IV. — LA MAITRISE ET LE CHEF-D'ŒUVRE
Les trois échelons.
Les maîtres occupaient le haut de l'échelle corporative. Mais tous avaient-ils passé par les trois échelons?
Les admirateurs du vieux temps, répond M. Hauser, sera ient ten tés de répondre affirmativement, car ils voient la chose à travers leurs illusions : il leur plaît de penser que le maître, véritable patron dans toute la force de ce terme, avait appris le métier, jeune apprenti avec ses futurs ouvriers, qu'il avait ensuite, toujours avec eux, peiné sur les mêmes besognes, vécu de la même vie, enduré les mêmes misères et joui des mêmes joies; que, devenu leur chefil se souvenait de ce passé traversé en commun; au lieu d'un entrepreneur de travail qui exploite le rendement de la main-d'œuvre, ils en font un père, une sorte de patriarche industriel, dont l'autorité ne s'exerce que pour le bien de tous.
Or, nous savons que moins belle était la réalité. L'historique des corporations et la vie des compagnons nous ont montré, d'abord, que les intérêts de la classe des maîtres étaient dressés contre les intérêts de classe de leurs ouvriers, ensuite qu'il n'y avait presque pas de métiers où le compagnonnage devait précéder la maîtrise; enfin qu'il suffisait souvent d'être fils de maître pour devenir facilement maître soi-même.
La maîtrise au moyen âge.
Il y a une autre illusion : c'est de croire que le chef" d'œuvre était obligatoire dès le xin6 siècle. En réalité, l'épreuve du chef-d'œuvre est rare à cette époque. Sur 101 règlements du Livre des métiers, un seul en fait mention. Ce n'est qu'à partir du xve siècle qu'elle deviendra de plus en plus, dans les métiers jurés, l'antichambre qui mène à la maîtrise.
Au xine siècle, pour devenir maître, l'ancien apprenti achetait le métier : il l'achetait à la corporation, parfois même à chaque confrère. Il payait aussi une redevance annuelle. Ainsi, les cordonniers de Paris achetaient au roi leur métier; ils le payaient comptant 16 sous parisis (valeur intrinsèque en monnaie actuelle, 25 fr.), dont 10 pour le chambellan et 6 pour le comte d'Eu; ils devaient en outre payer tous les ans au roi 32 sous parisis (valeur intrinsèque, 50 fr.)
Dans les métiers libres, là où il n'y avait pas de corporations, les nouveaux maîtres pouvaient ouvrir boutique sans rien payer.
Si Ton n'exigeait pas encore le chef-d'œuvre, on désirait cependant que le nouvel artisan eût l'habileté et l'argent nécessaires. « Quiconque veut être de tel métier, disent les statuts, être le peut pour tant qu'il sache le métier et ait de quoi. »
Le chef-d'œuvre.
Moins de deux siècles plus tard, le chef-d'œuvre était devenu une loi presque générale et une épreuve compliquée.
Le chef-d'œuvre n'était pas un simple examen que le patron faisait subir à son apprenti pour s'assurer de sa capacité. C'était un travail souvent long et difficile que la corporation donnait solennellement à faire à tout ouvrier qui, ayant déjà passé par l'épreuve de l'apprentissage, voulait s'établir. Le chef-d'œuvre était nécessaire pour obtenir le brevet de maîtrise, c'est-à-dire le droit d'ouvrir boutique en son propre nom. Quiconque ne s'était pas présenté ■et n'avait pas été reçu n'était pas maître et ne pouvait faire partie du corps qu'à titre de compagnon et sous les ordres d'un autre.
S'avisait-il de travailler pour son compte, les magistrats saisissaient ses outils, ses marchandises, et le condamnaient à une amende. (Leva&seur.) %
Le chef-d'œuvre variait suivant les métiers, et même,
dans un métier, suivant le genre de travail auquel se destinaitle candidat. Ainsi, à Angers, un potier d'étain voulait-il être fabricant de marmites, on lui donnait à faire une marmite comme chef-d'œuvre ; fabricant de gobelets, il faisait un gobelet; et s'il voulait exercer tout le métier, il devait accepter le chef-d'œuvre, quel qu'il fût, que les jurés lui imposaient.
Quelquefois , l'aspirant pouvait choisir : le cordier d'Amiens, entre une chaise de couvreur, une corde de chanvre à remorquer les bateaux ou un attelage de cheval.
Mais, le plus souvent, le chef-d'œuvre était imposé parles statuts ou par les jurés. Ainsi, les selliers devaient faire une selle de haquenée, une selle de mule ou un bât; les sculpteurs, une statuette de trois pieds et demi; les savetiers, le raccommodage d'une paire de vieilles chaussures tirée par les jurés d'un sac où il y en avait trois paires; les charrons, un fer de charrue ou un coutre; les ferrons, un gril ou une crémaillère; les taillandiers, une cognée ou quelque autre instrument tranchant; les maréchaux, les quatre fers d'un cheval, etc.
Pour assurer la sincérité du travail, les jurés désignaient, pour faire le chef-d'œuvre , soit une de leurs maisons, soit celle d'un maître, soit une autre. A Angers, l'aspirant s'établissait dans la maison d'un maître; il tra-
Potiers d'étain.
vaillait seul dans une chambre dont il payait le loyer. Chaque fois qu'il entrait, il fermait la porte à clef; chaque fois qu'il sortait, il remettait la clef au maître. Celui-ci s'engageait par serment à ne l'aider en aucune façon et à ne laisser pénétrer dans la pièce nul autre que lui et les jurés. L'infraction aux statuts était punie d'une forte amende.
Mais la confection du chef-d'œuvre durait des semaines ou des mois, et le candidat profitait certainement au dehors des conseils de ses camarades. Dans certaines professions, d'ailleurs, comme chez les pareurs de drap, il était autorisé à se faire assister d'un compagnon dont il payait les'journées : laïraude, alors, était bien plus facile.
Les jurés venaient plusieurs fois pendant la durée de l'épreuve. Ainsi les charpentiers voyaient une première fois les bois choisis et préparés, une seconde fois les tenons et les mortaises, une troisième la charpente entière; enfin, quand la charpente était terminée, ils se réunissaient, s'adjoignaient parfois quelques anciens maîtres du métier et décidaient si l'œuvre leur paraissait « idoine et suffisante ».
Le chef-d'œuvre terminé, les jurés se rendaient devant le maire de la ville ou devant le juge royal et certifiaient par écrit qu'ils avaient vu et approuvé ledit chef-d'œuvre. Le candidat prêtait le serment de se conformer toujours aux règlements du métier, et il devenait maître, à condition toutefois d'acquitter beaucoup de redevances : au roi, à la confrérie, aux jurés, au maître qui avait prêté son logement, au maire ou au juge pour l'enregistrement de la maîtrise, sans compter les banquets. Les bouchers de Paris faisaient alors de telles bombances qu'elles faisaient hausser le prix de la viande!
Le chef-d'œuvre coûtait souvent très cher, sauf aux fils de maîtres, qui en étaient plus ou moins dispensés et pour qui les droits de réception étaient réduits de moitié.
A cet égard, le jugement des jurés n'était pas toujours désintéressé. Aussi le candidat refusé pouvait-il en ap-
peler à un juge supérieur. Perrinot Auguier, compagnon sellier d'Amiens, avait fait, comme chef-d'œuvre, une selle qui « lui avait coûté de grands deniers ». Les jurés refusèrent de la recevoir. Perrinot porta sa selle aux échevins, qui nommèrent des arbitres parmi les maîtres du métier. Les arbitres, peut-être pour cause, ne purent se mettre d'accord. Les échevins durent juger l'affaire eux-mêmes. Deux selles, anciens chefs-d'œuvre acceptés, furent apportées, et il se trouva que la selle refusée était bien mieux faite : les échevins décidèrent que Perrinot Auguier serait reçu maître du métier de sellier.
Quatre ans plus tard, dans la même ville et la même corporation, Notinet le Francy dut refaire deux fois le chef-d'œuvre, malgré ses deux appels aux échevins. Et même ceux-ci confirmèrent la sentence des jurés qui décidait que ledit Notinet ne serait autorisé à se présenter une troisième fois qu'après avoir fait encore deux ans d'apprentissage.
Le nouveau maître.
Il ne faut pas confondre l'admission à la maîtrise avec l'admission directe dans la corporation. Quand l'artisan avait fait le chef-d'œuvre, quand il avait acheté au roi et au corps de métier le droit de travailler pour son compte, il devait, dans un certain délai, solliciter son admission comme membre de la corporation.
La réception était solennelle. Le maître du métier lisait à haute voix et expliquait les statuts et les règlements de la société. Le récipiendaire jurait sur les reliques des saints qu'il observerait fidèlement et qu'il exercerait sa profession avec loyauté. Il payait ensuite le droit de réception. Ce droit atteignit 200, 400 et jusqu'à 1,200 livres; il consistait aussi en présents et longues ripailles, comme chez les bouchers de Paris1. Alors il était inscrit au nombre des associés.
1. Le récipiendaire devait un déjeuner et un festin. Pour le déjeuner, il devait présenter au chef de la corporation un cierge d'une livre et demie et un gâteau pétri aux œufs ; à la femme du chef, quatre pièces à prendre dans
Parfois l'épreuve était plus longue : ce n'est qu'après un an et un jour de maîtrise chez les corroyeurs, quatre ans chez les boulangers, qu'avait lieu la réception définitive. Mais, une fois reçus, les artisans ne pouvaient plus être privés de leurs droits, si ce n'est pour une faute grave et par un jugement des maîtres du métier.
v. — LES JURÉS
Enfin, au plus haut degré de la hiérarchie corporative se tenaient les chefs de la corporation, les maîtres du métier. On les appelait, suivant les régions : gardes du métier, prud'hommes, bailes, syndics, élus, jurés, — jurés, parce qu'ils avaient prêté serment, « juré » de respecter et faire respecter les règlements du métier; de là aussi le nom de jurande appliqué à la charge qui leur était conférée. — Au-dessus d'eux, à Paris, était le prévôt des marchands, et au-dessus du prévôt, le Parlement.
Ces « jurés » étaient chargés notamment de faire des visites chez les maîtres-artisans pour assurer l'exécution des règlements de bonne fabrication, de dénoncer les abus et les fraudes, de présider au contrat d'apprentissage et à toutes les solennités du métier, d'administrer les revenus de l'association et d'exercer sur les maîtres,
chaque plat; au prévôt de Paris, 1 setier de vin et 4 gâteaux; il devait aussi des présents au voyer de Paris, au cellerier et au concierge du Parlement, etc. Et pour le festin, il devait bien plus encore. Rien n'est curieux comme cette vie naïve et traditionnelle du moyen âge. (V. Chéruel, Dictionnaire des mœurs et institutions de la France.)
Cordier.
les compagnons et les apprentis une juridiction analogue, sur certains points, à celle de nos conseils de prud'hommes, tribunaux de commerce et justices de paix.
Il y en avait un chez les boîtiers et les chapeliers de fleurs, deux chez les potiers, cordiers, batteurs d'or, etc.; trois chez les corroyeurs et les orfèvres; quatre chez les foulons elles chandeliers de suif; six chez les maréchaux; huit et parfois jusqu'à douze chez les talemeliers (boulangers) ou les regrattiers de fruit. Le plus souvent, ils étaient deux ou quatre.
En général, au moyen âge, les jurés ou gardes du" métier étaient élus par tous les membres de la corporation. Plus tard, à partir du xvie siècle, quand le privilège eut détruit l'égalité primitive, la charge de juré fut conférée par les anciens, ou bien vendue par le roi au plus offrant. Dès le xive siècle, les quatre prud'hommes des merciers de Paris désignaient eux-mêmes leurs successeurs.
Dans quelques métiers, il y avait des compagnons parmi les jurés. Chez les foulons de Paris, où il y avait quatre prud'hommes, les maîtres désignaient deux valets, et les valets désignaient deux maîtres. A Douai, les tondeurs avaient deux es wards maîtres et deux es wards valets, qui désignaient tous les ans leurs successeurs. 11 y avait même des professions (ouvriers en tissus de soie, tisserands de couvre c/iicfs) où les femmes étaient admises à ces fonctions; on les appelait « maîtresses de métier » ou « prudes femmes ».
Les gardes étaient généralement renouvelés chaque année; cependant, chez les orfèvres de Paris, leurs fonctions duraient trois ans.
Sous peine d'amende, l'élu ne pouvait refuser la charge ; il devait la remplir même aux dépens de son temps et de ses intérêts particuliers.
En récompense, il était exempt du guet, recevait une indemnité, spécialement une part des amendes : il était ainsi intéressé à en distribuer le plus possible!
C'était une charge lucrative, que le roi et les villes vendaient parfois très cher et qui était très recherchée, car elle présentait encore d'autres avantages : le garde était à l'abri des visites importunes et des saisies ; artisan ou marchand lui-même, il pouvait impunément débiter de^ mauvaises marchandises; il manipulait les fonds de la communauté, et l'on assure qu'il lui en restait quelque chose aux doigts; enfin présents, festins, sommes d'argent glissées par les maîtres pris en défaut, constituaient les petits bénéfices de cette fonction d'honneur et de dévouement...
Au xvie siècle, des distinctions aristocratiques apparurent, même parmi les maîtres. Il y eut les jeunes, les modernes et les anciens. Les anciens formaient un petit clan qui se réservait en général le monopole des charges, des honneurs et des profits.
Telle était la hiérarchie corporative.