E. Gruillnumin, En Bourbonnais
de la maîtresse, avec un peu plus de travail et beaucoup moins de soucis.
Le journalier.
Mais voici le plus misérable. Le journalier, c'est le malheureux qui est obligé de se louer à la journée (de là son nom), à la semaine, à la tâche, à la saison, et qui s'en va de ferme en ferme, de la carrière à la forêt, au hasard de l'infortune, parce que, plus malheureux que le métayer, il n'a pas les avances nécessaires pour prendre une exploitation à son compte.
A lui les durs travaux des moissons, les longues journées d'été, les fatigues des battages, les chômages de l'hiver, les privations continuelles; pour lui point de poésie dans l'odeur des foins coupés ou les vagues d'or des blés mûrs, car c'est la saison où il reste debout 18 heures par jour, travaille vite sous le soleil brûlant et rentre le soir les membres brisés. L'hiver, comme les bûcherons du Cher et de la Nièvre, il fait des kilomètres dans la neige, ne mangeant qu'une soupe maigre, du pain glacé et du fromage humide, pour rapporter au logis, dans la nuit froide, les 30, 40 ou 50 sous qu'il a gagnés sous l'âpre bise. Aussi, dans les grands bois agités par les vents, n'}>- a-t-il pour lui d'autre mystère que le mystère social de sa triste condition.
Dressons le budget de ce travailleur isolé qu'on a oublié jusque-là au fond de sa misère.
Du 24 juin au 1 4 août, pour la levée des récoltes, de 120 à 160 fr. ; je prends une moyenne de 140.
Du 15 août au 1er octobre, il peut faire une quarantaine de journées au prix moyen de 2 fr. 25, ce qui fait 90 francs.
Dans la période du 1" octobre à la Saint-Martin, 11 novembre, il lui faut une semaine pour récolter ses pommes de terre cultivées par moitié chez les cultivateurs des environs; il ne lui est guère possible de faire ailleurs plus de quatre semaines, qui, à trente sous par jour, donnent 36 fr.; je mets 40 fr. Cela donne pour la bonne saison un total de 270 francs.
Arrivent les mois d'hiver; fin novembre, décembre, janvier, février et mars. En ces 140 jours, le tâcheron ne fait pas plus de 100 journées de travail à 1 fr. 50 au maximum, soit 150 francs.
TRAVAILLEURS DE LA TERRE AU XIXe SIÈCLE 413
Restent les trois mois de printemps, avril, mai et juin. En avril, l'homme doit bêcher son jardin et planter ses pommes de terre; il peut faire quand même deux semaines, à 2 fr. par jour, soit 24 fr.
En mai, il y a souvent chômage; je prends néanmoins quatre semaines à 15 fr. : 60 francs.
Et puis, deux semaines — il lui en faut une pour le piochage de ses pommes de terre — à 3 fr. par jour : 36 francs.
Soit, pour l'année entière, un gain maximum de 540 francs1?
Il faut déduire pour le loyer et le pain (familles de cinq personnes) 400 francs au moins. Le journalier ne mange pas de viande, ne boit pas de vin chez lui. En supposant que l'argent du porc qu'il engraisse suffise aux menus approvisionnements du ménage , les 140 francs qui restent ne peuvent parer à toutes les autres dépenses. Surviennent le « pain cher », les bas salaires, les longs chômages, la maladie, et c'est la misère noire.
Autrefois et aujourd'hui.
Voilà bien des détresses. Elles ont provoqué et provoquent encore l'exode rural : las de végéter sur une terre qu'il croit ingrate, le travailleur clés campagnes s'en est allé vers les usines et vers les villes; il a cherché la « paye fixe » pour échapper à l'inquiétude du lendemain, aux privations de la vie des champs. Il prit ses désirs pour des réalités et connut d'amères désillusions. Malgré ces déceptions, il hésite encore devant le « retour à la terre », car la terre n'est pas à lui2.
Autrefois pourtant, les misères paj^sannes étaient plus profondes. Avant 1850, les journaliers battaient au fléau