III. — COMPAGNONNAGE ET FRANC-MAÇONNERIE
Une cérémonie d'initiation chez les chapeliers.
Chez la « mère », c'est-à-dire au cabaret des compagnons; une chambre à part, mystérieuse, aux meubles symboliques (la croisée, c'était la croix; le lit, la crèche où le Seigneur est né); au milieu, une [table dont les quatre pieds représentaient les quatre évangélistes; la nappe, le saint suaire; le dessous, le saint sépulcre; sur cette table, une croix; de chaque côté de la croix, deux assiettes, et, dans ces assiettes, deux chandelles allumées qui avaient la prétention de figurer la lune et le soleil;
1. Martin Saint-Léon, le Compagnonnage, son histoire, ses règlements et ses rites, 1901.
tout autour, les instruments de la passion, une salière dont le sel était le saint chrême; sous la salière, 30 deniers, prix de la trahison de Judas. Une chaise, placée sous la cheminée, tenait lieu de fonts baptismaux. Voilà le cadre.
Et voici le cérémonial. Pilate, Anne et Caïphe, c'est-àdire le prévôt, le lieutenant et le greffier de la confrérie, se tenaient, revêtus d'ornements emblématiques, au milieu de la chambre mystérieuse.
Le parrain et la marraine introduisaient alors le récipiendaire. Celui-ci faisait trois pas en prononçant ces mots : « Honneur à Dieu, honneur à la table, honneur à mon prévôt. » Puis il donnait l'accolade au prévôt, en lui disant : « A Dieu ne plaise que ce baiser soit tel que celui de Judas. »
Alors il subissait les épreuves. Il jurait de ne jamais dévoiler le secret de l'association, de ne pas révéler le mot de passe, même dans la confession. Le prévôt lui posait des questions sur les symboles qui l'entouraient. A ce moment, après avoir frappé trois fois à la porte, entraient les compagnons. On leur demandait : « Que cherchez-vous ici? — Dieu et les apôtres, » répondaient-ils; et ils saisissaient le récipiendiaire, mettaient ses vêtements en désordre et le conduisaient, comme autrefois Jésus-Christ, devant Pilate et les autres juges. Chaque fois, on lui demandait: « Que représentez-vous? » et chaque fois il répondait : « A Dieu ne plaise que je représente le Seigneur. »
Enfin, le parrain et la marraine le faisaient asseoir sur la chaise qui figurait les fonts baptismaux; ils lui attachaient une serviette au cou, lui mettaient dans la bouche du pain, du sel et du vin, lui répandaient de l'eau sur la> tête et le poussaient trois fois contre la cheminée en l'appelant par le nouveau nom qu'il devait porter comme compagnon du Devoir. L'initié remerciait et disait : « Je n'ai mangé morceau si salé, ni bu coup de vin si serré; trois coups à la cheminée mon parrain et ma marraine
m'ont fait frapper, à quoi je reconnais être bon compagnon passé. » Et la compagnie secrète comptait un compagnon de plus.
Au départ des compagnons.
Une des cérémonies les plus bizarres avait lieu quand un compagnon quittait une ville ou partait pour le tour de France. Les autres compagnons, ceux qui restaient, faisaient la conduite au « battant aux champs ». On buvait selon les principes avec des gestes consacrés, on prononçait des paroles traditionnelles. Voici, à cet égard, un extrait des statuts du compagnonnage des Gavots qui existait à Mâcon au xvme siècle :
Art. 32. — Pour la première santé d'une conduite, on dira : «A la santé des compagnons qui battent aux champs, » sans oublier ceux qui travaillent en ville, et le battant aux champs dira : « A la santé des compagnons qui travaillent en ville, » sans oublier ceux qui battent aux champs.
Art. 33. — Pour la seconde santé, on dira à la santé des compagnons de l'endroit où l'on va, sans oublier ceux d'où l'on sort, et le battant aux champs dira à la santé des compagnons de l'endroit qu'il sort, sans oublier ceux où l'on va.
Art. 34. — Pour la troisième santé, le capitaine boira avec le battant aux champs, le pied droit en avant et le bras droit croisé; ils diront : « A la santé de nos santés, à la santé de nous tous, à nos santés, mes pays ; » et tous les compagnons diront la même chose à leur tour...
Art. 36. — Le capitaine sortira à l'écart du cercle avec le battant aux champs ; le capitaine lui présentera sa canne et lui dira : «A quoi reconnaissez-vous votre canne, mon pays ?» Le battant aux champs dira : « Je la reconnais par vue et lumière que Dieu m'a données; la poignée est au roi, le cordon est à moi, et le bout est pour ces gueux de Dévorands. » Le capitaine et le battant aux champs mettront la pointe du pied droit l'une contre l'autre, et le capitaine prendra la poignée de la canne et la passera du côté de la ville là où le battant aux champs la recevra, et la passera par-dessous le pied du côté de là où il va, et le capitaine la recevra et la repassera pardessous le pied du côté que le battant aux champs s'en va.
Art. 37. — Pour la reconnaissance du sac, le capitaine dira : « A quoi reconnaissez-vous votre sac, mon pays? » Et le battant aux champs lui dira : « Je le reconnais par la vue et lumière que Dieu m'a données, à la grosseur de mes épaules; il est entre les mains des jolis compagnons, ils en disposeront à leur volonté. » Ayant
dit ces paroles, le battant aux champs mettra le genou gauche par terre, et le capitaine lui dira : « De quelle main recevez- vous votre sac, mon pays ? » Le battant aux champs dira : « De la main droite, pour la porter à la main gauche qui est la main du cœur. »
Art. 38. — La reconnaissance du sac étant finie, le capitaine etle battant aux champs avanceront quatre pas en avant, et le capitaine dira au battant aux champs, en se tournant vers la ville : « Voilà une jolie ville fort agréable. Qui regrettez-vous dans cette ville, mon pays? » Et le battant aux champs répondra : « Je regrette les jolis compagnons, le père et la mère et son bon vin. » Et le capitaine criera à haute voix : « Mes pays, vous saurez que le compagnon regrette les jolis compagnons, le père et la mère et son bon vin. » Alors les compagnons crieront : « Il faut lui en faire boire! » {Archives municipales de Mâcon.)
Les compagnons du tour de France.
Il buvait ; puis il s'en allait, le compagnon du tour de France. Quand il arrivait dans une grande ville, dans une ville du tour de France (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, la Rochelle, Nantes, Tours, Blois, Angers, Orléans, Nevers, Nîmes, etc.), il n'était pas isolé. Il allait chez la « mère », à l'auberge des compagnons. Là, il trouvait le feu, le gîte et la table. La « mère » le recevait comme un « enfant », les compagnons comme un « frère ». Dès son arrivée, le capitaine de la société l'inscrivait sur le rôle, et le rôleur le conduisait auprès du premier compagnon qui était chargé du placement.
Le compagnonnage était donc une sorte de bureau de placement auquel le chômeur devait payer une taxe sur Le salaire qu'il touchait quand il était placé. Il remboursait aussi les avances que la « mère » lui avait faites. S'il n'y avait pas de travail, il partait pour une autre ville, muni du viatique que lui donnaient les compagnons avant son départ. Et il allait ainsi de ville en ville, trouvant à l'arrivée un peu de fraternité qui réchauffait son cœur endolori par les misères du chômage et des longues routes.
Gavots, Dévorants, Renards.
Pourtant le compagnonnage n'était pas une idylle : les
haines féroces qui mettaient aux prises les différents
« devoirs », les différents rites, Gavots et Dévorants surtout, suffiraient à le prouver.
Pendant des siècles, il y eut trois sortes de compagnons : les Gavots, les Dévorants, les Bons Drilles. Ces trois associations comprenaient des tailleurs de pierre, des serruriers, des forgerons, des menuisiers, auxquels s'étaient joints peu à peu d'autres métiers : teinturiers, tanneurs, selliers, chapeliers, tailleurs d'habits, cordonniers, etc. En 1789, il y avait 29 catégories d'ouvriers affiliés aux compagnonnages.
La longue rivalité des Dévorants et des Gavots fut marquée par des quolibets, des menaces, des coups de canne, et, naturellement, par des chansons, puisque en France tout finit par là.
« Prenez mains fortes à coups de cannes, » écrivait un « compagnon du Devoir » à un Dévorant d'Orléans pour lui signaler un Gavot. A la fraternité du viatique, Gavots et Dévorants, syndicats rivaux, rouges et jaunes du temps passé, avaient substitué la fraternité de la matraque1!
Les compagnons affiliés appelaient dédaigneusement ceux qui ne l'étaient pas des Renards, et se nommaient eux-mêmes le fléau des Renards, ou bien la terreur des Renards! Et les malheureux Renards avaient à souffrir toutes sortes de vexations : on leur donnait le travail le plus désagréable, on les soumettait à d'humiliantes corvées : « Renard, cire mes bottes; Renard, remplis mon verre, brosse mon habit, bourre ma pipe! » disait le compagnon affilié; et le Renard obéissait, surtout quand il était aspirant au compagnonnage2.
1. La rivalité entre les différents « devoirs » dura jusqu'au milieu du xix° siècle. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'une seule association compagnonnique, et il est curieux qu'elle existe encore. En 1851, George Sand écrivait dans la préface du Compagnon du tour de France qu'elle avait puisé l'idée de son roman dans le Livre du compagnonnage par Avignonnais-la-Vertu, compagnon menuisier. « Le but de celui qui l'a écrit n'est pas d'amuser les oisifs; il en a un bien autrement sérieux. Depuis dix ans, son âme s'est vouée à une seule idée, celle de réconcilier tous les devoirs entre eux, de faire cesser les coutumes barbares, les jalousies, les batailles... »
2. Le nom de renard semble venir des charpentiers, parce qu'ils travail-
Car le compagnonnage avait ses degrés : aspirants, compagnons reçus , compagnons finis , compagnons initiés. Ainsi, dans une même association de classe, s'était glissée la manie des distinctions dont on tirait profit et vanité : les ouvriers, dans leurs compagnonnages, faisaient ce que faisaient les maîtres dans leurs corporations.
Les francs-maçons.
Parallèlement au compagnonnage, s'était développée en secret une autre association mystérieuse, la compagnie des francs-maçons, dont l'origine se perd dans les légendes du moyen âge. On prétendait qu'elle avait été fondée par les Templiers, proscrits de Philippe le Bel, ou bien qu'elle datait de la construction du temple de Saloraon. Un franc-maçon anglais du xvme siècle considérait Adam, donnant à ses fils des leçons de géométrie, comme le fondateur de la franc-maçonnerie!
Ces légendes cachent une réalité plus simple. La francmaçonnerie a dû naître au moyen âge, comme le corps de métier, comme le compagnonnage, d'une cause économique : la construction des églises et des châteaux forts. La construction des cathédrales s'était peu à peu laïcisée : au xne et au xine siècle, ce n'était plus guère les moines,
Tailleurs de pierres.
laient dans les forêts. En tout cas, chez eux, l'apprenti s'appelait lapin (on dit encore vulgairement : « C'est un fier lapin! ■»); l'aspirant, renard; le compagnon, chien; et le maître, singe (origine du surnom irrévérencieux encore donné aujourd'hui par certains ouvriers à leur patron! (V. Agricol Perdiguier, le Livre du compagnonnage.)
c'était les francs-maçons qui construisaient les édifices religieux. La construction d'une cathédrale gothique, la ciselure d'un pareil bijou, rassemblaient pendant des années et des années, parfois pendant des générations, une foule nombreuse d'architectes, de maîtres, de compagnons, d'apprentis, d'artisans qui étaient des artistes, d'artistes qui étaient des artisans , au total un véritable village, campé au pied du monument, et dont les habitants groupés se transmettaient mystérieusement tous les secrets nécessaires à la construction des édifices.
Ainsi la franc-maçonnerie englobait à la fois maîtres, compagnons et apprentis, hiérarchie qui subsiste encore dans la franc-maçonnerie politique de nos jours. Le compagnonnage était l'association des seuls compagnons. De sorte que la franc -maçonnerie apparaît dans le passé lointain comme une sorte de syndicat mixte, et le compagnonnage comme l'ancêtre des syndicats ouvriers.
La franc-maçonnerie paraît avoir pris un développement beaucoup plus considérable en Angleterre et en Allemagne qu'en France. C'était une des associations les plus puissantes d'autrefois. On sait que les Loges ont peu à peu, depuis la mort du gothique, changé de caractère et pris, principalement au xvine siècle, après la fondation de la grande Loge de Londres (1707), le caractère politique qu'elles ont encore aujourd'hui. Certaines Loges du xxe siècle ont même conservé en partie le vieux cérémonial moyenâgeux. Est-il besoin d'ajouter qu'elles n'ont plus l'esprit religieux qu'elles avaient si profondément au moyen âge? La franc-maçonnerie n'appartient donc plus à l'histoire du travail.
Opposition au compagnonnage.
La corporation et le compagnonnage étaient souvent en lutte, parce qu'ils représentaient des intérêts différents, sinon opposés : la corporation, les intérêts des maîtres; le compagnonnage, ceux des ouvriers.
Les maîtres supportaient mal ces compagnies secrètes
et insaisissables qui échappaient à leur autorité, fomentaient des grèves et des troubles. Ils provoquaient des descentes de police, au cours desquelles on s'emparait des papiers et de l'argent déposés chez la « mère ».
De leur côté, les compagnons trouvaient dans leur association le contrepoids nécessaire à la corporation de métier qui favorisait les maîtres aux dépens des ouvriers. Aussi, malgré l'illusoire suppression générale des compagnonnages par l'édit de Villers-Gotterets (1539), ceux-ci paraissent avoir multiplié le nombre de leurs adhérents jusqu'à la Révolution, et il semble, ce qui s'explique aisément, que la naissance de la grande industrie ait favorisé ce « mouvement ouvrier ».
Et pourtant ils étaient traqués par trois sortes d'ennemis : l'Eglise, les maîtres, les villes.
Voici l'opinion de l'Eglise : elle est exprimée, au xvne siècle, par un ancien compagnon devenu prêtre; c'est une définition et des griefs :
Ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanant tous les mystères de notre religion, ruinent les maistres, vuidans leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mêmes par les défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour estre employez à boire; outre que le compagnonnage ne leur sert de rien pour la maîtrise. Ils ont entre eux une juridiction, eslisent des officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent; ont des correspondances par les villes, et un mot du guet par lequel ils se reconnaissent et qu'ils tiennent secret, et font partout ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les battent et les maltraitent, et les sollicitent d'entrer en leur compagnie. (Levasseur, I, 607.)
Et voici maintenant le son de la cloche patronale et municipale :
Ils entretiennent de continuelles contestations qui ont produit des désordres infinis jusque-là. Ils s'attroupent et vont sur les grands chemins, et enfin maltraitent à coups de bâtons carrés, dont ils sont les uns et les autres continuellement armés, ceux qui ne sont pas de leur parti; ils font plus, ils courent la nuit avec des
sabres et des épées nues à la main, et enfin, conduits par la rage et une fureur sans pareille, ils se battent jusqu'à se faire tuer les uns les autres... Il y a eu contre eux des procédures sans nombre, des décrets de prise de corps... mais les excès sont restés impunis, parce qu'ils prennent la fuite et vont travailler ailleurs. Ils ont formé un « syndicat » (le mot est significatif et justifie notre interprétation) qui prend des délibérations contre le corps des maîtres menuisiers et charpentiers pour défendre à certains compagnons de travailler dans certaines boutiques... (Ordonnance du marquis de Gastries, gouverneur de Montpellier, 1730. — Levasseur, II, 818.)
Ainsi les compagnonnages étaient les syndicats d'au» tre fois. Les uns et les autres représentent devant l'histoire la classe ouvrière organisée.