‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de ParisChapitre 196 sur 451 · RAPPORT DE BARÈRE (Ô NIVOSE · texte numérisé non relu

RAPPORT DE BARÈRE (Ô NIVOSE

Mais la désignation nominale deces victimes, en y joignant même les étrangers et les banquiers, était-elle faite pour rassurer tous les autres ? Un rapport de Barère, lu à la Convention le lendemain, au nom du Comité de salut public, montra que rénumération n'était pas restrictive et qu'on n'entendait réduire aucune des catégories de suspects.

Le rapporteur ordinaire de nos victoires sur l'ennemi du dehors venait proposer « d'en emporter une autre sur les ennemis de l'intérieur ».

Vous avez voulu, disait-il, fonder une République, vous avez dû être d'un intérêt inflexible... Vous avez dû incarcérer les esclaves et les partisans de la tyrannie.

La révolution avait été manquée le 14 juillet 1789, quand on s'était borné à livrer aux flammes les châteaux de la féodalité; manquée le 21 juin 1791, quand, après la fuite du roi à Varennes, on n'avait pas proclamé la république; manquée le 10 août, quand on n'avait pas arrêté et déporté (ous les privilégiés. Le 51 mai, enfin, avait abouti à une constitution et la terreur avait élé mise à Tordre du jour. Mais c'est alors qu'il avait fallu faire la guerre à la trahison, car tout était devenu suspect :

Où étaient donc les citoyens suspects à la République? dit naïvement Barère. Us étaient partout, ils commandaient nos années et nos escadres, ils traînaient notre artillerie et nos ordres, ils réchauffaient ou attiédissaient, à leur gré, la Vendée.

Où étaient les citoyens suspects à la liberté ? Ils prenaient le costume de sans-culottes, ils inondaient les places publia ques, ils égaraient les groupes de citoyens, ils corrompaient l'esprit public, ils correspondaient avec les puissances étrangères : nobles, ils donnaient des secours aux émigrés ; fanati-

TKIB. RÉTOt. II 18

ques, ils recelaient les prêtres conspirateurs; incrédules, ils se plaignaient sans cesse de la perte de la religion ; opulents, ils recelaient avec un soin avare leur inutile fortune; pauvres, ils se plaignaient avec amertume du nouvel état de choses; citadins, ils tuaient l'esprit de la Révolution en la maudissant ; habitants des campagnes, ils dénigraient les lois nouvelles; politiques, ils accusaient le gouvernement; marchands, ils s'engraissaient de la substance la plus précieuse du peuple ; banquiers, ils avilissaient la fortune publique et alimentaient nos ennemis; éloquents, ils prêchaient le fédéralisme ; indifférents, ils formaient l'appui des contre-révolutionnaires, et présentaient à la liberté une nation étrangère au milieu des Français; écrivains périodiques, ils corrompaient les sources de l'opinion; lettrés, ils pleuraient l'esclavage académique , et, stipendiaires du despotisme, leur plume était paralysée pour la liberté.

11 n'est pas jusqu'à celte classe utile et malheureuse du peuple que les scélérats n'eussent corrompue. Des cordonniers étaient investis de séductions pour cartonner leurs souliers ; des fournisseurs, pour altérer les matières et les substances premières; les charretiers, pour couper les traits et livrer les canons; les marchands d'eau-de-vie pour l'altérer; les ouvriers de Phabillement, pour donner des vêtements insuffisants, mesquins ou de peu de durée; les armuriers, pour donner des armes de mauvaise trempe. Ils avaient tout couvert de crimes et de corruption ; ils avaient tout dénaturé, tout armé de soupçons.

11 n'est pas jusqu'aux femmes qu'ils n'eussent attirées dans le parti suspect ou contre-révolutionnaire. La vanité ou les vices des femmes d'une caste noble ou corrompue ont prêché, fomenté, encouragé l'émigration; les autres classes ont été employées, les unes à atténuer le courage de nos armées, les autres à servir de moyens de correspondance à nos ennemis extérieurs; ainsi l'épidémie contre-révolutionnaire avait lancé partout des symptômes que le législateur a été obligé d'examiner et de guérir...

Page 1