Moniteur du 19 juin
ANDRË CHÉMER. iS3
encore le roi et il s'associa, soit par des articles de journaux, soit par des lettres, qui restèrent en projet, à la défense de l'infortuné Louis XVI'. Après la mort du roi il n'avait plus rien à faire : il n'y avait plus de place pour lui dans la bataille, quand Brissot qu'il avait si vivement attaqué comme révolutionnaire*, se trouvait être du camp des modérés contre les Montagnards. Aussi, tout en jetant son nom avec défi aux prescripteurs, se retira-t-il du combat, vivant même de préférence hors de Paris, à Versailles, avec visites à Luciennes, chez Mme Pourrat, où il trouvait de nouvelles inspirations pour sa poésie. S'il avait été par occasion journaliste, il était en effet poète par vocation, et la poésie, avait même donné en plus d'une circonstance, à sa polémique une expression bien plus durable. Quand bien même on eût perdu la mémoire de sa prose', on ne pouvait effacer de la même sorte la marque brûlante imprimée par ses vers. Qui donc aurait oublié ces
i. Œuvre* en proie, p. 269 et suivantes.
S. Il dit de Brissot, qui est encore le chef de mouTement :
c Ainsi, pour le repos do sa conscience, et pour Tcncourager s'il en est betoln, lorsqu'il écrira ses tables do proscription, je veux qu'il sache que, parmi les auteurs des êupplémenU, il en est sans doute plusieurs, mais au moins un, dont les méchants heureux n'intimideront jamais ni le cœur ni li bonehe; qui, dans les eachols et sous le fer des bourreaux, ne cesserait pas d'en appeler aux lois, aux autorités légitimes, à la justice, à l'humanité, et de dénoncer i l'exéeralion publique les tyrans déguisés sous le nom de patriotes; qui est prêt i mourir pour cette doctrine impudemment traité de parricide; et qui mourra content de n'afoir plus sous les yeux TaTilisscment d'une grande nation, réduite par ses fautes i choisir entre Coblentx et des Jacobins, entre les Aotrichiens et Brissot (26 juillet 1702. Œuvres en prose, p. 256).
3. Il y a?ait pourtant des choses que Gollot-d'Herbois en particulier ne pouvait pas oublier. Après avoir,* dans un article sur les Conséquences du 10 mars 1702 (minislère girondin), parlé de l'indiscipline de l'armée au Nord, il ajoutait :
c Un saltimbanque, défenseur officieux de tous les soldats qui ont été aux galères ou qui sont dignes d'y aller, a promis de dénoncer comme calomniateur quieooque ne parierait pas d'eux avec respect, et quiconque sommerait les lois de punir tous ces crimes, et de laver la tache faite au nom français; et quiconque ippréhendenit que de pareilles troupes fussent propres seulement i lyouter
iU CHâP. XLYm. — GONSPIR. DES PRISONS : SÂlNT-LiZÂRE.
iambes» où il avait flétri non pas tant les Suisses de Cliâteauvieux, ces révoltés de la garnison de Nancy, qui avaient tiré sur la garde nationale et pillé la caisse du régiment,
Ces héros que jadis sur les bancs des galères
Assit un ûrét outrageant, Et qui n^ont égorgé que très peu de nos frères
Et Tolé que très peu d^argent,
non pas leur crime, non pas l'amnistie qui Tavait couvert, mais les honneurs que leur fît rendre scandaleusement Collot d'Herbois, avec le concours de David (c'était tout simple) et de Marie-Joseph Ghénier, frère de Tauteur (on pouvait, hélas ! s'y attendre aussi), dans une entrée triomphale à laquelle s'associa la municipalité de Paris, le maire en tête :
Beaux-arts» qui faites vivre et la toile et la pierre.
Hâtez-vous, rendez immortels Le grand Collot-d'Herbois, ses clients helvéliques,
Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne, et le secours des piques !
Peuplez le ciel d*astres nouveaux.
vous ! enfants d'Eudoxe, et d'Hipparque, et d'Euclide !
C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide.
Sont tressés en célestes feux.
Par vous Theureux vaisseau des premiers Argonautes
Flotte encore dans Taxur des airs ;
une nouvelle preuve au chapitre de Montaigne, que eauardiêe eU compagne de cruauté. (Les Contéquences du iO tnar$ (30 mai 1793}, ibid,^ p. S9).
Et peu de jours après :
c Du reste, que les législateurs journalistes (Briasot), que les philosophes libellistes (Gondorcet)» et qa'svec eux tous les histrions (Goilot^'Herboîa), galériens, voleurs avec efrraction (Carra), harangueurs de clubs ou de halles, oontînaent à me traiter d'aristocrate^ de courtisan, à*autrichien^ à*ennemi du peuple, etc.^ je ne leur réponds qu'une chose : c'est que je serai volontiers pour eux tout ce qu'il leur plaira, pourvu que leurs cris et leurs injures attestent bien que je ne suis pas ce qu'ils sont. Je n'imagine pas d'aussi grand déshonneur que de leur ressembler; et, quelque nom qu'ils me donnent, s'ils ne le partagent point avec moi, je le trouverai assez honorable, (fje* maruntvrcê du Jacobins, 10 juin 1792, iînd,, p. SM.)
ÂNDRË GUÉNIER. 125
Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
Comme eux dominateurs des mers.
Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles,
Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles.
Les Suisses de Gollot-d'Hcrbois ^
Hais combien d'aulres sujets avaient dû exciter son indignation de poète pendant les longs mois du triomphe de tous les crimes qu'il avait attaqués! Gharlolle Gorday ne devait-elle avoir qu'un étranger pour panégyriste, et Ghénier, pendant qu'elle montait sur réebafaud, pouvaitil assister impassible à Tapolbéose de Marat? Il eût fallu qu'il reniât la muse antique :
Quoi! tandis que partout ou sincères ou feintes, Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur llarat parmi les immortels, Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, Des fanges du Parnasse un impudent reptile Yomit un hymne infâme au pied de ses autels',
La yérité se tait! Dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux I Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie. Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie, Tremblante, au fond du cœur se cache à tous les yeux?
Non, non. Je ne veux point t*honorer en silence.
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime»
Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
Quand d*un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
La Grèce, à fille illustre! admirant ton courage,
Épuiserait Paros pour placer ton image
Auprès d*Harmodius, auprès de son ami;
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse,
I. A. Chéoier, Hymne sur Centrée triomphale des Suisses de ChâteauvieuM. Œavres (Ed. Beoq de Fouquières), p. xc. S. Lliymie du député Audouin.
126 GHAP. ILVm. — œNSPm. DES PRISONS : SAINT-LÂZARE.
Chanteraient Némésis, la tardive déesse,
Qui frappe le méchant «ur son trône endormi.
Mais la France à la hache abandonne ta tête, C'est au monstre égorgé qu*on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Oh I quel noble dédain fit sourire ta bouche. Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche. Crut te faire pâlir aux menaces de mort!
G^est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres. Et notre affreux fénat et ses affreux ministres. Quand, â leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu*en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, Tu semblais t'ayancer sur le char d*Hyménée; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme sur Téchafaud, tu méprisas la rage D*un peuple abject, servile et fécond en outrage. Et qui se croit encore et libre et souverain.
La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains. Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme ; Mais le fer pèserait h nos débiles mains' !
Charlotte Corday I mais le règne de la Terreur n'avait pas encore commencé. On n'avait point imaginé la loi des suspects, et laConvention n'avait pas mis la dernière main à ce code de lois révolutionnaires qui créaient chaque jour de nouveaux crimes pour donner de Touvrage à des juges assassins. André Chénicr eut le temps de le voir, et devant celte dérision sanglante de la devise républicaine, ilde^ mande la liberté, la liberté, même comme à Byzance :
i. CBwrtê poétique». Hymnes et Odes, VUI, â Charlotte Gordaj.
ANDRÉ CHÊNIER. 127
Byiance, mon berceau, jamais tes janissaires Du musulman paisible ont-ils forcé le seuil?
Yont-ils jusqu'en son lit, nocturnes émissaires, Porter TépouTante et le demi * ?
Mais il était à la veille d*en éprouver les effets.
Le Comité de sûreté générale avait donné ordre d'arrêter Pastoret, gendre de Piscatory. On le sut à Tavance, on le Gt évader : ce fut André Ghénier, dit-on, qui lui rendit ce bon ofGce. On ajoute qu'il était revenu chez Mme Pastoret, quand il y fut rencontré par Gennot et par un autre agent, porteurs de l'ordre du comité. Les agents, le trouvant en maison suspecte, Ty retinrent en arrestation provisoire, et le lendemain firent venir le comité révolutionnaire de Passy, qui l'interrogea et l'envoya en arrestation à Paris (18 ventôse, 8 mars'), et il fut écroué le lendemain dans la prison de Saint-Lazare. L'ordi*e du Comité de sûreté générale concernait Pastoret. Les agents qui n'avaient pas su l'arrêter, avaient livré André Chénicr à la place, et comme ce n'était pas ce qu'ils avaient dû faire, ils n'en avaient probablement pas rendu compte. André Chénier n'était donc là que par ordre du comité révolutionnaire de Passy et on pouvait l'ignorer dans les grands comités. Il y vécut en effet plusieurs mois dans la société de Roucher qui l'y avait précédé, des frères Trudaine, ses amis, et de plusieurs autres, parmi lesquels on signale Aimée de Coigny,
filanche et douce colombe, aimable prisonnière,