique. Aussi le nombre augmente-t-il sans cesse de ceux qui sont rejetés des classes moyennes dans le «prolétariat ».
L'insécurité du lendemain, voilà ce qui caractérise le monde économique. Et ce ne sont pas seulement les ouvriers et les classes moyennes qui ne peuvent compter sur le pain quotidien assuré, c'est même les grosses fortunes, les grosses affaires qui ont à redouter un coup de Bourse, une invention nouvelle, une industrie concurrente, un déplacement de la production ou du marché. Tel est le cas, par exemple, des industries textiles, les plus anciennes et les plus importantes de la France, celles qui ont édifié le plus de fortunes, le plus rempli de bas de laine et qui, aujourd'hui, victimes de la concurrence internationale, ne peuvent plus nourrir l'ouvrier, parce qu'elles réservent à l'industriel des bénéfices dérisoires, quand elles ne lui réservent pas la ruine.
Une autre conséquence de la concentration capitaliste c'est la transformation progressive du caractère personnel et individuel de la propriété. Déjà limitée par l'impôt, l'expropriation pour cause d'utilité publique, les obligations diverses imposées par le Code, la propriété individuelle d'autrefois se transforme peu à peu, surtout dans l'industrie, en propriété commune. L'artisan d'autrefois avait son atelier bien à lui, le petit vigneron a encore ses vignes bien à lui, mais l'actionnaire d'une mine, d'une compagnie de chemin de fer ou de navigation, d'une usine métallurgique, peut-il en dire autant? Ce n'est pas une des moindres surprises de l'histoire économique que d'assister à la transformation automatique de la propriété et du monde social.