SON PREMIER INTERROGATOIRE
dénomma les proscrits et les condamnés; si je n'ai pas entendu, dans leurs conférences, traiter de la force départementale et des moyens de l'obtenir. J'avois à expliquer que je voyois quelquefois quelques-uns de ces députés comme des amis avec lesquels Roland et moi nous étions liés du temps de l'Assemblée constituante ; quelques autres par occasion, comme connaissances et amenés par leurs collègues, et que je n'avois jamais tu plusieurs d'entre eux; que d'ailleurs il n'y a voit jamais eu chez Roland de comités, ni de conférences, mais qu'on y parloit seulement, en conversations publiques, de ce dont s'occupoit l'Assemblée, et de ce qui iutéressoit tout le monde. La discussion fut longue et difficile, avant que je pusse faire inscrire mes réponses; on vouloit que je les fisse par oui et par non; on m'accusa de bavardage; on dit que nous n'étions pas là au ministère de l'intérieur pour y faire de l'esprit; l'accusateur public et le juge, le premier surtout, se comportèrent avec la prévention et l'aigreur de gens persuadés qu'ils tiennent un grand coupable, et impatients de le convaincre. Lorsque le juge avoit fait une question et que l'accusateur public ne la trouvoit pas de son goût, il la posoit d'une autre manière, l'étendoit et la rendoit complexe ou captieuse, interrompoit mes réponses, exigeoit qu'elle fussent abrégées : c'éloit une vexation réelle. J'ai été retenne environ trois heures, ou un peu plus, après lesquelles on a suspendu l'interrogatoire, pour le reprendre le soir, disoit-on.
A la fin de ce pre ier interrogatoire, le juge lui présenta différentes pièces qu'elle reconnut et signa, et plusieurs pouvaient fournir à l'accusation des armes redoutables : par exemple, la lettre qu'elle écrivait à Lauze-Duperret en lui faisant passer son interrogatoire de l'Abbaye, letlre où elle exprimait une si vive sollicitude pour les Girondins proscrits, notamment pour Buzot :
« Si toute communication n'est point encore interdite avec
nos amis, détenus, dites-leur que l'injustice qu'ils éprouvent est la seule qui m'occupe. Quoi! ce peuple aveuglé laissera donc périr ses meilleurs défenseurs?
« Ce pauvre Bot décrété d'accusation ! Est-il vrai qu'il soit arrivé? Mais que me sert de faire des questions? Vous ne pouvez me répondre, et vous ferez bien de brûler ce billet d'une main prétendue suspecte. » (Pièce 2.)
Une autre au même, sans date, où elle disait:
« Mes amis et ma patrie sauvés, que m'importe le reste? Dès que les premiers sont en sûreté et que la majorité des députés, jugeant l'état des choses, se dispose à l'améliorer, je n'ai plus d'inquiétudes ni de regrets, etc. » (Pièce 41.)
Et d'autre part les lettres des Girondins fugitifs, qui témoignaient tant d'intérêt pour elle. Dans une lettre où Barbaroux traçait à Lauze-Duperret la conduite à suivre par les députés restés à Paris pour rallier les départements dans la résistance à la révolution du 51 mai(Évreux, 13 juin), il lui recommandait de tâcher de voir Mme Roland et de lui porter des consolations dans sa prison. (Pièce 6.)
Dans une autre (Caen, 15 juin), il lui disait encore :
« Oh! fais tes efforts pour la voir et lui dire que les vingtdeux proscrits, que tous les hommes de bien partagent ses maux. » (Pièce 5.)
Enfin il y avait des lettres de Duperrct à elle-même, qui l'associaient aux Girondins dans l'espoir d'une prochaine revanche :
« Dormez et rêvez que vos ennemis sont sous la roche Tarpéienne. » (Pièce 8.)