III. — LES COOPÉRATIVES
La coopération et son histoire.
La coopération est une forme d'association économique qui a pour but immédiat de supprimer les intermédiaires : intermédiaire patron dans les sociétés coopératives de production, intermédiaire commerçant dans les coopératives de consommation, intermédiaire banquier dans les coopératives de crédit. La coopération peut revêtir les formes les plus variées : mais toutes les coopératives peuvent entrer dans ces trois cadres.
La première coopérative de production a été fondée en
1. M. Paul Deschanel, Revue politique et parlementaire, t. XI, p. 48. — La même opinion est exprimée par deux sociologues : M. G. Sorel (l'Avenir socialiste des syndicats) et M. Durkheim (la Division du travail).
2. Ch. Gide, les Coopératives de consommation (1904); Economie sociale à l'Exposition de 1900 (rapport cité); les Associations ouvrières de production (Revue d'économie politique, 1900); les Associations professionnelles ouvrières (Office du travail). — Rieu, Coopératives ouvrières à travers les âges. — Marc Lauzel, Manuel du coopèrateur socialiste. — Monographies de coopératives dans la revue le Mouvement socialiste, etc.
L ACTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE
France par Bûchez en 1831; la première coopérative de consommation, en Angleterre, par les célèbres pionniers de Rochdale en 1844, et la première coopérative de crédit (agricole) en Prusse par Raiffeisen, en 1849.
La constitution légale des coopératives a été déterminée en France par les lois du 24 juillet 1867 et du 1er juillet 1893 sur les sociétés anonymes à personnel et capital variables. Elles ne sont soumises à aucune autorisation gouvernementale. Leur nom est impersonnel et mentionne l'objet de l'entreprise. Les actions ou coupures d'action sont de 25 francs au moins, dont un dixième au moins (2 fr. 50) doit être versé en entrant par chaque nouvel adhérent. L'assemblée générale annuelle des actionnaires est souveraine; elle approuve les comptes, modifie les statuts, nomme les administrateurs. Les coopératives sont exemptes de la patente et de l'impôt de 4 p. 100 sur les dividendes. Pourtant il est question de leur appliquer la patente.
La coopération a pris un développement considérable dans l'Europe occidentale, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en France. La classe ouvrière a pris la coopération à son service pour améliorer sa situation matérielle et préparer son affranchissement.
Coopérative de production.
Le principe des coopératives de production est superbe : l'abolition du salariat, l'abolition du patronat par la substitution du travail associé au travail salarié. Mais elles se heurtent à des obstaces difficiles à surmonter.
Le premier obstacle et le plus considérable qui s'oppose au succès des associations coopératives de production, est le défaut d'éducation économique de la classe ouvrière, qui ne lui permet pas encore de trouver dans ses rangs des hommes assez capables pour diriger une entreprise industrielle... Le second, c'est le défaut de capital. Nous savons que si l'on peut éliminer le capitaliste de l'entreprise productive, ou ne peut pas en tout cas éliminer le capital, et la grande production exige aujourd'hui des capitaux de plus en plus considérables. Enfin, le dernier écueil, c'est qu'elles tendent à
reconstituer les formes mêmes qu'elles se proposaient d'éliminer, à savoir, l'organisation patronale avec le salariat... Du jour où ces associations ont réussi, la plupart se ferment et refusent tout nouvel associé, engagent des ouvriers salariés, en sorte qu'elles deviennent tout simplemeut des sociétés de petits patrons1.
Ces trois obstacles expliquent leur peu de succès. Les coopératives de production n'ont pas réalisé les espérances de 1848. Des 200 qui furent fondées alors, en vue de l'abolition du salariat, 3 seulement ont survécu : celle des ouvriers tailleurs de limes, celle des ouvriers facteurs de pianos et celle des ouvriers lunettiers (1849). Encore cette dernière n'est-elle plus une coopérative ouvrière : elle ne compte que 65 associés et 60 adhérents contre 1,300 adhérents salariés. Ses actions valent plus de 30,000 francs. Elle n'a fait que remplacer un patron par une centaine de patrons.
Malgré la faillite de 1848, malgré l'échec des grands projets de 1875-76 (on prônait alors la coopérative de production comme le moyen pacifique de résoudre la question sociale), il y. a aujourd'hui plus de 300 coopératives de production (250 en 1897, 323 au 31 juillet 1902, d'après Y Office du travail). Les 250 coopératives de 1897 comprenaient 12,000 ouvriers associés et faisaient 40 millions d'affaires. Chaque ouvrier touchait en moyenne un salaire de 1,280 francs, plus 345 francs comme parts de bénéfices, y compris la part versée dans la caisse de retraite ou de prévoyance : résultats médiocres.
En 1889, il n'y avait que 70 coopératives de production. Les progrès sont donc récents. Peut-être tiennentils à des causes artificielles : privilèges accordés par l'Etat et par les villes pour la concession des travaux; subvention annuelle de 150,000 francs distribuée par l'Etat; générosité de quelques philanthropes : de Rampai, qui, en 1878, légua 1,400,000 francs à la Ville de Paris pour être prêtés aux coopératives de production de la capitale; de Moigneu, disciple de Fourier, qui créa la Banque