II. — LES SYNDICATS
Les associations ouvrières de 1815 à 1884.
L'ancien régime avait fait la guerre aux compagnonnages. La Révolution supprima les corporations et interdit les associations professionnelles. Il a fallu attendre la première année du xxe siècle pour obtenir légalement
1. Consulter: Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, de 1189 a 1810; Monanges, les Associations ouvrières en France depuis 1189 ; L. de Seilhac, Syndicats ouvriers; Lagardelle, Evolution des syndicats ouvriers en France (1901); Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier en France; Paul Pic, Traité de législation industrielle ; les Associations professionnelles ouvrières (enquête publiée par l'Office du travail); Pelloutier, Histoire des bourses du travail, revue le Mouvement socialiste, citée; L. de Seilhac, Congrès ouvriers; L. Bluni, Congrès ouvriers et socialistes français ; etc.
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la liberté d'association : cela peut paraître singulier dans un 'pays où la Révolution avait proclamé la liberté plus d'un siècle avant. Jusqu'en 1901, les associations de plus de 20 personnes étaient proscrites par la loi du 10 avril 1834, sous peine, pour les associés, de deux mois à un an de prison ou d'une amende de 50 à 1,000 fr. ! Mais depuis longtemps les pouvoirs publics avaient été obligés de fermer les yeux devant les associations constituées en dépit de la loi.
Quant aux associations professionnelles, syndicats ouvriers ou syndicats patronaux, ils avaient bénéficié, dix-sept ans auparavant, d'un régime de faveur, puisque la loi du 21 mars 1884 avait reconnu l'existence des syndicats et fondé la liberté d'association sur le terrain professionnel.
D'ailleurs la loi de 1884 ne fut que la consécration d'un fait établi, car il existait des syndicats ouvriers bien avant cette loi. Seulement, si les syndicats patronaux étaient manifestement protégés par les pouvoirs publics, les associations ouvrières étaient tolérées depuis quelques années, après avoir été impitoyablement poursuivies.
Déjà le premier Empire avait toléré ou même favorisé, malgré la loi Le Chapelier, la constitution d'associations patronales, alors qu'il sévissait contre les associations ouvrières. Nous avons vu les ouvriers surveillés par la police et maltraités par le Code civil. Nous avons vu se substituer progressivement « à la législation générale et égalitaire de la Révolution une législation de classe, dont le résultat final sera de pousser les ouvriers dans la voie révolutionnaire. » (Paul Pic.)
La Restauration et la monarchie de Juillet continuèrent la tactique et aggravèrent la sévérité du premier Empire. La haute bourgeoisie était au pouvoir; elle avait peur des associations ouvrières et profitait du régime censitaire pour refuser le droit d'association aux travailleurs, tenus à l'écart de la vie politique Quand les ouvriers se
coalisaient pour faire grève, il arrivait que la bourgeoisie les emprisonnât ou même les fît fusiller.
Durant la première moitié du xixe siècle, le compagnonnage agonisant, qui avait néanmoins survécu à l'ancien régime, constitua presque la seule organisation ouvrière. Elle se dissimulait dans le secret, car la terreur régnait parmi la classe ouvrière. Vers 1840, sous l'influence de Moreau et d'Agricol Perdiguier, les « devoirs ». rivaux s'étaient réconciliés dans Y Union ouvrière, société de secours mutuels qui engloba des compagnons de la France entière1.
En 1848, le Gouvernement provisoire proclama la liberté d'association; mais cette liberté n'eut qu'une existence éphémère; elle dura ce que dura la République, l'espace de quelques mois, car ce n'était plus la République espérée en février, le gouvernement qui aggravait les articles 414 à 416 du Gode pénal (loi du 27 nov. 1849) et qui faisait fusiller sur le pavé de la capitale les ouvriers qui réclamaient du travail ou du pain.
Les nombreuses associations ouvrières, nées précipitamment aux premiers jours de la révolution de 1848, et qui étaient pour la plupart des sociétés coopératives de production, durent se dissoudre après le coup d'Etat du 2 décembre, ou bien se dissimuler, comme la Société typographique de Paris et la Société générale de la chapellerie, sous l'apparence inoffensive de sociétés de secours mutuels, seules associations reconnues par l'Etat (loi du 15 juillet 1850). La révolution nouvelle n'avait été qu'un feu de paille, dont la fumée avait emporté les espérances et les illusions des travailleurs vaincus.
Mais le courant d'association est plus puissant que les gouvernements. A partir de 1860, le second Empire dut fermer les yeux. A cette époque, le compagnonnage, tué
1. Cette société existe encore; elle a environ 2,500 membres. En dehors de cette Union compagnonnique, on compte encore environ 6,000 compagnons. On voit que le compagnonnage a bravé l'action dissolvante des siècles.
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par l'étrangeté de ses rites, par les chemins de fer, par la disparition du tour de France, par son respect suranné des formes anciennes du contrat du travail, fît place à des syndicats ouvriers qui ne prirent même plus la peine de se dissimuler.
Le gouvernement cherchait à détourner de son côté le mouvement ouvrier pour l'opposer au mouvement républicain. Des grévistes furent graciés; on envoya à l'Exposition universelle de Londres (1862), aux frais du gouvernement, une délégation d'ouvriers français; deux ans après, la loi de 1864 abolissait en partie le délit de coalition.
La même année se constituait à Londres une sorte de syndicat cosmopolite qui allait devenir célèbre sous le nom d'Association internationale des travailleurs1 . ^Internationale est sortie de la délégation de Londres : l'Empire avait contribué à forger une arme qu'il essayera plus tard de briser parce qu'elle le menacera. Le « pacte inaugural » de X Internationale renfermait les considérants suivants :
Considérant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs égaux, et anéantir la domination de toute classe;
Que l'assujettissement économique des travailleurs aux détenteurs des moyens de travail est la cause première de sa servitude politique, morale et matérielle ;
Que l'émancipation économique est par conséquent le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ;
Que tous les efforts faits jusqu'ici ont écboué faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays et d'une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées.
Que l'émancipation du travail n'est pas un problème simplement local ou national; qu'au contraire ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique;
1. V. Fribourg, l'Association internationale des travailleurs (1871); E. de Laveleye, le Socialisme contemporain.
... Le congrès a adopté définitivement les statuts suivants de l'Association internationale des travailleurs :
Article premier. — Une association est établie pour procurer un point central de communication et de coopération entre les travailleurs des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement delà classe ouvrière...
Art. 3. — Le conseil général se composera d'ouvriers, etc.
On reconnaît là l'influence de Karl Marx, qui allait exercer sur l'association une action prépondérante et qui avait lancé avec Engels, dès 1847, dans le Manifeste communiste, l'appel aujourd'hui célèbre, mais alors à peu près sans effet : « Prolétaires de tous les pa}^s, unissezvous. »
L'Internationale se plaçait au début uniquement sur le terrain du travail et des travailleurs. C'est par là qu'elle nous intéresse. Ses correspondants à Paris étaient des ouvriers : Tolain, ciseleur; Fribourg, graveur; Limousin, margeur. On les appelait les Gravilliers, parce que l'Internationale française avait son siège central à Paris, rue des Gravilliers.
Mais, dès l'année suivante, des hommes politiques, Jules Simon, Charles Beslay, le proudhonien Gustave Chaudey, l'historien Henri Martin, etc., vinrent se mêler aux ouvriers. L'Internationale allait dévier dans la politique après s'être interdit d'en faire. Les Gravilliers n'étaient pas seulement hostiles à la politique, qu'ils accusaient de détourner les ouvriers de leurs intérêts réels; ils étaient hostiles aussi aux grèves, qui servaient toujours, disaient-ils, le capital contre le travail, et au collectivisme, où ils ne voyaient qu'une vaine chimère.
Néanmoins, au congrès de Bruxelles, en 1868, l'Internationale adhéra au collectivisme. Ses chefs devinrent Karl Marx, Blanqui et Bakounine. Les gouvernements européens s'inquiétèrent. En France, où l'Internationale avait pris une grande et soudaine extension, le gouvernement impérial fit condamner quinze Gravilliers à 100 fr. d'amende pour délit d'association non autorisée. Ces pre-
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mières poursuites eurent un effet contraire à celui que l'Empire en espérait : Y Internationale en sortit grandie, car les travailleurs qui l'avaient ignorée jusque-là vinrent s'inscrire en si grand nombre dans les sections, que le gouvernement, de plus en plus inquiet, se résolut à de nouvelles poursuites : il y eut une distribution d'amendes et de prison. Ces condamnations enrayèrent le mouvement syndical, attendu que les syndicats étaient plus ou moins affiliés à l'Internationale des travailleurs.
Après la guerre, la lutte continua contre toutes les associations ouvrières, et notamment contre l'Internationale : tout affilié pouvait être frappé, d'après la loi Dufaure (1872), de trois mois de prison et d'une amende de 50 à 1,000 francs. Peu de temps après, la grande association, un instant si puissante et qui avait étendu ses ramifications sur toute l'Europe occidentale et sur l'Amérique, se désagrégea rapidement, minée par les querelles d'écoles.
Après la Commune, les ouvriers, dégoûtés de la politique, revinrent au syndicat. Ils étaient favorables aux coopératives et hostiles à la grève. Ce mouvement ouvrier fut encouragé par la presse républicaine. C'est surtout avec le triomphe du parti républicain et l'activité industrielle provoquée par l'Exposition universelle de 1878 que l'ère syndicale se rouvrit pour ne plus se fermer. A la veille de la loi de 1884, il y avait à Paris, d'après la préfecture de police, plus de 50,000 syndiqués.
En même temps que les ouvriers créaient des s}^ndicats nouveaux, ils menaient une campagne énergique, appuyée par les hommes politiques républicains et socialistes, en faveur de la reconnaissance légale des associations professionnelles. Cette campagne était dirigée par les congrès ouvriers (Paris, 1876; Lyon, 1878; Marseille, 1879; le Havre, 1880; Reims, 1881; Saint-Etienne, 1882, etc.). Le mouvement devenait irrésistible. Le congrès de Lyon, outre ses revendications socialistes, élabora un programme pratique d'organisation légale des syn-
dicats ouvriers. Ces syndicats devaient viser : la régularisation de la production, le maintien des salaires, le placement des ouvriers, la création des caisses de secours. En 1882, après la scission, au congrès de Saint- Etienne, entre les révolutionnaires (guesdistes) et les possibilistes [broussistes] , ces derniers fondèrent — le gouvernement fermant toujours les yeux — l'Union des chambres syndicales ouvrières de France.
Ainsi, vers 1884, non seulement les syndicats se formaient au grand jour, mais encore ils s'unissaient entre eux : il était temps que la loi les « créât »!
La loi de 1884.
La question des syndicats avait été portée au parlement par le projet Lockroy en 1876. Après de longs débats, la Chambre vota un texte libéral autorisant les syndicats et les unions de syndicats. Le Sénat accepta les syndicats et repoussa les unions des syndicats comme un épouvantail. La loi revint à la Chambre en 1883 sous le ministère Ferry. M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'intérieur, s'en fit le champion; il railla les craintes chimériques du Sénat inspirées par le « syndicat des syndicats ». Le ministre triompha; les unions de syndicats furent enfin acceptées, et la loi promulguée le 21 mars 1884. Voici les dispositions essentielles de cette loi, qui, faite pour les patrons comme pour les ouvriers, « domine tout le droit industriel ».
Art. 2. — Les syndicats ou associations professionnelles, même de plus de vingt personnes exerçant la même profession, des métiers similaires, ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement sans l'autorisation du gouvernement.
Art. 3. — Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles.
Art. 4. — Les fondateurs de tout syndicat professionnel devront déposer les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l'administration ou de la direction.
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Art. 5. — Les syndicats professionnels régulièrement constitués pourront librement se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts économicpies, industriels, commerciaux et agricoles.
On voit que la liberté syndicale n'est pas absolue, puisque la loi impose la déclaration1. En 1884, M. Ribot avait insisté sur le caractère vexatoire de cette déclaration et proposé avec raison, mais sans succès, la constitution d'associations professionnelles libres, exemptes de tout contrôle, analogues aux Trade- Unions. Mais l'Etat désirait conserver le contrôle des associations ouvrières; c'est ce que n'a pas assez vu M. Pic, qui déclare, dans son Traité de législation industrielle, que la loi de 1884 est le triomphe de la tendance libérale.
Ainsi les fonctionnaires n'ont pas le droit de se « syndiquer » ; les ouvriers de l'Etat peuvent former des syndicats, mais ce n'est que depuis le vote de la Chambre qui renversa le ministère Casimir-Périer en 1894. La loi de 1884 refuse aux syndicats le droit d'admettre comme membres actifs des personnes étrangères à la profession : elle veut éviter ainsi la déviation des syndicats vers la politique. D'ailleurs, d'après l'article 3, les discussions religieuses et politiques sont formellement interdites2. Interdite aussi la transformation des syndicats en sociétés commerciales, notamment en sociétés coopératives de production; les syndicats conservaient cependant le droit de constituer entre leurs membres des caisses de secours
1. La loi du 1°1- juillet 1901, qui a consacré la liberté d'association, paraît pouvoir permettre, selon M. Pic, la création de syndicats non déclarés, qui se constitueraient, non comme syndicats soumis à la loi de 1884, mais comme associations ordinaires soumises à la loi de 1901.
2. C'est ainsi que les administrateurs du syndicat des patrons du Nord, placé sous le patronage mystique de Notre-Dame de l'Usine, furent condamnés à tous les degrés de juridiction, « pour s'être occupés, dit le jugement, de questions religieuses et politiques étrangères aux questions exclusivement professionnelles de l'industrie textile, notamment de la création de corporations religieuses, de l'utilité d'annexer au syndicat des corporations d'industries non textiles, de la création d'oratoires d'usines, des moyens de propager le journal la Croix dans les milieux ouvriers, de l'utilité de donner aux syndicats un caractère chrétien, d'organiser un pèlerinage a Rome, etc. »
mutuels, des offices de renseignements ou des bureaux de placement gratuit. Autre restriction :
Les syndicats pourront employer les sommes provenant des cotisations. Toutefois, ils ne pourront acquérir d'autres immeubles que ceux qui seront nécessaires à leur réunion, à leurs bibliothèques et à des cours d'instruction professionnelle1. [Art. 6.)
Malgré ces restrictions, la loi de 1884 apparaît comme une des meilleures lois sociales élaborées par la République.
Le mouvement syndical depuis 1884.
En 1884, il y avait en France, d'après Y Annuaire officiel des syndicats professionnels, 68 syndicats Ouvriers ; d'après M. Gide, 325. En 1890, on ne comptait encore qu'environ 1,000 syndicats, groupant à peu près 140,000 ouvriers. Le progrès syndical était lent.
Et si le progrès syndical était lent, c'est qu'il était retardé par trois sortes de conflits : conflits avec l'Etat, conflits avec les patrons, conflits avec les ouvriers non syndiqués.
Pendant plusieurs années, les syndicats refusèrent de se mettre en règle avec la loi. En livrant les noms de leurs administrateurs, ils craignaient de les désigner aux persécutions policières et patronales. Le conflit avec l'Etat dura huit ou neuf ans, jusqu'à la fermeture de la Bourse du travail de Paris en 1893. Depuis cette époque, les syndicats se sont généralement soumis à la publicité exigée par la loi de 1884.
Les craintes des syndiqués n'étaient pas toutes chimériques. Reconnus par l'Etat, les syndicats étaient battus en brèche par une partie du patronat.
1. On a proposé depuis de laisser aux syndicats la capacité d'acquérir. L'inconvénient serait que les syndicats ouvriers pourraient être ruinés par les procès que les patrons leur intenteraient pour faits de grève ou entrave à la liberté du travail et dommages causés. C'est ce qui est arrivé récemment aux Trade-Unions d'Angleterre. Le parlement a été obligé, sous l'action puissante de ces Trade-Unions, d'abroger la loi par laquelle, deux ans auparavant, il avait établi leur responsabilité civile.
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. Les compagnies minières du Nord firent de grands efforts pour empêcher la formation des syndicats. Dans l'arrondissement de Valenciennes, des métallurgistes fermèrent leurs ateliers pendant quelques jours, puis les rouvrirent en disant aux ouvriers qu'on les recevrait s'ils remettaient leurs livrets de syndiqués; un industriel, ayant ainsi recueilli ces livrets, les fit brûler en un tas dans la cour de l'usine. La chambre syndicale des tisseurs lyonnais, dans une déposition de 1889, signalait à Vizille, à Yoiron, et dans tout le Sud-Est, des faits de même genre. Quelques patrons blâmèrent cette conduite; mais ils restaient récalcitrants, les uns parce qu'ils voulaient conserver l'ancien régime autoritaire de l'usine, les autres parce qu'ils voyaient l'esprit révolutionnaire grandir dans les syndicats les plus remuants, les plus en vue1.
Contre les mises à l'index, le Moniteur des syndicats ouvriers réclamait « une loi pour faire respacter la loi » (1887). C'est pourquoi la Chambre vota en 1890 la proposition Bovier-Lapierre tendant à frapper de 1 à 3 mois de prison et d'une amende de 100 à 2,000 francs « les patrons, contremaîtres et ouvriers convaincus d'avoir, par menace de perte d'emploi ou de privation de travail, refus motivé d'embauchage, renvois d'ouvriers ou d'employés, à raison de leur qualité de syndiqués, entravé ou troublé la liberté des associations professionnelles, ou empêché l'exercice. des droits déterminés par la loi du 21 mai 1884 ». Mais le Sénat plusieurs fois a refusé d'adopter ce texte.
Aussi le conflit entre les syndicats et les patrons, très aigu après 1884, s'est continué obscurément depuis, plus ou moins vif selon les régions, et n'a pas entièrement cessé. Ainsi, au Creusot, la grève de 1899 fut causée par les efforts de la direction pour entraver le groupement syndical. La sentence arbitrale de M. "Waldeck-Rousseau, qui interdisait au patron de gêner la formation du syndicat, fut considérée comme un succès pour la classe ouvrière, comme une confirmation de la loi de 1884. (G. Weill.)
Après cette grève, il se forma au Creusot le premier de ces syndicats jaunes2 opposés aux syndicats rouges.
1. G. Weill, le Mouvement social en France de 1852 à 1902 (1905).
2. L'origine de ce mot de jaune, aujourd'hui très employé, est assez eu-
Auparavant s'étaient déjà organisés des syndicats d'ouvriers en bons termes avec les patrons, et des syndicats mixtes où dominait l'élément patronal. Les premiers sont peu nombreux, et les syndicats mixtes n'ont guère qu'un effectif de 30,000 à 35,000 adhérents. Quant à l'effectif des syndicats jaunes apparus ces dernières années, il est plus considérable : il atteindrait 200,000 membres, si l'on en croit le compte rendu du premier congrès national' des «jaunes » (Paris, 1902). L'année précédente, les jaunes avaient ouvert à Paris la Bourse du travail indépendante. Ils ont leurs journaux : l'Union ouvrière et le Jaune. Ils sont riches. M. Weill dit avec raison que « ce mouvement ouvrier dissident a commencé trop récemment pour qu'on puisse en apprécier l'avenir et la force ».
Le mouvement syndical s'est étendu. De 1893 à 1898, il y avait de 400,000 à 430,000 syndiqués; il y en avait 491,000 en 1899, 588,000 en 1900 et 614,000 en 1901. L'accroissement est plus considérable depuis quelques années. Cependant les syndiqués ne représentent que la minorité des ouvriers. U Annuaire des syndicats, publication du ministère du commerce, porte, pour l'année 1903, 643,757 ouvriers syndiqués1 dans 3,934 syndicats. Donc
rieuse. Le syndicat du Creusot, inspiré par l'usine et opposé au syndicat qui avait déclaré la grève, se réunissait dans une salle dont la façade était peinte en jaune. D'où son nom de syndicat jaune. Depuis on a appliqué celte épithète colorée à tous les syndicats ouvriers ou mixtes créés pour entraver les syndicats ouvriers dits rouges, par opposition à l'autre couleur. (Explication donnée par le journal hebdomadaire le Jaune.)
1. Dont 152,000 travailleurs des chemins de fer, 95,000 métallurgistes, 91,000 mineurs, 60,000 travailleurs des textiles, 58,000 ouvriers du bâtiment, 40,500 ouvriers de l'alimentation, etc. D'après le Ministère du travail de New-York, le nombre des ouvriers syndiqués était, en 1900 :
Angleterre 1 ,600,000
Etats-Unis et Canada 1,905,000
Allemagne 995,000
France 538,000
Autriche- Hongrie 222,000
Danemark 102,000
Suède 58,000
Suisse 49,000
Espagne 31,000
En tout environ 5,500,000. Or, cette statistique ne comprend ni la Belgique
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environ 650,000 syndiqués sur les 3,250,000 travailleurshommes de l'industrie, le cinquième seulement.
La Confédération générale du travail.
Les syndicats ne sont pas restés isolés, ils ont formé des unions, deux sortes d'unions : les unes locales, les Bourses du travail, les autres nationales, les Fédérations de métiers.
Les Bourses du travail sont constituées par l'association des syndicats des divers métiers d'une même ville ou d'une même région. Sous ce nom, dès 1845, un économiste avait proposé de créer des établissements, d'ouvrir des locaux où la marchandise-travail serait mise en vente comme des titres à la Bourse. Cette idée reparut en 1846, puis en 1875 au conseil municipal de Paris. En 1886, après la loi sur les syndicats, M. Mesureur la reprit dans un rapport présenté à ce conseil : « Sans la Bourse du travail, disait-il, l'existence des chambres syndicales sera toujours précaire, les charges qu'elles imposent éloignant d'elles le plus grand nombre des ouvriers... La libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux travailleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent les industries et influent sur les salaires. » Et M. Pelloutier, qui cite ces paroles dans son Histoire des Bourses du travail, ajoute que « dans le plus grand nombre des cas les ouvriers d'une même ville ont plus d'intérêts communs que les ouvriers d'une même profession habitant des villes éloignées ».
En 1887, Paris avait sa Bourse du travail, mais la Bourse centrale du Ghâteau-d'Eau ne fut inaugurée qu'en 1892. A cette époque il n'y avait encore que quatorze Bourses du travail en France. En 1900, lors de leur huitième congrès, elles étaient 57. A la fin de 1902 il y en avait 94, y compris les « jaunes ».
(130,000), ni la Hollande, ni l'Italie, ni l'Australie, etc. En 1900, le nombre des syndiqués dans le monde dépassait certainement 6 millions.
La plupart des Bourses reçoivent des subventions municipales. Elles ont un secrétariat en général très actif, une trésorerie, des archives, une bibliothèque, un bureau de placement gratuit, parfois des cours professionnels, parfois aussi des caisses de secours pour le travailleur qui chôme, pour le travailleur qui passe.
Les organisateurs des Bourses du travail sont très fiers de leur œuvre. L'un d'eux, M. Pelloutier, écrivait :
Dénombrez les résultats obtenus par les groupes ouvriers en matière d'enseignement, consultez le programme des cours institués par les syndicats et les Bourses du travail, programme où rien n'est omis de ce qui fait la vie morale, pleine, digne et satisfaite ; regardez quels auteurs habitent les bibliothèques ouvrières; admirez cette organisation syndicale et coopérative qui chaque jour s'étend et embrasse de nouvelles catégories de producteurs, cet englobement de toutes les forces prolétaires dans un réseau serré de syndicats, de sociétés coopératives, de ligues de résistance; cette intervention toujours croissante dans les diverses manifestations sociales; cet examen des méthodes de production et de répartition des richesses, et dites si cette organisation, si ce programme, si cette tendance caractérisée vers le beau et le bien, si une telle aspiration à l'épanouissement parfait de l'individu, ne légitiment pas tout l'orgueil qu'éprouvent les Bourses du travail.
Les fédérations nationales de métier ont une valeur sociale moins grande que les Bourses du travail; elles sont peu nombreuses, elles sont récentes; plusieurs n'existent que sur le papier; d'autres se sont divisées, comme la Fédération des chemins de fer; d'autres ont disparu, telle la Fédération des verriers.
La plus ancienne et la plus pacifique est la Fédération du livre (1881) : 159 syndicats ou sections locales, 11,000 adhérents; président, M. Keufer, typographe, qui se réclame du positivisme. La Fédération nationale des mineurs, fondée en 1883, subit une crise de croissance pendant onze ans, mais depuis 1894 cette fédération n'a cessé de grandir, traitant avec les compagnies, organisant des grèves partielles et même une grève générale, agissant auprès des pouvoirs publics, envoyant deux représentants directs, deux mineurs, à la Chambre,
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MM. Basly et Lamendin. Avec les deux précédentes, Y Union fédérative des travailleurs de l'Etat est l'une des plus fortement organisées. Parmi les plus importantes, il faut compter encore la Fédération nationale du bâtiment (167 syndicats, 18,000 membres), la Fédération nationale des employés (plus de 12,000 membres), la Fédération de la chapellerie (280 syndicats, 1,500 membres), la Fédéralion nationale des chauffeurs- conducteurs -mécaniciensautomobilistes, la Fédération du textile, les Fédérations de l'habillement, des cuirs et peaux, des mouleurs en métaux, des ouvriers du papier, etc.
Le mouvement fédéraliste ne s'est pas arrêté aux Bourses du travail ni aux fédérations nationales de métier. Ces organisations constituent le second degré de la pyramide syndicale. Au troisième degré, il y a, d'un côté, la fédération des fédérations de métiers, dont la première ébauche, la fédération nationale des syndicats, date de 1886, et de l'autre côté, la Fédération des bourses du travail (1892), qui groupe plus de 300,000 syndiqués. Aux Bourses, la besogne d'éducation; aux fédérations nationales, la combativité et la résistance.
Enfin, au quatrième degré, au sommet de la pyramide syndicale, la Confédération générale du travail, qui englobe la fédération des Bourses et les fédérations nationales, ainsi que les syndicats isolés là où il n'y a pas de Bourse et quand il n'y a pas de fédération nationale du métier1. L'adhésion de chaque syndicat à sa Bourse et à sa fédération est obligatoire.
C'est en 1895, au congrès corporatif de Limoges, que fut créée la Confédération générale du travail. Mais elle entra en conflit avec la Fédération des Bourses, qui ne voulait pas se laisser absorber. Ce n'est qu'en 1902, au congrès de Montpellier, que fut scellée « l'unité ouvrière » et réellement fondée la Confédération du travail, qui groupe aujourd'hui 1,800 syndicats.