CHAPITRE XV
TRAVAIL ET TRAVAILLEURS DE LA TERRE AU XIXe SIÈCLE
La victoire du blé : le pain blanc
La terre qui donne : progrès de la culture ; la conquête du sol, suppression des jachères, l'assolement, drainage et irrigation; les grands succès des chaulages, les engrais.
Les machines agricoles.
Variations dans les Cultures : progrès de la pomme de terre, de la betterave, des prairies naturelles et artificielles; décadence de la garance, du lin, du chanvre; cultures intensives; succès prodigieux des maraîchers; vicissitudes de la vigne au xixe siècle.
L'élevage : c'est un art nouveau; amélioration des races; bétail maigre d'autrefois, bétail gras d'aujourd'hui; vers le beefsteack pour tous.
La « Crise agricole » : mévente du blé, du vin, du bétail; les droits de douane et le « pain cher » ; faillite du protectionnisme.
Les associations agricoles : syndicats agricoles , sociétés coopératives de vente ou de production, fédérations; les laiteries coopératives du Danemark; le crédit agricole, caisses d'assurances mutuelles.
Progrès général de l'agriculture au dix-neuvième siècle.
Le monde rural : l'année du cultivateur; grands propriétaires et fermiers généraux ; petits propriétaires et fermiers cultivateurs; métayers; domestiques de ferme; le journalier.
Autrefois et aujourd'hui : mieux être, le réveil de l'homme des champs.
La victoire du blé : le pain blanc.
Il faut apprendre aux enfants qu'il y a une victoire bien plus belle que la victoire de Marengo, et que cette victoire a été remportée au xixe siècle par le blé sur le seigle, le méteil, l'épeaulre, le sarrasin et le millet, qui constituaient l'armée des céréales inférieures dont le peuple se nourrissait autrefois.
A mesure que reculaient les jachères et les terrains incultes, le blé s'avançait derrière eux. En 1815, il s'étendait sur 4 millions et demi d'hectares; aujourd'hui il agite l'Océan de ses épis dorés sur 2 millions d'hectares de plus. Chaque hectare, au lieu de produire 9 hectolitres de grains, en produit 16. Aussi n'est-ce plus 40 millions d'hectolitres de blé que fournissent les « blondes moissons », mais près de 120 millions1.
Ah! l'heureuse victoire! Au pain noir elle a substitué le pain blanc sur la table ouvrière. Et ce n'est plus que dans les régions très pauvres, dans quelques coins de la Bretagne, où l'on mange du sarrasin; du Centre et des montagnes, où l'on mange du pain de seigle, que le pain de pur froment, meilleur que celui des princes d'autrefois, est encore un luxe comme au bon vieux temps. Mais cette merveilleuse victoire ne sera complète que le jour où nul ne manquera de ce bon pain blanc que le triomphe du blé nous a donné.
La terre qui donne : progrès de la culture.
Le triomphe du blé — défaite du pain noir — est dû aux progrès considérables réalisés au cours du siècle par le travail agricole.
On a fait de la place au blé. Le paysan, qui avait attaqué depuis des siècles les forêts immenses, a continué ses
1. En 1902, il y avait 6,563,711 hectares de blé. La récolte fut de 115,530,592 hectolitres, pesant 89,240,038 quintaux et valant, malgré les bas prix, 1 milliard 813 millions.
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défrichements; les landes ont été conquises, les marais desséchés, les revers des montagnes fertilisés ; à l'antique routine des jachères a succédé la pratique régulière et générale de Y assolement, qui exige de la terre une récolte tous les ans et ne lui donne le repos dont elle a besoin que par la variété des cultures. Voici un champ : cette année, le cultivateur y sème du blé; l'année prochaine, il y sèmera de l'avoine ou de l'orge ainsi que du trèfle incarnat, de la luzerne ou du sainfoin; sous la récolle dorée poussera la récolte verte, de sorte que, pendant la troisième année, si le temps est favorable, le champ sera couvert d'une belle toison de fourrage artificiel; à la quatrième année, le blé reviendra, à moins qu'il n'attende encore un an, parce que l'on aura confié au champ une récolte de pommes de terre et de betteraves. Voilà en quoi consiste l'assolement. C'est bien vite dit, et pourtant cela explique une bonne partie du travail agricole dans les régions où l'on ne se livre pas à des cultures spéciales, comme celle du tabac ou de la betterave sucrière dans le Nord, ou celle de la vigne dans le Midi.
Mais pour que la terre, qui est cultivée aujourd'hui partout où elle est cultivable, donnât constamment sans jamais s'épuiser, il a fallu l'améliorer et la travailler plus qu'autrefois.
On l'a améliorée par le drainage là où elle était humide, par V irrigation là où elle était trop sèche. L'irrigation était pratiquée, le drainage ne l'était pas. Ce n'est que vers le milieu du siècle qu'on se mit à fabriquer en France des tuyaux de drainage, perfectionnement des premiers tuyaux qui avaient été présentés en 1843 à la Société royale d'agriculture de Londres. Les questions de voisinage soulevées par les travaux importants furent réglées en 1835 par la loi sur les irrigations1, et en 1854 par la loi sur les drainages.
1. C'est dans les Ardennes, les Pyrénées, la Loire, le Puy-de-Dôme, le Doubs,en Lorraine, en Saône-et-Loire, etc., qu'ont été exécutés les travaux d'irrigation les plus remarquables.
On a amélioré la terre avec les amendements et les engrais. On a continué les marnages et les ensablements d'autrefois. On a découvert un nouvel amendement, la chaux, qui fit merveille vers 1865. Privées de chaux jusque-là, les terres produisirent des récoltes inespérées. Le paysan poussa des cris de joie. Tout le monde se mit à chauler, et depuis lors les chaulages, qui avaient édifié des fortunes rurales en peu d'années, vers la fin du second empire, sont entrés dans la pratique courante.
Quant aux engrais , la théorie en fut faite vers 1840 par le chimiste allemand Liebig. Aussi, dès 1850, faisait-on venir du guano du Pérou. Vingt ans après, on en répandait 100 millions de kilos en une seule année. En 1856, on découvrit les phosphates de chaux des Ardennes et de la Meuse. Plus tard on utilisa les nitrates du Chili. Les engrais mirent plus de temps que la chaux pour gagner la confiance des cultivateurs, mais, l'enseignement agricole aidant, on peut dire qu'aujourd'hui ils ont pénétré à peu près partout et fertilisé presque toutes les terres. Il en faut même des quantités si considérables (203,000 tonnes de nitrate de soude en 1904, 500,000 tonnes de superphosphates en 1892 et 1,250,000 tonnes en 1903) , qu'ils sont fréquemment sophistiqués et que les syndicats agricoles ont été obligés d'organiser l'analyse et l'achat en commun.
La terre a été reconnaissante à l'homme des soins qu'il lui prodiguait. C'est ainsi que le rendement moyen de l'hectare en blé a passé de 9 hectolitres au début du siècle à 15 hectol. 43 dans la période 1883-1892 et à 16 hectol. 65 dans la période 1892-1902. La production des pommes de terre atteignit 76 quintaux dans la période 1883-1892 et 79 quintaux dans la période 1893-1902. L'agriculture, comme l'industrie, peut donc augmenter ses rendements : c'est rassurant pour l'avenir.
Les machines agricoles.
Si actuellement la terre est mieux « travaillée » qu'au-
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trefois, cela tient en partie aux progrès de l'outillage facilités par l'abaissement considérable du prix du fer. Le siècle du fer n'est pas seulement le siècle du machinisme industriel, c'est aussi le siècle du machinisme agricole, car la machine a envahi les champs et les prés. Dès le milieu du siècle, à la charrue primitive dont nous avons parlé s'était substituée la charrue perfectionnée de Mathieu de Dombasle ; on commençait même à employer la charrue à vapeur de Fowler; la machine à battre, mue par la vapeur ou par des chevaux tournant dans un manège, remplaçait l'antique fléau dans les grandes fermes; on connaissait déjà, dans ces grandes exploitations, les faucheuses et les moissonneuses, les scarificateurs, charrues à plusieurs socs pour labours superficiels, les extirpateurs pour la lutte contre les racines et les herbes parasites, les buttoirs, les semoirs, les liache-paille, etc.
Aujourd'hui, toute la région du Nord est en proie aux machines agricoles construites dans la région même, ou à Vierzon, ou en Amérique. Ailleurs, elles ont pénétré peu à peu dans les grandes fermes, et c'est plaisir de voir, en Normandie, les faucheuses tondre d'immenses prairies, en Beauce, les moissonneuses raser la plaine fière de ses « blés d'or » et laisser derrière elles de longues files de gerbes mécaniquement liées, Le jour n'est pas loin peutêtre où les petits champs et les petits prés des petits propriétaires et des petits fermiers-cultivateurs seront fauchés en un clin d'œil par ces machines achetées en commun comme les engrais ou louées à temps comme les machines à battre.
La terre est vouée à la machine presque autant que l'atelier. Déjà les Américains se vantent de ne plus rien « faire à la main ».
Variation dans les cultures.
Au cours du siècle, des modifications profondes se sont produites dans les cultures. C'est d'abord la victoire du blé qui a refoulé le seigle dans les pays pauvres (massif central, Morbihan, Champagne pouilleuse) et le sarra-
sin en Bretagne, en Normandie, dans la Creuse et le Limousin.
C'est l'augmentation considérable de la culture des pommes de terre1, c'est l'agrandissement non moins considérable des prairies naturelles et artificielles (trèfle, sainfoin, luzerne, pois, féverole2); au bétail maigre qui traînait autrefois une existence famélique a succédé le bétail gras des grasses prairies. C'est le progrès de la betterave : en 1840 elle occupait 58,000 hectares ; en 1862, 135,000; en 1897, 700,000, et en 1902, 821,000. Ce progrès s'explique par l'utilisation croissante de la betterave pour les sucres, les alcools et l'alimentation du bétail : dans l'arrondissement de Cambrai, l'extension de la culture betteravière a porté de 700 à 11,000 le nombre de bovins. C'est surtout la terre profonde et riche de la région du Nord qui est la patrie de la betterave. De nombreux ouvriers belges passent la frontière pour lui donner des soins. Peut-être cette culture florissante sera-t-elle atteinte par la récente Convention de Bruxelles (1902) sur le régime des sucres, qui a supprimé les primes à la culture de la betterave ainsi que les primes à l'exportation des sucres. L'année même de la Convention de Bruxelles, la récolte betteravière (fourragère et sucrière) était évaluée à 382 millions de francs.
Parmi les cultures industrielles, celle de la garance, dans les départements du Midi, a été tuée par la chimie, qui nous a donné les couleurs artificielles; celle du chanvre dans l'Ouest et celle du lin dans le Nord sont en profonde décadence, frappées par la concurrence du coton. Les industriels du Nord font venir leur lin de Russie.
L'agglomération de la population dans les villes et les centres industriels a suscité les progrès des cultures
1. En 1902, il y avait 1,458,000 hectares de pommes de terre. Ils produisirent 111,871,000 quintaux de tubercules, valant plus de 568,000,000 francs.
2. En 1902, il y avait 1 million d'hectares de trètle, 1 million d'hectares de luzerne et 775,000 hectares de sainfoin. La valeur totale de ce fourrage s'éleva à environ 550 millions de francs.
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maraîchères intensives. Aux abords des villes, les soins patients des maraîchers ont été couronnés de succès prodigieux1, la terre donnant comme une mère dont la bonté est inépuisable.
La vigne, qui est, avec le blé, l'une des cultures caractéristiques du sol français2, a dû subir bien des vicissitudes.
En 1850, elle fut attaquée par Yoïdium, qui réduisit considérablement la production pendant quelques années ; mais la marche en avant reprit en 1856, et la production finit par atteindre, dans les bonnes années, 65 à 70 millions d'hectolitres de vin, source de richesses pour les pays vignobles, car le vin était cher. Les chemins de fer sillonnant le pays, la vigne envahit les champs, grimpa sur les coteaux, s'accrocha aux flancs des montagnes. Mais voilà qu'en 1865 un nouveau fléau s'abat sur elle; c'est le terrible phylloxéra qui, jusque vers 1890, va ravager particulièrement les vignobles du Bordelais, du Midi et des Charentes. La lutte fut désespérée; les vignobles furent inondés, les agronomes cherchèrent des armes. Finalement, on repiqua sur plants américains ; rupestris et riparia firent fureur; les vignes nouvelles firent bonne figure, et la production, qui était tombée à 26 millions d'hectolitres dans la période 1886-1890, remonta vers les
1. M. Ponce, maraîcher, a raconté, il y a trente-cinq ans, dans la Culture maraîchère, que sur un peu plus d'un hectare il a récolté en un an : 10,000 kilos de carottes, 10,000 kilos d'oignons, de radis et autres petits légumes, 6,000 tètes de choux, 3,000 choux-fleurs, 5,000 paniers de tomates, 5,000 douzaines de fruits choisis, 154,000 salades, href, un total de 154,000 kilos de légumes et de fruits. La culture maraîchère fait le sol; c'est si vrai que le maraîcher stipule dans les contrats qu'il emportera son sol avec lui (V. Dictionnaire d'agriculture, art. Maraîchers); elle sème sur un petit espace, chauffe l'air et le sol en semant sous châssis ou en produisant une active fermentation par l'abondance du fumier. (V. Kropotkine, la Conquête du pain.) D'après l'Annuaire statistique de la France, les cultures maraîchères occupaient en 1902 328,000 hectares et produisirent pour 124 millions de francs de légumes.
2. La production annuelle de la France en vins, cidres, bières, etc., est estimée à un milliard et demi, et celle des céréales à 5 milliards: prairies naturelles et artificielles, 2 milliards; cultures industrielles, un milliard et demi; forêts et arbres fruitiers, 2 milliards; animaux domestiques, 6 milliards.
70 millions des bonnes années. On a évalué à plus de dix milliards les pertes occasionnées par les ravages du phylloxéra1. Bien des vignerons furent ruinés. Ils se relevaient à peine de ces misères, dont on gardera longtemps le souvenir au pays du vin, quand survint la mévente, autre fléau contre lequel maintenant les petits .propriétaires se groupent en coopératives. Nécessité est mère de l'association, et le syndicat pénètre le monde rural, comme il pénètre le monde industriel.
L'élevage.
Autrefois l'élevage n'existait pas. Les animaux poussaient comme les plantes, tout seuls. Aujourd'hui, l'élevage des bovins, des moutons, des porcs, des chevaux, des oiseaux de basse-cour, est toute une science pleine de raffinements. Sans doute la routine subsiste encore, comme dans la culture, par ignorance ou manque d'argent; mais à l'heure actuelle tout paysan sait comment il doit s'y prendre pour engraisser le bétail destiné à la boucherie. Les écuries sont encore loin de satisfaire à toutes les conditions de l'hygiène animale, surtout dans les vieux bâtiments; mais dans les pays de grandes propriétés, comme la région du Nord, l'hygiène dirige les constructions nouvelles.
Les races ont été améliorées. On a obtenu des chevaux pur-sang par croisements avec des chevaux anglais et arabes. Les « haras » ont favorisé le perfectionnement de la race chevaline. Tous les ans, de nombreuses courses dans tout le pays et autour de Paris, à Auteuil, à Longchamps, mesurent solennellement la valeur des chevaux,
1. On peut comparer les ravages exercés par la pébrine, maladie qui s'abattit en 1853 sur les vers à soie. En quinze ans, un milliard de pertes et des ruines nombreuses dans la région du Rhône et de l'Hérault, où l'élève des vers à soie était localisée. Il y a ainsi dans la mémoire du cultivateur des dates sinistres : années où la grêle hacha les blés et les raisins, où les inondations noyèrent tout, où la sécheresse, comme en 1893, faucha les prés, où les fortes gelées de l'hiver détruisirent les récoltes en herbes, où les épizooties, telle la fièvre aphteuse de ces dernières années, décimèrent le bétail.
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excitant l'émulation des éleveurs. La France d'aujourd'hui élève environ 3 millions de chevaux, à peu près 1,200,000 de plus qu'en 1789.
C'est aussi par des croisements avec la race anglaise de Durham ou avec les races bretonnes, suisses et hollandaises qu'on a obtenu chez les bovins un meilleur rendement en viande, en lait et en beurre. La production annuelle du beurre est évaluée à 300 millions de francs; celle du lait à environ 77 millions d'hectolitres, valant plus d'un milliard de francs. Dans les terres à blé du Centre, le paysan attelle toujours des bœufs ou des vaches à la charrue ou à la charrette; mais ailleurs, notamment dans la région du Nord et en Normandie , il attelle de lourds chevaux de trait, des boulonnais, des percherons, des bretons, et il réserve ses bœufs pour l'engraissage.
De la viande et toujours plus de viande! En même temps que son prix, augmente sa consommation. L'enquête de 1862 révèle qu'on en mangeait à cette époque une moyenne annuelle de 26 kilos par habitant, au prix moyen de 1 fr. 11 le kilo, tandis que les chiffres correspondants fournis par l'enquête officielle de 1892 sont 36 kilos à 1 fr. 50 le kilo. En trente ans, le nombre des bovins s'est accru d'un million, passant de 12 millions et demi en 1856 à 13 millions et demi en 1897, à 15 millions en 1902. En 1789, Lavoisier en comptait 7 millions, à peine la moitié du nombre actuel.
Le mouton est de plus en plus cher, parce qu'il diminue de plus en plus. Au temps des jachères, le paysan pouvait nourrir d'immenses troupeaux; aussi le mouton a-t-il reculé, surtout depuis 1850, devant l'invasion des jachères par les cultures. En 1866, il y avait en France 30 millions de moutons; en 1897, il n'y en avait plus que 21 millions et demi, et en 1902, seulement 18 millions et demi, moins qu'en 1789. Les races ont été croisées avec les mérinos d'Espagne, dont la laine est très fine, et avec les dishley d'Angleterre, dont la viande est excellente.
Le nombre des porcs a augmenté d'environ trois millions, passant de 4 millions en 1789 à plus de 7 millions aujourd'hui. On a introduit, toujours en vue d'accroître le rendement en viande, les races anglaises ou cochinchinoises, plus faciles à engraisser.
Le paysan trouve actuellement dans l'élevage, malgré les crises temporaires que subit la vente du bétail, une compensation aux déceptions de la culture. C'est pour cela que les prairies continuent à s'étendre, aux dépens des terres labourables. Il est plus facile d'importer du blé que d'importer de la viande. On dirait que nous sommes enfin en marche vers le beefsteak pour tous...
La a crise agricole ».
Si vous causez des champs avec un vieux paysan, il ne manque pas de gémir sur la dureté du temps présent et de regretter les belles années du second Empire : alors les blés étaient beaux, à cause des premiers chaulages; on les vendait jusqu'à 28 et 30 francs l'hectolitre ; aujourd'hui c'est à peine s'il vaut 15 francs. Le vieux paysan vous dira que son blé lui coûte plus cher qu'il ne le vend. Tout était cher alors : le bétail et le vin, comme le blé. On vit des fermiers généraux se lancer à la curée des fermes et, grâce au travail de leurs métayers, qui ne profitaient guère de la hausse, faire des fortunes rapides et relativement considérables.
Aujourd'hui, c'est bien changé, et l'on regrette le temps passé. Il y a, dans l'Ouest, des paysans qui sont résolument bonapartistes parce qu'ils se figurent naïvement que si tout allait bien alors, c'était grâce à l'empereur, et que si tout va mal aujourd'hui pour l'homme des champs, c'est la faute de la République!
Tout va mal? Non, mais depuis un quart de siècle sévit la mévente sur les blés, sur le vin, sur le bétail, en général sur les gros produits du sol; et c'est ce qu'on appelle la crise agricole. Cette crise, dont tout le monde se plaint à la campagne, sauf les domestiques de fermes,
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cette crise, qui a précipité 1' « exode rural », est due au développement énorme des voies de communication et à la concurrence internationale. L'Amérique nous inonde de blé du Far- West à vil prix, elle nous gave de conserves de Chicago à bon marché; la production des vins s'est accrue dans le monde; les nôtres s'exportent plus difficilement, sauf les vins des crus renommés; les progrès de l'agriculture européenne ont suivi les progrès de l'agriculture française, et voilà la crise agricole!
En dix ans, d'après l'enquête officielle de 1892, la valeur du capital foncier, estimé en 1882 à 91 milliards et demi, baissa de 15 p. 100, le produit brut de l'agriculture diminua de 844 millions, le produit net fléchit de 329 millions, « déterminant ainsi la crise agricole à laquelle le législateur s'est efforcé de remédier par le vote des mesures économiques dont la principale a été l'adoption de nouveaux tarifs de douane ».
En effet, pour guérir l'agriculture française de cette crise douloureuse, on se jeta dans le protectionnisme. Mais les droits (5 francs par tête de bovin, 7 francs par 100 kilos de blé) ainsi que les primes à la culture des betteraves et à l'exportation des sucres favorisèrent surtout les grands propriétaires. L'accaparement des blés ne fut pas évité, et l'ouvrier des villes se trouva au régime du « pain cher », alors que le petit cultivateur, obligé de vendre à bon marché à l'issue des battages, au moment où des quantités énormes' de blé tombent sur le marché, ne profitait aucunement des droits protecteurs. Celte méthode protectionniste était celle de M. Méline, ministre de l'agriculture. D'ailleurs, les droits furent impuissants contre l'importation étrangère , et le blé retomba dans les bas prix. Le cultivateur continuait à se plaindre. Ce fut la faillite du protectionnisme1.
1. Ce n'était pas la première. Sous la Restauration, alors que le double vote avait porté à la Chambre une majorité de grands propriétaires ruraux, qui ne cachaient pas leur désir d'augmenter leurs revenus et d'agrandir leurs propriétés, des droits énormes avaient été mis sur lesblés importés
Pourtant, si la « grande débâcle agricole » a fait baisser de 40 à 50 p. 100 la valeur de la propriété rurale, si elle a ravagé la France, il semble qu'à l'heure présente elle touche à son terme, remonte la pente et laisse place à une ère nouvelle de prospérité.
Les associations agricoles.
La crise agricole, coïncidant à peu près, à ses débuts, avec la loi syndicale de 1884, a donné une vive impulsion aux associations agricoles. Le paysan menacé est sorti de sa torpeur pour se défendre.
En 1885, on ne signalait que 39 syndicats agricoles. En 1901 il y en avait 2,375, avec près de 600,000 adhérents. M. de Rocquigny (les Syndicats agricoles) en évalue même le nombre à 3,000, avec 800,000 membres. Quelques-uns sont très importants : le « Syndicat des agriculteurs de la Sarthe » compte 14,000 membres.
Ces syndicats sont groupés en unions, comme les syndicats industriels. L'Union centrale des syndicats des agriculteurs de France, fondée en 1886, dont le siège est à Paris, groupe un millier de syndicats et 500,000 syndiqués. Outre l'Union centrale, il y a une dizaine d'unions régionales, dont les deux plus importantes sontl'« Union du Sud-Est » (siège à Lyon) et 1' « Union des Alpes et de Provence ».
Les syndicats agricoles groupent des propriétaires et des petits cultivateurs. Les syndicats d'ouvriers agricoles sont encore rares (200), sauf dans les vignobles du
(lois de 1819, 1821, 1826); mais ces droits, qui devaient enrichir les grands propriétaires ruraux, dût le peuple mourir de faim, n'empêchèrent pas le prix du blé de diminuer. Et c'était nécessaire, car le blé s'était vendu 4G fr. l'hectolitre en 1817, et même 81 fr. dans le Haut-Rhin. Au cours de la crise alimentaire de 1817, le pain de 4 livres se vendit en Picardie et en Bourgogne jusqu'à 4 et même 5 francs ! Un député, partisan du pain cher,, disait en 1821 que la cherté du pain était un bien pour les ouvriers, parce qu'elle les obligeait à travailler avec plus d'ardeur pour vivre! Et un autre, Conté, que le bas prix des grains, en poussant les ouvriers à la paresse, rendait la main-d'œuvre rare et chère! (V. Levasseur, Histoire des classes ouvrières de 1189 à 1810, t. !<='•.)
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Midi1 et dans les forêts du Centre2 (Fédération nationale des syndicats de bûcherons).
La plupart des syndicats agricoles achètent en gros les matières premières nécessaires à l'agriculture, notamment les engrais chimiques, et les répartissent sans bénéfice (alors ce n'est pas du commerce) au prorata des demandes de leurs adhérents. Le Syndicat de la Sarthe fait ainsi entre un million et un million et demi d'affaires par an. M. de Rocquigny a compté 23 millions d'achats pour 25 syndicats seulement. Grâce à ce procédé, les petits propriétaires ont bénéficié d'une baisse de 40 à 50 p. 100 sur les engrais chimiques, de même qu'ils bénéficient, dans leurs coopératives de vente, d'une économie notable sur les frais qui grèvent les petits envois séparés.
Un avantage peut-être plus important que le cultivateur retire de l'union syndicale, c'est l'analyse des engrais par les chimistes et dans les laboratoires du syndicat. « Il n'est pas de commerce, dit M. Gide, dans lequel la falsification ait sévi d'une façon plus éhontée que dans celui des engrais artificiels et des semences, comme aussi des produits chimiques employés dans le traitement des maladies de la vigne, à tel point qu'il a fallu promulguer des lois spéciales sévères et pourtant encore inefficaces pour la réprimer. »
Les syndicats mettent à la disposition des petits cultivateurs des machines trop coûteuses : machines à battre, défonceuses, trieurs de grains, appareils à distiller, à filtrer ou à stériliser les vins, etc. Mais une grande diffi-
1. Le congrès de Narbonne (1904) représentait environ 20,000 travailleurs agricoles. Au congrès syndicaliste de Bourges (1904), ont été jetées les bases d'une Fédération nationale des travailleurs de la terre, groupant non seulement les salariés, mais encore les métayers. Il faut, en effet, signaler un réveil curieux parmi les cultivateurs-travailleurs. Ils commencent à former des syndicats. Il en existe un notamment à Bourbon-l'Archambault (Allier) qui a des sections dans plusieurs communes du canton. Il n'admet que des « cultivateurs-travailleurs ». Il a principalement pour but de faire diminuer le prix des fermages ou la part du propriétaire, la suppression des fermiers généraux, l'achat en commun des engrais et de l'outillage agricole, la vente des produits du sol.