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D'après Levasseur, Histoire des classes ouvrières

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de Rouen une vingtaine de compagnons, ceux-ci désertèrent bientôt les uns après les autres. « On ne nous dit rien maintenant, répétaient-ils, mais plus tard on nous blessera dans les chantiers, on nous fera tomber des solives sur le dos! »

L'intimidation était manifeste; plusieurs compagnons furent arrêtés pour entraves à la liberté du travail.

Les patrons avaient bien obtenu immédiatement du ministre de la guerre qu'il mît à leur disposition des soldats connaissant le métier, mais ils n'eurent pas à se féliciter de ces charpentiers de caserne, — et le ministre dut essuyer la fougueuse éloquence de Ledru-Rollin, qui l'interpella le 27 juin sur le concours qu'il avait prêté au patronat.

Que demain d'autres ouvriers soient réduits à se mettre en grève, vous ferez donc prendre tour à tour à votre armée le ciseau ou l'aiguille, le marteau ou le rabot? Belle découverte, vraiment! L'armée deviendrait ainsi le grand régulateur du travail! et vous ne sentez pas qu'entre le soldat ne manquant de rien et l'ouvrier affamé, la position n'est pas égale, et que vous n'avez pas le droit, pour des travaux privés, pour des travaux libres, d'élever une aussi redoutable concurrence !... Vous venez de faire une coalition formidable du pouvoir avec le capital.

Cependant la grève continuait. Le comité recevait de province et distribuait des bons de pain et de viande aux chômeurs. Le 1er juillet, un millier de compagnons reprirent le travail à 5 francs par jour (un certain nombre de petits patrons avaient cédé) : sur les -5 francs, 1 franc fut prélevé en faveur des grévistes.

La police et le code intervinrent. Le gouvernement, favorable aux patrons, fit procéder à de nombreuses arrestations, dont la mère des compagnons. Malgré l'éloquence de Berryer, treize prévenus furent condamnés, dont un à trois ans de prison, et un autre à deux ans. « Si vous poursuivez si scrupuleusement le délit de coalition, pourquoi les maîtres charpentiers ne sont-ils pas assis sur les bancs des accusés? » avait dit le grand orateur.

Néanmoins la grève se termina en novembre par le succès de la journée de 5 francs.

Douze mineurs fusillés.

L'année suivante, en 1846, les 65 concessions de houillères de la Loire s'étant fondues en une seule compagnie, un directeur laisse entendre que la Compagnie générale allait probablement réduire les salaires. La grève éclate, la troupe arrive, et une douzaine de mineurs sont fusillés. C'est ainsi qu'on résolvait la question sociale au temps de Guizot.

Le discours de Bastiat.

Ces fusillades et ces condamnations posaient avec inquiétude le problème des coalitions. C'est pourquoi un grand débat s'éleva en 1849, au cours duquel Bastiat prononça son célèbre discours sur la liberté de coalition :

On nous dit que le chômage est nuisible au patron, que cela nuit à sa propriété, de manière que l'ouvrier porte atteinte à la liberté du patron : c'est là un renversement d'idées. Quoi! je suis en face d'un patron, nous débattons le prix; celui qu'il m'offre ne me convient pas, je me retire, et vous dites que c'est moi qui porte atteinte à la liberté du patron parce que je nuis à son industrie! Faites attention que ce que vous proclamez n'est pas autre chose que l'esclavage. Vous voulez que la loi intervienne, parce que c'est moi qui viole la propriété du patron : ne voyez-vous pas au contraire que c'est le patron qui viole la mienne ? S'il fait intervenir la loi pour que sa volonté me soit imposée, où est la liberté, où est l'égalité?

La série rouge.

Abrégeons, passons une vingtaine d'années. Nous voici au milieu de la « frénésie de grèves » qui marque la fin de l'Empire. Elles éclataient de tous côtés. Il y eut une série de grèves violentes, de grèves sanglantes : la série rouge.

En 1867, les fabricants de Roubaix, qui avaient déjà mécontenté les ouvriers en réduisant la main-d'œuvre par l'adoption de métiers anglais, mirent le comble à l'exaspération ouvrière par un règlement maladroitement se-

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vère. Ce fut le signal de l'explosion. La grève dégénéra en émeute comme celle d'Armentières en 1903. Trois fabriques furent dévastées, une fut incendiée, des métiers furent brisés, des étoffes brûlées. Il y eut 78 condamnations.

Deux ans plus tard, l'Empire vengeait le patronat dans le sang des mineurs de la Ricamarie et d'Aubin. En juin 1869, le travail fut arrêté dans les mines de la Loire pour une question de salaire et une question politique. Des bandes de grévistes coururent de puits en puits faire éteindre les feux et arrêter les machines. A la Ricamarie, ils se heurtèrent contre la troupe, qui fit une quarantaine de prisonniers. Leurs camarades essayèrent de les délivrer; les soldats firent feu, couchant dans un chemin creux les cadavres de neuf ouvriers et dune femme.

Au mois d'octobre de la même année, le bassin d'Aubin fut le théâtre d'un drame encore plus sanglant. Les mineurs du Gua s'étaient emparés du directeur et parlaient de le noyer. Le préfet parvint à leur faire lâcher prise. Le lendemain, ils revinrent armés de pics et de haches. La troupe tira, il y eut 22 blessés et 14 morts.

Les noms d'Aubin et de la Ricamarie furent souvent invoqués contre l'Empire et toujours rappelés lors des grèves sanglantes dont la tradition, hélas! perpétuée par les expéditions à l'intérieur, n'était pas encore morte à l'aurore du xxe siècle.

La grève du Greusot (1870).

L'Empire s'acheva au milieu des grèves. Celle du Creu-

sot révéla, une première fois (janvier 1870), la tyrannie

patronale qui pesait sur l'immense personnel de l'usine.

Douze mille ouvriers cessaient à la fois le travail. Voici les causes du conflit. Ils possédaient une caisse de prévoyance dont le fonds de réserve s'élevait à 450,000 francs, et dont l'administration appartenait aux « employés » du Creusot. Les ouvriers eurent à se prononcer par une sorte de plébiscite sur le mode de gestion de la Caisse. Les deux tiers des votants se prononcèrent pour la remise de la gestion aux mains des ouvriers eux-mêmes. Une délégation

provisoire, chargée de recevoir les comptes, fut nommée. Elle ne fut pas reçue par l'administration, et les membres qui la composaient furent renvoyés de l'usine. La grève fut déclarée. On fit des arrestations en masse et on répartit 298 mois de prison entre 24 condamnés, dont deux à trois ans et quatre à deux ans. (L. de Seilhac.)

Les mineurs du Nord.

Les grèves furent assez rares dans les années qui suivirent la guerre. Pourtant, dès 1872 commença, dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais, une série de grèves qui devait se continuer en 1884, 1889, 1891, 1893, jusqu'à ces dernières années.

La grève de 1872 était le prolongement en France d'une grève du Borinage voisin. Elle fut étouffée. Thiers craignait qu'elle nuisît à l'emprunt des milliards.; il télégraphiait au préfet du Pas-de-Calais de « réduire par la force » les grévistes « ennemis de la libération du territoire » !

L'ingénieur en chef des mines du Pas-de-Calais exposait ingénument, dans son rapport annuel au préfet, le rôle et l'attitude des représentants du pouvoir dans les grèves :

Une répression aussi énergique que prompte nous pouvait seule préserver, je l'ai senti. Au premier signal, je l'ai organisée là où je pouvais l'assurer de ma présence. J'ai trouvé dans cette oeuvre de salut public le concours le plus dévoué dans l'administration locale et dans la gendarmerie d'abord, dans l'armée ensuite, dans la magistrature enfin, et, si de plus grands malheurs sont épargnés à cette riche et honnête contrée, c'est à eux qu'il en faut témoigner notre reconnaissance.

En 1884, nouvelle grève dans le bassin d'Anzin. Le principal motif était la suppression du marchandage1.

1. « Le marchandeur est un ouvrier qui prend à forfait un lot, une partie du travail à exécuter, et spécule sur la différence entre le forfait dont il se constitue débiteur et le total des salaires des ouvriers qu'il embauche à la journée, au plus bas prix possible. Ouvrier comme eux, connaissant par conséquent non seulement tous les procédés, mais toutes les roueries du métier, le marchandeur ou tâcheron exige de son personnel une somme de travail parfois supérieure à celle qu'exigerait d'eux un entrepreneur véri-

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Apaisée, la grève reprit quand la compagnie renvoya près de 150 ouvriers, presque tous administrateurs des sections du syndicat. Après la grève de 1889 (le moment était habilement choisi à cause de l'Exposition), le comité des houillères du > Nord et du Pas-de-Calais fit afficher une augmentation de salaire de 10 p. 100. Cette prime fut augmentée l'année suivante d'une nouvelle prime de 10 p. 100.

Un an se passe, encore une grève. Le Syndicat des mineurs du Pas-de-Calais réclamait au comité des houillères du Nord et du Pas-de-Calais, ainsi qu'à la compagnie de Lens, une répartition plus équitable des salaires, — un salaire de 5 fr. 50 par jour (prime non comprise), — la réorganisation des caisses de retraites et de secours, — la journée de 8 heures, — la réintégration des ouvriers congédiés pour faits de grèves ou organisation de syndicats. Cette grève se termina par la « convention d'Arras », célèbre parmi les mineurs de la région du Nord. Les salaires furent augmentés. Par ces négociations, le comité patronal avait reconnu le Syndicat ouvrier : c'était un gros succès.

La convention d'Arras ayant été violée par les compagnies, une nouvelle grève éclata en 1893, en un moment défavorable, car la situation industrielle était difficile. Les mineurs réclamaient surtout l'application sincère de la convention de 1891. Ce fut un échec.

Grève générale des mineurs (1902).

Enfin, en 1902, les mineurs du Nord prirent part à la grève générale des mineurs de France. Ils réclamaient une retraite de 2 francs après trente ans de service et cinquante ans d'âge, — la journée de 8 heures, — un minimum de salaire, — le relèvement des salaires. Le ministre des travaux publics déposa un projet sur les

table, son gain personnel augmentant en proportion de la rapidité de la tâche... » (Pic, Traité, 877.) Le marchandage a été aboli par un décret-loi de 1848 qui a été rarement appliqué.

retraites, la Chambre vota la journée de 8 heures, obtenue par étapes successives ; mais ni le gouvernement ni les compagnies ne voulurent entendre parler d'un minimum de salaire, — et, quant au dernier point, relèvement des salaires, il fut résolu séparément par chaque compagnie et ses ouvriers. La grève générale s'achevait donc par une série de grèves joartielles.

Le moment avait encore été mal choisi. Pendant trois ans, il y avait eu dans l'exploitation des mines une prospérité inouïe due à la guerre de Cuba, à la guerre du Transvaal, à l'Exposition de 1900, au vigoureux élan de l'industrie métallurgique. Les actionnaires avaient eu de gros bénéfices. Et c'est quand la crise commençait à sévir, quand le prix de la houille baissait, que les "mineurs venaient réclamer leur part. C'était trop tard. La grève échoua.

Grèves retentissantes.

Quittons le Nord où nous avons suivi les mineurs, et revenons en arrière.

En janvier 1886 éclatait à Decazeville une grève de mineurs qui fut signalée par un incident tragique. Les ouvriers, surexcités contre le directeur des établissements, M. Watrin, le tuèrent après une scène de violence. Les députés socialistes Basly, Gamélinat et Antide Boyer présentèrent, dans des discours enflammés, les coupables comme des justiciers. La grève prit fin au bout de quelques jours pour être déclarée de nouveau en mars de la même année. Cette fois, les grévistes ne se livrèrent à aucune violence. Cette reprise amena une interpellation à la Cbambre, un ordre du jour de confiance fut repoussé par 256 voix contre 225. Cependant, en l'absence du président du conseil, M. de Freycinet, le cabinet ne se retira pas, et, deux jours après, des concessions étaient faites par le gouvernement, qui promit de présenter un projet d'amélioration dans la législation des mines. L'ordre du jour ménageant à la fois les ouvriers grévistes et la compagnie fut voté par 353 voix contre 40. Le 4 avril, on arrêtait à Decazeville, sous l'ineulpaiion d'atteinte à la liberté du travail, MM. Ernest Roche et Duc-Quercy, journalistes parisiens venus pour soutenir les revendications au centre de la grève. Les ouvriers coupables de l'assassinat de M. Watrin furent condamnés à des peines variant de 8 ans de travaux forcés à 5 ans de réclusion.

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« La fête ouvrière du lor mai 1891 fut marquée, à Fourmies, dans le Nord, par un déplorable incident. Une collision grave se produisit entre la troupe et un groupe d'ouvriers grévistes. On eut à déplorer la mort de plusieurs personnes, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Une interpellation fut lancée trois jours après à la Chambre; MM. Ernest Roche et Dumay soutinrent que la troupe avait chargé la foule sans sommations préalables. Ils en imputèrent la faute au préfet qui avait donné l'ordre de tirer à l'officier commandant le détachement. »

En octobre 1892, entre deux grèves des mineurs du Nord, les mineurs de Carmaux cessèrent le travail. La grève était suscitée par le renvoi de M. Calvignac, nommé maire de la ville et conseiller d'arrondissement. M. Dupuy-Dutemps interpella à ce propos le ministère. M. Loubet, président du conseil, répondit qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir par ses essais de médiation, le rôle du gouvernement devant se borner là. Il invita en terminant la Chambre à mettre à la tête de son ordre du jour la loi sur l'arbitrage.

L'arbitrage du président du conseil fut décidé. M. Loubet, le 26 octobre, rendit une sentence concluant à la réintégration de M. Calvignac, avec un congé tant qu'il serait maire, à la reprise de tous les ouvriers grévistes qui n'étaient pas sous le coup d'une condamnation prononcée par le tribunal d'Albi. Le comité gréviste refusa de se soumettre à la sentence d'arbitrage. Il exigea la réintégration de tous les ouvriers, même condamnés. Enfin, après une nouvelle interpellation, la grâce générale fut promise par le gouvernement, et la grève ainsi se termina.

Le 22 novembre suivant, la Chambre votait la loi d'arbitrage.

Dans le courant de septembre 1899, un conflit a éclaté entre les ouvriers des établissements métallurgiques Schneider au Creusot et l'administration. Le désaccord portait presque uniquement sur la reconnaissance officielle du syndicat ouvrier réclamée par les grévistes. Ces derniers finirent par accepter, ainsi que leur patron, l'arbitrage de M. Waldeck-Rousseau. Le président du conseil rendit, le 7 octobre, sa sentence. Elle régla la question de la reconnaissance du syndicat professionnel et décida que l'intermédiaire du syndicat auquel appartient une des parties pouvait être utilement employé si toutes les deux y consentaient, mais qu'il ne pouvait pas être imposé ; elle décida en outre que tous les ouvriers, sans distinction, devraient être repris. La sentence fut acceptée de part et d'autre, et le travail recommença aussitôt1.

Ce fut l'une des dernières grèves retentissantes du

1. Encyclopédie populaire Ferdinand Buisson, vol. Socialisme et vol. Hist. £Qiitemporaine.

siècle. Parmi les grèves retentissantes de ces dernières années, citons la grève de Chalon-sur-Saône et celle du François à la Martinique (1900), qui furent sanglantes (à la Martinique, 17 ouvriers fusillés parla troupe); la grève des mineurs de Montceau, qui inaugura le système des « cuisines populaires » (1901); les grèves des dockers de Marseille (1900 et 1904) ; les grèves textiles d'Armentières et du Nord (1903 et 1904) ; enfin en 1905 la grève des porcelainiers de Limoges (un homme fusillé) et les grèves des mineurs et métallurgistes de Meurthe-et-Moselle (un homme tué d'un coup de lance à Mont-Saint-Martin).

La « grève générale ».

Depuis quelques années on assiste à une curieuse évolution des grèves. D'une part, elles sont mieux calculées et moins soudaines qu'autrefois. La classe ouvrière est plus instruite et plus réfléchie. D'autre part, on voit moins qu'autrefois la grève isolée d'une usine, le temps des grèves partielles est fini, ou plutôt le temps des grèves générales commence.

Il y a grève générale et grève générale. Il y a la grève générale d'une même corporation, dans une même ville (terrassiers de Paris, 1898), dans toute une région (grèves du textile dans le Nord, 1903), voire dans toute la France (mineurs, 1902). Il y a la grève générale des ouvriers différents d'une même ville, par exemple la grève de Marseille, en 1904. Il y a enfin la grève générale, dans tout le pays, des corporations indispensables à la vie.

Les deux premières ont eu lieu; mais elles n'ont encore jamais été vraiment « générales » : la grève des mineurs de 1902 n'a pas englobé tous les mineurs de France ; la grève de Marseille, en 1904, si elle a groupé tous les travailleurs du port, n'a pas englobé tous les travailleurs de la ville. D'ailleurs, il n'est pas possible qu'une grève englobe tous les travailleurs d'une ville, car l'ouvrier serait la première victime de ce chômage universel ; il a besoin de son pain, le matin, encore plus que le patron.

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De même, ce qu'on appelle la grève générale tout court est une chimère, si on prend le mot au pied de la lettre. Si l'on imagine une grève de tous les mineurs de France, de tous les dockers de France, on imagine difficilement déjà une grève de tous les employés de chemins de fer de France, et c'est peut-être pour cette raison, autant que par le manque de préparation, le manque d'entente, la pression patronale, l'intervention du gouvernement et le remplacement des grévistes par des soldats, que la grève générale des chemins de fer, tentée en 1898, subit un échec complet. On imagine à peine la grève générale de la typographie, et en fait, quand, dans une ville, la plupart des corporations sont en grève, les typographes composent encore pendant la nuit, parce que les grévistes eux-mêmes ont besoin de savoir ce qui se passe. Enfin on n'imagine pas du tout une grève prolongée de tous les boulangers de France; et la grève de tous les ouvriers de toute la France est une chose tellement absurde que personne n'y a jamais songé.

La grève générale n'a encore jamais eu lieu en France» Mais le parti syndicaliste pense qu'elle aura lieu, et, depuis quelques années, la Confédération générale du travail cherche à l'organiser. Elle est donc encore dans le domaine de la théorie. En Belgique et en Suède, pour la conquête du suffrage universel (1901), en Italie, pour protester contre des massacres d'ouvriers par la police et l'armée (1904), elle a reçu un commencement d'exécution, mais un commencement seulement, car la classe ouvrière n'est ni assez consciente de ses intérêts de classe, ni assez disposée à l'action purement pacifique, ni assez organisée pour triompher par une grève générale.

Mirabeau le disait, dans son discours admirable, aux Etats de Provence en 1789, le peuple, « pour être formidable, n'aurait qu'à être immobile ». Plus tard, nous avons entendu Danton menacer la bourgeoisie de la grève des « bras croisés ». La grève générale est donc une

vieille idée mûrie parles syndicats d'aujourd'hui, et la tactique pacifique a des précédents historiques.

La tactique pacifique caractérise également le mouvement gréviste de l'heure présente. Sans doute, il y a encore des violences provoquées par la misère, les vexations de la police ou la présence des soldats; sans doute, il y a encore des exaltés qui se figurent plaire à la classe ouvrière en lui prêchant la violence; mais ils sont rares et, par contre, il y a un nombre de plus en plus grand de militants syndicalistes qui préconisent la grève générale pacifique des bras croisés, accroissant ainsi leurs chances de succès. L'histoire a aussi le droit de compter sur l'éducation de la classe ouvrière qui ne fait que commencer et qui promet le progrès social, sans les violences qui ont ensanglanté la Terreur.

La grève générale, préconisée aujourd'hui par le parti syndicaliste de la confédération du travail, ne doit englober que les corporations comme celles des mineurs, des dockers, des chemins de fer, etc., dont l'arrêt suffirait à arrêter la vie nationale.

Suivant les uns, la grève générale peut avoir un but politique : conquête du suffrage universel, comme en Belgique (1901), opposition à une guerre, comme en Pologne (1905); c'est la grève générale politique. Ou bien elle peut servir à conquérir une réforme ouvrière par pression sur les pouvoirs publics : c'est la grève générale réformiste.

Selon d'autres, elle doit être préparée en vue de la transformation de la société actuelle en une société où le salariat aurait disparu, où chaque travailleur toucherait entièrement la valeur de son travail : c'est la grève générale révolutionnaire.

Voici, à titre de document, comment la définit l'un de ses propagandistes, M. Victor Griffuelhes, secrétaire de la Confédération générale du travail :

La grève générale est le refus des producteurs de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs; elle

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est l'explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale; elle est l'aboutissant logique de l'action constante du prolétariat en mal d'émancipation... Elle est une étape de l'évolution marquée et précipitée par des grèves générales corporatives. La grève générale dans son expression dernière n'est pas pour les milieux ouvriers le simple arrêt des bras; elle est la prise de possession des ricbesses sociales mises en valeur par les corporations, en l'espèce, les syndicats, au profit de tous. Cette grève générale, ou révolution, sera violente ou pacifique, selon la résistance à vaincre.

Telle est la conception qui a triomphé, en 1904, au congrès syndical de Bourges , représentant plus de 1,200 syndicats, et que l'impartiale histoire doit' enregistrer.

Résultats des grèves.

A l'heure actuelle, on compte en France environ 600 grèves par an (512 en 1902, 640 en 1903, d'après l'Annuaire statistique). A quoi aboutissent toutes ces grèves? A quoi ont abouti les grèves passées?

En 1849, lors du grand débat parlementaire sur les coalitions, M. de Vatimesnil faisait à cette question une réponse sommaire : « Les ouvriers qui se coalisent, disait-il, se nuisent à eux-mêmes; la misère est le seul fruit qu'ils recueillent. » Est-ce vrai?

Tout d'abord, une constatation s'impose : la grève est un des fruits du régime capitaliste et de la grande industrie. Au temps jadis, nous avons vu qu'il y eut des grèves, mais rares. Le plus souvent, à l'époque du petit atelier, le compagnon mécontent allait s'embaucher ailleurs. Aujourd'hui, dans les usines où il y a des centaines ou des milliers d'ouvriers, le travailleur ne peut formuler de revendications individuelles. On n'a pas le temps de l'écouter. On ne tient pas à le garder : une centaine de chômeurs sont prêts à prendre sa place, car derrière « l'armée active » du travail, il y a « l'armée de réserve » de la misère qui attend, qui a faim, qui désire s'employer à tout prix.

Mais si, au lieu d'un, c'est tous les ouvriers qui sont

mécontents, peuvent-ils cesser le travail et s'en aller ailleurs? Le patron peut-il remplacer, d'un moment à l'autre, plusieurs centaines, plusieurs milliers d'ouvriers? Ils suspendent le travail avec l'intention de le reprendre quand le patron aura cédé, car ils se figurent toujours que le patron cédera. C'est la grève; la grève moderne est donc une suspension collective du travail imposée par le régime industriel.

Sous ces réserves, est-il vrai que la misère soit, pour les travailleurs, le seul fruit des grèves?

D'après les documents exposés en 1900 par Y Office du travail, sur 4,194 grèves, comprenant 922,080 ouvriers, qui ont eu lieu en dix ans (1890-1899), il y a eu 24,10 p. 100 de réussites complètes, 31 p. 100 de réussites partielles sous forme de transactions, et 44,6 p. 100 d'échecs. Ce pourcentage est établi d'après le nombre des grèves. D'après le nombre des grévistes, il indique des résultats plus favorables aux ouvriers : 18,04 p. 100 de réussites complètes, 43,33 p. 100 de réussites partielles, 38,63 p. 100 seulement d'échecs1.

En somme, il n'y a guère qu'un tiers de grévistes qui n'aient rien obtenu. C'est à peu près la même proportion qu'en Angleterre. La dernière statistique du Board of Trade donne les proportions suivantes : d'après le nombre des grévistes, pour les six années (1896-1901) : 29,1 p. 100 de réussites complètes, 31,10 p. 100 de réussites partielles, 38,30 p. 100 d'échecs.

Les succès ont-ils coûté, comme le prétend M. de Seilhac, plus qu'ils ne valent? Voici, d'après le volume sur les grèves publié par Y Office du travail, le compte de profits et pertes concernant 508 grèves de salaires : 113,574 ouvriers ont réussi; ils ont dû sacrifier 1,467,643 journées de travail, représentant 6,322,954 francs de

1. Pour les années 1900-1901, d'après le nombre des grèves : 22,27 p. 100 de réussites complètes, 38,60 p. 100 de réussites partielles, 39,13 p. 100 d'échecs; d'après le nombre des grévistes, 9,63 p. 100 de réussites complètes, 51,44 p. 100 de réussites partielles, 38,93 p. 100 d'échecs.

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salaires, soit une perte moyenne de 55,60 par ouvrier. En revanche, ils ont obtenu un accroissement de salaires de 14,792,164 fr., soit un gain de 43 cent, par jour, de 132 fr. par an et par ouvrier. Les pertes ont donc été récupérées au bout de six mois, et à la fin de l'année chaque ouvrier avait un bénéfice de 77 francs. C'est du placement à 235 p. 100, s'écrie M. Gide.

Maintenant, voici les pertes : 39,710 grévistes ont sacrifié 758,000 journées de travail, c'est-à-dire 3,198,000 francs de salaires, et n'ont rien obtenu.

Et si l'on fait la balance pour l'ensemble des grévistes victorieux ou battus, il reste un profit de 5,271,000 francs .

Et à ce gain-là, pour la classe ouvrière, il faudrait ajouter tout celui, invisible et impossible à calculer, qui se fait par ricochet, car toute hausse de salaire obtenue dans une industrie tend à se généraliser dans toutes les autres par la loi physique des vases communicants. (Gh. Gide.)

La misère n'est donc pas le seul fruit des grèves pour la classe ouvrière.

Nous sommes trompés sur l'efficacité matérielle de la grève, dit M. Arthur Fontaine, directeur du travail au ministère du commerce, par les souffrances et les pertes de ces conflits retentissants, qui, pendant des mois entiers, réduisent à la misère la famille ouvrière et arrêtent la production d'importantes usines '.

D'ailleurs, la seule possibilité de la grève a été un élément de progrès, M. Paul Leroy'-Beaulieu lui-même en convient.

On se tromperait, écrit-il2, en croyant que, considérée en soi, la grève ait nui à la classe ouvrière. Elle a certainement contribué à faire respecter davantage les ouvriers par les patrons, à prévenir beaucoup d:abus de détail, toutes sortes de modes d'exploitation ou de dégradations... A vrai dire, ce sont moins des grèves effectives qui ont eu ces résultats, que la simple possibilité de la grève.

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