‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris avec le Journal de ses actesChapitre 246 sur 333 · CARRIER TÉMOIN · texte numérisé non relu

CARRIER TÉMOIN

moindre indice, tant de citoyens au tribunal révolutionnaire?

R. L'intention du comité n*étoit pas de traduire les accusés en jugement, mais seulement de les ranger dans la classe des gens suspects, de les retenir en arrestation et de les mettre ainsi dans Timpuissancc de nuire.

D. Et les noyades avoient-elles pour objet les mêmes mesures de sûreté. Est-ce ainsi que la République se délivroit de ses gens suspects?

R. Je réponds que le comité révolutionnaire n'a pris aucune part à ces noyades, qu'il n'a fait qu'exécuter les ordres du citoyen Carrier, commissaire ^

Le nom de Carrier ne pouvait pas manquer de venir dans ces débats, et il était difficile qu'il ne fût pas luimême appelé en témoignage. Plus son rôle avait été grand, plus il devait tâcher de s'effacer alors, accusant, peu pour prévenir les récriminations. Aussi son langage est-il d'une modération qui serait surprenante, si elle n'eût été calculée :

J'ai pris, dit-il, peu de part à la police de Nantes; je n*y ai été présent que passagèrement; tantôt à Rennes, ensuite à l'armée de TOuest ; j'étois principalement chargé de surveiller et pourvoir à l'approvisionnement de nos troupes, et j'ai alimenté pendant six mois deux cent mille hommes pour la marine, sans qu'il en coûtât rien à la République ; j'ai donc peu de renseignemens à donner dans cotte affaire; je ne connois que peu ou point les accusés ; je m'expliquerai cependant sur le compte de quelques-uns, soit d'après nioi-mcme, soit d'après des ouï-dire, des rapports à moi faits.

A son arrivée, il avait voulu renouveler les autorités constituées, réorganiser le comité révolutionnaire; mais la commission populaire s'y était opposée, déclarant

i. Bulletin, ibid , p. 88; cF. Moniteur ^ 5 vendémiaire an III, 26 septembre 4794 réimprefsion, t. XXII, p. 45 et 40.

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a qu'on ne Sciurait trouver de meilleurs patriotes ». Il les avait donc maintenus. Il se fit depuis lors beaucoup d'arrestations, mais il y était resté absolument étranger; et quant à ceux qu'il fut question d'envoyer au tribunal révolutionnaire, il avait fortement insisté pour qu'on discernât les innocents des coupables.

Le comité, njouta-t^il, étoit mon flambeau, ma boussole; je ne connoissois les patriotes et les contre-révolutionnaires de Nantes que d'après ses rapports ; il m*assura donc de la coupabilité de tous les accusés présens, me demanda un ordre de les envoyer à Paris; Tordre fut expédié, et, contre le vœu du comité, les femmes furent autorisées à accom- , pagner leurs maris dans la route , pour leur fournir tous les secours et l'argent dont ils pourroient avoir besoin dans leur état de détention...

Quant à la longue détention des accusés, je leur déclare que moi seul l'ai prolongée sous dilTérens prétextes, et ce, dans la persuasion où j'étois qu'il viendroit un temps où ils seroient jugés plus équitablement*.

Cette longanimité ne désarma pas Taccusé Phelippes.

Il faut, dit-il, que je sois bien changé puisque le représentant Carrier ne me reconnoît plus; je le prie de déclarer ce qu'il sait sur mon compte.

Carrieh. Je ne te croyois pas ici, je vais dire ce que je sais à ton égard.

Phelippes m'a été proposé pour président du tribunal révolutionnaire de Nantes ; je l'ai d'abord refusé à cause de ses opinions fédéralistes: mais ensuite, considérant les talents de l'accusé et la pénurie des sujets, je me suis déterminé à le nommer à la présidence.

Phemppes. Pourquoi le citoyen Carrier m'a-t-il destitué?

i. Bulletin, p. 93; cf. Moniteur ^ t. XXIT, p. -16. Sa déposition est du scl'ond jour du proccs, 24 fructidor an H* (Arcliivcs» >V 4i0, n" lC5j pièce 84 pnxT5-vcrb?l d'audience).

L'ACCUSÉ PHELIPPES-TRONJOLLY ET LE TÉMOLN CARRIER. 7,hh

Le représentant. On m'avoit dit que tu étois attaque d'une maladie grave, qui donnoit peu d'espérance pour tes jours, et qui, dans tous les cas, ne te permettoit pas de longtemps de reprendre tes fonctions ; c'est ce qui m'avoit engage à te nommer un successeur.

Phelippes. J'étois seulement convalescent. Maintenant j'in« vite le tribunal à demander au témoin s'il étoit ou non présent aux séances des 15, 14 et 15 frimaire, provoquées par les corps administratifs, pour délibérer si Ton feroit périr en masse tous les accusés ^ .

Et continuant de diriger le débat :

Le témoin sait-il si le comité révolutionnaire a signé un ordre de faire fusiller les accusés?

Le témoin. Je n*ai pas connaissance de cet ordre.

L'accusé. Le témoin sait-il si Naud est venu dire aux accusés : ce C'est ici la guerre des gueux contre les riches, c'est le moment de faire des sacrifices : vous avez devant vous un exemple qui doit vous faire trembler; vous connoissez le sort des quatre-vingt-dix prêtres embarqués sur des chaloupes coulées à fond ; redoutez le même traitement. »

Le témoin. Je n'ai connu ni les noyades ni les fusillades, encore moins les menaces de Naud ; et si j'eusse eu la moindre notion de ces horreurs, de ces actes de barbarie, ils n'eussent pas été mis en exécution.

L'accusé Phelippes. Malgré l'opiniâtreté, la persévérance du témoin à denier toute part directe ou indirecte aux actes inhumains aux scènes de sang qui se sont réalisées sous ses yeux, je n'en persiste pas moins dans mon opinion énoncée contre lui, au bas de mon mémoire justificatif ^.

Toutefois les accuses n'avaient pas intérêt pour le moment à insister contre un homme qui ne les attaquait pas, etle tribunal élail fort éloigné de vouloir l'impliquer

\. Bulletin, p. 94; cî. Moniteur, t. XXII, p. 46 cl 47. 2. Bulletin, p. 94-93 ; cl'. Moniteur, ibid., p. 47*

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plus que de besoin dans rafTaire. Il était trop puissant encore. Les débats se continuèrent (25 fructidor) par la déposition, j'allais dire par l'interrogatoire du témoin Chaux, qui prélendit que tous les accusés envoyés à Paris n'étaient pas destinés au tribunal révolutionnaire. Mais son assertion était démentie par la lettre d'envoi qui les donnait tous comme des complices des Vendéens, et invitait à les expédier au plus tôt. Quant à Grandmaison : a Ce témoin, dit de lui le Bulletin^ a été convaincu de l'immoralité la plus révoltante, d'avoir participé à toutes les vexations et cruautés exercées contre les détenus. Les noyades, les fusillades, les incarcérations arbitiaires, tous ces attentats, d'après son aveu, sont communs, à Grandmaison; d'ailleurs noble, père et beau-père d'émigrés, servant les rebelles de la Vendée; plus de vingt mille incarcérations, tant d'hommes que de femmes, d'enfants à la mammellc, se sont réalisées sous le gouvernement contre-révolutionnaire de Grandmaison, qui n'a pu désavouer la dénonciation faite à ce sujets »

Le témoin Bachelier, autre membre du comité', qui imputait aux accusés d'avoir signé l'arrêté du 5 juillet, l'avait signé lui-même : c'est ce que tous lui crièrent :

Le président. Qu'avez- vous à répondre ? Avez-vous ou non signe rarrété fédéraliste que vous opposez aux accusés?

R. Au milieu d'une foule d'actes qui m*étoient présentés journellement à signer, j'ai pu, sans en prendre la lecture, signer cet arrêté par erreur, mais j'affirme ne pas me le rappeler.

Le présidei^t. Inutilement vous chercheriez à révoquer en

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