Archives, ibid., interrogatoire du 7 frimaire
La Jetlre de crédit de Vandenyver frères et Cie (Paris, 2 avril 179i) à MM. P. Sîmond et J. Hankey, à Londres , était ainsi conçue :
f Nous vous prions aussi de fournir i Mme la comtesse tout l'argent qu'elle pourra vous demander sur ses reconnaissances pour notre compte et de vous en prévaloir sur nous par à-pnint » (Archives ibid.)
Que, pour ne pas effaroucher sa pudeur, l'accusateur public ne soulèvera pas le voile qui doit couvrir à jamais les vices effroyables de la cour jusqu'en Tannée 1774, époque à laquelle celui à qui des esclaves avaient donné le nom de Bien-Aimé disparut de dessus la terre, emportant dans ses veines le poison infect du libertinage et couvert du mépris des Français.
Mais cela n'était pas du ressort du tribunal. Pour faire condamner celte femme, il fallait établir que le vol des diamants était faux et qu'il n'avait été supposé par elle que pour passer en Angleterre :
Qu'au moyen de ces passeports clandestins, elle se joua impunément de la loi contre les émigrés, puisqu'elle était encore à Londres dans les premiers jours du mois de mars dernier; que pendant les quatre séjours qu'elle fit dans cette ville, elle vivait habituellement avec tous les émigrés qui s'y étaient réfugiés, et auxquels elle a prêté des sommes d'argent considérables, ainsi qu'il sera démontré par la suite; qu'elle avait également formé les liaisons les plus étroites avec les lords les plus puissants, tous conseillers intimes du tyran de l'Angleterre, et particulièrement avec l'infâme Pitt, cet ennemi implacable du genre humain, pour lequel elle avait un si haut degré d'estime, qu'elle rapporta dans la république française une médaille d'argent portant l'effigie de ce monstre; qu'elle favorisait également de tout son pouvoir les ennemis de l'intérieur, auxquels elle prodiguait les trésors immenses qu'elle possédait;....
C'était peu d'être en rapport de sympathie avec les émigrés et l'ennemi du dehors : elle-même devait agir à l'intérieur et par les armes. L'accusateur public avance :
Qu'elle provoquait des rassemblements dans son pavillon de Louveciennes, dont elle voulait faire un petit château fort, ce qui est suffisamment prouvé par les huit fusils que son
bon ami, le scélérat d'Angremont, escroqua pour elle à la municipalité de Paris, sous le prétexte que c'était la municipalité de Louveciennes qui demandait ces fusils, ce qui a été reconnu faux.
Autres preuves d'intentions hostiles :
Qu'elle comptait tellement sur la contre-révolution, à laquelle elle travaillait si puissamment, qu'elle avait fait cacher dans sa cave sa vaisselle plate et autre argenterie ; qu'elle avait fait enterrer dans son jardin ses diamants, son or, ses pierres précieuses, avec les titres de noblesse, brevets, etc., de l'émigré Graillet; qu'elle avait également fait enterrer dans les bois les bronzes les plus riches et les bustes de la royauté, et qu'elle avait dans un grenier un magasin énorme de marchandises et d'étoffes du plus haut prix, dont elle avait nié l'existence ; qu'il a été trouvé chez elle une collection rare d'écrits et de gravures contre-révolutionnaires ; que lors de son séjour à Londres, elle a publiquement porté le deuil du tyran; que cette femme, enfin, qui a fait tout le mal qui était en elle, et dont Forth, le fameux espion anglais, s'était adroitement servi comme d'un instrument utile aux desseins perfides des cours des Tuileries et de Londres, entretenait des correspondances et des liaisons avec les ennemis les plus cruels de la République, tels que Crussol, de Poix, Canonet, Calonne, etc., et une foule d'autres, dont il serait trop long de donner l'énumération1 ; etc.
Les débats s'ouvrirent le 1 6 frimaire (6 décembre 1 793) .
Le Bulletin du tribunal révolutionnaire nous fait défaut ici ; mais nous avons par extraordinaire, pour y suppléer, un document d'une incontestable valeur : ce sont les notes prises à l'audience par Fouquier-Tinville, et qui sont restées au dossier *.
1. Cet acte d'accusation reproduit en tête du jugement a été imprimé par M. Le Roi, /. /., p. 301 et suiv. Cf. Moniteur du 20 frimaire (10 décembre 1703).
2, Archives, i'6t7/., liasse 2 hU. l# caractère de ce document n'est pas dou-
Le premier témoin était Grcive (il avait bien mérité cet honneur). 11 l'accusa d'avoir empêché le recrutement à Louveciennes, parla de l'argenterie cachée qu'il avait aidé à découvrir et de Forth, prétendu espion anglais, qu'il avait vu fréquenter la maîtresse du lieu. Le troisième témoin, J. B. Blache, espion français incontestablement, celui-là, commissaire du Comité de sûreté générale, qui enseignait à Londres la langue française, indiqua les maisons où elle avait logé dans ses voyages en Angleterre, et les visites qu'elle y recevait des émigrés : Mme de Galonné, la princesse d'Hénin, etc. 11 la signala comme ayant pris le deuil à la mort de Louis XVI. — Mme Du lïarry expliqua l'objet de son troisième voyage, dit à quoi se réduisaient les relations qu'elle avait eues. Fouquier-Tinville enregistre soigneusement ses aveux, notamment celui-ci:
« La Dubarry est convenue avoir porté le deuil du tyran, attendu qu'elle n'avait porté que du noir.
Le témoin suivant était un ami, Escours ou Descours; il s'expliqua sur l'affaire des deux cent mille livres:
La Dubarry lui écrivit de Londres de lui servir de procureur fondé et d'aller chercher 200 000 livres chez Vandenyver; qu'il les a prêtées à Rohan-Chabot, qui en avait besoin pour en faire un payement à la nation.
C'est le déclarant qui a proposé par lettre à la Dubarry lors en Angleterre, de prêter cette somme à Rohan-Chabot.
Qu'il a su que la Dubarry avait cet argent à placer, dans une conversation qu'il avait eue avec elle.
Les Vandenyver lui ont donné un bon de 200 000 livres
teux. Les dépositions des témoins s'y suivent dans Tordre qui nous est donné par le procès-verbal d'audience (W 300, dossier 307, pièce 4). Les répliques de Mme Du Barry sont notées aussi à la suite des déclarations qui y ont donné lieu.
sur la caisse d'escompte et la somme a été comptée chez le notaire-.
Cette déclaration provoqua delà part des Vandenyver les explications que Ton a vues à leur interrogatoire, et de la part de l'accusateur public une demande formelle de mise en accusation contre d'Escours. Nous le retrouverons à quelques jours de là.
Parmi les témoins que Greive avait désignés pour être entendus contre Mme Du Barry était ce Zamore qui avait grandi auprès d'elle, mais qui, à l'école de Housseau, devenu palriote, avait été chassé de Louveciennes. Recueilli et protégé par Greive, il allait servir activement ses desseins : « Oh ! quelle douceur d'être palriote en ce moment-ci, dit l'autre à ce propos, et d'en être estimé (des patriotes) l !
C'est d'avoir négligé ces honnêtes gens que Zamore, appelé le sixième, fait le principal crime de l'accusée : c La majeure partie des personnes qui venaient chez la Du Barry n'étaient pas patriotes. » Il s'en explique avec une impudence rare :
Le témoin Zamore déclare qu'il a fait à plusieurs reprises des représentations à l'accusée Dubarry de ce qu'elle recevait des aristocrates, représentations auxquelles elle n'a pas répondu.
Et elle l'avait mis à la porte !
Les autres témoins parlèrent encore des propos qu'elle avait tenus à la mort de Berthier et de Foulon : elle avait traité le peuple (les assassins) de « scélérats et misérables » ; ils parlèrent des émigrés qu'elle avait reçus