Ibid., pièce
l'époque de son mariage; le premier, acte authentique qui la dit « fille naturelle d'Anne Béqus, dite Quantiny, née le 19 aoust de Tan mil sept cent quarante trois »; le second, acte falsifié, qui la fait naître c de Jean-Jacques Gomar de Vaubernier et d'Anne Becu, dite Quanligny Je 19 aoust mil sept cent quarante-six1. * — Singulier scrupule d'effacer de son origine le signe de bâtardise pour eu faire une favorite ; plus étrange idée, de la marier pour cela ! Mais il fallait lui donner un élal et un nom à la cour, et c'était d'ailleurs à ces conditions que, par convention verbale, on pourrait presque dire par contrat de mariage, Guillaume DuBarry, la prenait pour femme, disons mieux, la donnait pour maîtresse à Louis XV*.
A la mort de son royal amant, après un an de retraite forcée et quelques mois encore d'éloignement, elle avait •obtenu de rentrer dans son élégant pavillon de Louveciennes, où elle put continuer de mener une vie somptueuse (ne payant pas ses dettes) , grâce aux domaines dont elle avait été pourvue et aux pensions dont elle restait titulaire; et elle y eut une cour encore; plus que cela, elle y eut des amis. Mais la Révolution survint. Le plus intime,
1. L'acte authentique (et il est admis comme tel par arrêt de la cour royale de Paris dans le procès des héritiers Gomaire et des héritiers Déçu, 22 février 1830) est ainsi conçu :
c Jeanne, fille naturelle d'Anne Béqus, dite Quantiny, est née le dixncufième « aoust de Tan mil sept cent quarante trois. Elle a eu pour parain Joseph « Démange et pour marainc Jeanne Birabin, qui ont signé avec moi, » etc.
Dans l'acte faux, on va jusqu'à donner un air aristocratique au parrain et à ta marraine : Joseph de Mange, Jeanne de Birabin.
Voyez Le Roi, Curiosités historiques sur Louis XIII , Louis XIV, foui* XV t etc., p. 337 et 334, et Dauban, La démagogie en 1793 à Paris, où Ton trouve un appendice curieux sur Mme Du Barry.
2. M. Le Roi (/. /., p. 247) a reproduit ce contrat singulier qui assure à la femme une entière indépendance à l'égard du mari en tout ce qui peut être exprimé honnêtement.
Je seul intime, sans doute, de ces amis, le duc de Cossé- Brissac, commandant de la garde constitutionnelle de Louis XVI, arrêté lors du licenciement de cette troupe et envoyé à la haute cour d'Orléans, avait péri à Versailles, avec les autres prisonniers qu'on avait extraits des prisons d'Orléans, pour les livrer, sur le chemin, aux bandes de massacreurs; et avant cet événement, une nuit qu'elle était dans l'hôtel de Brissac, à Paris, un vol audacieux, opéré par des hommes sûrs de leur fait, lui avait ravi les diamants et les bijoux qu'elle tenait dans unecachetle à Louvecienncs. L'état descriptif de tous les objets volés, qu'elle fit placarder dans Paris, fut comme une révélation mille fois plus fatale à la volée qu'aux voleurs.
Il avait fallu déjà toute l'inconséquence et la légèreté d'esprit de cette femme pour croire que sa disgrâce sous Louis XVI ferait oublier ce qu'elle était sous Louis XV; qu'elle pourrait vivre inaperçue dans sa belle résidence de Louvecienncs, malgré toutes les visites qu'elle y recevait. Mais il lui fallut surtout un aveuglement étrange pour s'imaginer que ce vol de diamants, dont elle étalait aux yeux du public l'éblouissant catalogue n'éveillerait pas les convoitises sur les trésors qui lui pouvaient rester; qu'il lui serait loisible de passer jusqu'à quatre fois en Angleterre, de février 1791 au mois de mars 1793 l, sous le prétexte d'aller reconnaître ses bijoux retrouvés et de poursuivre les voleurs ; qu'à uneépoquc où la moindre correspondance avec les émigrés était un crime, elle pourrait faire impunément ainsi quatre séjours au milieu d'eux ; que tout cela serait couvert par ses passeports et qu'on ne verrait rien de suspect dans
1. On a au dossier (VV 16, n° 701) les comptes de ces voyages, probablement leno par d'Eaeours.
les 200 000 livres qu'elle avait retirées pendant son séjour à Londres, des mains de son banquier, par l'entremise d'un homme qui avait fait avec elle le voyage d'Angleterre.
Elle connaissait bien mal sa propre maison. La plupart de ceux qu'elle avait employés à cacher ses trésors (un seul excepté, le valet de chambre Morin, et il paya sa fidélité de sa tête) n'attendaient que sa mort pour mettre la main dessus et se les partager sans péril. Quelques-uns l'avaient quittée déjà et étalaient leur importance dans la municipalité de Louveciennes. Zamore, le nègre Zamore, qui lui avait été donné enfant, « comme un singe ou un perroquet », devenu démocrate, occupait un emploi au comité de salut public de Versailles, et il aura son rôle dans le procès. Mais celui qui en fut lé principal instigateur, c'est Greive, un Anglais dépaysé, venu des États- Unis en France à la Révolution, et fixé à Louveciennes où il flairait sans doute quelque bon coup à faire. C'est lui qui la dénonce comme émigrée au dislrict de Versailles et en obtient Tordre de mettre les scellés chez elle en son absence (16 février 1 795) ; c'est lui encore, lorsqu'elle est revenue en toute hâte de Londres pour protester contre la qualité qu'on lui donne, c'est lui qui réclame du même district, puis de la Convention môme, son arrestation; qui lutte contre les défenseurs que les séductions de Mme du Barry et ses libéralités lui ont gagnés a Versailles et à Louveciennes, envoie des notes, public des libelles pour agir tout à la fois sur les Comités et sur l'opinion, et obtient enfin une mission spéciale pour l'arrêter : ce qu'il exécuta à Louveciennes le 22 septembre. Dès qu'il la tient à Sainte-Pélagie, il rassemble toutes ses notes, les groupe sous quinze chefs d'accusation, comme
preuves à l'appui, avec la liste des témoins à entendre et envoie le tout à Fouquier-Tinville, dont la besogne se trouve ainsi toute préparée. Ce n'est pas la faute de Greive si la malheureuse ne passa pas plus tôt de Sainte- Pélagie à la Conciergerie et de là au tribunal l.
Ce fut le 29 brumaire (19 novembre 1793) que le Comité de sûreté générale l'y renvoya avec les trois Vandenyver, le père et les deux fils, ses banquiers, et le 2 frimaire (22 novembre), Dumas, le président du tribunal, lui fit subir à la Conciergerie l'interrogatoire qui précédait la mise en accusation \ Son séjour à la cour, les libéralités qu'elle reçut de Louis XV et l'influence qu'elle exerça sur lui dans la dislribulion des pensions et des places ; sa situation depuis 17 74, époque de la mort du vieux roi, l'état de sa fortune, les relations qu'elle entretint à Louveciennes avec les émigrés; ses quatre voyages en Angleterre de 1791 à 1795; ses rapports avec les Français résidant à Londres et l'emploi qu'elle y a fait de son argent, notamment de ces deux cent mille livres qu'elle a retirées de la caisse de son banquier Vandenyver pour des placements suspects % voilà les différents points sur lesquels elle eut à répondre.
Le juge interrogea ensuite, le 4, Vaudenyver père, et
1. Voy. Le Roi, Cf. p. 291-298, et Dauban, La démagogie en 1793 à Paris, p. 611-623.
2. M. Campardon (Hist. du Irib. révol.,l.l, p. 201) a reproduit textuellement cet interrogatoire. Il se trouve, non dans le dossier do Mme Du Barry (W 300, dossier 30/) qui est presque vide, mais dans la premiènMics liasses où le plus grand nombre des pièces qui la concernent sont réunies (\V 10, dossier 701).
3. Pour les 200000 livres, elle dit qu'elle les a prêtées sur hypothèque à Ilohan- Chabot, et on trouve en effet au dossier la constitution d'une rente de 9000 livres, consentie par Bohan Chabot, lieutenant-général, sur ses biens de Bretagne, à Mme Du Barry, moyennant 200000 livres, à Paris, chez Mony, notaire, le 31 janvier 1792 (Archives, ibid., liasse 1 bis).