‹ Histoire du travail et des travailleursChapitre 71 sur 100 · Cf. Louis Passy, l'Agriculture devant la science · texte numérisé non relu

Cf. Louis Passy, l'Agriculture devant la science

TRAVAILLEURS DE LA TERRE AU XIXe SIÈCLE 405

\. La conquête de la terre cultivable a été continuée contre les forêts, les landes, les marais, les montagnes; le sol a été irrigué, drainé, fumé, amendé, engraissé, remué, envahi par les machines, fertilisé en un mot; il a porté des plantes nouvelles et les plus belles moissons que la France ait jamais connues; les champs se sont piqués de trèfle, de luzerne, de sainfoin, de fourrages artificiels qui ont aidé les prairies naturelles à nourrir un bétail qui n'avait jamais été si nombreux et si gras; le blé a donné presque à tous le pain blanc, le bétail a donné la viande nécessaire aux muscles de l'ouvrier surmené; les coteaux se sont garnis de vignes; les environs des villes se sont couverts de jardins maraîchers qui ont donné, grâce aux soins qui leur ont été prodigués, des quantités de légumes si énormes qu'autrefois elles eussent paru fabuleuses; l'art des primeurs a été poussé jusqu'au raffinement; les vergers ont produit abondamment des fruits délicieux, et les horticulteurs — ces artistes du travail agricole- — ont obtenu des fleurs rares, en attendant qu'ils aient des roses pour tous!...

Le monde rural : l'année du cultivateur.

Mais le cultivateur, celui qui ne recueille les fruits de la terre qu'après l'avoir travaillée de ses mains, arrosée de ses sueurs, n'a pas le temps de cultiver les roses.

A l'idylle champêtre souvent chantée par les citadins, aux souvenirs virgiliens de littérateurs ignorants de ce qui se passe aux champs, aux philosophes tolstoïsants qui prêchent le retour à la nature, à tous les naïfs, à tous les malins, à tous les fabricants de chimères, opposons la réalité peinte dans un livre exact et vigoureux par un homme de la terre :

Je me piùs à réfléchir sur la vie (c'est un paysan qui parle), que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous. Jamais de plaisir : le travail! le travail! toujours le travail! L'hiver s'atténue, les beaux jours reviennent : il faut vite en profiter pour semer les avoines, herser les blés, bêcher. Avril survient et

la douceur, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs, les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux chantent : tout cela est bien beau pour ceux qui ont la faculté d'en jouir; mais pour nous, ça signifie seulement qu'il faut se hâter de labourer, de planter les pommes de terre. Vient mai, le fameux beau mois de mai, souvent pluvieux et maussade, mais à qui les jeunes frondaisons vertes font toujours une parure agréable : il faut briser les jachères, curer les fossés, biner. C'est juin, avec ses beaux soleils; les haies sont piquées d'églantines, les acacias sont chargés de grappes blanches qui embaument : il y a des fleurs et des nids partout ; mais nous, la belle saison, ça nous dit qu'il faut se lever dès trois heures du matin pour faucher, et qu'il faut travailler sans arrêt jusqu'à neuf heures ou dix heures chaque soir. C'est juillet, avec ses jours de langueur chaude. Qu'il fait bon n'avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu sur les canapés moelleux des salons clos, ou bien siroter des boissons fraîches sous la tonnelle d'un parc, ou bien s'étendre sur le gazon des prés, dans l'ombre épaisse des arbres touffus. Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous ce n'est pas le moment de faire des siestes. En grande hâte, il faut finir le foin. Le seigle mûrit. Le seigle est coupé, il faut se dépêcher de le battre, car sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches ! Serrons les javelles brûlantes! Edifions en meules les gerbes lourdes! Il fait tellement chaud qu'on n'en peut plus... Août bat son plein, et l'on cuit de plus belle, la moisson est finie : bouvier, vite à tes bœufs, il faut conduire les fumiers pendant que les chemins sont secs. Au chargement les autres : taillez par rangées dans le gros tas delà cour de petits cubes égaux que vous alignerez symétriquement sur les voitures. C'est embêtant, les machines travaillent, il faut aller chez les voisins pour aider au battage. Mais quand on en revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante, les membres lassés, vite à l'œuvre ininterrompue, à l'épandage des fumiers, au labour! Septembre : les jours raccourcissent, allongeons-les, le travail presse; les pommes de terre sont bonnes à extraire, continuons de nous lever à quatre heures... Octobre et les semailles : l'eau peut survenir, profitons de ce qu'il fait bon, continuons de nous lever matin... Ouf! voici novembre enfin : c'est la saison d'hiver, la saison du calme. C'est la saison du calme, mais non celle du repos; il y a encore des besognes en masse, des labours de chaumes, des rigoles à creuser dans les prés, des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à ébrancher; il y a surtout les animaux qui ont réintégré l'étable et qu'il faut soigner. Debout à cinq heures quand même : allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs. Et, tout le jour, allons patauger dans la boue, crottés jusqu'aux cuisses et les pieds mouillés. La veillée convient très

TRAVAILLEURS DE LA TERRE AU XIXe SIÈCLE 407

bien pour couper la ration de racines fourragères des bœufs et des moutons gras, pour faire cuire les pommes de terre des cocbons... Quand la neige tombe, par exemple, nous avons des vacances ! oh! des demi-vacances seulement, car les deux pansages journaliers n'en sont pas supprimés ; et puis, il faut bien confectionner des barrières pour les champs, des râteaux pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin : on a mieux à faire l'été que de s'amuser à ces petites choses...

Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur1...

Grands propriétaires et fermiers généraux.

Elle est dure sans doule, l'année du cultivateur, mais il faut distinguer : il y a cultivateur et cultivateur, il y a celui qui cultive et celui qui ne cultive pas.

Les cultivateurs qui ne cultivent pas sont les grands propriétaires et les fermiers généraux.

Les grands propriétaires ne sont pas nombreux, mais ils sont très riches. La France est, moins que la Prusse et l'Angleterre cependant, un pays où domine la grande propriété. Sans doute, les petits propriétaires, cultivateurs et non-cultivateurs, sont largement représentés, puisque les recensements en indiquent environ 5 millions2. Mais ils ne possèdent chacun que d'un à 10 hectares, et en tout que 12 millions et demi d'hectares, tandis

1. La Vie d'un simple (Mém. d'un métayer), par E. Guillauminj Stock, édit.

2. Depuis 1892, nous n'avons pas de statistiques portant sur la propriété rurale. D'après celle de 1892, il y avait en France 5,702,000 exploitations, contre 5,970,000 en 1872, 7,846,000 en 1861 et 8 millions en 1851. Il y a donc, depuis le milieu du xix° siècle, sensible diminution du nombre des exploitations, comme il y avait eu, depuis 1789, grâce à la Révolution, énorme accroissement. Ces chiffres se rapportent aux exploitations cultivées, aux domaines d'un seul tenant, et non pas au nombre exact des propriétaires.

Les statistiques, très obscures, n'indiquent pas — et c'est regrettable

le nombre des propriétaires. Néanmoins, on peut conclure que s'il y a diminution du nombre des exploitations, c'est qu'il y a diminution du nombre des propriétaires. Ceux qui ont disparu, depuis 1851, ce sont les petits. Ainsi, de 1882 à 1892, le nombre des petits propriétaires cultivant eux-mêmes a baissé de 186,621. Ces chiffres officiels prouvent qu'il y a, dans l'ensemble, concentration, des richesses dans le domaine agricole comme il y a concentration dans le domaine industriel. Sans cesse diminue le nombre des propriétaires, et sans cesse augmente celui des sans-propriété. Mais, pour tirer des conclusions sûres, il faudrait connaître lé nombre exact des propriétaires, il faudrait avoir des statistiques minutieuses et précises.

Voici les résultats de l'enquête de 1902, en ce qui concerne le nombre

que les propriétés de plus de 10 hectares ont une superficie de 36 millions et demi d'hectares et que 29,000 grands propriétaires possèdent à eux seuls plus de 12 millions d'hectares. Ces grands propriétaires ont profité de la hausse considérable de la propriété agricole de 1850 à 1880 (dans le Centre, le prix de l'hectare passa de 600 ou 800 francs à 2,000 ou 3,500 francs). Il en est qui tirent de leurs terres plus de 300,000 francs de revenus annuels.

Comme les landlords écossais, les grands propriétaires français pratiquent souvent Y absentéisme. Ils s'en vont l'hiver dans les grandes villes, laissant des régisseurs (16,000 en 1892) pour les représenter.

En de nombreuses régions, et particulièrement dans le Centre, beaucoup de grands propriétaires, pour se débarrasser des soucis du « faire-valoir » direct, afferment en bloc leurs propriétés à des fermiers généraux. Ce sont des intermédiaires. Ils choisissent eux-mêmes leurs métayers, fixent le taux du métayage, surveillent les travaux et partagent les bénéfices de Tannée, moitié pour eux, moitié pour le cultivateur.

Ce sont des spéculateurs, dit un cultivateur écrivain, et des spéculateurs favorisés, puisqu'ils ne payent nulle patente commerciale. L'avenir, je crois, supprimera ces intermédiaires inutiles et souvent funestes. Ils étaient peut-être relativement nécessaires au vieux temps, quand les cultivateurs, ne sachant pas lire, étaient presque incapables de faire leurs ventes et leurs achats : eux, plus expérimentés, sinon plus instruits, leur étaient supérieurs, avaient un certain droit de les diriger : cela les excusait en partie de s'enrichir

des diverses exploitations.

Le nombre des

propriétaires

est évidemment

inférieur.

liectare .

Page 1